IV
et ne le serai jamais, car je ne sers pas comme vous les démoDS. mais un seul Dieu, qui me donne la patience, et m'inspirera mes réponses. — Ces réponses-là ne t'aideront pas. Sacrifie, afin d'échapper aux tourments. — Me juges-tu assez insensé pour ne pas croire en Dieu, ne pas vouloir la vie éternelle, mais croire en toi, obtenir un moment de répit, et perdre mon âme pour toujours? — Chauffez des pointes de fer (1) et appliquez-les sur sa poitrine. — Quand même tu ferais pis que cela, tu n'obligeras pas un serviteur de Dieu à rendre un culte aux; images de tes démons. — Apportez un rasoir et coupez ses oreilles : rasez sa tète et posez sur elle des charbons ardents. — Mes oreilles ne sont plus, mais celles de mon cœur garderont leur force (2). — Enlevez avec le rasoir la peau de sa tète maudite, et meltez-y les charbons ardents. — Quand même tu ferais écorcher mon corps entier, je n'abandonnerais pas mon Dieu, qui me donne la force de supporter tes armes scélérates. — Placez le fer rouge sous ses aisselles. — Que Dieu te regarde et te juge aujourd'hui I — Maudit, quel Dieu invoques-tu? réponds. — Un Dieu qui est près de toi, que tu ne connais pas et qui rendra à chacun selon ses œuvres. — .le ne te tuerai pas tout dun coup, je te l'ai dit. afin qu'on enveloppe tes restes dans un linceul, qu'on les parfume et qu'on les adore : mais je t'infligerai une horrible mort, et je ferai brûler ton corps, dont on
(1) 'Oot>.i<rx.o'j-.
(2) n Ces oreilles intérieures, où le Verbe se fait ciileiulre. » dilBossuel.
dispersera les cendres. — Comme je te lai dit. moi aussi, fais ce que tu voudras : tu as reçu puissance en ce monde. — Qu'on le reconduise en prison, et qu'on le garde jusqu'au combat de bètes de demain (1). » L'interrogatoire de Probus ressemble, sauf les détails, à celui de son compagnon. C'est le même emportement chez le juge, la même hauteur et la même vivacité chez le martyr. Maxime s'avisa, cependant, d'une invention nouvelle. « Faites-lui boire, de force, du vin des libations, introduisez dans sa bouche de la viande prise sur l'autel, » commanda-t-il aux bourreaux. « Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, s'écria Probus , vois du haut du ciel la violence qui m'est faite, et juge ma cause! — • Tu as beaucoup souffert, malheureux ! et cependant tu as goûté du sacrifice : que peux-tu faire maintenant? — Tu n'as pas gagné beaucoup en me faisant prendre par force les restes impies de tes sacrifices, car Dieu connaît ma volonté. — Fou que tu es, tu en as cependant bu et mangé! Promets de le faire de bon gré, et tu seras délivré de tes chaînes, — Cela ne te servira guère, violateur de la loi, pour vaincre ma résolution. Quand tu me ferais absorber toutes vos nourritures sacrilèges, je n'en éprouverais aucun mal, car Dieu voit la violence que je souffre. » Furieux de sentir sa ruse déjouée par le bon sens du chrétien, Maxime eut recours aux tortures les plus raffinées. Les jambes sillonnées par le fer rouge, les mains percées de clous, Probus lui reprocha
(1) Acta, 7.
308 Llil QUATRIEME ÉDIT EN ORIENT (304).
vaillamment sa cécité spirituelle. Pour se venger de ce mot. le juge fit crever les yeux du martyr, mais .sans pouvoir lui imposer silence : « Tant qu'il me restera un souffle de vie, disait Probus, je ne me tairai pas, car Dieu m'a rendu fort par son Christ. » Maxime donna Tordre cle le garder en prison, et de ne laisser aucun chrétien l'y visiter. Puis il commanda d'introduire Andronicus (1).
On ne s'étonnera pas c[ue ce troisième accusé , entrant dans le prétoire rempli de flaques de sang", de débris humains, de l'odeur des chairs brûlées, ait senti le dégoût et Findignation emplir son àme : son langage sera plus dur encore que celui de Tarachus et de Probus : pour la première fois la conscience chrétienne maudira publiquement la cruauté des empereurs armés contre elle, et appellera le bras de Dieu sur les persécuteurs. Maxime avait pris cependant le ton doux et insinuant : il pria d'abord le jeune chrétien de penser à son âge, aux honneurs qui l'attendaient, et le pressa de sacrifier. Traité de tyran par Andronicus, le gouverneur ne se découragea pas tout de suite : il essaya de lui faire croire cjue ses devanciers avaient apostasie : « Us ont parlé avec cette liberté jusqu'à la torture, mais, après avoir senti les tourments, ils ont adoré les dieux, se sont soumis aux empereurs, ont offert des libations, et ont été renvoyés libres. » Andronicus lui répondit qu'il mentait, et le cita au jugement de Dieu. La torture com-
{\).icta,s.
mença; des papyrus enflammés furent posés sur le ventre du martyr, des fers rouges mis entre ses doigts. « Insensé, ennemi de Dieu, disciple de Satan, j'ai le corps tout brûlé, criait Andronicus : crois-tu cependant que je te craigne? Dieu est en moi par Jésus-Christ, et je te méprise. — Ignorant, répondit Maxime, ne sais-tu pas que l'homme que tu invoques était un malfaiteur vulgaire , qui par l'ordre d'un président nommé Pilate fut attaché au gibet? Les Actes de sa condamnation subsistent encore. » Maxime fait probablement allusion à de faux Actes de Pilate, qui commençaient à se répandre bien que plusieurs années dussent s'écouler avant que le gouvernement impérial, se faisant complice de la fraude, songeât à leur donner une publicité officielle (1). Mais Andronicus connaissait mieux que son juge la divine histoire : «. Taistoi, s'écria-t-il, on te défend de dire ces choses : tu n'es pas digne de parler de Lui , scélérat. Si tu en étais digne, tu ne tourmenterais pas les serviteurs de Dieu. » Maxime n'avait pas encore perdu tout espoir de triompher du chrétien; il lui fit, comme à Probus, mettre de force dans la bouche le pain et la viande du sacrifice : « Eh bien! dit-il, tu en as goûté! — Puissiez- vous être punis, répondit Andronicus, toi, tyran sanguinaire, et ceux qui t'ont donné le pouvoir de me souiller par vos impies sacrifices : tu connaîtras
(1) Eusèbe, Ilist. Eccl., I, 9; L\, 5; saint Lucien, Apologie, dans Roiith, Reliquix sacrœ. t. IV, p. 6. Cf. Mason, The persécution nf JJioclelian, p. 322. — Voir plus bas, chapitre neuvième.
un jour ce que tu as fait aux serviteurs de Dieu. — Tète scélérate, oses-tu maudire les empereurs qui ont donné au monde une si longue et une si profonde paix? » Parler de paix, quand le sang chrétien coulait dans toutes les provinces, parut au martyr une dérision. « Je les ai maudits et les maudirai, répondit-il . ces fléaux publics, ces buveurs de sang, qui ont bouleversé le monde. Puisse la main immortelle de Dieu, cessant de les tolérer, châtier leurs amusements cruels, afin qu'ils apprennent à connaître le mal ([u'ils ont fait à ses serviteurs I » C'était plus qu'un juge païen ne pouvait entendre; Maxime, liors de lui, fit briser les dents et couper la langue de l'accusé , ({u'on ramena ensuite dans la prison jusqu'au supplice du lendemain (1).
La suite de la relation ne me parait pas offrir toutes les garanties d'authenticité qui se rencontrent dans les procès- verbaux des interrogatoires : je me contenterai de la résumer. Le 11 octobre, les jeux donnés par le cilicarquc Terentianus (2) curent lieu dans l'amphithéâtre d'Anazarbe, à un mille de la cité. Le ])euple garnissait les gradins. Déjà la moitié du jour était passée, et sur l'arène gisaient de nombreux cadavres de gladiateurs et de bestiaires , quand les trois chrétiens, qui ne pouvaient marcher à cause de leurs ])lessures, y furent déposés par des soldats, A la
{l)Actu, 11.
(2) TepevTtaxvov Kt).iy.ipyr,v. Acta, 10. Sur le cilicarquo, \oh- Dictionnaire (les antiquités, 1. 1, p. 1172; cf. Histoire des iiersécutions poi' fiant les deux premiers siècles, p. 297.
LES MAUÏVRS DK LA CILICIE ET DE LA THIIACE. 3tl
vue de ces hommes mutilés, la foule eut uu mouvement de pitié , qui n'est plus rare à cette époque : on murmura contre la cruauté du gouverneur. Les hètes elles-mêmes passèrent près des condamnés sans les toucher (1) : un ours renommé par sa férocité, et qui le même jour, dit-on, avait tué trois hommes, se contenta de lécher le sang- qui coulait de plaies d'Andronicus : une lionne, envoyée au cilicarque par le grand prêtre de Syrie (2), se coucha aux pieds de Tarachus, et. quand les hestiaires eurent reçu Tordre de l'exciter, se jeta avec tant de force contre les barrières, que le peuple épouvanté cria : « Qu'on lui rouvre sa cage ! » Maxime dut faire venir des gladiateurs, qui égorgèrent les martyrs. Mais, fidèle à ses menaces, il résolut d'empêcher de recueillir leurs corps : par ses ordres , on les mêla aux cadavres de tous ceux qui avaient péri dans la journée, et des soldats furent placés dans l'amphithéâtre pour en écarter les chrétiens. Cependant, une tempête ayant obligé les gardes à se mettre à l'abri, les chrétiens purent s'approcher : guidés par une lumière miraculeuse, ils reconnurent les reliqnes de leurs frères, et les emportèrent jusqu'à la montagne voisine, où une caverne leur servit de tombeau (3;.
^1} Eusi'bea élé le teiiioiii de faits semblables; llist. EccL, VllI, 7. Voir plus bas, au paragraphe IV de ce chapitre.
(2) ToO luptip/ou. Sur le syriarque, voir Code Thcodosien, Vf, m, 1 ; XV, IX, 2; Code Justiiiieu, I, xxxvi; V, xxxvii, 1. Cf. Bor^hesi, (Kuvres, t. IV, p. 14 i; Marquardt, Ruinische SlaalsverwaUung, t. I, p. 5là.
(3) On lit, dans une noie finale ajoutée aux Actes par quelques ma-
3i2 LE QUATRIEME EDIT EX ORIENT (304).
Pendant que ces sanglantes scènes se passaient en Cilicie , à l'autre extrémité des États de Dioclétien s'achevait un procès dont nous avons raconté la première partie. Le gouverneur favorable aux chrétiens, Bassus, avait quitté la Thrace. laissant lévèque Philipi:)e et le diacre Hermès dans la prison d'Héraclée. où, l'on s'en souvient, une secrète liberté leur avait été accordée par des geôliers bienveillants. Ils étaient détenus en vertu de Fédit relatif aux ecclésiastiques; mais le nouveau gouverneur, Justin, païen zélé, arrivait aussitôt après la promulgation de l'ordonnance sur la persécution générale, et son premier soin fut de l'appliquer aux deux captifs.
Le premier magistrat d'Héraclée présenta lui-même Phihppe au tribunal. « Tu es lévèque des chrétiens? » demanda le gouverneur. « Je le suis, et ne puis le nier, » répondit Philippe. « Nos seigneurs , reprit Justin , ont daigné ordonner que tous les chrétiens soient obligés de sacrifier, de gré ou de force, et punis en cas de refus. Aie donc pitié de ton âge, évite des souffrances que même des jeunes gens ne pourraient supporter. — Par crainte d'une souffrance passagère, vous observez les lois d'hommes semblables à vous; combien plus devons-nous garder celles de
iiuscrils, que ces faits se passèrent èv tw -pwTw l-z: toO Ô'm-^\lvj, dans la première année de la persécution. Tillemont a cherché l'explication de cette date dans une erreur de copiste, qui aurait mis le sigle numérique a pour le sigle p. Mais celte hypothèse n'est pas nécessaire. L'année ,304 lut bien la première de la persécution, si l'on fait commencer colle-ci à ledit obligeant à l'apostasie non [)lus les seuls ecclésiastiques, mais l'universalité des chrétiens.
Dieu, qui punit les coupables d'un supplice éternel!
— Il faut, cependant, obéir aux empereurs. — Je suis chrétien. C'est pourquoi je ne puis faire ce que tu dis. Tu as ordre de me punir, non de me contraindre.
— Tu ignores les tourments qui t'attendent. — Tu peux me torturer, mais non me vaincre. Jamais on ne me persuadera de sacrifier. — Tu vas être traîné par les pieds à travers la ville, et, si tu survis, on te remettra en prison pour de nouveaux supplices. — Puissestu accomplir tes menaces, et satisfaire à tes désirs impies! » Le gouverneur tint parole : Philippe, les pieds liés, fut traîné sur les pavés de la ville : quand on le releva tout sanglant, des chrétiens le reportèrent dans leurs bras jusqu'à la prison (1).
Le prêtre Sévère , qui avait pu jusque-là se tenir caché, était depuis quelque temps recherché par la police : soudain il se présenta lui-même devant le tribunal, c Ne te laisse pas séduire par les folies qui ont porté malheur à ton maître Philippe, lui dit Justin; obéis plutôt à l'ordre des empereurs, aie pitié de ton corps, aime la vie, attache-toi joyeusement aux biens de ce monde. — Il me faut, répondit Sévère, garder les enseignements que j'ai reçus et rester fidèle à ma foi. — Réfléchis encore, reprit le gouverneur, et à la peine qui t'attend, et au moyen de l'éviter : tu verras que le sacrifice est pour toi le meilleur parti. » Mais le prêtre, à ce mot de sacrifice, se récria vivement. Le juge le fit alors mener en prison. Her-
(Ij l'assio S.Philippi, 8, dans Ruinart, p. 448.
mes fut appelé à son tour. « Tu verras tout à l'heure, lui dit Justin, la peine réservée à ceux qui ont méprisé les ordres impériaux. Ne partage pas leur supplice, songe à ton salut, souviens-toidetesfils, échappe au péril en sacrifiant. » Et comme Hermès protestait contre ces paroles le gouverneur ajouta : « Ton assurance vient de ce que tu ignores le mal qui t'attend. Mais quand tu l'auras éprouvé, ton repentir arrivera trop tard. — Quelles que soient les douleurs que tu m'infliges, répondit Hermès, le Christ pour qui nous souffrons les adoucira par ses anges. » On le ramena en prison (1).
L'évêque, le prêtre et le diacre s'y trouvaient maintenant réunis. Le gouverneur, cependant, voulut essayer encore d'un traitement plus doux, et leur permit de sortir pour demeurer dans la demi-captivité d'une maison hospitalière. Puis, reconnaissant que l'indulgence n'avait point d'effet sur la ferme résolution des martyrs, il les fit après deux jours réintég-rer dans la prison. Ils y restèrent pendant sept mois. En octobre seulement Tordre fut donné de les conduire à Andrinople, où devait se rendre le g-ouverneur (2). En l'attendant les captifs furent gardés dans la maison de campagne d'un nommé Semporius, aux environs do la ville. Dès son arrivée, Justin se les fit amener aux thermes : ces immenses et somptueux établissements jouaient un tel rôle dans la vie romaine, et
(1) Passio, '.t, 10.
(2) Ibid., 10.
renfermaient tant de salles, de cours et de portiques destinés à la promenade, au.vjeux, aux réunions, que la justice y était quelquefois rendue comme dans un lieu public (1 \ « Qu'as-tu fait depuis si longtemps? demanda le gouverneur à Philippe. Je t'ai accordé un long délai, dans l'espoir que tu changerais de sentiments. Sacrifie donc', si tu veux être libre. — Si notre captivité avait été volontaire, répondit Philippe, tu pourrais représenter comme une grâce le temps qu'il ta plu nous y laisser; mais comme la prison était pour nous une peine, quelle indulg'ence as-tu montrée en nous gardant? Je l'ai déjà dit, je suis chrétien : ce sera ma réponse à toutes les questions : je n'adorerai jamais de statues, mais je continuerai de servir le Dieu éternel. « Le juge le fit dépouiller, puis, l'ayant une seconde fois sommé vainement de sacrifier, commanda de le battre de verges. La flagellation fut si cruelle, que les entrailles se voyaient sous la chair déchirée. Hermès fut ensuite introduit. Tous les employés et les soldats de Yofficium le connaissaient, et, pendant l'exercice de sa magistrature à Héraclée, il avait eagné leur affection : aussi eut-il à se défendre
(Ij Voir les Actes de saint Laurent, dans les Acia .S.S., août, t. II, l>. 519. Cf. Jordan, Toporjruphie dcr Stadt Rom in Alterthum, t. II, I>. 222, 38'2. Les gouverneurs faisaient alors élever une est rade de planches, couverte ou non d'une étoffe, en guise de tribunal. Dans plusieurs textes profanes Suétone. Cxsar, 84 ; Cicéron, lu Vatinium, 14) et dans un grand nombre d'Actes de martyrs il est question de tribunaux mobiles érigés non seulement aux thermes, mais sur les places publiques, au bord de la mer, au théâtre, au cirque, etc. Voir Edmond Le Blant, Monumenfs antiques relatifs aux ajj'aires criminelles, dans la Revue anliéologiquc. janvier 1889, p. 27.
contre leurs conseils et leurs prières (1). Mais il se montra aussi inébranlable que son évèque, et fut comme lui ramené dans la prison. Malgré une complexion délicate, l'iiilippe ne paraissait pas souffrir des blessures qu'il avait reçues (2).
Après trois jours ils comparurent de nouveau . non plus aux thermes, mais, nous dit-on, au lieu accoutumé des audiences publiques, Justin dit à Philippe : « Quelle est ta témérité , de mépriser le salut et de refuser Tobéissance aux empereurs? — Je ne suis pas téméraire, répondit l'évêque, mais j'ai l'amour et la crainte de Dieu qui a tout créé et qui jugera les vivants et les morts. Je n'ose pas transgresser ses commandements. J'ai, durant toutes les années de ma vie, obéi aux empereurs, et. quand ils commandent des choses justes, je me hâte de les exécuter. Car l'Écriture sainte a ordonné de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César. J'ai jusqu'à présent observé intégraleuient ce précepte. Il ne me reste plus qu'à donner la préférence aux choses du ciel sur tous les attraits de ce monde. Retiens ce que j'ai déjà plusieurs fois répété, que je suis chrétien, et que je refuse de sacrifier à vos dieux (3). » Ces calmes paroles, empreintes de tout le « loyalisme » d'un sujet fidèle , contrastent singulièrement avec les traits enflammés qui. presque à la même heure, sor-
(1) Passio, 10.
(2) Passio, 10.
(3) Passio, 11.
taient de la bouche des trois martyrs de CiJicie. Les différences d'âge et de condition sociale expliquent celles du langag-e. Ici, c'est le vieillard, c'est l'évêque , obligé de garder la dignité du rang et des années; là-bas, c'est un soldat . c'est un homme du peuple , c'est un adolescent , moins retenus par le devoir de l'exemple, moins maîtres de leur cœur et de leur langue. Sur les lèvres de Philippe on retrouve l'écho des docteurs et des apologistes des premiers siècles ; sur celles de Tarachus et de ses compagnons résonne l'éloquente invective de Lactance. Deux esppits différents se rencontrent ici : tandis que les chefs, les prélats, conservent soig'neusement le langage et les sentiments d'une époque où l'Église espérait encore parvenir à une entente avec l'empire païen (1), le peuple, les laïques, entraînés par l'ardeur du combat , prévoient déjà le jour prochain où l'empire païen croulera sous le poids de ses fautes. Ainsi la conscience chrétienne, en cette crise décisive, tirait successivement de son trésor, selon le mot de l'Évangile , « les choses anciennes et les choses nouvelles , » tour à tour interprétant la tradition ou prophétisant l'avenir.
Le gouverneur, renonçant à persuader Philippe , se tourna vers Hermès : <( Si la vieillesse , déjà proche de la mort , a dégoûté celui-ci des joies de ce monde , toi du moins sacrifie, pour ne pas perdre une vie heureuse. » Mais Hermès, loin de céder, confessa lon-
(1) Voir Histoire des pcrséculions pendant les deux premiers siècles, p. 380-383.
318 LE QUATRIEME ÉDIT EN ORIENT 30i .
g-iiement sa foi , railla certaines cérémonies hig-iibres du paganisme, et, rappelant les grands exemples bibliques, parla de la colère divine. '< Pour oser parler ainsi, dit Justin en colère, crois-tu donc pouvoir faire de moi un chrétien? — Ce n'est pas toi seulement, ce sont tous les assistants que je voudrais rendre chrétiens, » répondit le martyr. Le gouverneur, après avoir pris l'avis de son assesseur et de ses conseillers, condamna Philippe et Hermès au feu pour avoir abjuré le nom romain par la désobéissance aux empereurs (11.
L'évêque et le diacre furent tout de suite menés au supplice. Philippe, épuisé par la torture, ne pouvait marcher : on était obligé de le porter. Hermès suivait en boitant. Il causait pieusement avec l'évèque, ou, s'adressant au peuple, lui racontait \m aimable présage, l'apparition d'une colombe, où il avait vu l'annonce de son martyre. Sur le lieu de l'exécution, une fosse était creusée, devant un poteau. On y descendit Philippe, et, pendant que ses mains étaient clouées par derrière au bois, le bourreau comblait la fosse autour de ses genoux. Hermès eut ensuite à descendre dans le trou : comme ses pas étaient mal assurés, il dut s'appuyer de la main au poteau, et dit en riant : « Comment, diable, même ici tu ne peux me soutenir! " Après qu'on lui eut aussi enterré les jambes, et pendant que l'exécuteur se préparait à mettre le feu aux sarments qui formaient comme une haie au-
(l) Pussio, U.
tour des martyrs (1), Hermès appela un chrétien nommé Yelog'ius, et le chargea de porter à son fils ses dernières recommandations. Soit comme ancien magistrat, soit comme diacre, Hermès avait reçu de ses concitoyens chrétiens de nombreux dépôts d'argent : son fils devra les restituer h chacun, fidèlement et sans contestation. Puis, voulant récompenser Velogius par un Ijou conseil : « Tu es jeune, dit-il, aie soin de gagner ta vie par ton travail , comme a fait ton père , et de vivre honnêtement comme lui. >• Il se laissa ensuite clouer les mains au poteau , et fut martyrisé avec Philippe (2).
Les détails donnés sur le supplice font comprendre comment leurs corps ne furent pas consumés, mais promptement étouffés par les flammes et la fumée d'un bûcher circulaire construit sur le sol à la hauteur de leurs genoux. Aussi trouva-t-on les cadavres tout entiers, gardant presque encore les couleurs de la vie : les mains de Philippe étaient étendues , dans l'attitude de sa dernière prière. Mais le gouverneur partageait la haine c[ui, dans cette persécution, porta tant de juges païens à suivre l'exemple de Dioctétien en refusant aux restes des martyrs les honneurs de la sépulture. Ceux de Philippe et d'Hermès furent, par l'ordre de Justin, jetés dans l'Hèbre. Les chrétiens d'Andrinople les en retirèrent secrètement, au moyen de filets , et leur donnèrent une sépulture temporaire
(1) Cf. TertuUien, Apolofj., 50; Lactancc, De mort, jjcrs., 15.
(2) Passio, 13.
320 LE QUATRIÈME ÉDIT EN ORIENT (30i}.
à douze milles de la cité , dans une riante villa , abondante en sources , eu bois , en champs fertiles et en vignobles (1). ^
Le lendemain, 23 octobre, le prêtre Sévère fut îl son tour jugé, et souffrit comme ses deux compagnons le supplice du feu (2).
(1) Passio, 15. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle. Appendice B, p. 471.
(2) Passio, 12.
Les martyrs de la Galatie et de la Cappadoce.
Sous la cruelle administration de Tliéotecne (1), la Galatie, déjà si éprouvée par l'exécution des précédents édits, et où le fanatisme populaire avait chassé de leurs maisons beaucoup de familles chrétiennes (2)^ vit appliquer dans toute sa rigueur l'ordonnance concernant la persécution générale. Chrétiens traînés de force devant les autels des dieux, condamnations à mort, refus de sépulture, peine capitale prononcée contre quiconque rendrait aux martyrs les derniers devoirs, défense de vendre ou d'acheter du pain et du vin qui n'auraient pas été d'abord offerts aux idoles, tel est le tableau présenté, en 30i, par la malheureuse province.
Les prêtres païens se tenaient à l'afTiit, épiant les propos qui pouvaient trahir les fidèles. Un de ceux-ci, Victor, fut dénoncé par les ministres de Diane pour avoir outragé la déesse en racontant qu'elle avait été violée par son propre frère Apollon devant l'autel de
l; Le texte lalin de la Passio S. Theodoti Ancyrani, 24, donne à Tliéotecne le litre inexact de proconsul; Je texte grec lui donne plus fxactemenl celui d'OTtaxixéc, consularis, qui est en effet le vrai titre du gouverneur de Galatie au quatrième siècle (Marquardt, Rômische Slaatsvcrualtiing, t. I, p. 365).
,'i) Voir plus haut, p. 234.