IV
322 LE QUATRIEME ÉDIT EN ORIENT (30i).
Délos : OU trouve daus quelques monuments antiques une allusion à ce mythe injurieux (1), qui n'est point incompatible avec le caractère impur souvent revêtu, en Asie, par le personnage de Diane (2). Victor fut arrêté; mais on essaya par tous les moyens d'obtenir son abjuration. « Si tu ol)éis au gouverneur, lui disait-on, tu recevras le titre d'ami des empereurs (3), et un emploi dans le palais. Si tu n'obéis pas, des tourments atroces t'attendent, ta famille sera exterminée, tes biens adjugés au fisc, ton nom aboli à jamais, ton cadavre jeté aux chiens. » Mais un dévoué fidèle, Théodote, parvint à s'introduire dans la prison, et à combattre par ses conseils d'aussi dangereuses insinuations. Victor supporta les premières tortures avec une telle fermeté, que les assistants manifestaient
r « Il n'est pas impossible de faire reinoaler jusqu à la poésie orpiii([iie l'idée de cette union incestueuse. Apollon aurait fait violence à Artémis près de son propre autel, à Délos. C'est ainsi , du moins, ([uon a voulu expliquer le caractère erotique de quelques représentations d'Apollon et d" Artémis, en particulier sur un miroir étrusque. » P. Paris, art. Diane, dans le. Dictionnaire des antiqxiités, t. II, p. 132. Cf. Lenormanl. Gazette arcfie'ologique, t. II, p. 20; Braun. Artémis Hymnia und Apollo mit dem Armband, Rome, 1842: Mon. ined. dctV inst. di corr. arch., 1855, j). 20.
(2) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 393, et Charles de Linas, les Origines de l'orfèvrerie cloisonnée, t. II, p. 373-375: t. III, p. 201-203, 255. A Perge. en Pamphylie, le culte de Diane avait de grandes analogies avec celui de Venus à Paphos; "VSaddington, Voyage en Asie Mineure, p. 92, 142 : Mélanges de numismatique et de philologie, p. 577; Renan, Saint l'aul,\\ 31.
(3; <!>■.> 6/.ai(7ap. Voir Corpus inscr. grxc, 2748. 2975, etc. M. Renan, Saint Paul, p. 26, constate que ce titre était recherché en Asie Mineure.
leur admiration. Cependant, an dernier moment, ou le vit hésiter : il demanda au gouverneur un délai pour réfléchir. Les licteurs cessèrent alors de frapper, et Victor fut ramené en prison. Il y mourut de ses hlessures, laissant, dit le narrateur, une mémoire douteuse (1).
Théodote, dont les paroles lui avaient d'abord donné du courage, était un homme de la plus humble condition, simple cabaretier. Mais, grâce à cette condition même, qui attirait peu les regards, il pouvait rendre de grands services à l'Église. Aux "prêtres cachés par ses soins , il fournissait pour le saint sacrifice du pain et du vin purs de tout contact idolâtrique. Sa maison servait de rendez-vous aux fidèles dispersés. qui y trouvaient secours , renseignements et conseils : <( elle était pour eux, dit Fauteur des Actes, comme Tarche dans ce nouveau déluge (2). )> Une des œuvres de miséricorde exercées avec le plus de zèle par Théodote était la sépulture des martyrs. Ayant appris que Valens avait été immolé pour la foi à quarante milles d'Ancyre, il parvint à retirer son corps du fleuve Halys, où les bourreaux l'avaient précipité (3).
Pendant ce voyage, il eut une curieuse aventure. Il fut abordé , près d'un affluent de l'Halys, par un groupe de chrétiens mis naguère en prison pour avoir,
(l) Passio S. Thcodoti, 8,9; dans Riiiiiart, [>. 357.
(î) Passio, 6.
(3) (( In vorticosas aquasflunnnis Halys. » Passio, 10- Le cours impétueux et les tourbillons de l'Halj'S ont été remarqués par Ovide, Pont., IV, X, 48 : « Crebro vortice tortus Halys. »
dans un accès de zèle téméraire, renversé un autel de Diane, et dont il avait, à prix d'argent, aidé l'évasion. Ces pauvres gens vivaient depuis lors dans les montagnes. Théodote les invita à partager son repas. On s'assit dans un frais vallon d'herbe, ombragé d'arbres fruitiers, égayé par le chant des cigales et le concert des oiseaux (1). Le village voisin, perdu dans la solitude, avait été oublié des persécuteurs (2) : le prêtre du lieu . qui sortait de l'église vers la sixième heure, fut appelé, et vint rejoindre les convives : il aida à repousser les chiens qui rôdaient autour d'eux, peut-être dressés à donner les chasse aux chrétiens errants comme aux esclaves fugitifs (3). Théodote et
(1) « Erat niulluinibi gramen, et ai bores circurnstan les tam fructiferx quam silvestres, cum omnigena llorum suaveolentia, et cicadarum atque lusciniarum dulci sub aurora concentu, variarumque avium
ii.odiilalione, et ea denique omnia quibus natura polest solitarium aliquem locum ornare. » Passio, 11. M. Perrot, qui cite comme l'un des traits du paysage de Galalie « les clairières des forêts et les pelouses alpestres, » décrit ainsi les environs d'Ancyre : « On trouve sur les pentes des ravins, où courent de clairs et rapides ruisseaux, de beaux arbres; de l'ombre et de la fraîcheur. Le climat est tempéré, tes fruits sont abondants, et ]>lus parfumés (|ue sur les rivages où le soleil est trop ardent... » Exploration de la Galatieet de InBithynie, p. 204.
(2) La Passion, 10, donne à ce village le nom de Malus. Sans y attacber plus d'importance qu'il ne convient, je rappellerai que, dans le sud de l'Aquitaine et la région des Pyrénées, Mal ou Mail, comme nom delieu, a le sens d'âpre, escarpe (Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. II, p. 408) : le nom de Mal, Malus, pour un village de montagne, dans une province asiatique anciennement con- (|uise et colonisée par les Gaulois, mérite peut-être d'être remarqué.
(3) « Videns eos infestari acanibus, conlinuo accurrit,... canes submovens. » Passio, 11. Sur les chiens de combat chez les Romains, voir Dictionnaire des antiqtdlés, art. Canis, t. 1, p. 888-889. Les chiens
ses compagnons refusèrent, cependant, l'hospitalité qu'il leur offrait dans sa maison : le premier avait hâte de retourner à Ancyre (1), où les frères avaient besoin de ses secours. Mais, lors du départ , il remit son amieau au prêtre , en lui promettant de lui envoyer bientôt des reliques : il prévoyait que tôt ou tard son dévouement le trahirait , et, sous cette forme ingénieuse, annonçait son prochain martyre.
Quand il rentra dans la ville . il la trouva , disent les Actes , bouleversée comme par un tremblement de terre. Un procès agitait tous les esprits. Sept vierges chrétiennes, femmes âgées et vénérables, avaient été arrêtées et traduites devant Théotecne. Trois d'entre elles, Tecusa, Alexandra et Phanie. menaient la vie monastique (2); les quatre autres, Claudia, Euphra-
spécialement dressés à la poursuite des fugitifs devaient être nombreux en Galalie, car c'était, dans les deux derniers siècles de l'empire, le pays des marchands d'esclaves: Animien Marccliin. XII, 7; Claudien. InEtitropitnn,l, 59. Dans les dernières persécutions de l'extrême Orient les chrétiens furent poursuivis de la sorte : « ils ne pouvaient échapper à la mort qu'en fuyant sur les montagnes et là on les pourchassait avec des meutes de chiens. » Lettre de M. Geffroy, missionnaire dans la Cochinchine orientale, août 1888, dans Ann. de la Propagation de la Foi, 1889, p. 26.
(1 1 « Eo quod festinaret ad metropolim regredi. » Passio, 12. Ancyre avait le titre de métropole de la Galatie; Ptolémée, Geogr., V; Eckhel, Doctr. nuuim. vet., t. III, p. l~~;Corp. inscr. grœc.,iOW,i020, 4030, 4042, 5896: Perrot, De Galalia provincia romana, p. 145. Les Actes ne nomment jamais Ancyre, mais son no:n se lit dans leur titre : Passio S. Theodoli Amyrani.
(2) « Ethas très apoctatitaîdicunt esse suas, sicut rêvera sunt. » Passio, 19. Celle expression peut causer quelque embarras; car les apoctatites étaient une secte hérétique, apparentée à celle des encratites, et condamnant le mariage, l'usage de la viande et du vin. Il y en avait
sia . Matrona et Julitta, servaient Dieu dans le monde. N'ayant pu obtenir leur apostasie par les tourments, l'odieux gouverneur les avait, à l'exemple de plusieurs de ses collègues, condamnées à être déshonorées. Mais la vieillesse et les larmes leur servirent de défense. L'aînée des vierges, Tecusa, s'était jetée aux pieds d'un des libertins, et l'avait supplié « d'épargner des corps flétris par l'âge, le jeune, la maladie, les tortures, une chair morte , destinée à être bientôt la proie des oiseaux et des bêtes fauves. » Montrant ses cheveux blanchis, elle ajoutait : « Jeune homme, respecte-les, pense à ta mère, dont les cheveux sont peut-être Ijlancs comme les miens. Je ne sais si elle vit encore, mais je la prie d'intercéder pour moi. Laisse-nous pleurer trancpiilles : Jésus-Christ te récompensera. » Émus, les jeunes gens fondirent en larmes, et laissèrent en paix les condamnées (1).
dans la Phrygie , la Cilicie et la Paniphvlie -saint Épipliane, Hxres., LXI, 2); la Galalie dut en posséiler, puisqu'on cite, sous Julien, Busiris, d'abord encratite, martyrisé à Ancjre (Sozomène. V, 11; Acla SS., janvier, t. II, p. 364). Les apoctalites forment encore une secte sous Théodose (loi de 381, Code Thcodosicn, XVI, x, 7, g 3). Mais ce nom, qui signiliait renonçants, a dû désigner aussi des ascètes orthodoxes. Les Actes disent que la vierge Tecusa, qu'ils qualifient d'apoclalite , avait fait l'éducation religieuse de Tliéodote: or celui-ci, cabaretier et aubergiste, pratiquait un commerce incompatible avec les idées d'une secte condamnant la viande et le \in. On le voit même fournir du pain et du vin aux prêtres pour le saint sacrilice; cela montre que le clergé avec lequel il était en relations n'appartenait pas à la secte encratite ou apoctatite, qui avait aussi le nom d hydroparate parce qu'elle remplaçait le vin par l'eau dans les saints mystères; voir saint Épipliane, Hxres., LXI, 1; Théodoret, Ilxrct. fab., I, 20; Pseudo-Augustin, Hxres., 64; Philastre, 77. (1) Passio, 13.
Théotecne, abandonnant son premier dessein, condamna celles-ci à servir parmi les prêtresses de Diane (1) et de Minerve. Tous les ans, les statues de ces déesses étaient portées jusqu'à un étang" voisin, pour y être baignées. Le bain sacré jouait un grand rôle dans le culte des divinités orientales (2). On ne s'étonnera pas de Aoir un tel rite appliqué à l'Artémis asiatique. A première vue, il semble peu fait pour Minerve, cette divinité purement intellectuelle, cette tète pensive où se résume la sagesse belléniqiie. Mais le syncrétisme oriental a tout corrompu.. Minerve, la chaste déesse, s'est idenlifiéeavec Bérécynthe, la grossière Cybèle, l'amante d'Atys, la mère des dieux : en Italie même on l'adore , avec Atys, sous le nom de Minerve Bérécynthe (3). C'est elle que les prêtresses allaient baigner, jointe à Diane, dans l'étang d'iVncyre, de même que, le 27 mars, les Galls, suivis des grands et du peuple, plongeaient près de Rome la pierre noire enchâssée d'argent, simulacre de Cybèle, dans les eaux de l'Almon (i). Quand le jour de la cérémonie fut venu , Théotecne fit monter les chrétiennes, dé-
fi j Sur le culle de Diane en Galatie, voir Arrien , Cyneg., 33; Plutarque, De muUerum virtutibus, 20.
(2) Terlullien , Dp. Baptismo, h.
(3i Wiimanns, Exempta inscript, lot., 115, 116, 117, 1890, 1801.— Ne pas oublier que Pessinunle, à l'ouest de la Galalie, était un des principaux centres du culte de Cybèle.
(i) Oxide, J'asl., IV, 3i0; Silius llaiicus, Tlicb., VIII, 3G5; Stace, .Silv., V, I, 122: Luviùn, P/tars., I, 599; Valerius Flaccus, Argon., VllI, 239; Claudien, De Dello Gildon., 119; Arnobe, Adv. nat., VII, 32, 49; Amniien Marcellin, XXIII, 3, 7; saint Ambroise, Ep. 3,
pouillées de leurs vêtements , sur des voitures précédant le char où étaient portées les images des déesses (1). La honleuse procession se mit en marche, escortée de joueurs de flûtes et de cymbales, au milieu des danses de femmes échevelées , vêtues en bacchantes et en ménades (2). Ces indécences, ces débordements de joie obscène, convenaient à une telle fête. Les Artemisia, célébrées à Éphèse en l'honneur de Diane, montraient aux assistants des danses inconvenantes (3) : au cinquième siècle encore, « le jour où, à Carthage, on baignait dans un fleuve la statue de la déesse de Bérécynthe , les plus vils histrions chantaient en public, devant son char, de telles obscénités, qu'il eût été honteux de les entendre , non pas à la mère des dieux, mais à la mère d'un sénateur quelconque, ou de n'importe quel citoyen honnête : que dis-je? ces bouffons en auraient rougi pour leur
48; Prudence, Pcri Slepli., X, 133-17); Corpus iiiscr. lat., t. I, p. 390; Servius, .Id ri;v/. Georg., I, 163. Cf. Marquardt, Rômischc Sta(tii>verwaltung, t. III, p. 357-359, 550.
(1) Passio, 14. Ce char, curriis, esl appel* dan» les textes classiques carpentum ou Icctica.
(2;'< Inter ha?c audireerat et videre tibiaruinac cynibalorum soiiuin. choreasque mulierum solutis crinibus niaenadum instar bacchantiuin. Multus autein excitabatur strepitus pedum terrain plaudentium, et musicoruin in5lruinentoruinconcre|)atio, itaque vehjbantursiniulacra. >■ Passio. 14.
(3) Pollux, Onom.., IV. 164: Elie:i, Hist. au.. XII. 9; .Vristophano. I\'uccs, 599 et .siiiv. : Scholiasle d'Euripide, Ilécube. 915. Les danses indécentes en l'honneur d'Arteniis liront quclquefoi> donner à la déesse elle-mi-me lépithéle de ménade, (laivaoa: Plutarque, De uudac. poet.. 4. Voir Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. III, p. 158 et suiv.
mère (1). » Telle étnit la cérémonie à laquelle des vierges chrétiennes devaient associer leur pudeur outragée. Malgré son fanatisme, le peuple ne put s'empêcher d'admirer la modestie et le courage des victimes, et de leur montrer quelque pitié. Il semble que dans cette fête impure, où la femme lui apparaissait ordinairement sous l'aspect le plus dégradé , un nouveau type de femme se révélât tout à coup à ses yeux surpris. Pendant ce temps, Théodote, reth^é dans la maison d'un pauvre chrétien, près d'une église maintenant fermée, priait Dieu avec ferveur d'assister jusqu'à la lin les condamnées. Vers trois heures, l'épouse de son h5te vint lui annoncer une heureuse nouvelle : les prêtresses avaient. présenté aux vierges des robes blanches et des couronnes, insignes de la dignité sacerdotale, et, sur leur refus d'accepter ces parures sacrilèges, Théotecne, blessé d'une réponse indignée de Tecusa, avait commandé de les jeter dans le lac, une pierre au cou. Tombante genoux, et levant les mains au ciel : (( Merci, Seigneur, s'écria Théodote, vous n'avez pas voulu que mes larmes fussent inutiles (2)! »
In autre soin s'imposait à Théodote : retrouver les
(1) Saint Augustin, De civitale Dei, 4; cf. 5. Les « viU histrions » dont parle saint Augustin étaient probablement les chantres attitrés, les hymnologi, qui jouaient un grand rôle dans le culte de la mère des dieux; voir Servius, ad Virg. Georg., II, 394; FirniicusMaternus, Mathes., m, 6; l'inscription romaine publiée par Dessau, Bullettino deW lastit. di corresp. arc/ieoL, 1884, p. 155; De Rossi, Inscriptioncs christianœ urbis Romx, t. II, p. 204.
(2) Pussio, 15. ■ .
noyées et leur donner une honorable sépulture. Après avoir passé la nuit en prière, il se mit en route avec quelques compagnons. Mais, ayant appris que des gardes étaient apostés près de Tétang pour écarter les chrétiens, il attendit jusqu'au soir. Par une nuit sans lune, où les étoiles étaient voilées de nuages, Théodote et ses amis commencèrent leur recherche : traversant avec horreur le lieu accoutumé des exécutions, véritable charnier plein de tètes coupées et de débris humains, ils parvinrent enfin au bord de l'eau. Dieu les aidait manifestement : une croix lumineuse se dessinait pour eux dans le ciel noir, une lampe de feu semblait éclairer leurs pas, de saints personnages leur apparaissaient : au milieu d'un orage, pendant lequel les sentinelles avaient pris la fuite, ils crurent voir un militaire de haute taille, dont le glaive, la cuirasse, le casque et la lance jetaient des éclairs, et reconnurent le soldat martyr Sosandre, immolé soit lors de la persécution contre les chrétiens do larmée, soit dans la persécution générale. Au fond de l'étang, que le vent semblait avoir desséché, les sept vierges reposaient, liées ensemble : les chrétiens coupèrent les liens, et, chargeant les corps sur des chevaux, reprirent la route de la ville. Les reliques ainsi conquises furent déposées dans un tombeau, près de l'église des Patriarches (1).
L'enlèvement fut bientôt connu : Théotecne, pressé d'en découvrir l'auteur, fit mettre à la question tous
,1) Passio, 16-19.
les chrétiens qu'on put saisir. Théodote voulait se livrer; mais ses compagnons le retinrent, et envoyèrent un des leurs, Polychrone, se mêler à la foule, déguisé en paysan, pour voir ce qui se passait. Reconnu, Polychrone fut à son tour appliqué à la torture : devant une menace de mort, il faiblit, et avoua tout. A cette nouvelle, Théodote se leva, et, quittant sa retraite, se dirigea vers le forum. Il rencontra en route deux amis, qui lui dirent que les prêtres de Diane et de Minerve l'accusaient, que Polychrone l'avait dénoncé, et le conjurerent.de s'enfuir. Mais lui , d'un pas plus rapide , vint au forum , et s'avança devant le tribunal, jetant un intrépide regard sur les feux, les chaudières, les roues, et tout l'appareil de la torture (1). Théotecne vit tout de suite à qui il avait affaire, et, sans espoir d'effrayer un tel homme, tenta de le séduire. Dans l'ardeur de son zèle, il lui promit tout, pour prix d'une apostasie (2) : et la faveur des empereurs, et les premières dignités municipales, et le sacerdoce d'Apollon, (( le plus grand des dieux (.3) ». De telles promesses ne sont pas sans exemples (i) : probablement le gouverneur
(1) Passio, 21, 22.
(2) « Tanlum ejura Jcsum, quein qui anlc nos fuit Pilatus, in Jutlœa crucifixit. » Passio, 23. Théotecne lait probablement allusion ici aux faux Actes de Pilate; voir plus haut, p. 309.
(3) Passio, 23. Le culte d'Apollon était en honneur à Ancyre, où s(! célébraient des jeux pythiens; Robiou, Histoire des Gaulois ci Orient, p. 289.
(i) Un pontificat sera offert de même, en 306, au simple soldai Théodore (saint Grégoire de Nysse, Oratio de magno martyre Théo-
les jugeait d'un effet irrésistible sur un homme du peuple, qui de la condition la plus modeste était invité à passer aux premiers rangs de la cité. Mais Théodote repoussa en riant les offres de son juge, et prit lui-même l'offensive par une vive critique des légendes de la mythologie et une enthousiaste apologie de la religion chrétienne. Son discours, dont le rédacteur des Actes ne nous donne sans doute qu'une image incomplète et tracée après coup (1), dut être singulièrement énergique, car un assistant dira plus tard que le martyr « avait parlé au gouverneur comme au dernier des esclaves (2) ». On l'étendit sur le chevalet, pour le torturer avec la cruauté la plus raffinée. Quand une ombre de souffrance passait sur son visage, le gouverneur s'imaginait triompher du patient; mais par ses actes de foi, ses reproches éloquents , ou d'ardentes prières au Christ, « espérance des désespérés », Théodote dissipait vite l'illusion de son juge. La sentence fut enfin rendue en ces termes : X Théodote, qui protège les Galiléens (3), se montre
(loro, 4, dans Riiinart, p. 536). Une lettre, récemment découverte, de l'empereur Julien nous le montre élevant à la dignité de prêtre des dieux un évêiue apostat (Œuvres de Julien, éd. Hertlein, Leipzig, 1876, p. 603. Cf. Edmond Ls Blant, les Actes des martyrs, p. 80).
(1) Passio, 2i-25.
(2) Ibid., 34.
(3) Ce mot, comme synonyme de chrétiens, fut mis à la mode, et mê ne rendu ofliciel, par l'empereur Julien, Ep. 7 ; cf. saint Grégoire de Nazianze, Oratio IV; saint Cyrille d'Alexandrie, Contra Julianum, II; J'hiloputris. 12 (dialogue attribué faussement à Lucien, et qui est plutôt du temps de Julien): Théodoret, Ifist. Eccl., III, 4. Mais probablement n'allendit-on pas Julien pour l'appliquer aux chrétiens. Dodwell
rennemi des dieux, désobéit aux commandements des invincibles empereurs, et me méprise moi-même, subira la peine du glaive : son corps décapité sera brûlé ensuite, afin que les chrétiens ne puissent lui donner la sépulture. » Quand on fut parvenu au lieu de l'exécution, Théodote pria tout haut, devant une foule immense : « Seigneur Jésus-Christ, qui as fait le ciel et la terre, et n'abandonnes pas ceux qui espèrent en toi, je te rends grâces d'avoir fait de moi un citoyen de la patrie céleste et un habitant de ton royaume. Je te rends grâces de m'avoir fait vaincre le dragon et écraser sa tète. Donne le xepos à tes serviteurs : que la violence de leurs ennemis se termine à moi. Donne la paix à ton Église, affranchis-la de la tyrannie du diable. Amen. » Puis, apercevant ^des chrétiens qui pleuraient, il dit : <c Frères, ne pleurez pas, mais glorifiez Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a permis d'achever ma course et de vaincre l'ennemi. Quand je serai au ciel, je prierai avec confiance pour vous. » Le martyr tendit ensuite la tète, et. joyeux, reçut le coup mortel .(1).
Le corps fut placé sur un bûcher; mais on dit que, saisis d'une terreur surnaturelle, les bourreaux n'osèrent y mettre le feu. Théotecne chargea alors des
[Diss. Cypr., 2] dit que Celse les nomme ainsi; j'ai vainement cherché le passage. Il est question de a Galiléens » dans Épictèle (Ai rien. Dissert., IV, vu, 6) et Marc-Aurèle (Pensées, XI, 3), mais sans qu'on puisse voir clairement s'ils désignent par ce mot les chrétiens ou une secte de fanatiques juifs.
;i) Passio, 31.
soldats d'empêcher reulèvement des restes du martyr (1 . A la tombée du jour. Fronton, le prêtre de village auquel Théodote avait naguère remis son anneau et promis des reliques, arrivait dans Ancyre. Ce bon homme [egregius iste vir\ type curieux de curé de campagne agriculteur, apportait au marché, sur son ànessc, des outres pleines de vin. L'ànesse s'arrêta près du lieu où était le cadavre, et se coucha. Les gardes, qui prenaient le prêtre pour un simple paysan, l'engagèrent à s'arrêter : a La nuit vient, lui direntils, reste avec nous : il y a ici près ])eaucoup d'herbe, que ton ànesse pourra paître : tu peux même la lâcher dans les champs , sans que personne t'en empêche. » Le prêtre se laissa convaincre, et entra dans la cabane de branchages que les gardes s'étaient construite (2). Pour reconnaître leur hospitalité, il les laissa boire abondamment de l'excellent vin qu'il apportait. Un jeune soldat, appelé Métrodore, la langue déliée par la boisson, lui conta alors longuement les faits qui avaient agité Ancyre. la mort des sept vierges . celle de Théodote. et le conduisit au
(1) Les refus de sépultuie aux condamnés, dont nous avons déjà vu de nombreux exemples, étaient depuis longtemps de tradition en Asie; voir dans Plutarque, Vertus des femmes, 23, l'anecdote duGalate Porédorax, mis à mort par Milhridate, et laissé sans sépulture; une femme qu'il avait aimée parvient à enlever son corps, et est arrêtée |]ar les gardes.
(2) Les Galates pasteurs étaient accoutumés à improviser des cabanes de bois, de feuilles et d'argile, quand ils gardaient les troupeaux, l'été, dans les vallées herbeuses de l'Olympe, ou, l'hiver, dans les plaines. Pcrrot, De Galatia provincia romana,]^. 11.
lieu où gisait le cadavre du saint homme, sous un tas de foin. Dissimulant sa joie, Fronton laissa les gardes boire son vin jusqu'à ce que, tout à fait ivres, ils tombassent endormis. Il enleva alors le martyr, rétablit soigneusement le tas de foin, chargea le corps sur son ànesse, et laissa celle-ci s'en aller, sous la conduite de Dieu; puis, le matin venu, il attira l'attention des gardes, en feignant de chercher à grand bruit l'animal perdu. L'ânesse, cependant, suivant d'un pas tranquille les sentiers accoutumés dans la montagne (1), regagna seule le village écarté : Fronton se mit en route à son tour, sans que -les gardes se fussent aperçus de son pieux larcin, et trouva en chemin des paysans chrétiens qui lui annoncèrent l'heureuse arrivée des reliques (2).
Telle est la curieuse histoire, tantôt émouvante comme une tragédie, tantôt aimable comme une idylle, tantôt piquante comme un conte milésien, que rédigea un fidèle du nom de Nil, compagnon de captivité du martyr (3).
Nous devons à un écrivain plus illustre le récit
(1) Les mules de Galatie étaient célèbres aussi pour leur vigueur et leur sûreté; cf. Plutarque, de l'Amour des richesses, 2.
(2) Passio, 32-35.
(3) Passio, 36. — Sur la valeur de cette narration, voir les jugements de Papebroch, Acta SS., mai, t. IV, p. 147-149; de Ruinart. p. 353; de Tillemont, Mémoires, t. V, art. sur saint Tliéodote. On sétonnera qu'une pièce de cette nature ait échappé à Lequien, Oriens christ ianus,l. 1, p. 457, et à Rohiou, Histoire des Gaulois d'Orient, p. 288, qui ne connais.sent point de martyrs en Galatie avant saint Clément, évêque d'Ancyrc en 314.
(\\\n procès moins dramatique, mais où parait dans tout son jour l'incapacité juridique résultant pour les chrétiens des édits de persécution. La scène que raconte saint Basile se passe non loin de la Galatie, à Césarée, Tune des métropoles de la Cappadoce.
Dans cette ville habitait une veuve, Julitta, autrefois maîtresse de hiens considérables. Abusant de sa faiblesse et de son inexpérience, im des premiers de la cité, homme injuste et cupide, l'avait peu à peu dépouillée, par des moyens déloyaux, de la plus grande partie de sa fortune. Les terres, les maisons, les esclaves de la veuve étaient passés en la possession de cet usurpateur : il allait s'emparer de ce qui restait à Julitta de biens mobiliers, quand celle-ci crut prévenir une ruine complète en appelant le spoliateur en justice. Le jour fixé pour l'audience, le héraut fit l'appel des témoins, en présence des avocats. La plaignante fut introduite, et entreprit d'exposer ses griefs : elle fit connaître Torigine de ses droits, la longue possession qui les avait confirmés : elle commençait le récit des manœuvres par lesquelles son adversaire était parvenu à la dépouiller, quand celui-ci, effrayé de l'impression produite par cette parole sincère, et perdant confiance dans les témoins qu'il avait subornés, dans les juges mêmes que, dit-on, il avait achetés, s'élança au milieu dufonim : « Cette femme, s'écriat-il, ne saurait ester en justice, ni intenter une action; car ceux qui refusent d'adorer les dieux des empereurs et de renier le Christ ne jouissent plus d'aucun des droits des citoyens. » On se rappelle (jue cette mise
des chrétiens hors la loi et hors la cité avait été prononcée par Tédit de 303. qui leur refusait même la faculté de demander réparation d'un dommage (1). L'exception invoquée par le défenseur était d'une stricte légahté. de cette légalité qui est parfois le comble de l'injustice. Aucune réponse ne pouvait être opposée à un tel moyen : aussi , retirant la parole à .lulitta, le président fit apporter un autel, de Vencens, et rappela auv plaideurs que, d'après les édits, tous ceux qui n'abjuraient pas le Christ étaient frappés de mort civile.
La fierté de la chrétienne s'éveilla à ce «lot. Elle avait eu le désir légitime de recouvrer le patrimoine de ses ancêtres; mais la foi et l'honneur lui étaient plus chers que cette fortune. « Périsse la vie, s'écriat-elle, périssent les richesses de hasard, périsse mon corps, s'il le faut, avant que sorte de ma ])ouche aucune parole contre Dieu mon créateur! » Elle venait de comprendre que le procès, entrepris pour la revendication de biens terrestres, se terminerait par Tacquisition de « ce trésor que ni la rouille ni le ver ne détruisent, et que les voleurs ne peuvent emporter (2) ». Aussi, à toutes les questions, à tous les conseils, ne répondit-elle plus cjue ce seul mot : « Je suis la servante du Christ. »
Le magistrat la condamna au bûcher. Elle y marcha en souriant. Chemin faisant, elle di.iait aux amies
(1) Voir plus liant, p. 157.
(2) Sailli MaUhieii, VI, 20.