V. Popularité du Père Wall. — Son exécution. — Sa tombe
VI. Exécution de William Plessington. — Vie apostolique de Nicholas Postgate. — Il compose une hymne. — Son martyre.
VII. John Kemble. — Son humeur joviale. — Son sang-froid et sa générosité. — Son exécution. — Gr.îces obtenues à son tombeau.
VIII. Thomas Thwing, dernier prêtre séculier exécuté sous Cliarles II. — Injustice de la procédure. — Exécution à Knaves mire. — Inscription sur le cercueil du martyr.
L'acquittement de Sir Georges Wakeman de ses compagnons parut, comme nous l'avoni
dit, frapper profondément l'opinion publique ; mais cette impression se remarqua surtout à Londres, où l'attitude des derniers martyrs avait déjà favorablement disposé la foule témoin de leur supplice.
Dans les provinces ce revirement passa inaperçu; la persécution y était déchaînée avec une violence extraordinaire ; prêtres et laïques étaient poursuivis comme aux plus mauvais jours d'Elisabeth. « Il semblait qu'on eût voulu « extirper complètement la religion catholique. « Une récompense de dix livres était promise à « celui qui dénoncerait le papiste qui, malsTé « les règlements, continuait à habiter près d'un « palais royal ; cinquante livres étaient promises « à celui qui révélerait l'existence de dépôts « d'argent ou de biens-fonds appartenant aux « prêtres ou aux religieux ; enfin, une somme de « cent livres était assurée à celui qui dénon- « cerait un prêtre (1). »
Les « Lettres annuelles », adressées par les Jésuites anglais à leurs supérieurs à Rome, nous assurent que ces mesures de rigueur, loin de refroidir le zèle des missionnaires, semblaient, au contraire, le stimuler. « Les Pères employés
(1) LingarcI, vol. IX, p. eiy.
« dans les collèges du continent, malgré les « dangers et les diflicultés de la mission d'An- « gleterre, conjuraient leurs supérieurs de les y « envoyer. Il fallait leur interdire, au nom de « l'obéissance, de courir au-devant de périls « certains et d'une mort presque assurée (1). » Les récits envoyés par les missionnaires d'Angleterre aux séminaires et aux maisons religieuses à l'étranger étaient bien faits pour enflammer l'ardeur d'âmes jeunes et généreuses. Il y règne une allégresse si extraordinaire, un tel mépris de la vie, un courage si élevé et, en en même temps, si joyeux et si simple, qu'à deux siècles de distance nous ressentons encore quelque chose de cette émotion profonde qui faisait vibrer les contemporains de nos cliers martyrs. Les horreurs d'une procédure inique ; celles, plus grandes encore, d'un supplice épouvantable étaient glorifiées pour eux; ils voyaient surtout l'héroïsme de ceux qui savaient mourir avec une bonne grâce souriante, qui est la forme la plus exquise et la plus rare du courage.
(l) Records, vol. V, p. 82.
EN ANGLETEKRE. 153
Ce trait caractéristique se retrouve d'un façon très particulière chez les prêtres immolés dans le pays de Galles.
Le 2 décembre 1678, on arrêta sous le toit d'un gentilhomme catholique, nommé Christopher Tuberville, le Père Philip Evans, jésuite, qui, depuis dix ans, évangéhsait son pays natal. Le religieux fut conduit à Cardiff et mis au secret pendant trois semaines, après lesquelles on le réunit à un prêtre séculier, nommé John Loyd. Les deux prisonniers passèrent ensemJjle plusieurs mois dans une grande paix, et ce n'est qu'au mois de mai 1679, qu'ils parurent devant les assises et furent condamnés à mort. Le Père Evans, ramené dans sa prison, y fut chargé de chaînes qu'il baisa avec amour, en remerciant Dieu; puis il demanda une harpe, cet instrument cher aux habitants de son pays et, malgré ses fers, il se mit à chanter en s'accompagnant. Ces hymnes d'allégresse, sur les lèvres d'un condamné, réveillèrent dans le cœur des nombreux catholiques prisonniers comme lui, des sentiments d'espérance et de paix.
154 LA PERSECUTION DES CATHOfcIQUES
Avant de procéder à l'exécution des deux prêtres, les autorités de CardifF crurent devoir en référer à Londres ; on tarda si longtemps à leur répondre que les gardiens de la prison se relâchèrent peu à peu de leur sévérité. Ils permirent au Père Evans de recevoir librement ses amis et même de sortir seul dans la ville pour y visiter les catholiques, sachant bien qu'un condamné si heureux de mourir pour sa foi n'avait aucun désir de s'enfuir.
Quand arriva subitement à Cardiff l'ordre de procéder sans délai à l'exécution des deux prêtres, le Père était chez un ami avec lequel il jouait une partie. Le geôlier bouleversé accourut pour l'avertir et le ramener en prison : « Laissez donc », répondit le religieux avec une tranquillité, où le sang-froid britannique s'alliaità un sublime détachement, « laissez donc, « rien ne presse, je veux finir ma partie », et, avec un calme imperturbable, il continua sa partie, l'acheva, prit congé de son ami et suivit son gardien, plus ému que lui ! Les catholiques de Cardiff, informés de la fatale nouvelle, accoururent à la prison et reçurent du martyr ses derniers conseils; mais la vue de son visag'e rayonnant était encore la plus éloquente des prédications. Laissé seul enfin, le Jésuite écri-
vit deux lettres, l'une à son bienfaiteur, Christopher Tuberville, l'autre à sa propre sœur, qui était religieuse chez les « Blue nuns » (1), communauté anglaise établie à Paris : «Mes amis « et mes parents, » lui dit-il, « devront se réjouir « et me féliciter et non pas pleurer et gémir. » Le lendemain, 22 juillet, Philip Evans et son compagnon John Loyd allèrent au supplice. Ils y furent menés, non pas étendus sur une claie comme les martyrs de Londres, mais dans une charrette et pendant la route ils récitèrent tranquillement leur bréviaire. Arrivés à destination, ils se parlèrent à voix basse et les spectateurs catholiques comprirent qu'ils se confessaient, puis, descendant de la charrette, on les vit baiser la potence avec ces mots : « Salut, ô bonne « croix, sois la bienvenue! »
(1) Les « Blue nuns », Religieuses bleues, appelées ainsi à cause de leur costume, étaient des religieuses franciscaines de rimmaculée Conception, établies à Xieuport, en Flandre. En 1660, elles fondèrent une maison à Paris, rue de Charenton, et un grand nombre déjeunes filles anglaises furent élevées par elles. Emprisonnées pendant la Terreur dans la maison des Augustines anglaises, rue des Fossés Saint- Victor, elles s'emliarquèrent pour l'Angleterre en 18CKJ et s'établirent à Norwich, où une noble dame catholique, Lady Jerningham, leur Aint en aide. Mais leur communauté, étant devenue pauvre et peu nombreuse, dut enfin se dissoudre et les religieuses se retirèrent dans d'autres couvents pour y finir leurs jours.
Le slîériff désigna le Père Evans comme devant mourir le premier : celui-ci embrassa alors son compagnon et fit au peuple un discours bref et simple, après lequel il monta vivement les degrés de l'échelle (1). Arrivé au sommet, il se retourna vers la multitude qui regardait avec émotion cet homme de trente-quatre ans, plein d'intelligence, de force et de vie, chez qui éclatait une allégresse surhumaine à la vue de la mort : « Je meurs pour Dieu, » s'écria-t-il, « j'estime que mon sort est heureux entre tous! « Si j'avais mille vies, je les sacrifierais volon- « tiers pour la même cause! S'il y a dans cette « foule un homme qui, me voyant mourir si « volontiers, ait à cause de cela une pensée (( favorable à la religion catholique, je m'esti- (( merais heureux. » Se penchant alors vers son compagnon, debout au pied de l'échelle, il lui cria : « Adieu pour un instant, nous allons « nous retrouver; faites maintenant ce que vous <( m'avez promis », et John Loyd leva la main
(1) Quelquefois, comme nous l'avons vu. le condamné à la peine de haute traliison montait sur une cliarrette attelée au pied du gibet, on lui passait la corde au cou, on fouettait les chevaux et il restait suspendu dans le vide. D'autres fois, une échelle remplaçait la charrette, le condamné y montait, le bourreau retournait l'échelle et lançait le patient dans l'espace.
pour envoyer à son frère d'armes une suprême absolution.
On vit alors le jeune religieux étendre les bras au ciel et sa voix retentit au loin dans un dernier cri d'espérance : « In manus tuas, Do- « mine, comniendo spiritum meum! »
Au même instant, il fut lancé dans le vide; mais l'échelle, étant trop courte, tourna sous le poids de son corps et le bourreau dut dégager ses jambes, qui étaient restées accrochées 1 On entrevit pendant cet instant le visage du martyr qui, disent les témoins, « n'avait jamais eu l'air plus gai » (1).
Pendant ce temps, John Loyd, très calme, priait avec ferveur. C'était un prêtre exemplaire, mais silencieux et timide. Il fit un discours encore plus bref, s'excusant avec modestie de ne pas savoir parler, mais, ajoute Challoner, ceux qui le connaissaient n'en furent pas moins émerveillés de la chaleur et de l'entrain avec lesquels il pardonna à ses ennemis, remercia ses bienfaiteurs et exhorta les fidèles présents à se rappeler que le royaume des cieux est promis à ceux qui souffrent persécution pour la justice. La grâce du martyre avait communiqué
(1) Records, vol. V, p. 868.
à cette âme craintive une énergie extraordinaire. Au signal donné, on tourna l'échelle et les confesseurs, un instant séparés, furent réunis pour toujours.
A ces deux martyrs du pays de Galles, il faut joindre un troisième, David Lewis, de la Compagnie de Jésus, qui depuis vingt-huit ansévangélisait le district méridional de cette contrée montagneuse. Presque toujours à pied, marchant nuit et jour, ilallait à travers cesrégionssauvages, visiter les fidèles persécutés, et son amour pour les petits lavait fait surnommer « le père des pauvres ». Trahi par un faux frère et arrêté en décembre 1678, il fut mené à cheval à Abergavenny et exposé à la risée du peuple. Deux mois plus tard on le transféra à Uskpour le juger. On était au mois de janvier 1679, une neige épaisse couvrait la terre; le trajet se fit à pied, et, en passant par le village de Raglan, les hommes qui escortaient le religieux s'arrêtèrent pour se réchaufïer dans l'auberge du lieu. Là, un inconnu s'approcha du prisonnier et lui confia qu'un vieux missionnaire de son ordre, le Père Andrews, se
mourait dans une cabane, située à quelques pas. Ce vieillard de soixante-dix ans avait constamment refusé d'abandonner son troupeau et, après avoir pendant deux ans vécu dans les grottes et dans les bois pour échapper aux « pursuivants », il succombait aux fatigues et aux privations. Le Père Lewis neut pas la permission d'apporter au vieillard agonisant le secours de sa présence ; mais il lui envoya, nous dit-il, ses vœux « pour « l'heureux passage de son Ame de ce monde '< troublé à l'éternel repos ». Peut-être aussi une pensée d'envie traversa-t-elle l'àme du prisonnier en songeant que les épreuves de son frère touchaient à leur fin, tandis que les siennes n'étaient qu'à leurs débuts! Trois jours après, il apprit la mort du vieux prêtre (1).
Le procès du Père Lewis commença seulement le 28 mars; il fut condamné à mort, mais, au lieu de l'exécuter sur-le-champ, on l'envoya à Londres pour y être interrogé au sujet de la prétendue conspiration. Renvoyé une seconde fois à Csk, il y passa encore plusieurs mois, pendant lesquels le geôlier, touché de sa patience, lui laissa la liberté d'exercer son ministère parmi les prisonniers catholiques.
(1) Ignatius Andrews, né en 1610, missionnaire dans le pays de Galles de 1644 à 1079. Mourut de misère le 10 janvier.
Enfin, le 27 août, eut lieu son supplice. Il mourut, lui aussi, avec une grande joie, et dans le discours très éloquent qu'il adressa au peuple, il raconta que Shaftesbury lui avait offert son pardon s'il consentait à reconnaître l'existence du complot et à incriminer ses frères (1).
La sympathie populaire avait été si vivement émue en faveur du Père Lewis, que sans la haine persistante et personnelle d'un certain magistrat il aurait probablement échappé à la mort. Cette sympathie ne s'en manifesta pas moins sous des formes diverses au moment de l'exécution : le menuisier chargé d'ériger la potence prit la fuite : on dut le remplacer par un forçat que le peuple voulut lapider ; un forgeron qui avait consenti, pour une somme d'argent, à faire l'office de bourreau, perdit tous ses clients et dut abandonner son métier; un témoin protestant, convaincu de l'innocence du martyr, resta debout à ses côtés, lui tenant la main dans la sienne et empêchant le bourreau de couper la corde avant que le supplicié eût rendu le dernier soupir. Enfin, par une exception singulière, on ensevelit le corps du jésuite sous le porche d'une égUse voisine, au milieu d'une
(l) Records, vol. Y, p. 925.
assistance nombreuse et recueillie. Protestants et catholiques semblaient, en ce jour, avoir oublié leurs ditlérends clans un sentiment commun de vénération et de pitié (1).
A côté des bénédictins et des jésuites, nous voyons dans la glorieuse armée de nos martyrs un certain nombre de franciscains: quelquesuns d'entre eux furent exécutés, d'autres moururent dans les fers, d'un supplice plus obscur mais non moins cruel.
L'histoire d'un de ces martyrs est curieuse : c'était un Irlandais, Charles Mahony, qui appartenait à la province irlandaise de l'ordre et sur lequel Challoner lui-même, ce chercheur infatigable, n'a pu trouver de détails complets. On sait seulement qu'il traversait l'Angleterre pour retourner dans son pays au moment du déchaînement de haine religieuse, provoqué par les calomnies de Titus Gates.
Arrêté dans le pays de Galles, d'où il allait s'embarquer pour l'Irlande, le Père Mahony, ac-
(1) Records, vol. V, p. 929.
IGî LA PERSÉCUTION DES CATHOLIQUES
cusé d'être prêtre catholique, comparut devant le tribunal de la petite ville de Huthin en août 1679. Il ne nia pas son caractère sacerdotal et, pour cette cause seulement, il fut condamné au supplice des traîtres. Détail touchant : il alla à la mort vêtu de cette robe de bure, jadis familière et chère aux habitants de l'ancienne île des Saints, mais qui, depuis près d'un siècle, avait disparu parmi eux.
Il adressa quelques paroles au peuple et fit remarquer l'injustice avec laquelle on l'avait traité, car il n'avait jamais exercé son ministère en Angleterre et ne faisait que traverser le pays pour poursuivre son voyage ; u mais », ajouta-t-il, (( que Dieu vous pardonne comme je le fais; je (( prierai toujours pour vous. » Il mourut avec une grande résignation; au lieu de la patrie terrestre qu'il comptait retrouver, Dieu l'appelait à la patrie éternelle, plus paisible et plus belle (1).
Sur un autre martyr franciscain, les détails abondent. Un gentilhomme du Lancashire.
nommé Wall, avait trois fils. Laine John fut ordonné prêtre à Rome en 16i5 et entra ensuite chez les Franciscains de Douai ; le second William
(I) Challonoi-, vol. II, p. -215.
se fit bénédictin en Allemagne, revint en Angleterre comme missionnaire, fut arrêté, jugé, condamné à mort et finalement rendu à la liberté. Les deux aines de la famille ayant ainsi renoncé au monde, ce fut le troisième frère qui recueillit l'héritage paternel. Comme nous l'observerons souvent, la persécution avait retrempé la ferveur des vieilles races fidèles et les vocations se multipliaient parmi elles, au moment même où la carrière sacerdotale devenait le chemin presque assuré du martyre.
John Wall, le Franciscain, connu dans l'Ordre sous le nom de Joachim de Sainte-Anne, avait, disent ses contemporains, une nature singuhèrement attachante; à Douai, berceau de sa vie religieuse, en Angleterre, où il vécut douze ans comme missionnaire, il laissa un souvenir profond (1). Jeté dans la prison de Worcester en 1678, il écrivit un journal de sa captivité : <( La « prison, « dit-il » apprend à mettre en Dieu '( toute sa confiance ; si on comprenait bien les « choses, un cachot serait préférable à un pa- " lais, l'emprisonnement pour la foi préféra- « ble à toutes les libertés. Pour moi, si Dieu « m'accorde sa grâce et les fidèles leurs priè-
(1) Challonor, vol. II, !>. 215. — FaUhful loito Dealh, by .1. Stone, p. 228.
c( res, je serai parfaitement heureux (1). » Traduit devant les assises, le Père Wall fut condamné pour crime de haute trahison ; en entendant l'atroce sentence, il salua le jury avec sa courtoisie de gentilhomme et s'écria : « Dieu « soit remercié 1 Vive le Roi 1 Je prie Dieu de « bénir cet honorable tribunal! » Le juge troublé, lui répondit : « Vous avez très bien parlé, je (( ne veux pas vous faire exécuter avant de con- « naître le bon plaisir du Roi (2). »
Cette douceur surhumaine n'était pas seulement sur les lèvres du condamné, elle remplissait son âme : « Je ne fus pas troublé par des pensées irri- « tantes, » écrit-il, « ni contre le juge, ni contre « le jury, ni contre les témoins. Par la grâce de <( Dieu, je me sentais porté à les regarder comme « les meilleurs amis que j'aie eus de ma vie. »
Ce mélange de fermeté et de mansuétude impressionna vivement plusieurs gentilshommes protestants qui exprimèrent au religieux le chagrin que leur causait sa condamnation. Il leur reprocha doucement de sattrister de ce qui faisait sa joie, joie profonde et sincère qui illuminait son visage (3) !
(1) Franciscan martyrs, by 31. Ilope, p. i?34.
(2) Ibid., p. 235.
(3) ChaUoner, vol. II, p. 221.
KN ANGLETERRE. 165
La popularité dont jouissait le Père ^Yall était aussi grande dans le peuple que dans les classes plus élevées; les habitants de Worcester se montrèrent si opposés à son supplice que les autorités, n'osant prendre sur elles de l'exécuter et encore moins de le mettre en liberté, se décidèrent à l'envoyer à Londres.
Dans une lettre écrite à un ami, Charles Trinder, le Père raconte son voyage, comment on voulut l'envelopper dans le prétendu complot, comment il fut confronté avec Oates qui, malgré son audace, dût avouer qu'il ne le connaissait pas et comment on lui promit la vie sauve s'il consentait à apostasier. La lettre se termine par ces mots : « Que la volonté de Dieu soit faite sur « la terre comme au ciel, que, dans sa miséri- « corde, Il me conduise au bonheur du ciel (1) ! » Et au bas de la page, la main respectueuse de Charles Trinder a ajouté une note, proclamant le courage et l'allégresse surhumaine du religieux dont il eut l'honneur d'être l'ami.
H; Ciialloner, vol. II. p. -,'18.
Quatre mois plus tard, malgré les aveux d'Oates qui reconnaissait son innocence, malgré la popularité dont il jouissait et la sympathie qui l'entourait, le Père Wall fut exécuté àWorcester. Le 20 août 1679, il reçut la visite du Père William Levison, de son ordre, qui le confessa et lui apporta la Sainte Communion, ce II était ravi « de joie, » écrit le Père Levison, « il avait soif « de verser son sang pour l'amour de Dieu. »
Deux jours plus tard, le 22 août, avec une sérénité qui ne se démentit pas, le martyr consomma son sacrifice. Le lieu de son exécution avait été sanctifié au commencement du siècle par la mort de deux jésuites, Edward Oldcorne et Ralph Ashley, suppliciés le 7 avril 1606 (l). Debout, au pied du gibet, le Père Levison assista jusqu'au bout par ses prières son frère et son an^i.
Le corps de John Wall fut enterré à Worcester, dans Saint OswakVs Chapel ijard et les catholiques de la contrée remarquèrent que sa tombe demeurait fraîche et fleurie longtemps après que la terre tout autour était aride et desséchée. Sa
(1) Edward Oldcorne, prêtre de la Compagnie de Jésus, et Ralph Ashley, frère convers du même Ordre, étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration des Poudres. Tous deux subirent de cruelles tortures avant d'être exécutés.
EN ANGLETERRE. tG7
tête, transportée au monastère franciscain de Douai, berceau de sa vie religieuse, y fut conservée jusqu'à la Révolution française. La communauté, obligée de fuir, partit alors pour l'Angleterre et, dans la confusion d'un départ précipité, la précieuse relique fut égarée et perdue.
YI
Quatre prêtres séculiers furent immolés dans les provinces pendant cette douloureuse époque : William Plessington, Nicholas Postgate, John Kemble et Thomas Thwing; deux d'entre eux étaient des \ieillards âgés de plus de quatrevingts ans.
William Plessington. exécuté à Ghester, le 19 juillet 1679, avait, comme le Père Ireland et le Frère Pickering, des droits particuliers à la reconnaissance du roi. Son père, vaillant gentilhomme, avait été investi par Charles I" du gouvernement du château de Greenow. Pour prix de son dévouement à la cause royale, il avait été emprisonné et tous ses biens confisqués.
Le fils de ce courageux serviteur des Stuarts fut exécuté comme traître à sa patrie avec le consentement du roi pour lequel les siens avaient combattu et souffert; mais, fidèle à ses traditions
de race, le prêtre martyr affirma, avant de mourir, son amour pour TÉglise et aussi ses sentiments d'attachement au monarque, dont il avait toujours été le « loyal sujet ».
Moins d'un mois plus tard, on exécuta à York un vieux prêtre de quatre-vingt-deux ans, Nicholas Postgate, dont le nom est encore aujourd'hui, après deux siècles, pieusement vénéré dans certaines régions isolées de la province qu'il évangélisa pendant cinquante ans. Sa parole avait le don de toucher lésâmes d'une façon merveilleuse et l'on porte jusqu'à mille le nombre de ses convertis (1 ). Il était, par excellence, l'apotre des petits et des humbles et il avait adopté le vêtement, la nourriture, le genre de vie de ses chers pauvres. A cjuatre-vingtsans, il dut interrompre ses courses apostoliques ; il se retira alors dans une cabane couverte en chaume, située au milieu d'une plaine sauvage appelée Blackmoor, près de la côte. Une ancienne complainte nous dépeint, dans son naïf langage, le « vénérable prêtre, au regard serein », qui menait une vie « tout angélique » dans son ermitage perdu dans la plaine déserte, exposé aux fureurs du vent et des tempêtes de cette froide région du nord.
(1) ChciUoner, vol. II. p. -214. {
Ce vieillard, usé parla fatigue, n'échappa pas à l'impitoyable persécution déchaînée sur le royaume. Il fut arrêté, amené à York, convaincu d'être prêtre et, pour ce crime, condamné à mort. 11 reçut sa sentence avec joie et employa les loisirs de sa capti\dté à composer une hymne qui, chose étrange, est encore chantée dans la contrée isolée, jadis évangélisée par son zèle et où le flambeau de la foi ne s'est jamais complètement éteint (1).
Ce chant, très simple, est le reflet fidèle des pensées du vieux missionnaire qui, après une longue vie de labeurs, voyait la couronne du martyre descendre sur sa tête blanchie : « 0 très « doux Seigneur, donne-moi les ailes de la foi « et du parfait amour pour que je puisse m'en- « voler loin des choses de la terre vers celles « d'en haut. Car là-haut est la joie vraie et « durable ; il n'y a plus là de plaintes, ici, depuis « le commencement jusqu'à la fin, il y a fatigue « et souvent remords... Quand tu le jugeras « bon, doux Jésus, étends la main et prends-moi ; « emmène- moi au lieu de ton repos (2). »
(l) Recurds, vol. Y, p, 758.
•J) Ibkl., p. 750.
0 sweetest Lord, leud me tlie wings
Of faitlj and perfect love Tliat 1 may Uy l'rom eartlily Ihings
Comme les martyrs de Londres, Nicliolas Postgate fut étendu sur une claie et conduit ainsi an plateau de Knavesmire. Courbé sous le poids de ses quatre-vingt-deux ans, il garda jusqu'à ia fin sa douce sérénité, parla peu et mourut avec un srrand couras-e d).
Presque aussi âgé que le martyr d'York était 1 John Kemble, missionnaire du comté de Hereford. Chez ce vieux prêtre de quatre-\ingtsans, gentilhomme de naissance et d'éducation, se retrouvent, perfectionnées par une longue habitude de renoncement, les meilleures qualités de sa race : simplicité, sang-froid, courage sans pose
And niount to those above.
For tliere is joy botli triie and fast ^
And no cause to lament But hère is toil, both fjist and last,
And cause oft to repent
My wearied wings. sweet Jésus, mark
And when Thon tliinkest best.
Stretch forth Thy hand eut of tlie ark. And take me to Tliy rest.
Records, vol. V, p. 761.
(1) Challoupr. vol. II. p. 214. Une des mains du martyr est conservée chez les bénédictins du collège 'd'Ampleforth ; l'autre dans l'église de .Saint-Cuthbert, à Durharn,
EN ANGLETEKRE. 171
it sans phrase, avec une certaine bonhomie joviale qui accomplit, en souriant, des actes héroïques.
John Kemble, fut arrêté dans la paroisse de Welsh Newton, comté de Hereford; les « pursuivants » avaient été lancés sur ses traces par un protestant du pays appelé Scudamore, mais averti à temps, le vieillard pouvait encore leur échapper. Il s'y refusa en disant qu'à quatrevingts ans il avait peu de temps à vivre , qu'il aimait autant profiter de la chance qui lui était offerte de mourir pour Dieu.
Emprisonné d'abord à Hereford, puis à Londres, John Kemble fut finalement ramené à Hereford pour y être exécuté. Il souffrait d'une maladie interne fort pénible et ces longs voyages, qu'il accomplissait à cheval, étaient pour lui un véritable supplice. Pendant son séjour dans les prisons de Londres il fut entouré de soins affectueux par les catholiques, qui obtenaient à cette époque l'autorisation de visiter les prêtres captifs (11.
Quand le vieux prêtre « faible et malade », comme l'écrit un missionnaire détenu avec lui (2), revint pour la dernière fois à Hereford,
(1) Records, vol. V, p. 909.
\i) Charles Carne, prêtre catliolique, traduit devant les
il n'avait rien perdu de son humeur joyeuse. En approchant de la ville, son conducteur lui montra de loin le lieu des exécutions : « C'est bon, c'est boni » répondit le vieillard, (( asseyons- « nous ici pour regarder cet endroit tout à notre « aise en fumant une bonne pipe » (1), et de nos jours, dit-on, les paysans de la contrée parlent encore de la « pipe de Kenible » comme symbole du calme en présence de la mort. Les enfants du protestant Scudamore venaient souvent visiter dans sa prison celui que leur père avait livré au supplice et Ton remarquait que i le vieux prêtre les recevait avec une affectueuse cordialité, leur distribuant les douceurs que lui apportaient ses amis pour suppléer au maigre régime de la prison. « Le père de ces enfants « n'est-il pas mon meilleur ami », disait-il avec bonhomie à ceux qui s'étonnaient de ses largesses.
Quand, le 22 août 1679, John Kemble fut conduit à Wigmarsh, près de Hereford, pour être exécuté, son humeur joviale ne se démentit pas : « Allons, brave Antoine », dit-il en serrant
assises, puis relâché, les témoignages contre lui étant insuffisants.
(1) TheEnglish martyrs, a lecture, by Father Morris, S. J., 1887, p. 23.
EiN ANGLETERRE. 173
la main du bourreau, « mon ami, n'aies pas peur, ( fais bien ce que tu dois faire, je te pardonne « de tout mon cœur, tu me rends service, je '( t'assure, au lieu de me déplaire. » Toujours avec la même simplicité, il dit quelques mots au peuple. « On veut que je parle, mais je ne « suis qu'un pauvre vieux, je ne puis dire grand' « chose. » Il se contenta de protester qu'il ne savait rien du prétendu complot, qu'il mourait pour sa -foi, qu'il demandait pardon à ceux qu'il pouvait avoir offensés, comme de son côté il pardonnait volontiers à ses eunemis.
Puis, il tira son bonnet sur ses yeux, se mit un instant à genoux et donna lui-même le signal au bourreau. On l'entendit répéter à trois reprises, avec une grande ferveur : (( In manus « tuas, Domine, commendo spiritum meuni ». La corde étant mal ajustée, l'agonie du patient dura une grande demi-heure !
Gethéroïque sacrifice, sisimplement accompli, causa parmi les spectateurs une impression profonde et les protestants qui étaient présents déclarèrent que ce vieux prêtre de quatre-vingts ans était mort en « gentilhomme et en chrétien » (1).
Un neveu du martyr, Richard Kemble, obtint
(1) Challoner, vol. II, p. 220.
qu'on lui rendit la tête vénérable de son oncle, il l'enterra à ^yelsh Norton où les catholiques de la contrée s'habituèrent à venir prier. Des grâces remarquables y furent obtenues et, détail touchant, John Kemble semble avoir gardé au delà de la tombe une bienveillance particulière pour Fauteur de sa mort et pour les siens. Une des filles de Scudamore fut guérie d'un mal de gorge dangereux en appliquant sur la partie malade la corde qui avait servi au supplice du martyr, et une de ses parentes, Catherine Scudamore, recouvra le sens de l'ouïe en priant sur sa tombe (1).
Le dernier nom sur la liste des prêtres séculiers exécutés sous Charles II est celui d'un gentilhomme du Yorkshire, Thomas Thwing.
Après quinze ans d'apostolat dans sa province natale, il fut arrêté et traduit devant les assises, à York. Des injustices révoltantes déshono-
(1) De nos jours encore, les catholiques du comté de Hereford ont l'iiabitude de se rendre en pèlerinage à Welsh Norton au jour anniversaii'e du martyre de John Kemble.
rèrent la procédure ; les témoins qui déposèrent contre lui étaient, comme Oates et Bedloc à Londres, des hommes perdus de mœurs dont les témoignages étaient remplis de contradictions.
Thomas Thwing appartenait à une de ces vieilles familles du nord où la fidélité à la foi était héréditaire comme la vaillance du sang. Tous les siens avaient donné à l'Église des preuves éclatantes de dévouement aux heures difficiles et plusieurs d'entre eux, arrêtés en même temps que lui, parurent devant le même tribunal; seul, Thomas Thwing fut condamné à la peine capitale.
11 avait bravement défendu sa cause, protestant avec l'indignation d'un gentilhomme loyal contre l'accusation d'avoir conspiré ; voyant enfin que tout était inutile, il baissa la tête et on l'entendit dire : « Innocens ego sum ».
Le 23 octobre, il suivit à son tour la voie douloureuse, parcourue par plus de quarante prêtres avant lui, qui mène du château d'York au plateau de Knavesmire, le Calvaire des martyrs du nord. Là, avec un visage riant, il parla au peuple, affirma sa loyauté envers le roi et sa charité envers tous les hommes ; pria pour le roi, la reine, le duc d'York, pardonna à ses ennemis et s'écria, au moment où on le lançait
dans le vide : « Doux Jésus, reçois mon âme (1) »!
Ainsi mourut, comme John Kemble, « en gen- « tilhomme et en chrétien, » ce fils duYorkshire, contrée fidèle entre toutes à la vieille foi proscrite, et qui, après Londres, donna à l'Église d'Angleterre le plus grand nombre de confesseurs et de martyrs.
La dépouille de Thomas Thwing fut remise à ses amis, qui la firent déposer avec respect dans le cimetière de Saint Mary, à York. Quelques années plus tard, en exécutant des travaux dans ce cimetière, l'on trouva une plaque de cuivre jadis placée sur le cercueil. Elle porte une inscription qui peut s'appliquer à tous les martyrs dont nous racontons l'histoire : « Tho-
« mas Thwing condamnatus et martyrïo
« affectus est, a duobis falsis testibus oh cri- <( men conspirationis tune catholicis malitiose « impositum (2). »
(1) Challoner, vol. Il, p. 220. Records, vol. V, p. 8G2. Saint Marys Couvent York, p. 40.
|2) Le couvent de Saint-JIary, à York, possède des linges trempés dans le sang de Thomas Thwing, et la famille Herbert, dans le même comté, dos ornements sacerdotaux portés par lui.