WILLIAM, VICOMTE STAFFORD KT OLIVER PLUNKETT, ARCHEVÊQUE DARMAGH
I. Oaics veut com|>romeUrc iin grand seigneur catholi()ue. — On arréle cinq pairs du royaume. — Charles II laisse exclure les pairs catholiques de la Chambre des Lords. — Extrait de Lingard.
II. Les iirisonniers de la Tour : Lord Petre. — Sa lettre au roi. — Lord Arundell. — Son caractère. — Il prépare sa délense. — On craint son prestige et son talent.
III. Lord Stafford traduit devant le tribunal. — Motifs de ce choix.
— Son caractère. — Ses souffrances. — Attitude iiostile de la foule.
IV. Lâclieté des Lords. — Accusations contre Stafford. — Sa défense. — Son calme. — Sa condamnation.
V. Surprise du condamne. — Sa résignation. — Sa requête. — visites qu'il reçoit à la Tour. — Ses déclarations franches et nettes sur l'attitude politique de son parti. — Sa sentence est modiflée.
VI. Piété de Lord Stafford. — Ses lettres d'adieu. — Le jour du supplice arrive. — Courage du condamné. — La foule est émue, discours de Stafford. — Sa prière. — Sa mort héroïque.
VIL Oliver Plunkett, dernier martyr sous Charles II. — Sa vie pauvre et toute sacerdotale. — Il est dénoncé par des prêtres.
— Il est envoyé à Londres. — Accusations i>ortées contre lui. — Sa défense. — Sa condamnation.
VIII. Le Père Corker assiste l'archevêque. — Celui-ci se loue des catholiques anglais. — Sa lettre au Père Corker. —Le comte d'Essex intervient vainement en sa faveur. — L'archevêque va au supplice, son discours. — Il est enterré près des Jésuites. — Son corps est transporté en Allemagne.
Dès le début de la ténébreuse intrigue dont il fut le principal instrument, Gates avait cherché par ses dénonciations à compromettre, non seulement les religieux et les prêtres, mais encore les catholiques laïques les plus marquants par leur intelligence, leur position ou leur fortune. Il affirma devant la Chambre des Communes que le Père Oliva (1), général de la Compagnie de Jésus, avait été chargé par le Pape de répartir les grandes charges du royaume d'Angleterre entre certains catholiques et que luimême avait vu de ses yeux les lettres patentes qui leur conféraient ces différentes fonctions. Ainsi Lord Arundell (2) aurait été nommé chancelier du royaume; Lord Bellayse, com-
(1) Jean-Paul Oliva, natif de Gènes; onzième général de la Compagnie de Jésus, élu en 1664, mourut en 1681.
(2) Henry, 3" Lord Arundell de Wardour, chef d'une famille ancienne, dont un des membres, Thomas Arundell, servit dans les armées impériales en Hongrie et enleva de ses mains l'étendard des Turcs. 11 fut pour ce fait d'armes créé, par Rodolphe H, comte du Saint-Empire romain. Le chef actuel de cette famille est John Fi-ancis, U^ baron Ai-undell, marié à Anne-Lucy Errington.
mandant en chef de l'armée; Lord Petre (1), lieutenant général; Sir William Godolphin, garde des sceaux; Coleman (2), secrétaire d'État. Plus tard, le complice d'Oates, Bedloe ajouta à ces invraisemblables affirmations de nouveaux détails : le roi devait être assassiné et le gouvernement confié à Lord Arundell et aux autres pairs catholiques ; une armée de 30.000 pèlerins devait s'embarquer en Espagne et rejoindre l'armée levée en Angleterre par Lord Petre et LordPowis; tous les protestants seraient alors exterminés. Il ajoutait que les principaux catholiques du royaume avaient juré sur la sainte hostie d'accomplir ce programme.
Ces aflirmations extravagantes furent acceptées, sans examen, par la Chambre des Communes, qui fit arrêter sur-le-champ les Lords Arundell, Bellayse, Powis, Petre etStafFord, que l'on conduisitàlaTour de Londres. Peudetemps après cette mesure violente, un coup plus redoutable
(1) William, 4° Lord Petre, mourut à la Tour de Londres en 1G83, après cinq ans de captivité. Chef d'une ancienne famille fidèle à la foi, il ne laissa qu'une fille JLary, mariée à George Ileneage ; son titre passa successivement à ses frères. Le représentant actuel de cette famille est Bernard 14" baron Petre.
(2) Edward Coleman, secnHairc de la duchesse d'York, une des premières victimes du prétendu complot.
encore fut porté au parti catholique. Shaftesbury, tenace dans ses projets, avait résolu de faire exclure de la succession au trône le duc d'York, héritier delà couronne, que sa conversion à la vieille foi désignait à la haine des fanatiques. Ici, un reste d'honneur et de conscience se réveilla chez Charles II; il aimait son frère quoiqu'il se fût souvent montré faible à le défendre et il avait trop vivement encore le sentiment de son devoir de roi pour laisser intervertir l'ordre de la succession au trône. Sur ce point, il opposa donc une résistance inattendue aux projets de Shaftesbury; mais, par un calcul cligne d'une âme lâche et molle, il voulut se faire pardonner cette résistance en faisant sur d'autres points des concessions déplorables. Il maintint les droits du duc d'York à la couronne ; mais le laissa exclure de son Conseil privé et, mesure plus funeste encore, il permit l'exclusion des pairs catholiques de la Chambre des Lords. Cette dernière concession lui fut arrachée, il est vrai, après de longues hésitations; il s'en excusa en déclarant qu'il cédait par déférence pour ceux qu'effrayait la surexcitation extraordinaire du peuple. « Par ce décret », dit l'historien Lingard « conséquence des parjures « d'un imposteur et de l'affolement d'une na-
« tion, les pairs catholiques se trouvèrent, sans « qu'il y eût de leur faute, dépouillés de Fim- « portant privilège de la pairie, du droit que « leur donnait leur naissance de siéger et de « voter à la Chambre haute. Cette injuste pros- « cription pesa sur leurs descendants pendant « cent cinquante ans. Il était réservé à un prince <( de la maison de Brunswick et à un Parlement « éclairé et libéral d'effacer cette tache infâme « de notre législation et par un acte de justice « louable, quoique tardif, de rendre aux victi- « mes l'exercice de leurs vieux droits hérédi- « taires » (1).
Surles vingt et un pairsfrappés par cette mesure, trois seulement renièrent leur foi pour conserver leurs privilèges; les autres se résignèrent à cette nouvelle injustice, ajoutée à tant d'autres.
Les cinq pairs arrêtés en octobre 1G78, surles dénonciations d'Oates, et retenus depuis cette
(1) Lingard, vol. IX, p. 185. On sait que c'est en 1829, sous le règne de Georges IV, que les catholiques anglais rentrèrent en possession de leurs droits de citoyens.
LA PERSÉCLTION. 11
date à la Tour de Londres, étaient des hommes de mérite, dont le passé sans tache était la meilleure défense.
L'un d'eux, \Yillam, Lord Petre, mourut en prison après six ans d'une captivité si rigoureuse qu'il fallut, en avril 1679, une autorisation spéciale du Parlement pour lui permettre d'aller, sous bonne garde, visiter sa femme qui venait d'accoucher. En 168i, peu de temps avant que la mort vint briser ses fers. Lord Petre écrivit au Roi. Il lui demandait de pardonner l'audace d'un « sujet mourant et très dévoué », priait pour le bonheur de ce roi ingrat, affirmait son innocence en repoussant les accusations d'Oates. Il continuait en protestant de son amour pour l'Eglise romaine et vengeait cette Église, dont il était fier d'être le fils, des calomnies de ceux quitraveslissaient ses doctrines pour exciter contre elle la haine du peuple. Il signe ainsi : « Vi- « vant ou mourant, je suis le sujet fidèle et obéis- « sant de Votre Majesté » (1).
L'esprit chrétien de Lord Petre et cet indestructible loyalisme que l'injustice du Roi ne '^ peut lasser, se retrouvent, avec une note peutêtre plus virile, chez un autre prisonnier. Lord i
Aruntlell, type accompli du soldat et du gentilhomme. Chef d'une race illustre, Henry, baron Arundell de Wardour, avait été élevé dans des traditions de dévouement à l'Église catholique et à la personne du Roi. Son père était mort le 19 mai 16i3 de blessures reçues en combattant pour Charles I" à la bataille de Lansdowne ; sa mère était cette admirable Lady Arundell, qui défendit héroïquement son château de Wardour contre les troupes du Parlement et qui, après un siège de neuf jours, sortit, la tête haute , de sa demeure en ruines (1). Luimême avait combattu sous l'étendard royal et quand Charles II remonta sur le trône, ce vaillant serviteur des Stuarts n'avait pour richesse que les souvenirs de tout un passé glorieux. Son château avait été détruit pendant la guerre civile, sa fortune ruinée ; un prêtre, John Weldon, ami de sa famille, comparait ses infortunes à celles du saint homme Job : « Les rebelles », dit-il, « ont saisi vos enfants et votre vertueuse « épouse, ils ont pillé et détruit votre demeure,
(1) Blanche, Lad}' Arundell, était lille d'Edouard Somerset, marquis de Worcester. Ce fut le 2 mai lG43que Wardour fut assiégé par les soldats du Parlement; la garnison, se composant de vingt-cinq hommes, fit des prodiges de valeur, encouragée par Lady Arundell, à qui son mari avait confié la garde de son château.
« vendu vos terres, et vous avez été forcé de « chercher votre subsistance à l'étranger » (1). Au milieu de ces rudes épreuves, Lord Arundell resta parfaitement soumis aux décrets de la Providence, jamais on ne l'entendit se plaindre, même quand de nouvelles souffrances lui furent infligées par le souverain pour lequel il s'était sacrifié.
Conduit avec les quatre autres pairs à la Tour de Londres le 26 octobre 16T8, Lord Arundell, sur de son innocence et jaloux de son honneur, demanda avec instances à être traduit devant les tribunaux ; mais les ministres, qui savaient sur quelles bases fragiles reposaient les accusations portées contre lui, n'osaient faire comparaître cet homme intelligent et énergique, qu'entourait le prestige des services éclatants rendus par lui à ia cause royale. Ils s'alarmaient, avec raison, de voir leurs misérables témoins parjures aux prises avec ce fier gentilhomme. Les réclamations du prisonnier, qui demandait à être jugé, demeurèrent donc sans réponse, mais Lord Arundell n'en consacra pas moins son temps à préparer sa défense et les volumineux manuscrits rédigés par lui à la Tour sont encore pieusement conservés
(1) Le divin Pédagogue, par John Weldon, prêtre, livre dédié à Henri Lord Arundell. — Iîecords,\o\. III, p. 532.
dans les archives du château de Wardour. Ils prouvent que ce vaillant homme de guerre avait un esprit pondéré, pénétrant et judicieux. Les mensonges d'Oates sont relevés et réfutés avec logique et clarté et pour répondre à ceux qui l'accusaient d'avoir conspiré contre le Roi, le prisonnier donne, avec des preuves à l'appui, l'emploi minutieux et exact de ses journées, à l'époque où ses ennemis le représentaient tramant dans l'ombre de noirs complots.
L'on comprend^ en parcourant ces pages, la frayeur qu'inspirait Lord Arundell aux ministres de Charles II ; s'il avait, selon son désir, passé à la barre d'un tribunal, le peuple, toujours mobile, aurait-il entendu sans émotion les paroles qui terminent sa défense : « J'ai versé mon sang- « et j'ai perdu ma fortune pour la cause royale ; « est-il probable qu'à mon âge, je sois devenu « un traître et que j'aie sacrifié ce loyalisme que « j'ai toujours aimé plus que la vie (1) »? La soumission chrétienne de l'accusé est aussi complète que sa fidélité à son souverain : « Que le juge- « ment porté contre moi soit un jugement de vie ou de mort, » écrit-il, « sit nomen Domini benedictum (2) » ! Lui-même s'attendait évidem-
(1) Records, vol. V, p. 835.
(2) Ibid., p. 83G.
ment à un « jugement de mort », car, dans ce même dossier, se trouve une feuille jaunie parle temps qui porte l'en-tête : « iMon dernier dis- « cours. » C'est la harangue que Lord Arundell comptait, selon l'usage, adresser au peuple avant de mourir. La belle âme chrétienne et vaillante du gentilhomme s'y révèle tout entière ; il y proteste de son attachement à l'Église romaine <( persécutée dans ses membres et ca- « lomniée dans ses doctrines » et qui ne lui en est que plus chère ; il affirme également sa fidélité au Roi et son innocence ; il pardonne à ses ennemis et prie pour leur conversion (1).
Le sacrifice de sa vie auquel dans la solitude de sa prison Lord Arundell s'était préparé ne lui fut point demandé. On n'osa pas le traduire devant un tribunal et on ne voulut point le mettre en liberté. Il resta donc en prison jusqu'à la mort de Charles II et fut alors relâché ainsi que les Lords Powis et Bellayse, ses compagnons d'infortune. Créé par Jacques II conseiller privé et garde des sceaux, il assista à la chute de ce Roi qui avait | voulut réparer à son égard l'ingratitude de son frère et passa les dernières années de sa vie dans ; ,i son château de Wardour, où il mourut le 28 dé-
(1) Records, vol. V, p. 837.
cembre 169i, à un âge avancé, « après avoir « vécu », dit un vieil auteur « pour le bien de son « pays et la gloire de son Dieu » (1).
Les ministres de Charles II avaient reculé devant la nécessité de confronter avec Oates, Bedloe et leurs infâmes complices un homme de tête et de cœur comme Lord Arundell. Us redoutaient sa prompte intelligence, sa parole énergique, son attitude résolue, non moins que le prestige de ses faits d'armes. Et cependant Shaftesbury sentait que pour assurer le succès de sa campagne, il fallait étayer la popularité d'Oates que les unanimes protestations de tous les martyrs avaient quelque peu ébranlée. Faire accuser et convaincre de haute trahison, nonplus seulement des religieux et des prêtres, mais un grand seigneur, pair du royaume, lui semblait un coup de politique habile et hardi ; mais, pour que la manœuvre ait eu un plein succès, il fallait que le catholique accusé fût une victime sans défense.
La victime choisie fut le plus âgé et le plus
(1) Records, vol. V, p. 828.
i&S LA PERSÉCUTION DES CATHOLIQUES
doux des cinq prisonniers de laTour : William Howard, Lord Stafford. Pas plus que les autres, il n'avait donné la moindre prise aux soupçons ; mais déjà âgé, d'une santé chancelante, d'un caractère tranquille et timide, ennemi du bruit et de la lutte, il semblait un adversaire moins redoutable que le châtelain de ^Ya^dour. Lingard nous dit « qu'à cause de son âge et de ses infirmi- « tés, il semblait le moins capable de se défen- « dre d'une façon efficace » (1).
Dans les veines de ce doux vieillard coulait cependant le sang- des vieux rois Plantagenetsmêlé à celui de saint Louis; nous verrons, en face du péril, ce sang se révéler et Lord Stafford mourir en héros et en saint. Du reste, sans remonter bien loin, il trouvait dans ses souvenirs de famille des traditions, encore toutes récentes, de souffrances endurées pour la foi catholique ; son grand-père, Philip Howard, comte d'Arundel, aujourd'hui béatifié, était mort à la Tour de Londres sous Elisabeth, après une longue et cruelle captivité (2).
(1) Lingard, voL IX, p. 239.
(2) William Howard, vicomte Stafford, était fils de Thomas Howard, duc de Norfolk, et de Lad\- Alethea Talbot. Lïllustre maison de Ho^^ard, dont le chef aujourd'hui est Henry, 15" duc de Norfolk et premier pair du royaume, descend de Robert Howard qui vivait en 1436. Ce Robert Howard conti-acta
Pendant la guerre ci vile, LoudStafford, comme tous les catholiques du royaume, avait fait de grands sacrifices pour la cause des Stuarts ; depuis ]a Restauration, il vivait dans la retraite, sans ambition et sans souci, jouissant au milieu des siens de la tranquillité à laquelle sa pure et noble vie semblait lui donner droit.
Au mois d'octobre 1G78, il fut arrêté en même temps que les autres pairs catholiques et il passa deux années à la Tour de Londres sans être mis en jugement. Enfin, le 30 novembre 1680, le jour même où il atteignit sa soixante-neuvième année, il parut devant la Chambre des Pairs à Westminster, pour répondre de l'accusation portée contre lui d'avoir voulu tuer le roi.
Alors commença pour ce vieillard une période de souffrances cruelles. Non seulement, il lui fallut se défendre contre des accusations d'autant plus révoltantes qu'elles s'adressaient à un homme qui avait donné à son souverain des preuves éclatantes de dévouement ; mais encore il eut à subir les traitements les plus barbares.
une alliance brillante : il épousa Jlargaret, fille ainée et héritière de Thomas de Jlowbray, duc de Norfolk, arrière-petite-fdle du roi Edouard I" et de sa seconde femme Marguerite de France, fdle de Philippe le Hardi. Cette Jlargaret de -Mowbray apporta à son époux, Roljcrt Howard, le duché de Norfolk et le sang des Plantagenets et des Capétiens.
Le trajet qu'il faisait tous les jours de la Tour de de Londres au palais de Westminster était un véritable chemin de croix, pendant lequel une foule en délire versait sur la tête vénérable du prisonnier un flot d'invectives et d'injures. L'impression favorable qui avait saisi la multitude le jour du martyre des cinq Jésuites s'était, hélas ! dissipée au souffle des calomnies habilement répandues par Shaftesbury. On avait représenté les catholiques comme prêts à livrer leur pays à la domination de Rome ; la populace, affolée par ce péril imaginaire, poursuivait Stafford de ses insultes jusqu'à la barre du tribunal et l'interrompait sans pitié quand il commençait sa défense. Le prisonnier fut d'abord seul à faire face à l'orage , on l'avait privé des services de son avocat qui n'eut pas la permission de lui parler ; puis une de ses filles, la marquise de Winchester, put s'asseoir à ses côtés pour l'aider de sa tendresse et même de ses conseils (1). Du reste, le sentiment de son innocence donnait au vieillard une sérénité extraordinaire; cet homme, doux et timide dans la vie ordinaire, grandit avec l'épreuve et montra une fermeté digne des rois
(1) History of En gland Augusta Drane, p. 545; Isabelle Howard, mariée à John Paulet, 5'= marquis de Winchester, mort en 1674. Elle était sa troisième femme.
guerriers ses ancêtres, et une mansuétude digne d'un petit-fils de saint Louis.
Malgré le fanatisme d'un peuple ignorant et crédule, Lord Staff ord aurait pu échapper à la mort s'il n'avait rencontré parmi ses égaux, les pairs du royaume qui le jugaient, des ennemis intéressés à le trouver coupable. Comme l'a justement observé M. Guizot : « Il fut victime « de la frénésie du peuple et de la lâcheté des « Lords (1) », mais c'est sur ces derniers surtout que pèse la honte de sa condamnation à mort. En efïet, une partie notable des Lords avait suivi Shaftesbury dans sa campagne contre les papistes; à sa suite, ils avaient excité le fanatisme du peuple, ils avaient appuyé et soutenu les fauteurs du complot; l'acquittement de LordStafford aurait prouvé qu'ils étaient eux-mêmes trompés ou trompeurs. De plus^ l'échec qu'avait éprouvé Shaftesbury dans la tentative qu'il venait de faire pour exclure le duc d'York du trône, avait provoqué, dans le camp dont il était le chef, un
(1) Éludes biographiques sur la révolulion d'Anglelerre, p. 48.
redoublement de haine contre les catholiques ; cette haine, qui cherchait une victime, s'acharna contre Lord Stafiord (1).
Après un exposé de la prétendue conspiration, telle qu'elle était sortie de l'imagination dangereusement féconde d'Oates et de longue, les témoins s'attaquèrent directement à l'accusé. Dugdale, régisseur infidèle d'un gentilhomme catholique. Lord Aston, affirma que LordStafford avait promis 500 livres à quiconque assassinerait le roi; Oates ajouta qu'il avait vu un document d'après lequel le Père Oliva, général des Jésuites, conférait au prisonnier un poste important dans le gouvernement qui devait remplacer celui de Charles II ; Tuberville , cathohque apostat^ devenu parjure par besoin d'argent, vint confirmer les dépositions de ses deux complices.
Pour se défendre. Staff ord rappela les preuves de dévouement qu'il avait données sans compter à la cause du Roi; il rappela également la tranquillité avec laquelle il était resté chez lui, menant sa vie ordinaire, pendant la période d'elfervescence qui avait suivi les premières dénonciations d'Oates. Un conspirateur se serait-il
(1) Lingard, vol. IX, p. 245.
montré au grand jour, aurait-il continué à siéger à la Chambre des Pairs, sans inquiétude et sans précautions? Cette attitude calme, loyale, ouverte, était-elle celle d'un homme qui complote le meurtre de son souverain? Il raconta aussi comment deux envoyés des Lords étaient venus lui promettre son pardon s'il voulait faire des aveux. Un coupable, ajouta-t-il, aurait-il rejeté, comme il l'avait fait, cette chance de salut? De plus, il prouva, d'une façon très nette, qu'il était à Bath, à l'époque où Dugdale le représentait comme conspirant avec Lord Aston dans le château de ce dernier, à Tixall; il continua en relevant avec une grande clarté les contradictions de ses dénonciateurs, hommes perdus de mœurs et indignes de foi.
Mais la perte de Lord Stafford avait été décidée id'avance; les Lords, poussés les uns parle fanatisme religieux, les autres par des mobiles plus bas d'ambition, de jalousie ou d'amour-propre, entrèrent dans les vues de Shaftesbury et, malgré sa défense si ferme et si lucide, l'accusé fut condamné à mort par une majorité de vingt-quatre voix sur quatre-vingt-six.
Les historiens protestants : Hume, Echard, Campbell, Green, Guizot, sont unanimes à flétrir la conduite des Lords en cette occasion; plus
éclairés que la masse du peuple, ils ont, par là même, un poids de responsabilité plus lourd dans ce drame dont Lord Stafford fut victime.
Le prisonnier parut étonné du verdict qui le déclarait coupable ; mais, descendant d'une race de croyants et de braves, la vue de la mort ne l'effraya pas : « Que le Saint Nom de Dieu « soit béni! » s'écria-t-il avec un élan de foi que saint Louis, son ancêtre, n'aurait pas désavoué; puis il ajouta : « J'avoue que je suis étonné de « ce verdict, mais que la volonté de Dieu et celle « de vos Seigneuries s'accomplissent; je ne « murmure pas. Que Dieu pardonne à ceux qui « ont porté faux témoignage contre moi ! »
On prononça alors l'atroce sentence qui condamnait ce pair du royaume au supplice des traîtres; le vieillard l'écouta en silence, lui qui avait jadis, au prix de si grands sacrifices, servi son roi dans ses jours de détresse, dut j faire un retour amer sur l'ingratitude des prin- I ces et sur l'instabilité d§s choses humaines ! Mais l'injustice ne pouvait aigrir cette âme essentiellement douce ; quand la lecture de la sentence
l'ut achevée, Stafford reprit : « Ici, en présence « du Dieu tout-puissant, je déclare que je n'ai « pas d'amertume dans le cœur envers ceux « qui m'ont condammé. Je ne sais pas leurs (( noms, je ne désire pas les savoir, je leur parce donne et je prie vos Seigneuries de prier pour « moi; je n'ai qu'une humble requête à faire, « c'est que, pendant le peu de temps qui me « reste à vivre, je ne sois plus gardé au secret, « comme je l'ai été dernièrement, mais que je « puisse voir ma femme , mes enfants et mes « amis (1). »
Cette demande fut accordée; les Lords ajoutèrent même qu'ils allaient agir auprès du roi pour qu'au lieu de mourir comme un traître, le condamné fût simplement décapité.
Stafford, qui était resté ferme et calme devant les injures de la foule, devant les calomnies des faux témoins et devant l'horrible sentence, fut ému par cette marque d'intérêt , si légère pourtant ; peut-être aussi la pensée de revoir les siens troubla-t-elle ce cœur tendre et bon ; on vit tout à coup le vieillard fondre en larmes, mais ce moment d'émotion fut rapide et reprenant possession de lui-même, il dit : « C'est la bonté de
(1) Lingard, vol. IX, p. 245.
« VOS Seigneuries et non pas leur justice qui « me fait pleurer (1) ».
Ramené à la Tour de Londres, le prisonnier y reçut un grand nombre de visites; entre autres, celles de l'évêque protestant de Londres et du théologien anglican Burnet qui voulaient discuter avec lui. StafFord leur répondit qu'ayant si peu de temps à vivre, il ne désirait pas s'arrêter à des argumentations oiseuses ; ils cherchèrent alors à lui faire avouer qu'il existait réellement un complot papiste, mais il leur répondit, comme il l'avait fait à ses juges, qu'il n'avait jamais eu connaissance de cette prétendue conspiration.
Comme on continuait à le harceler de ques*tions, il consentit à déclarer devant la Chambre des Lords ce qu'il savait des projets conçus par ses coreligionnaires en vue d'améliorer leur sort, projets qui, du reste, étaient parfaitement avouables. Il affirma que les catholiques avaient tenté plusieurs fois d'obtenir, par des moyens légitimes et légaux, la tolérance religieuse à laquelle ils avaient droit ; qu'ils s'étaient proposé de payer ai>Roi une somme annuelle pour remplacer les amendes qui les frappaient à chaque
(1) Lingard, vol. IX, p. 245.
instant ; qu'ils voulaient faire modifier le serment d'allégeance et former entre eux une ligue afin d'obtenir, toujours par des moyens légaux, la liberté de conscience que Charles II leur avait autrefois promise.
Ces différents projets n'avaient rien de mystérieux, ni de secret; ils avaient déjà été communiqués au duc d'York, aux ministres et à Sbaftesbury lui-même (1). Il n'y avait là rien qui ressemblât, de près ni de loin, à un complot contre la vie du souverain.
Ces déclarations, qui étaient tout à l'honneur des catholiques, ne sauvèrent pas la vie de Lord Stafford. Cependant, sa sentence fut modifiée; au lieu de subir l'atroce supplice des traîtres, le roi décida qu'il serait décapité, mais cette mesure rencontra une certaine difficulté; elle fut combattue, en particulier, par Lord Russell, protestant fanatique, qui contesta le droit attribué au souverain de modifier à son gré une sentence de mort (2).
(1) Lingard, vol. IX, p. 246.
(2) Trois ans plus tard, Lord RussoU , compromis dans le « Rye House Plot ••, complot ayant pour but de détrôner Charles II au profit de son fils illégitime, le duc de Monmouth, fut arrêté, jugé et condamné, à son tour, à la peine des traîtres. La sentence fut modifiée, comme l'avait été celle de Lord Stafford, par le bon plaisir du Roi, mais
Si le prisonnier avait gardé quelques illusions sur son sort, elles étaient maintenant dissipées, et désormais il tourna toutes ses pensées vers l'éternité bienheureuse, qu'il voyait s'ouvrir pour lui au delà du supplice et de la mort. Derrière les noires murailles de la vieille forteresse, jadis témoins de l'agonie prolongée du confesseur de la foi Philip Howard, son petit-fils, condamné pour la même cause, marchait sur ses traces, vers une même récompense.
Lord Stafford, nous dit-on, priait continuellement ; il n'interrompait ses dévotions que pour recevoir ses amis, qu'il accueillait avec gaîté et à qui il ne permettait pas de s'apitoyer sur lui (1) . L'extrême douceur de caractère qui l'avait toujours distingué ne se démentit pas; ni l'ingratitude du Roi, ni la lâcheté des hommes n'avaient aigri cette nature élevée et noble.
Charles II n'avait pas oublié l'acharnement avec lequel Russell avait jadis poursuivi le condamné catholique: « Lord Rus- « sell », dit-il », ne me contestera pas cette fois le privilège « qu'il me refusait quand il s'agissait de Lord Stafford. » (1) Challoner, vol. II, p. 231.
Sa sérénité se révèle dans les lettres qu'il écrit de sa prison ; deux d'entre elles sont adressées à sa fille Ursula, religieuse chez les chanoinessesde Saint-Augustin, à Louvain (Ti. La première est datée du li juillet 1679. A cette époque, le prisonnier n'a pas encore paru devant le tribunal ; mais déjà ilse prépare à tout événement : « J'espère », écrit-il, « parla grAce de Dieu, démontrer mon « innocence : très volontiers et trèsjoyeusement, « je me soumets à la sainte volonté de Dieu ». La seconde lettre est écrite après sa condamnation :
« Ma bonne fille,
« Je sais que vous supporterez ce qui m'ar- « rive avec patience et résignation. Je remercie « Dieu de ce que je suis innocent et j'ai con- « fiance en sa miséricorde, ne doutant pas que « parles mérites et la passion de notre Sauveur,
(1) Les Augustines anglaises établies à Louvain eu IGOO, sous le vocablede Sainte-Monique, durent leur fondation àdes religieuses anglaises, formées à la vie monastique chez les Augustines llamaudes de la ville. Cette communauté, nombreuse et fervente, dont l'histoire a des pages dramatiques, est représentée par les Augustines d'Abbotsleigh , dans le comté de Devon. — Troubles of our Catholic forefalhers, edited by Father Morris, S. J., sériel, p, 5.
« je n'obtienne le bonheur éternel. Je prie Dieu « de vous bénir et suis votre père affectionné.
« William.
« Pour Ursula. »
La troisième lettre est adressée à la comtesse d'Arundel, nièce de Lord Stafford (Ij; il lui lègue, pour la remettre à son époux, Tépée portée par leur ancêtre commun à la bataille de Flodden field ; il demande seulement que cette arme reste toujours entre les mains des héritiers mâles de son nom. Le sang des vieux rois batailleurs se réveille une dernière fois chez ce fils des preux, soucieux de conserver au chef de sa maison le glorieux trophée de la valeur de ses pères. La lettre se termine ainsi : « Que Dieu « vous bénisse tous! Je suis près de mourir et en « mourant je protesterai de mon innocence 1 2). »
Le dimanche 19 décembre, le lieutenant de la Tour annonça au prisonnier que son exécution était fixée au 29. « Je dois obéir, » répondit Stafford, « c'est le jour que le Seigneur a fait,
(1) Probablement Mary Mordaunt, femme de Henry Howard, petit-neveu de Lord Stafford et qui devint le T*" duc de Norfolk.
(2) Lingard, appendice du vol. IX, p. :^58, citeces trois lettres « copiées sur les originaux ».
« réjouissons-nous donc. » Puis se tournant vers sa femme qui fondait en larmes : « Allons prier », lui dit-il. Des mémoires publiés l'année qui suivit l'exécation nous disent que, pendant ces derniers jours, la douceur du vieillard, sa sérénité surhumaine, sa charité envers ses ennemis étonnaient tous ceux qui l'approchaient (1).
Enfin le jour fatal se leva; Stafford parut attendre avec impatience l'arrivée du lieutenant de la Tour; il assura à ses amis que le temps lui semblait long. L'un d'eux luiofï'rit un manteau pour le protéger contre le froid glacial : « J'ac- « cepte », répondit-il, « car je pourrais trembler « de froid; j'espère, grâce à Dieu, que ce ne se- « rait pas de peur. »
Vers 10 heures, on l'avertit que le lieutenant de la Tour l'attend ; le prisonnier, très calme, salue ses amis, leur demande de ne pas s'attrister, car « ce jour », ajoute-t-il, « est le plus beau « de ma vie », et descend d'un pas rapide. Le cortège se met en marche : le lieutenant de la Tour, infirme, est porté dans un fauteuil; à côté de lui marche Lord Stafford, et ils s'acheminent ainsi , entre deux haies de soldats, vers la porte extérieure de la forteresse. Us traversent, pour y
(1) Sta/ford Memoirs,\)u\)\iûiGd 1C81, cités par Challoncr, vol. II, p. 229.
arriver, la grande cour où cent quarante ans plus tôt, une autre descendante des rois Plant agenets. la Bienheureuse Margaret Pôle (1), aïeule maternelle de Lady StafFord, avait versé son sang pour la foi. Arrivés à l'entrée de la Tour, le lieutenant remet son prisonnier aux deuxshériffs chargés de présider à l'exécution. L'échafaud se dresse sur la colline voisine, appelé Tower Hill ; à quelques pas de là s'élève aujourd'hui une église, dédiée aux martyrs d'Angleterre (2).
Une foule considérable entourait l'échafaud ; elle parut d'abord houleuse et même hostile, mais à l'aspect du vieillard , si grand dans sa simplicité, les haines s'éteignirent; un grand nombre d'hommes se découvrirent sur son pas-
(1) Margaret Pôle, comtesse de Salisbury, fille du duc do Clarence, frère d"Édouard IV, et dernière représentante des Plantagenets de la branche d'York. En sa qualité d'amie di' Catherine d'Aragon, et de sa fille Mary Tudor, ilargaret s'attira la haine d'Henri VIII. De plus, elle était mère du cardinal Reginald Foie, qui avait courageusement combattu le projet de divorce du Roi. Après une captivité rigoureuse, Margaret fut décapitée le 28 mai 1541. Elle alla au supplice avec un courage liéro'ique, refusa de poser la tête sur le billot! ■< Que les traîtres fassent ainsi », dit-elle, <■ c'est bien ; <> mais je n'ai commis aucun crime, si vous voulez ma tète ■< prenez-la ». Et debout, elle reçut le coup de la mort. Cette femme admirable fut béatifiée par le pape Léon XIII avec un grand nombre de martyrs anglais, en 1886.
(2) L'église des Jlartyrs anglais, située CTreatPrescot street. Tower Ilill, bâtie en l'876.
sage et parurent le plaindre. Pour lui, toujours tranquille et souriant, il monta les degrés dêl'échafaud : « Il semblait », dit un écrit contemporain, « que l'innocence de son àme éclatait à tra- « vers l'enveloppe de son corps », et d'une voix forte et claire, il prononça un discours, dans lequel il affirma son innocence de toute trahison et son attachement à l'Église catholique et au roi, son souverain. Il ajouta qu'il remerciait Dieu de luiavoir donné le temps de se préparer à la mort, protesta qu'il mourait pour sa foi et uniquement pour elle, pardonna à ses ennemis, pria pour le Roi et termina par ces mots : « Avec mon dernier soupir, je proteste de moninnocence ».
Son discours terminé, LordStafford revint au milieu de l'échafaud, où il s'agenouilla; un certain nombre de ses amis, fidèles jusqu'à la mort, vinrent se ranger autour de lui et, toujours à genoux, au milieu de ces amis de la dernière heure, Stafïord récita à haute voix une magnifique prière, dans laquelle il offrit « librement » sa vie à son « cher Rédempteur» comme un sacrifice de reconnaissance et d'amour (1).
Se relevant ensuite, il salua la foule et l'exhorta à demeurer fidèle au roi : « Je prie Dieu »,
(1) Challonor, vol. II, pp. 231-232.
dit-il « de bénir Sa Majesté et de bénir ceux qui « sont ici présents, surtout ses loyaux sujets. » Il ajouta encore qu'il pardonnait à ceux qui avaient causé sa mort et qu'il leur souhaitait de se repentir de leurs péchés. La multitude était visiblement émue et un grand nombre d'hommes s'écrièrent en se découvrant : « Nous vous « croyons, mrj Lord, que Dieu vous bénisse 1 »
Stafiord se tourna alors vers les amis qui avaient voulu le suivre jusqu'à la fin, les embrassa avec affection, mais sans trouble ni tristesse, puis s'agenouillant, il fit le signe de la croix, embrassa le billot et répéta avec une grande ferveur : « Doux Jésus, reçois mon âme! » Comme le bourreau attendait pour le frapper, il releva la tête et, avec une tranquilHté admirable dansun pareil moment, il lui demanda pourquoi il tardait : « J'attends un signal de vous ». « Je n'en donnerai point, » répondit le condamné , « choisissez vous-même votre moment, « que la volonté de Dieu soit faite, je suis « prêt. — J'espère que vous me pardonnez », dit alors le bourreau, c Oui, » reprit Stafford. Ce fut son dernier mot, il posa de nouveau sa tête sur le billot, elle fut tranchée d'un seul coup. C'était la fête de Saint Thomas de Canterbury, martyr de la liberté et des droits de l'Église, fête
doublement mémorable et chère aux cœurs des catholiques d'Angleterre.
La dépouille mortelle du martyr fut déposée dans la chapelle de la Tour de Londres, là où reposent avec lui tant d'illustres victimes de la tyrannie et du fanatisme.
Lingard nous assure que, par sa vaillante défense, Lord Stafford dépassa les espérances de ses amis et trompa celle de ses ennemis (1). Les « Lettres annuelles » des Jésuites confirment ce jugement et attestent que le parti anticatholique perdit considérablement de son prestige à la suite de cette exécution [2).
(1) Lingard, vol. IX, p. 248.
(2) La descendance directe de Lord Stafford est aujourd'hui représentée par Fitzosbert Edward Jerningliani, baron Statïord, de Costessey Park. Lord Stafford, le martyr, n'eut qu'un fils, JolinStafford Howard, qui mourut sans postérité. Sa sœur Mary hérita de ses droits, elle épousa Francis Plowden, gentilhomme catholique qu'elle suivit à Saint-Germain, où tous deux étaient attachés à la maison de Jacques II et de la reine 3Iarie d'Esté. Leur fdle Mary épousa Sir Georges Jerningham à qui elle porta les droits qu'elle tenait de sa mère au titre de Stafford; mais par suite de l'exécution de leur aïeul, les descendants de Lord Stafford ne purent pas porter ce titre. En 1826 seulement, cette interdiction fut levée et Georges Jerningham, petit-lils de Lad}' Jerningham, née Plowden, releva le nom qu'avait illustré son aieul martvr.
Dans cette longue série de martyrs, envoyés au supplice dans des circonstances si injustes et si cruelles, nous avons vu représentées toutes les classes de la société : des pauvres et des riches, des gentilshommes et des artisans, des prêtres et des religieux : un archevêque fermera dignement ce douloureux cortège;
Oliver Plunkett appartenait à une famille établie en Irlande depuis le onzième siècle (1). Il avait été ordonné prêtre à Rome, et c'est là qu'il passa les vingt premières années de sa vie sacerdotale, années recueillies et tranquilles qui préludaient à un épiscopat orageux et à une fin tragique.
En 1669, il devint archevêque d'Armagh, en Irlande, et dans ce poste difficile, il se montra doux, dévoué, tout entier à ses devoirs de pas-jj teur des âmes. Il mérita même les éloges deji écrivains protestants les moins disposés à loueil les catholiques. Burnet, malgré ses préjugés
(1) Le clief actuel de cette famille est Arthur PluiikeUi comte de Fingall, fils du dixième comte de Fingall et d'ÉliscI fille de l'éminent écrivain français 31. Rio.
rend hommage à l'attitude toute sacerdotale de l'archevêque; « homme sobre et modéré » (1); Echard, autre protestant, affirme que les Lords Berkeley et Essex, gouverneurs de l'Irlande, lui avaient délivré un certificat pour attester que sa conduite avait été parfaitement correcte vis-à- \ds du pouvoir (2).
Tout en portant le titre de primat d'Irlande, Oliver Plunkett vivait pauvrement au milieu de son clergé aussi pauvre que lui ; sa vie exemplaire, son horreur de toute intrigue, l'auraient probablement protégé contre la persécution s'il n'avait trouvé des ennemis parmi les siens. Il fut dénoncé et vendu par des catholiques et des prêtres, et il dut y avoir là, pour le cœur de ce bon pasteur, une peine douloureuse entre toutes. En effet, quelques prêtres irlandais, qui avaient mérité ses reproches par leur inconduite, voulurent se venger de l'archevêque et le dénoncèrent auprès du gouvernement comme ayant des intelligences avec les prétendus conspirateurs. C'était au moment où l'affolement était à son comble ; le moindre prétexte suffisait alors pour compromettre et perdre un papiste. Shaftesbury fit bon accueil aux calomniateurs, et Plun-
(1) Histoire, p. 502 ; Challoner, vol. II, p. 234.
(2) Hisl. d'Angleterre, vol. III, p. fôl.
kett fut arrêté. On laccusait d'avoir tenté de lever une armée de 60 à TO.OOO hommes pour exterminer les protestants et livrer les principaux ports du pays aux armées espagnoles et françaises.
Après un premier interrogatoire, l'archevêque fut envoyé en Angleterre, où il fut retenu en prison pendant dix-huit mois. Tout d'abord, on le condamna au secret le plus absolu, les geôliers, qui seuls pénétraient jusqu'à lui^ racontaient qu'il priait sans cesse, quïl jeûnait trois ou quatre fois par semaine et que son attitude était toujours la même, douce et sereine.
Tel, le 8 juin 1681, il parut devant ses juges; il basa sa défense surtout sur son extrême pauvreté qui le mettait dans l'impossibilité absolue de lever une armée. A ce sujet^ il raconta très simplement comment lui, le primat d'Irlande, vivait dans une cabane, recouverte en paille, avec un seul serviteur et 60 livres (1.500 francs) par an pour sa nourriture et son entretien.
Mais la mort d'Oliver Plunkett, comme celle de Lord Stafford. avait été décidée d'avance^ sans examiner ni à quel mobile obéissaient les accusateurs, ni jusqu'à quel point leurs accusations étaient fondées, le jury admit leurs dépositions, et le 13 juin, il condamna l'archevêque
au supplice des traîtres. Celui-ci écouta avec calme l'inique sentence et quand elle fut prononcée, on entendit résonner à travers la salle du tribunal sa voix triomphante : « Deo grattas.! » s'écria-t-il. Puis, il protesta de son innocence et raconta comment on lui avait promis son pardon s'il voulait reconnaître l'existence du complot et en révéler les auteurs : « iMais », ajouta-t-il « je préfère mourir dix mille fois, (( plutôt que d'enlever à mon prochain un liard « de sa fortune, un jour de liberté ou une mi- (' nute de vie » (1).
Nos lecteurs se souviennent du Père Corker, bénédictin, qui, traduit deux fois devant le tribunal, fut condamné à mort, vit ensuite sa sentence commuée et finit par demeurer prisonnier à Newgate pendant tout le règne de Charles II (2). Sa présence dans cette prison, la
(1) Challonei-, vol. II, p. 237.
(2) Rendu à la liberté en 1683, à l'avènement de Jacques II, le Père Corker fut choisi, en 1693, pour être abbé de Lambspring, en Allemagne. Trois ans plus tard, il renonça à cette dignité et redevint simple missionnaire en Angleterre. Il mourut près de Londres en I7I5. Il aurait, dit-on, amené à l'Église plus de I.OOO convertis. {Records, vol. V, p. 45.)
plus horrible peut-être de toutes les prisons de Londres, fut, pour les détenus catholiques, une source de bénédictions : actif, courageux et dévoué, il devint leur ange consolateur. Sa charité s'exerça plus particulièrement à l'égard de l'archevêque d'Armagh. Tout d'abord, Oliver Plunkett ne put communiquer avec lui que par lettres, mais après sa condamnation il eut le droit de recevoir les visites de son ami, ainsi que celles d'un grand nombre de catholiques anglais, dont le dévouement semble l'avoir profondément touché : '< Les catholiques anglais « nont épargné ni leur argent ni leur or pour « me soulager, » écrit-il à son neveu Michael Plunkett, « ils se sont conduits à mon égard « comme des frères; ce sont des catholiques « comme il y en a peu et qui souffrent coura- « geusement » (1).
En sa qualité de prêtre, le Père Corker put faire plus encore et donner au prélat prisonnier les consolations religieuses; il lui procura aussi un missel, que larchevêque désirait vivement et dans lequel, nous dit-on, il lisait pendant de longues heures avec une grande dévotion.
Dans un récit qu'il nous a laissé des derniers
(1) Records, vol. Y, p. 46.
jours de son ami, le bénédictin nous parle avec émotion de « sa gaité, de son amour de Dieu et <( sa candeur », il ajoute que tous ceux qui le visitaient éprouvaient, en le voyant, un ardent désir de souffrir pour Jésus-Christ. Cette influence était d'autant plus efficace qu'elle était inconsciente ; dans son humilité d'enfant, l'archevêque se plaignait de manquer de ferveur et d'amour de Dieu, et cependant, ajoute le Père Corker, cet amour était assez puissant pour triompher chez lui de la crainte de la mort (1). Avec la même simplicité, doublée d'une pointe de gaieté. Oliver Plunkett écrivit au Père Corker après sa condamnation pour le remercier de ses bontés. Il continue en exprimant la conviction qu'au tribunal d'en haut il rencontrera une justice autre que celle qu'il vient d'éprouver et il ajoute : c Là-haut, je serai sûr d'avoir un procès « équitable; j'aurai le temps de faille venir les « témoins nécessaires, le juge lui-même les fera « comparaître, et vos prières et celles de vos « amis seront à cette heure-là mes puissants « avocats ; car ici on n'admet pas d'avocat pour « votre ami affectionné.
<' Oliver Pluxkett. »
(1) Challoner, vol. II,. p. 236.
Le comte d'Essex, qui avait été gouverneur d'Irlande et qui avait vu de près l'archevêque d'Armagh, tenta une démarche en sa faveur au- ; près de Charles II. Il lui parla de la conduite ;» prudente du prélat, de sa vie d'apôtre, de son ; horreur de toute intrigue. « Pourquoi n'avez- « vous pas dit tout cela pendant le procès »; i| s'écria le Roi avec humeur, <> je n'ose raainte- « nant pardonner à personne! » Puis, avec la lâcheté de Pilate, il ajouta : « Que son sang retomhe sur votre tête et non sur la mienne (1) ».
L'exécution fut fixée au 1'''^ juillet 1681. L'ar-'T^||i chevêque dormit d'un sommeil paisihle jusqu'à* quatre heures du matin. Quand on %-intlechercherl et qu'il traversa la cour de la prison, on le vit] se retourner pour envoyer une dernière bénédiction au Père Corker et aux autres prisonniers catholiques, qui le suivaient des yeux; il était tranquille et souriant. En arrivant à Tyburn, il prononça un discours dont il avait soumis le texte à son ami bénédictin. Il y entra, dans quelques détails sur les accusations portées contre lui et fit allusion aux prêtres indignes qui l'avaient calomnié, mais dont la trahison ne doit pas, ajouta-t-il, (( déshonorer le clergé, car
(1) Echard, Hist. d'Angleterre, vol. III, p. 635. Challoner, vol. II, p. 234.
« il y avait bien un Judas parmi les apôtres ». Il leur pardonna ainsi qu'aux juges, qui lui avaient refusé le temps de faire venir des témoins pour sa défense ; enfin il pria pour le roi. Sa dernière prière fut le Miserere qu'il récitait encore quand la charrette se déroba sous ses pieds.
Souvent, pendant sa captivité, l'archevêque avait rappelé le souvenir des cinq Jésuites exécutés en 1679. Il professait pour leur mémoire une dévotion particulière, se réjouissait d'habiter la même prison, se recommandait à leurs prières et, avant de mourir, il demanda à être enterré à leurs pieds. Ses amis obtinrent que sa dépouille leur fût rendue et, fidèles au désir qu'il avait exprimé, ils le déposèrent dans le cimetière de Saint- Gilcsinthefields,prèsduPèreWhitbreadetdeses compagnons. Trois ans plus tard, à l'avènement de Jacques II, le Père Corker, redevenu libre, fit exhumer les restes de son ami et les transféra à l'abbaye allemande de Lambspring, dont il devint lui-même prieur. Challoner nous dit que, d'après une ancienne tradition, le corps du martyr fut retrouvé intact (1). Sur la tombe de
(l) Challoner, vol. II, p. 239. Plus tard, la tête d'Oliver Plunkett fut donnée à Philip, cardinal Howard, neveu de Lord Stafl'ord, qui habitait Rome. En 1714, elle devint la propriété de l'archevêque d'Armagh, Hugh Mac Jlahon, qui la
celui dont il avait jadis adouci l'agonie, le Bénédictin fit élever nn monument avec une inscription latine, rappelant les souffrances et les vertus d'Oliver Plunkett, primat d'Irlande.
La liste des martyrs exécutés pour la foi en Angleterre, liste où se rencontrent des noms si divers, ne saurait se fermer sur un souvenir plus vénérable que celui de ce prélat, si grand et si humljle, aimé de Dieu et des hommes.
remit aux dominicaines de Drogheda, en Irlande, dont la prieure était, en 1722, Catherine Plunkett, petite-nièce du martvr.