PREMIÈRES ANNÉES DIT RÈGNE DE CHARLES II
I. Heureuse et pacifique restauration de Charles II au trône d'Angleterre en 1660. — Rôle de Monk. — Déclaration de Bréda. — Enthousiasme du peuple.
II. Les catholiques anglais espèrent du nouveau roi un adoucissement à leur sort. — Leurs souffrances sous le gouvernement de Cromwell.— Charles II leur est favorable. — Leur dévouement à la cause royale pendant la guerre civile. — Cliarles II, après la défaite de Worcester, est sauvé par un gentilliomme catholique. — Son séjour à Moseley. — Ses paroles au Père Huddleston.
m. Caractère de Charles II. — Ses dons naturels. — Ses vices, sa paresse. — Il tente d'adoucir le sort des catholiques. — Il se heurte contre ropi)Osition de Hyde. — Il fait le premier pas dans la voie des concessions.
IV. Mariage du Roi. — Origine de Catherine de Bragance. — Ses parents. — Son éducation claustrale. — Elle quitte le Portugal. — Son arrivée en Angleterre. — Son mariage. — Elle est promptenient délaissée par le Roi. — Son attitude.
V. Succès des flottes anglaises dans la guerre contre la Hollande. — Peste de Londres. — Grand incendie. — Mécontentement public. — Le faste de la cour excite des murmures. — Disgrâce de
Clarendon. — Sliaftesbury arrive au ministère. — Son caractère.
— Traité secret avec la France. — La duchesse d'Orléans. — Sa correspondance avec Charles II. — Son rôle politique. — Sa mort.
— La clause du traité qui concerne la conversion du roi demeure lettre morte.
YI. Déceptions des catholiques anglais. — Le roi tolère des mesures nouvelles contre eux. — Déclaration d'Indulgence. — Cette déclaration rappelée jiar le Parlement. — Le « Test Act », sa formule et ses effets. — 11 vise surtout le duc d'York.
Vil. Premier mariage du duc d'York. — Conversion de sa femme suivie de la sienne. — Il est obligé, par le Test Act, de déclarer son changement de religion. — Il perd sa popularité. — Refuse d'épouser une protestante. — S'unit à Marie Béatrice de Modène.
VIII. Shaftesbury, pour exclure le duc d'York du trône, propose au Roi deux projets. — Celui-ci les repousse. — Shaftesbury cherche d'autres moyens pour atteindre son but. — Nouvelles lois promulguées contre les catholiques. — Shaftesbury rêve de de les exterminer en les accusant de conspiration.
IX. Attitude irrréprochable du parti catliolique. — Ses représentants dans les provinces et à la cour. — Le parti opposé, son chef et ses membres. — Entre les deux, flotte le Roi.
L'histoire offre peu d'exemples d'une restauration monarchique accompHe dans des circonstances aussi heureuses que celle de Charles II au trône d'Angleterre, en 1660. Ce prince prit possession de son royal héritage sans tirer l'épée du fourreau, sans intervention étrangère.
Rappelé de l'exil par le vœu spontané de son peuple, il monta, au milieu d'une allégresse
générale, sur le trône jadis ensang-lanté par le sang" de son père. En effet, onze ans seulement avant cette restauration toute pacifique, le 30 janvier 1749, Charles P"", second roi de la maison de Stuart, avait porté sa tète sur le billot, rachetant, par la dignité toute chrétienne de ses derniers instants, des erreurs politiques nombreuses et graves.
Souverain médiocre, ce prince infortuné possédait toutes les vertus privées. Au moment de sa mort, sa femme et ses enfants (1), dont il était tendrement aimé, étaient prisonniers ou en exil; le parti royaliste, après une résistance vaillante, avait été dispersé et vaincu, et l'antique monarchie, avec sa constitution plusieurs fois séculaire, était remplacée par le despotisme
(1) Charles I" avait *'pousé Henriette-Marie de France, lille de Henri IV et de Marie de Médicis. Née eu 1609, mariée -n 16-25, elle mourut en 1669, en France, où elle vécut haiiituellement depuis son veuvage. Bossuet a immortalisé la
'li et la résignation de celle qui s'appelait elle-même •< la Ueine malheureuse ». De son mariage avec Henriette-Marie Charles 1"' eut six enfants qui lui survécurent. Charles, né en !ti:5(J, monta sur le trône en 1660; Mary, née en 1631, mariée
n prince d'Orange; .Jacques, né en 1633, régna après son irère Charles; Elisabeth, née en 1636, mourut en prison pondant la guerre civile, à l'âge de quinze ans ; Henry, né en 1640, mourut peu de temps après la restauration de son frère; Henriette-Anne, née en 1644, épousa Philippe duc d'Orléans, frère de Louis XIV.
militaire d'Olivier Cromwell s' abritant sous le nom de République (1).
Mais la nation se fatigua vite de ce régime arbitraire et déjà, quand mourut Cromwell en 1658, elle aspirait à revoir le fils de ses anciens rois. Ces aspirations purent bientôt se manifester librement, grâce d'abord au manque d'ambition de Ricbard Cromwell (2), qui, investi de la succession de son père, s'empressa d'y renoncer pour vivre dans la retraite, grâce surtout à l'habileté du général Monk (3), qui prépara de loin, avec une prudence consommée, la restauration monarchique.
(1) Olivier Crom\\ell, né en 1599, prit une part active à la guerre civile et fut un des principaux auteurs de la mort de Charles P". Il s'empara ensuite du pouvoir et l'exerça jusqu'à sa mort en 1658, avec le titre de « Lord Protector ». Caractère dur et fanatique, mais intelligence supérieure, il engagea une guerre heureuse contre la Hollande, enleva la Jamaïque à l'Espagne et conclut un traité avec la France. Ses ci'uautés envers les catholiques d'Angleterre et d'Irlande déshonorent sa mémoire. Malgré ses succès militaires et sa puissance absolue, il mourut consumé par les remords.
(2) Richard Cromwell, né en 1626, mourut en 1712. Caractère timide et modeste, il renonça au pouvoir en 1659 et passa le reste de sa vie dans la retraite.
(3) Georges Monk, né en 1608, servit dans l'armée de Cromwell, au nom duquel il soumit l'Ecosse. Après la retraite de Richard Cromwell, il mit au service de Charles II exilé le crédit dont il disposait et réussit à amener la restauration du prince en 1660. Créé duc d'Albemarle, il continua à servir son pays jusqu'à sa mort en 1670.
Lasse du despotisme du « Lord Protector », l'Ang-leterre avait appris à regretter le régime plus doux de ses rois; aussi, quand Monk proposa ouvertement au Parlement de rappeler le fils exilé de Charles I", ce projet, accepté à l'unanimité par l'assemblée, fut-il accueilli avec une joie déiirante par le pays tout entier.
Avec une habileté politique remarquable chez un homme de guerre, Monk, s'étant assuré du concours du prince en faveur de qui il travaillait, put présenter au Parlement une déclaration par laquelle Charles II s'engageait à accorder à tous la liberté de conscience et aux criminels politiques une amnistie entière. Cette déclaration^ empreinte d'un grand esprit de conciliation, eut le plus heureux effet; le Parlement envoya une députation pour in\dter le roi à venir prendre possession de sa couronne, et le 29 mai 1660, le jeune monarque débarquait à Douvres.
Quelques jours plus tard, il faisait son entrée solennelle à Londres. L'enthousiasme était indescriptible. « Jamais peut être », dit le grave historien Lingard, « y eut-il dans l'histoire de « cette nation un événement qui causa une joie « aussi générale et aussi exubérante (1). »
(1) History of England, by John Lingard, vol. IX, p. 1.
Délivré du joug" pesant des puritains, le peuple s'épanouissait à l'aurore de la jeune royauté ; le sentiment monarchique, si profondément enraciné dans son àine, éclatait au dehors sous mille formes diverses, et cette race anglo-saxonne, si contenue d'ordinaire, trouvait pour accueillir son souverain les manifestations habituelles aux peuples du Midi. Les soldats buvaient à sa santé un genou en terre; hommes, femmes et enfants couraient à sa rencontre, lui baisaient les mains et même les pieds; les cris d'allégresse se mêlaient aux larmes d'émotion et la capitale qui, onze ans plus tôt, avait assisté impassible au supplice de Charles I", n'avait plus à cette heure assez de voix pour acclamer son héritier.
Les catholiques étaient parmiceux que le rétablissement delà monarchie réjouissait dav^antage. Plus que personne, ils avaient souffert du joug de fer du « Lord Protector » et ils avaient de sérieux motifs pour espérer du nouveau roi un adoucissement à leur sort.
Il est vrai que jusque-là les catholiques anglais n'avaient pas eu à se louer des princes de
la maison de Stuart : Jacques I", fils d'une mère martyre, les avait cruellement persécutés; Charles V'^, naturellement doux et humain, avait, par faiblesse, laissé exécuter les lois pénales. Mais les souffrances des fidèles, déjà grandes, étaient devenues plus intenses sous le gouvernement de Cromwell. Celui-ci les poursuivait comme ennemis de l'Église établie, à cause de leur attachement à la vieille foi et aussi comme ennemis du gouvernement à cause de leur fidélité au principe monarchique. Pendant toute la durée du régime républicain, prêtres et laïques furent traités avec la dernière rigueur ; si la royauté des Stuarts leur avait été cruelle, elle le fut moins toutefois que le sanglant fanatisme de Cromwell et de ses « Têtes rondes » (1).
Fils d'une princesse française, Henriette- Marie de Bourbon, Charles II avait été élevé dans la religion anglicane (2) ; mais il avait passé
(1) Les « Cavaliers », comme on appelait les partisans des Stuarts, avaient donné le surnom de Tètes rondos aux puritains ou républicains, qui portaient les cheveux coupés très courts. Les Cavaliers, au contraire, avaient une cheveliu'e longue et bouclée.
(2) Charles H, né le 19 mai, 1630, avait douze ans quand I lata la guerre civile et dix-neuf ans quand la mort de son
père le chargea du pouls d'une couronne. Pendant son exil en France, il fut question de son mariage avec la grande Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans. Ce mariage ne se fit pas,
la plus grande partie de sa jeunesse en exil, loin de l'atmosphère fanatique de son pays ; on le disait favorablement disposé pour la religion de sa mère et l'en prétendait même que pendant ses longs séjours à Paris, le vénérable M. Olier l'avait convaincu de la vérité du catholicisme. De plus, ses sujets catholiques se rappelaient avec une légitime fierté que pendant la guerre civile, ils avaient été les plus dévoués serviteurs de la royauté ; qu'autour de l'étendard de Charles I" s'étaient groupés les représentants des vieilles races fidèles à la loi : les Dormer, Arundel, Howard, Constable, Talbot et autres; si bien qu'une des accusations jetées par les puritains à la face du Roi était qu'il marchait à la tête d'une « armée de papistes (1). » Enfin, par la déclaration de Bréda , à laquelle il avait adhéré avant de remonter sur le trône, Charles II promettait à tous ses sujets, sans distinction, une liberté de conscience pleine et entière, pourvu qu'ils ne troublassent en rien la tranquillité de l'État.
mais la sœur cadette de Charles, Henriette-Anne, épousa Philippe, frère de Louis XIV.
(1) Drane, History of England, p. 478. Sur 500 gentilshommes qui périrent en combattant pour Charles I«% 200 étaient catholiques. {Life and Times of Card. Wiseman, W. Ward, vol. I, p. 180.)
Se confiant à cette parole royale, hélas ! peu sûre, mais dont, à cette époque, ils n'avaient aucune raison de douter, les fidèles entrevoyaient, pour leur parti si longtemps éprouvé, une ère d'apaisement et de justice. Tout semblait le leur promettre : d'abord l'engagement formel pris par le nouveau souverain, ensuite le souvenir des sacrifices et des périls endurés pour sa cause et, à ce propos, ils se rappelaient qu'il y avait eu, dans la vie de Charles II, une heure mémorable où un gentilhomme papiste et un moine bénédictin avaient tenu sa vie entre leurs mains.
Ce curieux épisode se rattache à l'époque où le jeune roi âgé de vingt et un ans, tentait de reprendre possession du trône les armes à la main. Vaincu à la bataille de W'orcester, au mois d'août 1651, il n'était plus dans le royaume de ses aïeux qu'un fugitif dont la tête était mise à prix, quand il trouva sur sa route le dévouement traditionnel de ses sujets catholiques.
Après le sanglant combat où périt la fleur de son armée, il fut caché par les frères Penderell, simples bûcherons, dans les profondeurs de la forêt de Boscobel. L'un d'eux, Richard Penderell, le conduisit ensuite au château de iMoseley, appartenant à la famille de Whitgreave.
Les pieds du prince élaient ensanglantés par sa longue course à travers les bois et son guide le fît monter sur un cheval, dont les allures trop entes imjjatientaient le fugitif :
« Sire, dit Pendercll, vous oubliez qu'il porte « le poids de trois royaumes. »
Des mains des bûcherons catholiques de Boscobel, le jeune roi passa entre celles de Thomas Whitgreave, châtelain deMoseley (1), chef d'une famille iidèle à la foi, qui avait pour chapelain un bénédictin, le Père John Huddleston (2 1 . Dans un récit détaillé (3), le gentilhomme et le religieux ont raconté le séjour du prince; ils y disent comment déguisé sous des vêtements grossiers, trempé de pluie, il s'assit devant un grand feu pendant qu'agenouillé à côté de son roi, le bénédictin le déchaussait et pansait ses pieds tuméfiés. Le châtelain et ses neveux s'étaient postés à toutes les issues du manoir pour les dé-
(1) Thomas Whitgreave. d'une ancienne famille du comté de Stafford, est représenté aujourd'hui par ses descendants qui possèdent toujours Mosele}-.
(2) John Iluddloston, né en 1608, mort en 1698, appartenait à une noble famille catholique du Staffordshire. >'ous le retrouverons au lit de mort de Charles II.
(3) Records of the English Province of the Society of Jésus, vol V. Le manuscrit contenant le récit du châtelain du dix-septième siècle appartient à M' Witgreave de Burton Manor, son descendant direct.
EN AXGLETERUt:. 11
fendre au besoin. Le lendemain, continue le récit, Charles causa longtemps avec le religieux, lui fit un grand nombre de questions, entre autres celle-ci : Comment les catholiques étaientils traités par le gouvernement républicain? Le Père répondit qu'ils étaient persécutés à double titre comme catholiques et comme royalistes ; il lui montra la petite chapelle où les saints mystères étaient célébrés en secret. Tout à coup, l'on annonça l'approche des soldats et le roi fut précipitamment enfermé dans la cachette préparée pour les prêtres proscrits, qui, aux jours de persécution, avaient trouvé à Moseley une généreuse hospitalité. Quand les soldats furent éloignés, Charles sortit de sa retraite : « Voilà donc Votre Majesté traitée comme moi, » dit en souriant le Père Huddleston, « et exposée aux mêmes dangers », à quoi le Roi répondit vivement : « S'il plait à Dieu de me rendre ma « couronne, vous et ceux de votre religion joui- « rez de la même liberté que mes autres sujets. » Parole échappée à la reconnaissance d'un cœur de vingt ans et qu'il est douloureux de rapprocher des sanglantes exécutions dont nous aurons à raconter l'histoire !
Dans la nuit, le fugitif quitta le château, Whitgreave et son aumônier le conduisirent jusqu'au
lieu OÙ l'attendait un guide avec des chevaux. On était en septembre , les nuits étaient déjà fraîches et le bénédictin remarqua que le prince, très légèrement vêtu, grelottait. Il lui apporta son manteau qui fut accepté avec reconnaissance, et c^est enveloppé dans le manteau du fds de Saint-Benoit que le jeune roi d'Angleterre fugitif et proscrit, quitta le toit hospitalier de Moseley.
Avant d'aborder le drame, objet de ce récit, voyons ce que fut sur le trône ce prince, si attachant naguère dans les vicissitudes de sa jeunesse et qui eut, comme tous ceux de sa race, le don d'inspirer des dévouements passionnés; dévouements aveugles peut-être, mais, à coup sûr, désintéressés et touchants. Sans avoir la beauté mélancolique et noble de son père dont le pinceau de Yan Dyck , nous a tant de fois retracé l'image, Charles II, à vingt ans, ne manquait pas d'un certain charme. Mademoiselle de Montpensier (1), sa cousine, qui le regarda pen-
(1) Anne-Marie-Louise d'Orléans, née en 1627, fille de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII et de sa première femme
dant un moment comme un fiancé possible, le dépeint « très brun », avec « la tête belle, les cheveux noirs » et la personne « passablement agréable » (1). Il était intelligent, avait l'esprit vif, la parole facile, l'humeur naturellement douce, et, pendant sa malheureuse campagne de 1651, il avait déployé une vaillance et un entrain dignes du petit-fils d'Henri IV. Malheureusement, ces dons naturels étaient amoindris par des habitudesvicieuseset par une incurable nonchalance.
Trop indolent pour réagir contre les faiblesses qui déshonorèrent sa vie privée, ce Roi débonnaire devint une proie entre les mains de ses maîtresses, des compagnons de ses orgies ou de ministres plus habiles et plus actifs que lui . Peu à peu, il perdit même cette noblesse d'àme et cette gaieté chevaleresque qui avaient ravi ses partisans quand, à vingt ans, il avait déployé son étendard sur le champ de bataille. Il y a dans l'histoire peu de spectacles plus attristants
Marie de Bourbon-Montpensier, dont elle hérita les biens, faillit épouser Louis XIV, Charles II et plusieurs autres rois ou princes. Elle finit par s'unir secrètement au duc de Lauzun et encourut par là la disgrâce du roi. Elle mourut en
(1) Mémoires de M'"' de Montpensier, édit. 1858, annotée par Chéruel, vol. I, p. 126.
que celui de ce règne qui, après s'être annoncé si beau, s'écoula dans la honte et dans le sang.
Cependant, au début, la popularité du roi était générale; le Parlement même, subissant l'entrainement, semblait vouloir prévenir tous ses désirs.
Peu à peu, il est vrai, au contact des événements, l'on vit surgir des difficultés ; les haines de parti, un instant noyées dans le courant de •joie universelle, se réveillèrent plus vivaces et plus âpres.
C'est ainsi que le pardon accordé par le roi aux partisans du dernier régime indisposa certains de ses plus dévoués adhérents qui, ayant tout perdu pour sa cause , voyaient leurs sacrifices demeurer sans compensation et leurs adversaires de la veille jouir en paix de leurs richesses mal acquises (1). Il est juste d'ajouter que l'on excepta cependant de l'amnistie certains régicides plus marquants qui avaient pris une part directe au meurtre du dernier roi.
Habilement secondé par son ministre Edward Hyde, comte deClarendon (2), Charles II commença par rétablir la hiérarchie anglicane,
(1) Lingard, vol. IX, p. 6.
(■2) Ed\^•al•cl Hyde, comte de Clarendon, né en 1608, mourut en 1674. Il avait fait partie du conseil de Charles 1" et fut, au
détruite par la Révolution, puis il voulut s'occuper de soulager ses sujets catholiques, toujours écrasés par les lois pénales.
Peut-être se souvenait-il alors des heures inquiètes qui avaient suivi la défaite de Worcester, delà misérable cachette où, par lui-même, il avait pu se rendre compte des souflrances des prêtres proscrits, de la parole jadis donnée au bénédictin de Moseley? Mais ces bonnes intentions de Charles II se heurtèrent contre le mauvais vouloir de Hyde, protestant zélé autant que royaliste dévoué, qui voulait faire excepter les jésuites des mesures réparatrices proposées par le roi. Celui-ci fit alors le premier pas dans cette voie des concessions qui devait le mener si loin et si bas, et céda au désir de son ministre ; il en résulta que les catholiques, déjà mécontents de voir les lois pénales modifiées et non abrogées, se divisèrent entre eux sur la proposition de Hyde. Cette scission paralysa leurs forces; leurs ennemis en profitèrent habilement et obtinrent, au moins pour le moment , l'abandon des mesures qui devaient les soulager.
ilébut de la restauration, le principal conseiller du nouveau roi. Disgracié après la malheureuse guerre contre la Hollande, dépouillé de ses dignités, H}de mourut à Rouen. Sa fille Anne épousa le duc d'York et fut la mère de deux reines d'Angleterre, Marv II et Anne.
Deux ans après son retour en Angleterre , en 1662, Charles II épousa Catherine, infante de Portugal, fille de Jean IV, premier souverain de la dynastie de Bragance et de Luisa de Guzman, princesse intelligente et belle, qui joua un rôle important dans l'histoire de son pays.
Quand Catherine de Bragance vint au monde , en 1638, le jour consacré à la sainte dont elle porta le nom, sa patrie était depuis six ans sous la domination de l'Espagne.
Après la mort du roi Don Sébastien, à la fatale bataille d'Alcazarquivir (1), en 1578, Philippe II avait profité des troubles du Portugal pour s'en emparer; mais la faiblesse des derniers souverains espagnols, Phihppe III et Philippe IV, suscita chez les patriotes portugais, humiliés de subir le joug étranger, la pensée de réconquérir leur indépendance nationale.
Ils fondaient leurs espérances sur Jean, duc de Bragance, le descendant de leurs anciens rois,
(I) Sébastien, fils de Jean, prince du Brésil, et de Juana, fille de Charles-Quint. Il naquit quelques mois après la mort de son père et succéda en 1557 à son grand-père Jean III.
et le jour même où la petite infante Catherine atteignait sa seconde année, le 25 novembre 1640, ils proposaient au prince de marcher à leur tête pour libérer sa patrie de la domination espagnole (1).
Jean de Bragance hésita; sa vie était heureuse , il lui répugnait de la livrer aux hasards d'une entreprise pleine de périls. A cette heure décisive, ce fut Luisa de Guzman qui agit sur la volonté hésitante de son époux; prenant dans ses bras l'infante Catherine, dont on fêtait le deuxième anniversaire, elle la présenta à son père. « Aurez- vous le cœur », s'écria-t-elle, « de refuser à cette enfant le rang de fille de roi» (2)?
Jean de Bragance céda ; à la tète de ses fidèles Portugais, il se lança dans les dangers d'une lutte contre la puissance formidable de l'Espagne ; proclamé roi sous le nom de Jean IV, il put, au prix de quatre années d'efforts héroïques^ affranchir sa patrie et affermir son trône.
Il mourut dans la force de l'âge, en 1656, laissant la régence à sa femme, dont l'esprit
(1) Jean de Bragance, né en 1604, était petit-fils de Catherine de Portugal, duchesse de Bragance et arrière-petit-fîls de Don Edouard, fils du roi Emmanuel le Grand.
(2) The Queens of England, by Agnes Strickland, vol. V, p. 480.
supérieur, l'énergie toute virile avaient largement contribué aux succès de son époux.
Luisa de Guzman gouverna le Portugal pendant dix ans au nom de son fils Alphonse ; elle voulut étayer par des alliances puissantes ce trône qu'elle avait contribué à fonder, et le mariage de sa fille lui fournit une occasion toute naturelle de ménager à la jeune royauté des Bragance l'appui d'une nation amie.
Déjà, en 16i4, Jean IV avait entamé avec Charles I" d'Angleterre des négociations ayant pour objectif le mariage de l'infante Catherine âgée de sept ans avec le prince de Galles qui en avait quatorze. Puis, la guerre civile, le supplice duroi d'Angleterre, l'exil de son fils étaient venus détruire ce projet que Luisa de Guzman reprit avec succès seize ans plus tard. Cette fois, les négociations aboutirent promptement, grâce surtout à l'influence des deux reines douairières. La veuve de Charles P' , Henriette-Marie de France, désirait passionnément le mariage de son fils avec une catholique et la régente du Portugal ne souhaitait pas moins voir monter sa fille sur le trône d'un pays ami; de toutes les puissances de l'Europe, l'Angleterre avait été la première à reconnaître la royauté des Bragance.
Le 23 juin 1661, Charles I" signa avec le Portugal un traité d'alliance où il était stipulé que l'Infante aurait en dot la ville de Bombay. Le même traité lui garantissait le libre exercice de sa religion et l'autorisait à avoir dans chacun de ses palais une chapelle et des aumôniers. Ces points importants étant réglés, le comte de Sandwich partit pour le Portugal chercher la future reine.
Thomas Maynard, le représentant anglais à Lisbonne, avait donné à Charles II de nombreux détails sur la personne et sur l'éducation de l'Infante. Il la représentait comme très douce, mais habituée à une vie tellement retirée que dans toute son existence elle était sortie à peine dix fois du palais royal! Pendant l'espace de cinq années, elle n'en avait pas franchi le seuil une seule fois. Quand son mariage fut annoncé elle eut un peu plus de liberté ; elle en usa pour \'isiter deux églises dans la ville et même, ajoute Maynard, pour faire quelques pèlerinages à des sanctuaires situés clans les environs.
Il eût été difficile de trouver un couple plus dissemblable que celui qu'allaient unir les intérêts de la politique. Il y avait un abime entre ce roi insouciant et libertin et cette jeune femme arrachée à une existence claustrale pour être
jetée au milieu de la cour la plus corrompue de l'Europe !
Le 23 avril 1662, la nouvelle reine quitta sa mère qu'elle ue devait plus revoir et fit voile pour le royaume inconnu dont la couronne devait, hélas 1 peser sur sa tête d'un poids si lourd. Le 13 mai, elle entrait dans le port de Portsmouth, où Charles II vint la rejoindre, et, comme le Roi ne savait pas le portugais et que l'Infante n'avait pas encore appris l'anglais, les fiancés durent converser en espagnol.
Leur mariage selon le rit catholique, fut ce' lébré le 21 mai au matin dans la chambre de Catherine et dans le plus grand secret ; le mariage officiel eut lieu publiquement quelques heures plus tard.
Le Roi, qui devait abreuver de tant d'amertumes sa malheureuse jeune femme, parut tout d'abord charmé par la douceur et la simplicité de rinfante. Sans être d'une beauté frappante, elle était fort agréable, avait de beaux yeux, des cheveux superbes, une physionomie gracieuse, une voix charmante et une telle expression de candeur et de bonté que Charles II écrivit à Clarendon : « Ce doit être la meilleure femme de la « terre... Je ne puis vous dire comme je suis « heureux! léserais vraiment l'homme le plus
<( coupable du monde si je n'étais pas un J3on « mari ( 1 ) ! »
Comme tant d'autres paroles dites ou écrites par Charles II, celles-ci devaient être cruellement démenties par les faits 1
Pour Catherine de Bragance, la déception ne se fit pas attendre : le roi retomba promptement sous le joug de ses maîtresses et de ses favoris ; doublement isolée, comme catholique et comme étrangère, épouse délaissée, reine sans enfants, rinfante portugaise porta tristement cette couronne, dont les épines meurtrissaient son front. Elle souffrit d'autant plus qu'elle s'était vite éprise de ce mari si prévenant et si attentif au début, dont l'attitude affectueuse, si passagère pourtant, avait conquis le cœur de la jeune femme. Trop fière et trop franche pour accepter sans résistance l'abandon du Roi et le mépris des courtisans, la fille des Bragance lutta d'abord avec plus de passion peut-être que d'habileté; puis elle se soumit à l'inévitable, accepta avec une résignation passive les périls et les peines de sa destinée et passa intacte à travers les souillures de ce règne, figure mélancolique, sans sourire et sans joie.
(1) Strickland, vol. Y, pp. 515-519.
Il n'en avait pas toujours été ainsi et, au début de son existence en Angleterre, il éclate chez cette infante, dont l'enfance fut si austère et la vie conjugale s: cruelle, comme des échappées presque inconscientes de jeunesse'et de gaieté. En vraie fille du soleil, elle aimait passionnément la danse : « Sa grande faute », écrit Sir Walter Scott, « fut d'être catholique, son grand malheur, « de n'avoir pas d'enfants, sa grande faiblesse, « un amour excessif de la danse » [i).
Les tristesses et les dangers qui remplirent sa vie ne tardèrent pas à assombrir cette nature qui ne demandait pour s'épanouir qu'un peu de bonheur; mais, d'autre part, l'épreuve développa chez Catherine des facultés qu'on ne lui soupçonnait pas et, trente ans plus tard, on aura peine à reconnaître dans la régente de Portugal, souveraine victorieuse et habile, l'épouse dédaignée de Charles II.
Dans le drame dont nous faisons le récit, la figure attristée de Catherine de Bragance apparaît au premier plan ; les martyrs envoyés au supplice furent ses serviteurs ou ses amis et, dans les projets de ses ennemis, elle devait être accusée et condamnée comme eux.
(1) Xoles sur les œuvres de Dryden, cité par 31iss Strickland, Quecns of England, vol. V, p. 597.
Deux ans après son mariage, Charles II déclara la guerre à la Hollande, dont les intérêts commerciaux étaient en opposition avec ceux de l'Angleterre. Cette guerre fut heureuse : le duc d'York, frère du Roi, grand amiral d'Angleterre, remporta une brillante victoire sur les flottes ennemies à Lowestofl"; mais cette nouvelle, qui en d'autres temps eût provoqué une joie générale, trouva la ville de Londres en proie aux ravages d'une peste, qui, en peu de mois, enleva 100.000 personnes. Les prêtres catholiques se distinguèrent parleur dévouement aux malades; les capucins français attachés à la chapelle de la reine mère rivalisèrent de \aillance avec les missionnaires anglais sur ce nouveau champ de bataille où un certain nombre d'entre eux succombèrent (1).
A peine le fléau commençait-il à décroître qu'un terrible incendie, qui éclata le 2 septembre 1666, détruisait à Londres dans l'espace de quatre jours, 400 rues, 13.200 maisons, 89 égli-
(1) Strickland vol. V, p. 58; Records, vol. Y, p. 558.
ses, parmi lesquelles l'ancienne cathédrale de Saint-Paul. Deux cent mille personnes se trouvèrent du jour au lendemain sans ressources et sans abri (1). En face de cette détresse de son peuple, Charles II retrouva l'entrain et la vaillance qui, aux jours de sa jeunesse, l'avaient rendu si populaire. Accompagné de son frère, le duc d'York, il se prodigua là où le danger était plus grand et les besoins plus urgents, dirigeant lui-même le sauvetage, encourageant les travailleurs et secourant largement ceux qui avaient tout perdu.
Ces calamités successives assombrirent l'esprit public et, quand le Parlement se réunit, pour la première fois, après ces désastres, il parut évident que le Roi, malgré le dévouement qu'il avait déployé, avait perdu quelque chose de sa popularité.
L'opinion publique, jadis si indulgente, paraissait disposée à critiquer dans le gouvernement certains excès dont elle n'avait fait que sourire jadis, dans son premier élan d'enthousiasme pour la royauté restaurée.
Fatiguée du rigorisme farouche des puritains, la nation avait vu, sans scandale, les al-
(1) Lingard, vol. IX, p. 64.
lures des royalistes qui, par leur faste, leur insouciance et leur gaieté, protestaient contre l'austérité morose de leurs adversaires. Maintenant, elle s'apercevait que cette Cour si brillante coûtait cher, que les fonds publics servaient souvent à enrichir les favoris et les maîtresses, dont la cupidité s'étalait au grand jour et cette disposition chagrine augmenta encore quand la guerre contre la Hollande, si heureuse au début, s'acheva dans les revers. Comme il arrive souvent eu pareil cas. le mécontentement populaire, après s'être amassé sourdement, éclata tout à coup sur la tête d'un homme, véritable bouc émissaire, qui sans être plus que d'autres coupable des malheurs publics, paraissait, aux yeux de la nation, en porter la responsabilité. Le premier ministre du roi. Lord Clarendon, fut disgracié et alla mourir en exil. Il fut remplacé par un ministère (1) dont le membre le plus actif, le plus dangereux et le plus corrompu, était Ashley* qui devint comte de Shaftesbury, homme sans principeset sansfoi, se glorifiant de son athéisme et chez qui l'ambition et la cupidité avaient
(1) Ce ministère fut appelé la « Cabale - parce que les liremières lettres du nom de ses membres formaient ce mot: Clifîord, Arlington, Buckingliam, Ashley et Lauderdale.
effacé tout vestige de moralité et d'honneur (1).
Dans la persécution des catholiques, Shaftesbury joua le rôle principal; pour étayer sa popularité menacée, il excita les terreurs du peuple par les fantôme d'un complot papiste et exploita Taffolement que lui-même avait provoqué, il savait qu'il s'était amassé au cœur de la nation, égarée par des rapports mensongers, un levain de haine et de défiance à Tendroit de ces papistes mystérieux et qu'en faisant appel à ces préjugés l'on était sûr d'être écouté.
En 1670, Charles II conclut avec Louis XIV un traité secret, par lequel il s'engageait à soutenir, en cas de besoin, les prétentions du roi de France au trône d'Espagne, à s'unir à lui contre la Hollande et enfin à embrasser lui-même la religion catholique dès qu'il en verrait la possibilité. De son côté, Louis XIV promettait de verser à son cousin, dont les embarras financiers étaient notoires^ une pension annuelle de 3.000. 000 livres. Ce traité secret, qui faisait du
(1) Anthony Ashley Cooper, né en 1621, avait servi le Parlement dans la guerre civile, puis s'était rallié à Charles II qui, en 1672, le fit chancelier du royaume. En 1674, renversé du pouvoir, Shaftesburj' se jeta dans l'ojiposition, rentra ensuite au ministère et pour y aflfermir sa position, exploita le complot inventé par Titus Gates. En 1681, il fut disgracié et accusé de trahison, et mourut en Hollande.
roi d'Angleterre le pensionnaire delà France, fut négocié entre les deux souverains par la jeune duchesse d'Orléans, Henriette-Anne d'Angleterre (1), dont la grâce, un peu frivole en apparence, cachait une intelligence très fine et une aptitude singulière pour les affaires. De tout temps, Charles II avait manifesté pour sa sœur cadette une prédilection spéciale; il lui écrivait souvent et leur correspondance, publiée depuis quelques années, nous ouvre tout un horizon sur l'état d'àme du Roi au point de vue religieux. De tous ses enfants, la duchesse d'Orléans était la seule que la reine Henriette-Marie avait pu élever dans la foi de ses pères, et les questions religieuses tiennent une grande place dans la correspondance du frère et de la sœur. Charles II s'y montre sous des aspects divers : tout d'abord protestant zélé, il s'indigne des efforts, demeurés infructueux du reste, que fit
(1) Henriette-Anne Stuart, née en 1G44, au milieu de la guerre civile, épousa en 1661 Philippe de France, duc d'Orléans, .son cousin germain, frère cadet de Louis XIV. Elle mourut à Saint-Cloud en 1670, laissant deux lilles : Marie-Louise, mariée à Charles II, roi d'Espagne et morte à vingt-sept ans .sans enfants, et Anne-Marie, mariée à Yictor-Amédée II, duc de Savoie et roi de Sardaigne. C'est par les descendants de cette princesse que les familles roj'ales et princières de Xaples, de Modène, de Parme et d'Autriche .se rattachent à celle de Stuart.
la reine mère pour convertir son troisième fils, le duc de Glocester (1), puis un revirement semble s'opérer dans son esprit ; il demande un scapulaireà sa sœur (2), lui promet de le porter, discute avec elle la question de son abjuration et lui expose même ses plans pour désarmer le fanatisme de ses sujets. Avait-il la conviction sincère que la vieille foi de ses ancêtres était la seule vraie? Les entretiens de M. Olier avaientils éclairé cette âme ondoyante et mobile? Ou bien cherchait-il uniquement à plaire à une sœur aimée et, par elle, à un allié utile et puissant?
Pendant des fêtes magnifiques qui lui furent données à Douvres, la jeune duchesse d'Orléans mena à bonne fin la conclusion du traité secret, dont les négociations lui avaient été confiées par les deux rois. Trois semaines plus tard, retentissait à travers le palais de Saint-Clou d ce cri, que Bossuet a immortalisé : « Madame se meurt ! Madame est morte I » La princesse, que son esprit et le charme de sa personne avaient
(1) Henri Stuart, duc de Glocester, troisième fils de Charles I*'", était encore enfant quand il reçut la bénédiction et les adieux de son père la veille de sa mort. Il mourut en 1660.
(2) Madame, Life of Henriette, claughter of Charles I and duchess of Orléans, by Julia Cartwright; London, Seeley et sons. 1894.
rendue si populaire dans ses deux patries, succombait à ^•ingt-six ans dans des circonstances mystérieuses qui ajoutent encore à l'horreur de la catastrophe.
Ce fut une influence bienfaisante de moins dans la vie de Charles II, Qui sait ce qu'aurait pu accomplir en faveur de ses frères dans la foi cette jeune femme intelligente et active, la confidente de deux souverains et qui, pendant sa courte vie, exerça sur la nature mobile de son frère un véritable empire? La clause du traité secret qui touchait à la conversion de Charles II demeura lettre morte. Pendant quelque temps, Louis XIV continua à la rappeler à son cousin qui trouvait toujours un prétexte pour éluder l'exécution de sa promesse. Puis, quand il se fut assuré de l'appui de l'Angleterre, le roi de France cessa d'importuner son allié au sujet de son abjuration et peut-être l'historien Lingard a-t-il raison de penser qu'en cette matière les deux souverains étaient aussi peu sérieux l'un que l'autre (1) . Les autres clauses du traité leur tenaient plus à cœur ; TalHance qu'ils avaient conclue contre la Hollande eut, au début surtout, d'heureux résultats. Pendant que Turenne envahissait les
(1) Lingard, vol. IX, p. 105.
Pays-Bas et faisait la conquête de trois provinces, le duc d'York, par une éclatante victoire sur mer, forçait le fameux amiral Ruyter à battre en retraite, 1672.
Nous avons vu les espérances que la restauration de Charles II avait fait naître chez les catholiques anglais. Ces espérances, qui se fondaient sur la parole royale donnée dans la déclaration de Bréda, sur l'attrait bien connu du Roi pour la religion de ses ancêtres et aussi sur le souvenir des services que lui avaient rendus ses sujets papistes aux jours de l'épreuve, devaient être cruellement trompées. Charles II n'eut pas le courage de protéger contre le fanatisme de ses ministres ceux dont il reconnaissait pourtant l'attitude loyale.
Peu à peu les déceptions s'accumulèrent. En février 1663, le Roi laissait passer un nouveau décret contre les prêtres; en mai 166i, il sanctionnait une loi défendant toute réunion de plus de cinq papistes; en 1666, il tolé- .rait la promulgation de nouvelles lois pénales.
La haine des catholiques avait tellement
pénétré au cœur de la nation qu'en 1G65 on les accusa d'être les auteurs de l'incendie de Londres. Jamais un semblant même de preuves ne fut apporté à cette monstrueuse accusation que tous les hommes de bon sens traitèrent avec mépris; mais, par déférence pour les préjugés populaires, un monument fut élevé qui perpétua pendant deux cents ans une calomnie ridicule.
Ce fait seul prouve jusqu'à quel point le nom même des papistes excitait jusqu'au délire le fanatisme aveugle des masses. Toutes les mesures prises contre eux étaient applaudies et les tentatives timides que fit le Roi pour adoucir leur sort se heurtèrent à un opposition formidable. Pour la surmonter il eût fallu un caractère d'une autre trempe que celui de Charles II.
Vint un moment cependant où les catholiques entrevirent des jours meilleurs. Le ministère de la Cabale navait pas réussi à se concilier les sympathies des dissidents, presbytériens et puritains, et, pendant la guerre contre la Hollande, ceux-ci avaient manifesté pour les ennemis du dehors une sympathie dont le g:ouvernement s'était effrayé, non sans raison (1). Pour les gagner, il publia une décla-
(1) Lingard, vol. IX. p. 103.
ration dite d' « Indulgence », qui accordait certaines libertés aux dissidents de toute croyance, y compris les papistes. L'effet de ce décret fut de soulever une véritable tempête; le Parlement de 1673 en exigea le rappel et répondit à cette tentative de conciliation en adoptant le « Test Act », par lequel tout individu qui refusait de reconnaître la suprématie spirituelle du Roi était incapable de remplir un poste civil ou militaire. Le « Test Act », dirigé en apparence contre tous les dissidents, l'était surtout contre les catholiques. En effet, il contenait un passage où la doctrine de la Transsubstantiation était dénoncée, où le culte de la sainte Vierge et le sacrifice de la messe « tels qu'ils sont en usage dans l'Église de Rome » étaient taxés d'idolâtrie ; il rendait ainsi inaccessibles aux catholiques fidèles tous les emplois publics.
Charles II, opposé à cette mesure, céda encore fois aux impérieuses exigences de son Parlement, qui le menaçait, en cas de résistance, de lui refuser les subsides qu'il avait sollicités (1). Une nouvelle déception s'ajoutait donc à toutes celles déjà éprouvées par les
(1) Lingard, vol. IX, p. 113.
catholiques, et cette fois la défaillance du roi était d'autant plus coupable que le « Test Act » visait d'une façon particulière son frère, le duc d'York, héritier présomptif du trône.
Né en 1633, Jacques, second fils de Charles P"", fut, dès le berceau, créé grand amiral d'Angleterre, titre qu'il justifia d'ailleurs par le véritable talent avec lequel il commanda les flottes de son pays dans la guerre contre la Hollande. Vers 1660, Jacques épousa secrètement Anne Hyde, fille du chancelier Clarendon, demoiselle d'honneur de Mary Stuart, princesse d'Orange (1). Il savait que cette union déplairait à sa famille quoique sa femme fût d'aussi bonne noblesse qu'un grand nombre de reines, épouses des rois Plantagenets et Tudor (2).
(1) Mary Stuart, née en 1630, fille aînée de Charles I", mariée en 1641 à Guillaume II, stathouder des Pays-Bas,, resta veuve à vingt ans avec un fils unique, Guillaume, qui épousa sa cousine germaine Mary, fille du duc d'York, plus tard Jacques II. Guillaume cha.ssa son beau-père du trône d'Angleterre en 1688 et y monta avec sa femme, à l'exclusion du fils de Jacques II.
(2) Élizabeth Woodville, mariée à Édouanl IV, Anne Xcville au prince de Galles, fils d'Henri VI, puis à Richard 111;
Cependant, à la naissance de son premier enfant, il dut annoncer publiquement son mariag-e; comme il l'avait prévu, le Roi, la Reine mère et la princesse d'Orange en furent indignés; cette dernière exprima hautement son dépit de voir sa suivante devenue sa bellesœur.
Peu à peu, les esprits se calmèrent et à la fin de 1660 la nouvelle duchesse d'York fut reçue à la cour. C'était, nous dit-on, une jeune femme point jolie, mais ayant grand air; d'une dignité de vie irréprochable. Elle eut huit enfants, dont deux filles seulement lui survécurent, destinées l'une et l'autre à porter, pour l'avoir usurpée, la couronne d'Angleterre (1).
La santé de la duchesse d'York s'altéra bientôt; pendant plusieurs années, elle fut malade ou languissante et, à mesure que ses forces déclinaient, elle se rattachait avec une ferveur encore plus grande aux pratiques religieuses qu'elle avait toujours aimées. Elle priait beaucoup, recevait publiquement le « sacrement » selon le rit anglican, et confé-
Anne Boleyn, Jane Seymour, Catherine Howard et Catherine Parr, femmes de Henri VIII.
(1) Marj- II, mariée à Guillaume d'Orange; Anne, mariée à Cieorges de Danemark.
rait longuement avec les ministres de son culte. Puis, tout à coup, elle cessa de participer au « sacrement » et l'on remarqua qu'elle parlait avec affection de l'Église catholique persécutée et proscrite. Son entourage s'en alarma; son père, Lord Clarendon, et son frère usèrent de toute leur influence pour la conlirmer dans les croyances religieuses de son enfance, il était trop tard : cette jeune femme, qui se sentait mourir, avait entrevu la vérité ; au mois d'août 1671, elle fit son abjuration entre les mains d'un franciscain, le Père Francis Hunt (1). Un autre franciscain, le Père Nicolas Cross, lui servit d'aumônier pendant le peu de temps qui lui restait à vivre. Sur son lit de mort, elle reçut la visite de l'évéque anglican d'Oxford, mais le duc d'York lui-même se chargea d'avertir le prélat du changement de religion de la mourante et c'est assistée et consolée par la reine, devenue deux fois sa sœur, que la jeune duchesse mourut, le 31 mai 1671, à l'âge de trente-quatre ans.
On avait voulu cacher la conversion de la
(1) Le Père Hunt, appelé dans l'ordre Francis de Santa Clara, est l'auteur d'une histoire de la province anglaise des frères mineurs et de plusieurs ouvrages de controverse. Il mourut en 1680 après un apostolat de cinquante-sept ans.
belle-sœur du Roi, mais la nouvelle ne s'en répandit pas moins dans le public et l'on ajoutait même que le duc d'York partageait les convictions de sa femme. Ces rumeurs étaient fondées ; dès l'année 1669, le prince avait fait son abjuration entre les mains du Père Emmanuel LobJ), de la Compagnie de Jésus (1) ; mais, pour ne pas irriter le roi et compromettre davantage ses frères dans la foi, il dissimula son changement de religion jusqu'au moment où le « Test Act » l'obligea à se prononcer ouvertement.
C'était là précisément ce que cherchaient ses ennemis, ^
Quelles qu'aient été les faiblesses de sa conduite privée et plus tard ses erreurs politiques comme souverain, Jacques d'York, montra une loyauté absolue dans ses con\ictions religieuses. Mis en demeure de proclamer ses convictions, sous peine d'apostasie, il refusa d'adhérer à la formule blasphématoire du « Test Act » et renonça aux postes importants qu'il avait remplis
(1) Le Père Emmanuel Lobb, connu quelquefois sous le nom d'emprunt de Siméon, entra dans la Compagnie de Jésus en 1619 et mourut en 1671. 11 fut successivement professeur aux collèges de Liège et de Saint-Omer, recteur du collège anglais de Rome et provincial des Jésuites anglais. 11 occupait ce dernier poste quand le duc d'York se lit instruire par lui dans la religion catholique. {Records, vol. 1, p. 272.)
avec éclat. Un grand nombre de catholiques investis de fonctions officielles suivirent son exemple.
C'en était fait désormais de la popularité du duc d'York. Jadis l'idole de la nation, dont il avait gagné l'amour par son caractère généreux et ouvert, par sa passion pour la marine, par ses victoires sur les Hollandais et par son dévouement pendant l'incendie de Londres, l'amiral victorieux et populaire, devenu papiste, ne fut plus pour ses compatriotes, oublieux des services rendus, qu'un objet de suspicion et de haine.
Il lui restait un moyen de les désarmer, c'eût été d'épouser une princesse protestante.
Héritier présomptif de son frère, qui n'eut jamais d'enfants de Catherine de Bragance, la question de son mariage intéressait d'autant plus la nation qu'Anne Hyde ne lui avait laissé que deux filles, dont les droits au trône disparaîtraient devant ceux d'un héritier masculin. Mais Jacques, résistant à toutes les sollicitations intéressées, mit le comble à son impopularité en s'unissant à une princesse italienne de quinze ans, Marie-Béatrice d'Esté Modène, dont la noblesse, la beauté et la candeur ne purent désarmer les ennemis de son époux.
Malgré les manœuvres que tenta Sliaftesbury pour faire échouer cette union, la jeune fiancée, presque une enfant, débarquait à Douvres le 21 novembre 1G73, échangeant le ciel bleu de son pays contre les brumes d'hiver de sa nouvelle patrie, la vie paisible et insouciante d'un cloitre italien (1) contre une existence remplie de difficultés et de douleurs.
Sliaftesbury n'ayant pu empêcher le mariage du duc d'York avec une princesse catholique, tenta de lui barrer l'accès du trône dont il se trouvait le seul héritier. L'œuvre de Henri VIII, affermie par Elisabeth et ses successeurs, était, en effet, gravement menacée par l'avènement d'un roi et d'une reine, catholiques fervents, dont les enfants seraient nécessairement élevés dans les mêmes principes.
Deux projets se présentaient à l'esprit fécond du ministre : changer l'ordre de la succession au trùne en substituant au duc d'York le duc
(1) Mario-Béatrice fut élevée cans un couvent de Modène.
de Monmouth, fils naturel de Charles II (1), ou amener celui-ci à divorcer d'avec Catherine de Bragance, dont il n'espérait plus d'enfants, pour épouser une protestante.
Tout d'abord, avec sa nonchalance habituelle, Charles laissa son ministre élaborer ses projets; puis il se réveilla chez lui un reste de pitié pour la malheureuse reine et de tendresse pour ce frère, son plus fidèle et dévoué serviteur. Avec une énergie qui ne lui était, hélas! pas habituelle, il repoussa les propositions de Shaftesbury; celui-ci, battu sur ce point, chercha à atteindre son but par des moyens moins directs. Il fit promulguer contre les catholiques de nouvelles lois tyranniques et vexatoires (2) , donna à ses agents la consigne de propager en les augmentant les bruits les plus extravagants sur les prêtres, qu'on représentait comme pénétrant chez les protestants pour leur arracher des abjurations avec des menaces de mort. Ces inepties, débitées devant la Chambre des Communes par Lord William Russell, provoquèrent l'application
(1) Jacques, duc de Monmoulh, fils de Charles II et do Luc}' Walters, né en 1649, mourut sur l'échafaud en 1685, après avoir disputé le trône à Jacques IL
(2) On leur défendait, par exemple, sous peine d'emprisonnement de se promener dans le parc de Saint-James, près du palais du Roi.
plus rigoureuse encore que par le passé des lois pénales, et le Roi, retombé sous le joug de son ministre, laissa faire.
Ce ne fut pas tout : pour écraser complètement ce parti pour lequel il professait une haine aussi intense que celle que lui avaient jurée, sous Elisabeth, Walsingham et Cecil, il fallait à Shaftesbury une arme plus puissante. L'effervescence fanatique produite par des rumeurs habilement répandues, l'application même des lois pénales déjà existantes, ne lui suffisaient pas. Il rêva d'envelopper dans un complot la Reine, le duc d'York, les prêtres, les religieux, les principaux laïques, foutes les têtes enfin du parti catholique. Une conspiration aussi vaste, exploitée avec art, devait donner un aliment aux passions de la nation, affermir la popularité du ministre et, point capital entre tous, déterminer l'exclusion définitive du duc d'York de la succession au trône d'Angleterre. L'historien protestant Hume fait observer que le moment était propice pour créer une panique où devaient sombrer la raison, le bon sens et l'humanité d'une nation (1). Le peuple, déjà assombri et irrité par les récentes calamités publiques^ était facile à exciter jusqu'au délire par le fantôme de nouveaux dangers.
(1) Hume, Hhlory of En gland : « Charles II », vol. VIL
Jamais peut-être le parti catholique n'avait moins prêté à la critique qu'à cette heure funeste où se tramaient contre lui de redoutables complots. Son attitude était irréprochable malgré les déboires qui avaient répondu à ses espérances.
Ce parti était représenté dans les provinces par les gentilshommes qui, au fond de leurs manoirs héréditaires, pratiquaient en cachette la religion proscrite ; par un petit nombre de gens du peuple, groupés autour des missionnaires qui maintenaient, toujours lumineux malgré la tempête, le flambeau sacré de la foi. A la cour, cette même foi avait pour représentants : d'abord deux princesses étrangères; la reine Catherine de Bragance, admirable par la fermeté de ses principes et la pureté de sa vie ; touchante par les douleurs intimes, les humiliations, les périls de sa destinée, et sa jeune belle-sœur, cette Marie-Béatrice d'Esté, amenée tout enfant dans ce milieu hostile, et à qui sa grâce et son innocence ne purent faire pardonner sa religion; puis enfin le duc d'York,
l'amiral victorieux des flottes britanniques, jadis l'idole du peuple, aujourd'hui soupçonné et persécuté, mais toujours fidèle à son Dieu et à son roi.
Le parti anticatholique avait pour chef Shaftesbury, le mauvais génie de Charles II ; derrière lui se groupaient ceux que la haine, l'ambition, la cupidité, l'ignorance ou la peur armaient contre les papistes.
Entre ces deux groupes flottait Charles II, attiré vers les catholiques par ses croyances intimes, par son estime pour cette reine qu'il traitait si mal, par son affection pour ce frère qu'il défendait si mollement; mais que son amour du plaisir, son insouciance et sa faiblesse rendaient entre les mains de Shaftesbury et de ses complices un instrument docile.