LES INSTIGATEURS ET LES INSTRUMENTS DU COMPLOT
I. Titus Oates. — Ses antcccdenls. — Sa perversité.— Cause de l'influence qu'il exerce malgré ses vices. — Sa liaison avec longue.
— Portrait de celui-ci. — Prétendue conversion d'Oates. — Oates reçu au collège de Valladolid, puis à celui de Saint-Omer.
— Son expulsion. — Tentative de chantage.
II. Oates et Tongue cherchent un protecteur. — Ils le trouvent d'abord chez Lord Danby, puis chez Lord Shaftesbury. — Kirby, complice d'Oates, révèle le prétendu complot au roi. — Incident des lettres faussement attribuées aux Jésuites.
III. Oates et Tongue font une déclaration solennelle devant un magistrat. — Sir Edmond bury Godfrey, son attitude. — Titus Oates comparaît devant le Conseil privé. — Son récit. — Résumé de la prétendue conspiration d'après Lingard. — Incrédulité du roi et de son frère. — Oates se trompe dans ses réponses.
IV. Oates obtient de faire ai'rêter un certain nombre de religieux. — Protestation de l'ambassadeur d'Espagne, dont on envahit le domicile. — Arrestations de nombreux catholiques. — On exploite le fanatisme populaire.
V. Les esprits s'apaisent peu à peu. — Rôle odieux de Shaftesbury. — Mort mystérieuse de Sir Edmondbury Godfrey. — On répand le bruit qu'il a été assassiné par les papistes. — Agitation et terreur du peuple. — La version probable de la mort de Godfrey.
VI. Discours du roi à l'ouverture du Parlement. — Allusion au complot. — Attitude lâche de Charles II. — Le Parlement se saisit de l'affaire. —Shaftesbury sème la terreur dans le peuple.
— Arrestation des pairs catholiques. — Mesures de défense prises contre les papistes.
vu. Le roi. bien que convaincu de l'innocence des catholiques, les abandonne. — il ta de concession en concession. — Les pairs catholiques exclus de la Chambre haute. — Les fauteurs du complot produisent un nouveau témoin. — Récits de Bedloe.
— Il accuse la reine. — Affolement du peuple. — Charles II intervient en faveur de Catherine de Bragance.
VIII. Shaftesijury s'attaque à quelques hommes obscurs. — Francis Corral. — Sa réponse à ses persécuteurs. — Ses souffrances. — Miles France. — Ses dépositions contradictoires. — Il accuse les catiioliques. — Rétracte ses premières déclarations. — Shaftesbury juge le moment venu de commencer la série des procès.
Pour exécuter son dessein d'exterminer les papistes en les enveloppant dans les trames d'un monstrueux complot, il fallait à Shaftesbury un instrument digne de lui. Cet instrument se trouva : ce fut Titus Oates.
Le père de cet homme, dont le nom est devenu tristement célèbre, fut tour à tour prédicant anabaptiste et ministre de l'Église anglicane. Titus suivit la même voie; après des études faites à l'université de Cambridge, il reçut les ordres dans l'Église établie et fut attaché à différents postes, dont sa mauvaise conduite le fit chasser. De loin en loin dans l'histoire, apparaissent des êtres humains tellement pervers qu'il est impossible de découvrir chez eux un
seul trait qui rachète leurs vices. L'existence de ces êtres, qui sont dans l'ordre moral ce que sont les monstres dans l'ordre physique, n'a rien qui doive nous étonner ; ce qui est extraordinaire, c'est de voir un homme de cette nature s'imposer à force d'audace à ses compatriotes, malgré les ^dces criants de sa conduite et les mensonges éclatants de ses témoignages.
Tel fut Titus Oates, homme de mœurs infâmes, d'une imagination dangereusement féconde, d'une hypocrisie sans égale, chez qui la haine des papistes était servie par une volonté tenace. Il fut, entre les mains de Shaftesbury, le principal instrument du complot auquel son nom est resté attaché, complot dont le développement fut favorisé par le mécontentement général, par les manœuvres habiles du ministre et par ce vieux levain de fanatisme religieux qui, depuis la Réforme, existait à l'état latent au cœur du peuple anglais (1),
(1) Les protestants eux-mêmes sont unanimes aujourd'hui à reconnaître que le complot d'Oates été fabriqué de toutes pièces. Déjà, en 1829, dans un discours mémorable prononcé devant le Parlement a l'occasion des discussions sur l'émancipation des catholiques, l'illustre homme d'État, Lord Canning avait proclamé que •< les témoignages de l'histoire et ceux • de la postérité étaient d'accord pour imprimer à ce cora- ■" plot les caractères du parjure et de la fraude ».
La conduite licencieuse d'Oates le fit bientôt tomber dans la misère et, au moment même où il se trouvait sans ressources, il rencontre le D"" Ezrael Tongue, recteur d'une église anglicane à Londres, personnage inquiet et crédule, esprit plus déséquilibré encore que pervers, chez qui la haine des papistes et surtout des jésuites, était devenue une monomanie. 11 avait même l'habitude de publier plusieurs fois par an des pamphlets, où il signalait à ses compatriotes les menées subversives des jésuites et de leurs amis.
longue promit à Oates sa protection s'il consentait à le seconder dans la guerre qu'il avait entreprise contre les catholiques, en général, et la Compagnie de Jésus, en particulier; Oates, aux abois, accepta une combinaison qui le mettait à l'abri du besoin et les deux complices, l'un monomane, l'autre profondément pervers, dressèrent leur plan de campagne. Pour le mener à bonne fin, ils jugèrent qu'il fallait surprendre la confiance de ceux qu'ils voulaient détruire : Oates fut chargé d'exécuter cette partie du programme.
Il feignit de se convertir au catholicisme et prononça même son abjuration entre les mains d'un prêtre appelé Berry, qui était lui-même un personnage assez douteux ; tour à tour mi-
nistre anglican, jésuite, prêtre séculier, de nouveau protestant, il finit par mourir catholique. Cet homme, si peu stable dans ses convictions, fut facilement trompé par la comédie sacrilège jouée par Titus Oates. Mais il ne suffisait pas à celui-ci d'être entré dans le camp des catholiques; il jugea qu'il fallait pénétrer plus avant dans la place et se faire recevoir dans les maisons mêmes des jésuites; il réussit à se faire recommander par Berry aux Pères qui dirigeaient le collège anglais de Valladolid (2) et qui consentirent à l'admettre parmi les étudiants. Expulsé après cinq mois pour cause d'immoralité, il ne se tint pas pour battu et s'adressa directement au Père Whitbread, provincial des jésuites d'Angleterre. La finesse, plus proverbiale peut-être que réelle, attribuée aux jésuites, fit singulièrement défaut au provincial, qui, trompé par les protestations de Oates, l'autorisa à se présenter au collège de Saint-Omer (1) où il
(1) Le collège anglais de Valladolid, fondé par le Pore Parsons, S. J., sous le règne de Philippe II, pour l'éducation de jeunes Anglais se destinant au sacerdoce a fourni de nombreux martyrs à la mission d'Angleterre. Ce séminaire existe encore aujourd'hui, sous la direction de prêtres séculiers anglais.
Le collège anglais de Saint-Omer fut fondé en 1592. Voir l'Appendice.
fut admis le 10 décembre 1677. Sa conduite ne tarda pas à y exciter des soupçons : les élèves et les amis de la maison semblent, dès le début, avoir jugé avec plus de clairvoyance que le provincial le singulier candidat qui leur était envoyé. Un gentilhomme, de passage au collège, s'écria après l'avoir observé : « Quel est ce monstre que nourrit la Compagnie? » et l'évêque de Saint-Omer ne consentit qu'avec une extrême répugnance à lui conférer le sacrement de Confirmation tl). Lui-même laissa échapper un aveu significatif quand il s'écria un jour que la pauvreté le forcerait à devenir « un jésuite ou un Judas » .
Le 30 juin 1678, après un séjour de six mois, Titus Oates fut expulsé du collège de Saint- Omer, comme il l'avait été de celui de Valladolid, à cause de ses mœurs infâmes ; il tenta cependant de fléchir de nouveau le provincial ; mais cette fois, le Père ^Yhitbread, mieux informé, tint bon et refusa de revenir sur la décision prise. Rentré à Londres, Oates y reprit ses relations avec Tongue; mais, tout en préparant avec celui-ci le plan du complot dont les papistes devaient être les victimes, il persistait avec une
(1) Records, vol. V, p. 12.
ténacité étrange, à vouloir entrer dans l'intimité des jésuites. Ceux-ci. avertis par l'expérience, restèrent insensibles à ses avances; il passa alors des prières aux menaces et leur annonça qu'il possédait des renseignements capables de compromettre gravement certains Pères de la Compagnie, mais qu'il s'engageait à ne jamais en faire usage si les jésuites lui accordaient une pension annuelle. Comme de juste, les Pères refusèrent de se prêter à ces tentatives de chantage.
Pour faire accepter à l'opinion publique les révélations qu'ils préparaient, Gates et longue crurent utile de s'assurer l'appui d'un homme politique. Ils s'adressèrent d'abord à Thomas Osborne, comte de Danby, trésorier du royaume, personnage intelligent, mais avide et corrompu. Pressé par le besoin d'argent, il crut que le « complot papiste » dont lui parlait Titus Oates serait pour lui un moyen de relever son crédit et sa fortune et, dès lors, il accorda sa protection aux deux complices. Quand, plus tard, Danby fut disgracié, son rival victorieux, le comte de
Shaftesbury, s'empara à son tour des révélations d'Oates, les exploita et en fit le fondement de sa fortune politique.
Tels furent, d'après les plus graves historiens, l'origine et le développement de la conspiration ; les hommes pervertis et fanatiques qui l'avaient inventée de toutes pièces passèrent bientôt au rang de simples instruments dirigés par la main d'un maitre; ce maître fut d'abord Danby, ensuite Shaftesbury, qui, s'il n'inventa pas la conspiration, (( la protégea dès son origine, la déve- «. loppa avec sollicitude jusqu'à ce qu'elle at- « teignit sa maturité » (1).
Aux noms d'Oates et de longue, il faut ajouter celui d'un troisième complice : Christopher Kirby, collecteur d'impôts, qui était, de plus, employé au laboratoire du palais de Whitehall, où résidait Charles II. On le chargea d'avertir le roi qu'un formidable complot était organisé contre son trône et sa vie par ses sujets papistes.
Le 13 août 1678, au moment où Charles II sortait pour faire dans le parc sa promenade habituelle, Kirby s'approcha de lui avec un air de mystère et lui fit, à voix basse la communica-
(1) Liugard, vol. IX, p. 179.
tion qu'on lui avait confiée, ajoutant que la vie de Sa Majesté étant menacée, elle ferait bien de ne pas s'éloigner du palais. Charles n'en continua pas moins sa promenade, mais le soir il fit appeler Kirby et lui demanda des explications. Kirby était accompagné de Tongue, qui tenait à la main un papier écrit par lui et dans lequel était développé le plan si laborieusement préparé. Il remit ce document au roi, qui le fit porter à Lord Danby.
Celui-ci, déjà averti, feignit d'être profondément impressionné par la gravité du fait et par le danger imminent dont était menacée la personne royale.
En même temps, des lettres écrites par une main inconnue, mais portant la signature de certains jésuites anglais, étaient mises à la poste à Londres. Elles contenaient des allusions très claires à l'existence d'un complot. Ces lettres étaient adressées au Père Downes^ jésuite, aumônier du duc d'York; mais, devinant un piège, le religieux se hâta de les porter au prince et lui conseilla de faire examiner l'atraire afin que les véritables auteurs des lettres fussent découverts et punis.
Pendant que ces manœuvres ténébreuses préparaient l'esprit public aux révélations plus circonstanciées que tenait en réserve Titus Oates, celui-ci cherchait habilement à se ménager des appuis. Il avait été, ainsi que Tongue, surpris et mécontent de l'insouciance avec laquelle le Roi avait accueilli leurs premières ouvertures et, afin de donner à ses affirmations plus de poids, il voulut les entourer d'un certain prestige officiel. Il se rendit donc avec Tongue chez un magistrat de Londres, SirEdmondbury Godfrey, et tous deux renouvelèrent devant lui, sous la foi du serment, les affirmations dont Kirby avait communiqué la substance à Charles II.
Le hasard avait permis que les deux complices se fussent adressés à un magistrat intègre, très lié avec le duc d'York, et qui, dans les révélations qui lui furent faites, pressentit un danger pour l'héritier du trône. Celui-ci, déjà mis en éveil par l'incident des fausses lettres, fut averti par Sir Edmondbury Godfrey que les catholiques étaient accusés de conspiration contre la vie du Roi ; il s'empressa de renouveler ses ins-
tances pour que le gouvernement procédât à une enquête, servant ainsi inconsciemment les projets de Danljy, qui désirait un prétexte pour saisir le Parlement de l'affidre.
Le 28 septembre, 1678, Titus Oates comparaissait pour la première fois devant le Conseil privé ; le lendemain, il y était rappelé pour faire, en présence du Roi et de son frère, un récit circonstancié de la conspiration qu'il se vantait d'avoir découverte. Ce récit ressemble aux rêves d'un fou plutôt qu'au témoignage d'un homme raisonnable. Résumons-le brièvement, en suivant l'historien Lingard, qui divise en sept points principaux cette longue série d'accusations. Oates affirmait donc : 1° que les jésuites avaient entrepris de rétablir en Angleterre la religion catholique; 2° que dans ce but, ils allaient provoquer une insurrection en Irlande et en Ecosse, assassiner le roi et aussi son frère, si celui-ci refusait de les seconder; 3" qu'ils disposaient d'une somme de 100.000 livres, déposée dans une banque; 10.000 livres leur avaient été données par le Père Lachaise, confesseur de Louis XIV, et 10.000 leur étaient promis par le provincial des Jésuites de Castille; 4° qu'un bénédictin nommé Pickering, avait tiré sur le Roi au mois de mars précédent,
mais, qu'ayant manqué son coup, il avait été puni parlesconspirateurs;5°quele2'i. avril 1678, les jésuites réunis dans une auberge du Strand, à Londres, à l'enseigne du « Cheval Blanc », avaient choisi les assassins du Roi et leur avaient promis une forte récompense ; 6° que c'était lui, Titus Gates, grâce à sa prétendue conversion, qui avait découvert ces faits, les jésuites l'ayant même chargé de diverses missions secrètes et l'ayant admis au conciliabule du Strand; '"qu'il avait , de plus , acquis la conviction que les jésuites étaient les auteurs de l'incendie de Londres en 1666 et qu'ils préparaient un nouvel attentat du même genre. Enfin, ajoutait-il, le Pape venait de nommer les évêques et dignitaires aux sièges épiscopaux et aux postes ecclésiastiques du royaume, en vue du rétablissement de la religion catholique, qui devait suivre l'assassinat du Roi 1).
Les membres du Conseil écoutèrent avec stupéfaction ce récit fantastique, dont nous ne donnons ici qu'un pâle résumé et qu'un historien protestant compare au rêve d'un malade en délire (2). Le duc d'York traita Oates de menteur, d'autant que celui-ci avouait ne pas
(1) Lingard, vol. IX, p. 175.
(2j Macaulay, vol. I, p. 232, édit. do 1819.
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posséder un seul document à l'appui de ses affirmations. Quant au Roi, qui avait consenti avec répugnance à faire comparaître devant lui le dénonciateur, il partageait l'indignation de son frère. Il demanda à Oates le signalement de Don Juan d'Autriche, dont il avait mêlé le nom à ses récits : « Il est grand, brun et maigre », répondit hardiment le misérable. Charles regarda son frère en souriant, tous deux connaissaient le prince, qui était petit et blond. « Il est clair que tu ne l'as jamais vu! » s'écria le Roi avec impatience. Il demanda alors dans laquelle des maisons des jésuites de Paris, Oates avait vu le Père Lachaise remettre aux conspirateurs 10.000 livres : « Dans la maison qui est au bord de l'eau ». — « Les Jésuites « ont trois maisons àParis », reprit Charles, « et « pas une seule n'est au bord de Teau » et, en sortant de la salle du Conseil, il s'écria : « Cet «homme est un infâme menteur (1) ! »
Quoique le récit qu'ils venaient d'écouter parût étrange aux membres du Conseil, plu-
(1) Records, vol. V, p. 10.
sieurs d'entre eux exprimèrent l'opinion que jamais un homme n'eût osé avancer des faits aussi graves, sans au moins un fondement de vérité ; par conséquent, qu'il fallait poursuivre l'affaire. Oates, interrogé sur les documents qu'il pourrait produire pour appuyer ses dénonciations, répondit qu'il n'en possédait pas, mais qu'on en trouverait chez les personnes désignées par lui, et, malgré l'attitude dédaigneuse du Roi, malgré la défiance qu'il inspirait encore, il sut gagner quelques membres du Conseil en exploitant leur haine toujours en éveil contre les papistes. Grâce à Lord Danby, qui était alors au pouvoir, il obtint même de faire arrêter un certain nombre de religieux, dont les papiers contenaient, assurait-il, la preuve de ce qu'il affirmait.
C'est ainsi que l'on procéda à l'arrestation du Père William Ireland, procureur des jésuites anglais, du Père John Fenwick, chargé à Londres des intérêts du collège anglais de Saint-Omer, et du Frère Thomas Pickering, de l'ordre de Saint-Benoît ; l'on s'empara en même temps de leurs papiers et de leurs livres.
Les trois prisonniers, interrogés devant le Conseil privé, démontrèrent sans peine leur innocence ; ils n'en furent pas moins, par mesure
ipréventive, conduits à la prison de Newgate et gardés au secret dans des cachots infects. Le lendemain, l'on procéda à Tarrestation du Père Thomas Whitbread, provincial des jésuites d'x\ngleterre, et de son socius, le Père Edward Mico. Par mesure de sûreté, ces deux religieux logeaient dans les dépendances de l'ambassade d'Espagne, alors occupée par le comte d'Egmont ; ils étaient, en ce moment, gravement malades, mais les soldats, conduits par Oates, envahirent leur logement, les arrachèrent de leurs lits et les entraînèrent en les frappant brutalement. L'ambassadeur, attiré par le bruit, protesta énergiqueraent contre cette violation de son domicile ; il déclara que si les deux jésuites étaient poursuivis pour crime de trahison, il s'engageait à les envoyer devant le Conseil le jour où ils y seraient appelés; mais que si on les arrêtait uniquement parce qu'ils étaient prêtres, il protestait contre cette violation du droit, les ambassades ayant été reconnues de tout temps comme un terrain neutre, où les prêtres catholiques étaient en sûreté. Les soldats, intimidés par l'attitude énergique d'Egmont, consentirent à laisser les deux jésuites sous sa protection et se bornèrent à enlever leurs papiers.
Ils fouillèrent ensuite les maisons d'un grand nombre de catholiques, en jetèrent plusieurs en prison, s'attaquant surtout à ceux contre lesquels Oates, pour une raison ou une autre, avait des griefs particuliers. En même temps, jj les bruits les plus alarmants étaient mis en cir- ' culation parmi le peuple ; ses préjugés et ses terreurs étaient surexcités, sa crédulité, toujours facile à éveiller quand il s'agissait des | papistes et surtout des jésuites, était adroite ment exploitée.
Peu à peu cependant, l'agitation populaire parut se calmer ; l'indifïerence du roi, qui, sans oser prendre ouvertement la défense des accusés, montrait qu'il n'attachait aucune importance aux dénonciations de Titus Oates, ne contribua pas peu à discréditer celui-ci. L'on pouvait espérer qu'avec le temps des accusations aussi fantastiques, qui n'étaient appuyées sur aucune preuve, tomberaient d'elles-mêmes. Mais il y avait en haut lieu des gens intéressés à entretenir le fanatisme populaire et qui comptaient bâtir sur la ruine des papistes leur fortune et
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i|leur influence ; le prestige de Danby était sur son déclin, celui de Shaftesbury commençait à grandir et ce fut lui qui, à cet instant critique, devint le protecteur d'Oates et de ses complices. Désormais, il tiendra entre les mains les fils de la prétendue conspiration, en dirigera les événements et se créera une position prépondérante comme défenseur de la religion angli-^ cane, menacée par les jésuites et leurs partisans. Ce rôle, qu'il remplit avec une habileté vraiment infernale, lui sera, hélas! singulièrement facilité par l'incurable négligence d'un souverain absorbé par ses plaisirs ; par la haine aveu- Igle d'im peuple nourri de préjugés, et par la ténacité d'Oates, ardent à poursuivre ses victimes jusqu'à la mort.
Vers cette époque, un événement mystérieux fournit le prétexte que cherchait Shaftesbury pour raviver l'agitation populaire un instant apaisé. Sir Edmondbury Godfrey, le magistrat devant lequel OatesetTong-ue avaient fait, sous la foi du serment, leurs déclarations au sujet du complot, fut trouvé mort le 12 octobre 1678, dans un fossé, à Primrose Ilill, aux environs de Londres. Il avait la poitrine transpercée et la blessure était telle qu'on pouvait croire à un suicide autant qu'à un assassinat. Cet événe-
ment tragique servit à merveille les desseins de Shaftesbury ; il fit répandre le bruit que Godfrey avait été assassiné par les papistes pour le punir d'avoir recueilli les dépositions faites contre eux. Les prédicants anglicans dans leurs chaires, les orateurs populaires sur les places publiques, dénoncèrent à l'envi les meurtriers à la vengeance de la nation. Dans les chansons et les gravures imprimées et distribuées à cette occasion, la même idée était répétée sous mille formes différentes et un récit du massacre de la Saint-Barthélémy, réimprimé tout exprès, fut répandu dans le peuple pour lui montrer à quels excès pouvaient se porter les catholiques.
Sous l'influence de ces excitations, l'esprit populaire perdit tout sentiment d'équité et même de mesure. La panique se répandit de Londres jusque dans le fond des campagnes et un massacre des papistes parut imminent.
Des historiens sérieux, Echard(l) etLingard (2) entre autres, l'un protestant, l'autre catholique, sont convaincus que l'infortuné Godfrey périt de sa propre main.
Son père s'était suicidé et lui-même avait
(1) Vol. III, p. 508.
(2) Vol. IX, p. 361.
un tempérament sombre et mélancolique. Loin d'être l'ennemi des catholiques, il leur était plutôt sympathique et il avait pour ami Edward Coleman, secrétaire de la jeune duchesse d'York. Ce Coleman ayant été arrêté à la suite des premières déclarations d'Oates, Godfrey en parut singulièrement affecté. Le 12 octobre, il quitta sa maison après avoir brûlé tous ses papiers ; plusieurs personnes le rencontrèrent dans la journée, marchant vite d'un air préoccupé; le soir on le trouva mort.
Ce fut en vain que des témoins dignes de foi, attestèrent que le malheureux magistrat était depuis quelque temps triste et troublé; en vain fit-on valoir ce raisonnement si simple, que les catholiques eussent été bien maladroits de supprimer un homme qui leur était favorable : Shaftesbury avait proclamé que Godfrey était leur victime, le peuple accueillit sa décision sans examen et sans argument.
Pour mettre le comble à l'affolement populaire, le corps de Godfrey fut porté en triomphe comme celui d'un martyr protestant; ses frères qui, d'après les lois alors existantes, n'auraient pu hériter d'un suicidé, soutinrent la théorie du meurtre, se prêtèrent à la lugubre mise en scène et empêchèrent même les médecins d'exa-
miner le cadavre, de peur de voir soulever un doute sur la cause de la mort.
Tel était Tétat des esprits, quand le Parlement se réunit à l'occasion d'une nouvelle élection générale. Dans son discours d'ouverture, le Roi annonça qu'il avait appris qu'un complot existait contre sa personne; mais qu'il préférait garder le silence à ce sujet et laisser l'afTaire entre les mains de la justice pour qu'elle fût éclaircie, C'était là une première lâcheté : Charles II eut peur d'affirmer sa conviction réelle, il n'osa attester à la face du pays, par une parole nette, ferme et souveraine, la conviction qu'il exprimait volontiers dans l'intimité, que ses sujets catholiques étaient innocents de toute tentative déloyale. Sa déclaration ambiguë fournit de nouvelles armes aux ennemis des papistes.
La Chambre des Communes s'empressa de constater l'existence d'un complot ayant pour but le massacre du souverain et des protestants du royaume. La Chambre des Lords se prononça dans le même sens et Shaftesbury, profitant habilement de ces dispositions, fit renouveler à
Titus Oates, en présence du Parlement ses dépositions fantastiques. Dès lors, l'affaire fut saisie par le Parlement, contrairement aux désirs du roi, qui voulait la remettre aux mains des magistrats.
Il entrait dans le plan de Sliaftesbury de donner à l'entreprise, qu'il dirigera désormais, un retentissement extraordinaire. En même temps qu'il s'assurait de l'appui des Chambres, il multipliait les mesures de précaution, semait partout la terreur et préparait l'esprit public à accepter les plus monstrueuses accusations. Cinq pairs catholiques, les Lords Petre, Arundel, Bellayse, Powiset Stafford, furent arrêtés et conduits à la Tour; 30.000 catholiques furent bannis de la capitale et plus de 2.000 d'entre eux, arrêtés comme suspects, remplirent bientôt les prisons. A Londres, des précautions inouïes furent prises pour faire face au soulèvement des papistes, que l'on représentait comme préparant une nouvelle Saint-Barthélémy; des postes militaires furent établis partout, les gardes du palais doublées, pendant que des patrouilles parcouraient les rues la nuit.
C'estalorsque se trahit danstoutesa faiblesse le caractère de Charles II. Intimement persuadé du parfait loyalisme des accusés ; convaincu déjà, très probablement, de la vérité de cette religion qu'il avait étudiée dans sa jeunesse et qu'il devait embrasser avant sa mort; sincèrement attaché à son frère, dont l'exclusion du trône était un des principaux objectifs de Shaftesbury, il n'eut pas un élan de courage pour faire face à la tempête; lâchement il baissa la tête et alla de concession en concession.
Le 9 novembre 1678, il assura aux Chambres qu'il était disposé à approuver toutes les mesures ayant pour but de défendre la religion protestante; puis, il autorisa l'exclusion des pairs catholiques de la Chambre haute, où ils ne devaient rentrer que deux siècles plus tard.
Sur les vingt-quatre pairs du royaume qui professaient la vieille foi, trois seulement consentirent, pour garder leurs sièges, à souscrire à la formule blasphématoire du « Test » (1).
(1) Voici un passage du serment : « Je déclare ne pas admet- « tre qu'il y ait dans le sacrement de la Cène du Seigneur
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Juscju'ici, comme nous l'avons vu, Oates était seul à soutenir ses accusations, c'était là, — ses protecteurs le savaient bien, — le côté faible de l'entreprise. Il était en effet difficile, malgré la puissance des préjugés populaires, de faire accepter à tout un pays, sur la parole d'un seul homme, des faits aussi graves. Les fauteurs du complot jugèrent utile de produire un second témoin, pour appuyer les dénonciations d'Oates ; ils firent donc comparaître un repris de justice, nommé Bedloe. déjà condamné pour divers crimes. Cet individu prétendit révéler le secret de la mort de Sir Edmondbury Godfrey et dans des récits aussi sensationnels que ceux de Titus Oates, il raconta que Godfrey avait été étranglé par les Jésuites, de connivence avec la reine. A cette première déclaration, il en ajouta d'autres, non moins étranges; une armée de 30 . 000 hommes allait s'embarquer en Espagne pour conquérir l'Angleterre; une autre armée de iO.OOO hommes avait été secrètement organisée à l'intérieur du royaume pour massacrer les protestants, en
« transsubstiation des éléments du pain et du vin au corps " et au sang du Christ, soit pendant ou après la consécration
• desdits éléments... je crois que l'invocation et l'adora-
• tion de la Vierge Marie ou autres saints et le sacrifice de
• la Messe, tels qu'ils sont pratiqués dans l'Église de Rome,
• sont idolàtriques et superstitieux. ■• {Records, vol. V, p. 27.)
commençant par le Roi; les papistes avaient juré sur la sainte hostie d'exécuter jusqu'au bout ce programme et Bedloe nommait hardiment les seigneurs catholiques faisant partie du gouvernement nouveau qui devait être fondé sur les ruines du trône de Charles II. Quant à l'infortunée Catherine de Bragance, ill'accusait non seulement d'avoir fait poignarder Godfrey par ses serviteurs, mais encore, toujours de connivence avec les jésuites, d'avoir tenté d'empoisonner son épouxpour se venger de ses infidélités. « On sera u étonné qu'il se soit trouvé dans les trois royau- « mes, un individu assez simple ou assez aveu- « gle pour croire à cette histoire extraordinaire <( de trahison et de sang. Mais dans un temps où (( la panique est générale, rien n'est trop absurde « pour la crédulité publique (1). »
Le terrain, du reste, avait été habilement préparé : les nombreuses arrestations qui avaient eu lieu , les mesures de précaution prises par le gouvernement, semblaient, aux yeux du peuple, confirmer l'existence d'un mystérieux et pressant danger. Le Roi restait calme, au fond il ne croyait pas plus à Bedloe qu'à Titus Dates; mais le courage lui manquait pour renverser par
(1) Lingard, vol. IX, p. 188.
un acte de sa puissance royale tout cet échafaudage de calomnies et d'absurdités.
L'affolement populaire était tel qu'il fut question d'emprisonner la Pieine à la Tour de Londres. Cette malheureuse jeune femme, qui vivait seule à Somerset House, pendant que son insolente rivale, la duchesse de Portsmouth, trônait au palais de Whitehall, était exposée sans défense aux attaques de ses ennemis; mais malgré sa religion qui la rendait suspecte, Catherine de Bragance par l'innocence de sa vie, la rectitude de sa conduite, son éloignement de toute intrigue, avait gagné l'estime générale et la Chambre des Lords refusa de sanctionner la proposition des Communes qui voulaient l'arrêter comme accusée de haute trahison. Le Roi lui-même parut se souvenir à cette heure que Shaftesbury, le protecteur attitré d'Oates, avait été Fardent avocat d'un projet de divorce et un reste d'honneur se réveilla en lui en voyant une princesse étrangère et isolée menacée par l'astucieux ministre et ses indignes créatures. Si lâche pour défendre ses sujets catholiques, il retrouva un éclair d'énergie pour protéger la reine : « Je ne veux « pas, dit-il, que l'on fasse du mal aune femme « qui est innocente (1) ».
(1) Strickland, vol. V, p. 642.
A peu près en même temps, Shaftesbury. le chef reconnu de la faction protestante, prenait à partie quelques hommes obscurs, dont aucun n'était papiste, mais dont il comptait se servir pour compromettre davantage les jésuites, la reine et les serviteurs de celle-ci. Il s'agissait de faire dire à ces hommes, que leur obscurité et leur pauvreté rendaient une proie facile, qu'ils connaissaient les véritables assassins de Sir Edmondbury Godfrey et que ces assassins étaient les jésuites.
A Francis Corral, cocher, l'on promit 500 livres s'il consentait à attester par serment qu'il avait transporté le cadavre de Godfrey du palais de la reine à Somerset House, à Primrose Hill, dans la banlieue de Londres. Le pauvre cocher ayant répondu naïvement qu'il ne savait rien de cette histoire^ inventée de toutes pièces par Bedloe : Shaftesbury le fit jeter dans un cachot où il demeura enchaîné pendant sept semaines. Le malheureux endura ses tourments avec courage, refusant absolument de confirmer le récit mensonger qu'on voulait lui faire répéter et
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comme on menaçait de le pendre : (( Ce sera « moins terrible pour moi, » dit-il, " que d'en- « tendre la sentence que le Seigneur prononcera « contre moi si j'accuse des innocents ».
Miles France, orfèvre, montra moins de constance que Francis Corral; il fut privé de nourriture pendant plusieurs jours, puis conduit devant une table copieusement servie; troublé, affolé, affaibli au moral et au physique, cet homme affirma tout ce que voulait Shaftesbury, puis se rétracta. Terrorisé de nouveau, il accusa les catholiques d'avoir assassiné Godfrey et luimême d'avoir été leur complice. Saisi de remords, il vint ensuite se jeter aux pieds du Roi et jura que ses récits éiaient faux; mais déjà ses paroles avaient été avidement recueillies et trois serviteurs de la Reine, qu'il avait nommés, furent arrêtés comme étant les meurtriers de Sir Edmondbury.
Dès lors, Shaftesbury et ses complices crurent le moment venu de commencer la série des procès et des exécutions, la nation terrifiée était prête à tout accepter, sa panique la rendait aveugle et cruelle. Le Roi avait, hélas! fait ses preuves, son ministre savait qu'il ne serait pas un obstacle à ses projets. « L'affolement populaire de cette époque , » dit Gardiner,
(( est sans exemple dans notre histoire (1), » et désormais la voix de la raison et les droits de la justice furent également mis de côté par un peuple en délire.
(1) Iniroduction to Enr/lhh hislory'. R. Gardiner, p. 159.