CHAPITRE V
NODVELLES EXECLTIOXS.
. l'ciition adressée au roi par les cinq jésuites. — Deux d'entre eux reçoivent la visite de Shaftesbury. — Leur résignation joyeuse.
— Lescallioli<|ues les visitent.
I. Tyburn au dix-septième siècle et aujourd'hui. — Trajet que suivaient les condamnés. — Attitude des cin(| prêtres. — Témoignages divers. — Le chapelain de Newgate veut les convertir. —
.Physionomie de la foule. — Revire.ment extraordinaire.
II. Témoignage d'un assistant. — Discours du Provincial. — Les autres Pères parlent ensuite. — Éloquence du Père Gavan. — Silence du peuple.
V. On offre aux martyrs un pardon s'ils veulent faire des aveux.
— Leur refus. — Leur supplice. — Altitude émue de la multitude.
i. Les catholiques recueillent les reliques des victimes. — Grâces attribuées à leur intercession. — Le pape Innocent XI professe une grande dévotion poureux. — Leurs portraits sont suspendus dans le palais de la Reine. — Ciiarles II et les martyrs. —
n. Langhorne exécuté quinze jours après. — Sa piété. — Son discours au peuple. — Ses dernières paroles. — Sa mort.
iTII. Un nouveau grouj)e de catholiques jugé et acquitté. — Les religieux retenus en prison. — Dates perd son prestige, le peuple commence à se lasser des exécutions. — Shaftesbury ranime habilement le fanatisme populaire qui allait se calmer et B'ételndre.
Ramenés du tribunal à la prison, qu'ils ne de-
vaient quitter que pour aller à la mort, les condamnés conservaient leur calme surhumain et leur résignation souriante. Jusque-là, ils avaient été gardés au secret le plus rigoureux, mais après leur condamnation ils purent recevoir la visite de quelques catholiques, qui, nous disent les écrits du temps, revenaient édifiés et consolés à la vue de leur grandeur d'âme.
Fidèles cependant à la résolution qu'ils avaient prise d'employer pour se justifier de l'accusation de trahison tous les moyens légitimes, les cinq jésuites adressèrent au roi, du fond de leur prison, une pétition dont le texte nous est parvenu (1).
Si cette « humble pétition », adressée à Charles II par ses « pauvres sujets condamnés » passa sous les yeux du monarque, elle dut éveiller dans cette âme molle et lâche de poignants remords!
Les prisonniers commencent par déclarer, (( au nom de la Passion et de la mort de leur (( Sauveur béni », que jamais ils n'ont eu la pensée du crime dont on les accuse, ils prient ensuite le roi de les condamner à l'exil au lieu de leur infliger le supplice des traîtres qu'ils ne
(1) Il existe des copies de cette pétition aux archives do Bruxelles et dans celles du collège de Stonjiiurst.
méritent pas, n'ayant jamais failli à leur devoir de sujets fidèles; enfin ils assurent Sa Majesté que. quoi qu'il arrive, ils prieront toujours d'un même cœur pour sa prospérité temporelle et spirituelle.
Cette pétition si touchante par ses affirmations d invincible loyalisme, si frappante par son iiccent de vérité, demeura sans réponse et les prisonniers, ayant fait le nécessaire pour revendi([uer leurs droits à la justice de leur pays et [Hjur attester leur loyauté politique, ne songèrent plus qu'à se préparer à la mort.
Deux d'entre eux devaient cependant subir un dernier assaut. Un récit confemporain et le témoignage de l'évêque Challoner (1; nous apprennent que le 29 juin, veille de l'exécution, Shaftesbury, qui était l'âme du complot dont Gates était l'instrument, visita dans leurs cellules les Pères Turner et Gavan. Il tenait à la main un pardon, que le Roi offrait aux prisonniers s'ils consentaient a faire des aveux au sujet de la conspiration. A cette tentative, les religieux répondirent avec une légitime indignation; le Père Gavan, s'écria qu'il ne <> tuerait pas son « âme pour sauver son corps ; reconnaître l'exis-
■ (1) Vol. II, p. 199.
(' tence d'une conspiration contre la vie du roi, « serait reconnaître comme vrai ce qu'il savait « être une invention et un mensonge. »
Du reste, nature expansive et joyeuse, le Père Gavan manifestait hautement son Ijonheur de mourir pour Dieu. La veille du jour de l'exécution, il se fit raser avec un grand soin, afin, disait-il, « de se préparer plus dignement à ces « noces sacrées ». Les fidèles, admis à visiter les martyrs, rapportaient de .Newgate une impression à la fois grave et douce qui les aidait à porter, eux aussi, sans défaillance et sans murmure, le fardeau de la persécution qui, en ces temps sinistres, pesait d'un poids si lourd sur les catholiques d'Angleterre.
Au dix-septième siècle, comme au temps d'Elisabeth, les exécutions publiques avaient lieu habituellement à Tyburn, à l'extrémité de la ville de Londres.
Ce coin de terre, sanctifié aux yeux des catholiques par les combats de leurs chers martyrs, fait aujourd'hui partie du quartier le plus élégant et le plus riche de lacapitale. Il y a deux siè-
des, c'étaient des bois et des champs; ce sont maintenant les demeures de l'aristocratie du royaume et l'on voit s'y dérouler les pelouses vort émeraude de Hyde Park. Une inscription rappelle que le « Tyburn Gâte », la porte de Tyl)urn,une des principales issues de la ville, était jadis située entre Hyde Park et l'Edgewareroad. Pour les catholiques^ cette simple inscription a un sens spécial, car c'était à quelques pas de cette porte de Tyburn, dont elle rappelle l'existence, que se dressait au seizième siècle et au dixseptième siècle le hideux gibet, et plus d'unpromeneur de nos jours, vaquant à ses plaisirs ou à ses affaires, salue en passant ce lieu, appelé par nos vieux historiens « le Calvaire de l'Angleterre ».
La distance est grande entre Tyburn et la prison de Ncwgate, située au cœur de la vieille ville. Nos martyrs la franchirent étendus, selon l'usage, sur des claies traînées par des chevaux, La tête du patient touchait presque le sol et les récits des temps parlent de confesseurs, dont la tête fut grièvement blessée en heurtant les inégalités du pavé.
Les témoignages de témoins oculaires abondent pour nous décrire l'attitude des cinq religieux qui, en cette journée mémorable du 30 juin, un vendredi, suivirent la voie douloureuse dont
le gibet de Tyburn était le terme. A côté des récits émus des fidèles, prêtres et laïques, frères et amis des victimes, nous avons ceux de leurs adversaires, entre autres le compte rendu détaillé du chapelain protestant de Newgate, Samuel Smith, qui, poussé par un zèle évidemment très sincère, voulut faire abjurer aux jésuites les erreurs du papisme.
Les Pères ayant refusé de le recevoir dans leurs cellules, il fut obligé de les saisir au passage, quand ils descendirent pour prendre place sur les claies. Le premier qui parut fut le Père Barrow; le chapelain l'attendait à la porte extérieure de la prison devant laquelle étaient rangées les claies, et, mettant à profit le peu d'instants dont il disposait, il conjura le jésuite d'avouer son crime et de s'en repentir. Le religieux, absorlié dans ses pensées, répondit brièvement qu'il savait ce qu'il avait à faire. Smith réussit à retenir plus longtemps le Père Galdwell, à qui il adressa un discours qu'il qualifie lui-même de « très pathétique ». Le Père n'en parut pas touché et répondit vivement que lui et ses frères étaient des hommes raisonnables et qu'ils étaient fixés sur la conduite qu'ils devaient tenir. Le chapelain commence alors une longue tirade, qui dut sin- :
gulièrement éprouver la patience du condamné; il se mit à comparer la science si éclairée des docteurs protestants avec l'ignorance dans laquelle les jésuites, disait-il, laissaient à dessein leurs novices ; il conclut en reprochant au Père de méconnaître les sentiments de la loi naturelle, que les sauvages eux-mêmes savaient respecter! Smith ajoute naïvement, ce qui ne surprendra pas nos lecteurs, que son discours ne plut pas au prisonnier! Quant aux trois autres religieux, il ne réussit à les aborder que lorsqu'ils étaient déjà étendus sur leurs claies; le bruit de la foule était tel qu'il eut grand peine à se faire entendre (1).
La foule était, en effet, extraordinairement nombreuse. Elle était, en majeure partie, hostile aux victimes; cependant quelques fidèles étaient là, remplis de tristesse et d'effroi. C'est à ces amis de la dernière heure que s'adressa le Père Gavan : (( Qu'importe » , leur dit-il en souriant, « que nous mourions de cette façon « ou d'une autre pourvu que nous allions au <i ciel (2)? »
(1) « Account of Ihe behaviour of the five Jesuils », cité dans Cobbet Staie Trials, vol. VII, p. 586. {Records, vol. Y, p. 244.)
(2) Ibid., vol. V, p. 57.
Sur la première claie s'étendirent le provincial et le Père Barrow, recteur du district de Londres ; sur la seconde, les Pères Turner et Gavan ; sur la troisième le Père Caldwell, procureur du collèg-e de Saint-Omer. Richard Langhorne, condamné en même temps que les jésuites, fut exécuté quelques jours plus tard.
Le lugubre cortège traversa les rues de Londres sous le chaud soleil de juin et, devant la physionomie grave et sereine des condamnés, les préventions et la haine tombèrent comme par enchantement. On vit rarement pareil revirement. La femme d'un ministre anglican qui était sur leur passage, fondit en larmes et s'écria : « Non, je ne croirai jamais que ces hommes « que j'ai vus si modestes et si calmes soient « coupables de haute trahison (1)! » Un sentiment semblable fut exprimé, sous maintes formes diftérentes, par ceux qui, venus pour insulter les victimes, s'en retournaient en les admirant 1
Ils suivirent par Holborn et Oxford street, ce chemin de la Croix, où, depuis le bienheureux Edmund Campion, de sainte mémoire, un si grand nombre de leurs frères avaient
(1) Records, vol. V, p. 57.
EN ANGLETERRE. Vld
passé, et leurs pensées durent s'élever vers ces Ames bénies qui, après un combat pareil à celui qui les attendait, étaient arrivées au
Mêlé à la foule qui entourait le gibet de Tyburn, se trouvait un jésuite, Alexander Keynes (1) ; grâce à un déguisement, il avai' suivi ses frères pas à pas de Newg-ate à Tyburn et debout, au pied même de la potence, il fut le témoin attentif de leur dernière victoire.
Après avoir décrit Vattitude recueillie des martyrs pendant leur douloureux trajet, il nous les montre debout sur la charrette, ayant déjà au cou la corde qui était fixée à la traverse de la potence. Us s'embrassèrent affectueusement et semblèrent se parler à voix basse ; il est probable qu'ils se donnèrent réciproquement une suprême absolution.
(1) Alexander Keynes, dune ancienne famille qui donna sept religieux à la Compagnie de Jésus, naquit en 1641 et mourut en 1712. Le récit qu'ilalaissédel'exécutiondesesfrères se trouve dans les Archives de Bruxelles, carton S. J., avec un grand nombre d'autres documents saisis chez les Jésuites des Pavs-Bas à la fin du dix-huitième siècle.
Puis le Père Whitbread, gardant jusqu'au bout son rang de provincial, s'adressa aux shérifl's qui présidaient à l'exécution et, au nom de ses frères, exprima le désir de parler au peuple. On lui répondit par un refus, mais la foule, jadis si hostile, était subjuguée par la grandeur simple et sereine de ces hommes qui allaient moui'ir; un changement subit s'était produit dans cette multitude toujours mobile et mille voix s'écrièrent : « Nous voulons les « entendre! Que chacun d'eux puisse nous « parler! »
Devant la volonté populaire, si nettement
exprimée , le shériff s'inclina et le provincial
parla le premier. Fidèle à la ligne de conduite
qu'il s'était tracée dès le début du procès, il
accepte d'une part, avec joie et reconnaissance,!
la mort endurée pour la foi catholique ; mais!
il repousse, avec une énergie extrême, pour!
lui et pour les siens, l'accusation de trahison.'
Ses affirmations ont un caractère de grande
gravité. « En la présence de Dieu », il proteste
qu'il est aussi innocent que l'enfant qui vienl|
de naître du crime dont on l'accuse; il désa-i
voue la doctrine, attribuée à son ordre paiU
ses ennemis, qu'il est permis de mentir poui;
servir la religion ; il pardonne à ses ennemis,!^
surtout aux faux témoins, qui sont la cause immédiate de sa mort. Puis il prie pour le roi : « Je demande à Dieu », dit-il « de le bénir en « ce monde et en l'autre; voilà quelle a été « ma prière quotidienne pour lui, voilà le seul « mal que je lui aie jamais faiti » Il affirme ensuite que jamais, sous aucun prétexte, il n'est permis de comploter la mort du monarque et que les catholiques doivent « défendre et « protéger de toutes leurs forces la personne « sacrée du roi et lui obéir. »
Ayant ainsi nettement défini les devoirs des fidèles envers ce roi dont la lâcheté lui coûtait la vie, le provincial recommande son àme à son Rédempteur, car, dit-il, « j'espère mon « salut par ses mérites et par sa Passion » (1).
Le peuple qui, huit jours plus tôt, poussait des cris de joie en entendant la sentence, versait maintenant des pleurs en écoutant ce jésuite, si calme devant la mort! Le Père Barrow parla dans le même sens que son supérieur; le shériff l'ayant interrompu pour le questionner au sujet du meurtre de Sir Edmondbury God-
(1) L'original de ce discours, portant l'en-tète : « Mon discours ay lieu de mon exécution ». est écrit de la main même du Père Whitbread et se trouve dans les manuscrits du collège dOscott {Records, vol. Y, p. 240).
frey, il répondit avec dignité et termina en priant pour le roi et pour sa royale épouse : « la meilleure des reines >' (1).
Le Père Caldwell fut, lui aussi, interrompu par le shérifF au moment où il affirmait son ignorance du prétendu complot : « Je suis un homme sur le point de mourir », reprit-il avec feu, « et vous croyez que je daginerais mon « âme par un parjure ! » Il continua, comme ses frères, à prier pour le roi, à pardonner à ses accusateurs, à venger les catholiques des doctrines fausses et dangereuses qui leur étaient attribuées. « Je suis tout prêt à mourir », ajouta-t-il(2).
Le discours du Père Turner est plus long et plus détaillé, il relève, pour les réfuter, les diverses accusations avancées par Oates et rappelle que, fort de son innocence, il s'était présenté de ' lui-même devant le Conseil privé du roi. Il termine par une touchante prière : « 0 doux Jésus, « mon cher Sauveur et Rédempteur... mainte- 1 « nant, à Fheure de la mort, avec une ferme' (( foi, une constante espérance, jeme jette joyeu- « sèment dans les bras de ta miséricorde, toi,! « dont les bras ont été étendus sur la croix pouri
(1) Records, vol V, p. 243. !
(2) Ibid., p. 246.
.. mon salut. Doux Jésus, re(;ois mon esprit il) ! » Des cinq martyrs, le Père Gavan parla le plus longtemps. Debout sur la charrette, la corde au cou, le visage rayonnant, le regard déjà illuminé des splendeurs de l'au-delà, celui que l'on appelait jadis 1' « Ange » avait dans son maintien quelque chose de surhumain. Sa « voix d'argent », qui avait tant de fois remué les âmes, jette aux échos de Tyburn les affirmations solennelles de son innocence et de celle de ses frères. « Debout entre le temps et l'éternité, « par tout ce qui est sacré au ciel et sur la « terre » il atteste que ni les membres de son ordre, ni les catholiques en général, ne professent les doctrines subversives que leur attribuent l'ignorance ou la haine de leurs adversaires. 11 pardonne à ses ennemis, puis, ayant, selon sa propre expression, rempli son devoir M envers lui-même, envers son ordre, envers son « prochain et envers le monde entier », il se tourne avec un élan de foi ardente vers le Dieu qui va devenir sa récompense : « Je suis content « d'endurer la mort pour ton amour, mon cher « Jésus, tu as enduré toi-même une mort hon- « teuse par amour pour moi » (2).
(1) Records, vol. V, p. 865. .
(2) Ibid., p. 458.
Le peuple écoutait dans le plus profond silence, breathless silence, disent les récits contemporains; pas un cri, pas un mot n'interrompit le jeune religieux et beaucoup de spectateurs pleuraient.
On laissa alors aux martyrs une demi-heure de préparation; le PèreKeynes, dont nous avons cité le témoignage, nous dit qu'ils passèrent ce temps en prière, « avec une sérénité, une dé- « votion et une piété extraordinaires » (li. Il nous avoue qu'il était arrivé à Tyburn troublé, triste et inquiet, mais qu'à la vue de ses frères, ses dispositions avaient changé, et qu'il eût voulu se joindre à eux 1
Un silence respectueux continua à régner autour de la charrette, où les cinq religieux priaient, les mains jointes, les yeux baissés et dans cette foule immense, ajoute le Père Keynes, « je n'entendis pas une seule voix hostile » (2).
Ce silence solennel fut rompu par le bruit d'un cavalier qui, bride abattue, arrivait au
(1) Records, vol. V, p. 968.
(2j Ibid.
galop du palais de Whitehall, résidence du roi. Il tenait à la main un papier et, sans s'arrêter, il poussait ce cri : (c Un pardon ! un pardon ! »
Le shériff prit la feuille : c'était, en effet, un pardon accordé par Charles II aux condamnés, à condition qu'ils reconnussent l'existence d'un complot contre la vie du souverain et qu'ils en nommassent les auteurs.
Les religieux, brusquement arrachés à leurs méditations, remercièrent le roi, mais leur réponse fut toujours la même; convaincus que la prétendue conspiration n'était qu'une invention, ils n'avaient pas d'aveux à faire. Déjà au seuil de l'éternité, ils firent, sans effort, ce dernier sacrifice à la cause de la vérité et les préparatifs du supplice commencèrent aussitôt.
On couvrit d'un bonnet le visage des victimes ; sur un signal du bourreau, la charrette se déroba brusquement sous leurs pieds et elles restèrent suspendues dans le vide. Contrairement au texte de la loi qui portait que les condamnés devaient être détachés '■ encore vivants d de la potence, les cinq religieux y restèrent suspendus une grande demi-heure ; ils avaient, depuis longtemps, rendu leur âme à Dieu quand le bourreau coupa la corde et procéda à l'atroce boucherie, qui trop souvent, dans l'histoire des
persécutions, s'était exercée sur des hommes pleins de vie !
A chacun des martyrs l'on coupa la tète et l'on arracha le cœur, puis les corps raatilés furent divisés en quatre parties et les entrailles brûlées avec le cœur au pied même du gibet.
Par une mesure exceptionnelle , le roi autorisa les catholiques à prendre possession de ces précieux restes qu'ils enterrèrent dans le cimetière de Tég'lise de Saint Giles in the fields, à Holborn, quartier de Londres.
Les écrivains contemporains sont unanimes à remarquer le revirement étrange qui s'opéra dans l'opinion publique le jour de l'exécution. Cette foule qui avait bafoué et vilipendé les accusés, avant même qu'ils fussent condamnés ; qui avait applaudi à la sentence de mort et réclamé avec des cris sauvages le sang des victimes, s'était trouvée, comme malgré elle, subjuguée par l'héroïsme tranquille et simple des cinq prêtres. On les avait écoutés avec respect, on avait pleuré en les voyant mourir ! Le gouvernement s'alarma de cette impression favorable, à laquelle il ne s'attendait pas, et, pour la combattre, il fit imprimer les discours des martyrs avec un commentaire injurieux pour leur mémoire. Le peuple, encore possédé par
l'émotion qui l'avait saisi, lut avidement les discours et ne tint aucun compte du commentaire officiel.
Si la mort des cinq confesseurs produisit, même sur leurs ennemis, une impression aussi profonde, l'on peut juger avec quelle pieuse avidité les catholiques anglais recueillirent les moindres souvenirs de leurs chers martyrs.
Un certain nomhre de fidèles réussirent à tremper des linges dans le sang des victimes et les récits de l'époque nous citent de nombreuses guérisons opérées par ces reliques. Les « Lettres annuelles », écrites par les Jésuites à leur supérieur à Rome nous parlent, par exemple, d'une femme, dont les médecins désespéraient, qui fut guérie d'une maladie obstinée en buvant un verre d'eau, dans lequel on avait trempé un linge imbibé du sang des martyrs (1).
Un jésuite éminent de cette époque, Francis Waldegrave, fut guéri d'une fièvre violente par l'intercession de ses frères (2) et les archives
(1) Records, vol. V, p. 85.
(2) Ibid., p. 38G.
du collège de Stonyhurst nous offrent, sur le même sujet, des renseignements curieux. Ces renseignements sont contenus dans un livre fort rare (1), publié enl 694, moins de vingt ans après l'exécution, et qui reflète d'autant plus exactement les sentiments des fidèles d'Angleterre envers les victimes qu'il se compose, en grande partie, de la correspondance deThomasEberson, jésuite anglais habitant Ingolstadt, avec deux membres éminents de la province anglaise : les Pères de Sabran et Richard Plowden (2).
(1) Ce livre est intituli' : Effigies octo Palrum Socielalis Jésus in Anglia pro fide Catholica anno i679 occisorum. >• Il renferme les portraits des martjrs, un récit des miracles attribués à leur intercession et la liste des soixante pei-sonnes guéries par eux, avec leurs adresses. Ce volume vient du collège des Jésuites d'Ingolstadt. {Records, vol. V. p. 1005.)
(2) Louis de Sabran était fils de ilelchior de Sabran, ancien ambassadeur de France à Londres. Sa mère était Anglaise, suivant une tradition elle appartenait à l'ancienne famille catholique des Plowden. mais la généalogie de cette famille n'en fait pas mention. Louis de Sabran naquit à Paris en 165îi. fut élevé au collège de Saint-Omer, entra dans la Compagnie en 1670 et devint, sous .Jacques II, un des aumôniers royaux. Jeté en prison pendant la révolution de 1688, il s'échappa et gagna la France. Il devint successivement procureur dos maisons des jésuites en Flandre, recteur à Liège, provincial d'Angleterre, et enfin recteur de Saint-Omer; il mourut en I73I, au collège anglais de Rome. C'était un saint religieux et un écrivain de valeur.
Richard Plowden, d'une ancienne famille fidèle à la foi et féconde en religieux des deux sexes, naquit en 1663,
Le pape Innocent XI ne demeura pas étrang-er aux témoignages de vénération prodigués aux confesseurs de la foi. Il existe dans les archives de la Compagnie de Jésus, à Rome, un document important qui atteste que le Souverain Pontife donna aux Pères immolés le 30 juin 1679 les noms de saints et de martyrs et qu'il déclara qu'ils avaient été mis à mort en haine de la vérité (1\
Une lettre du général de la Compagnie, Charles de Xoyelîes (2), au Père Warner (3), qui succéda au Père Whitbread comme provincial d'Angleterre, parle, en 16T9, delà grande dévotion d'Innocent XI pour les religieux, martyrs;
d'Edinund Plowden et de Pénélope Drummond. Il fut élevé à Saint-Omer, entra dans la Compagnie en 1679, à seize ans, devint, en 1704, recteur de Liège, puis recteur des collèges de Saint-Onier et de Rome, provincial d'Angleterre et en 1725, pour la seconde fois, recteur de Saint-Omer. 11 mourut à Watten, en Flandre, en 1729. C'était un des membres les plus remarquables de la province anglai.se. Sous son gouvernement le collège de Saint-Omer fut en partie détruit par un incendie et il déploya en face de ce désastre une énergie, un dévouement et un talent d'organisation admirables.
(l) Records, vol. V, p. 66.
(2) Charles de Noyelles, belge d'origine, général de la Compagnie de .Jésus de 1682 à 1686.
(.3) John Warner, né en 1628, entra on 1662 dans la Compagnie de Jésus. Sous Jacques 11, il devint confesseur du roi, qu'il suivit à Saint-Germain, où il mourut en 1692. C'était un théologien remarquable.
non seulement il avait fait insérer dans la Gazette romaine une notice de leur exécution, mais il avait tenu à y joindre le récit de miracles attribués à leur intercession, malgré les respectueuses objections du général des Jésuites, qui trouvait qu'il manquait à ces récits toutes les preuves qu'on eût pu souhaiter en pareille matière (1).
Chose plus étrange encore ! les jésuites martyrs n'étaient pas vénérés seulement dans les collèges de la Compagnie ; à Rome, centre du monde chrétien, et dans le secret des demeures des catholiques anglaispersécutés, ilsétaient honorés dans le palais royal de Somerset House, où résidait la reine Catherine de Bragance.
Cette souveraine infortunée, attaquée par Shaftesbury et son parti, avait révélé à cette heure de détresse un courage vraiment royal. Elle avait suivi avec un intérêt poignant le procès des victimes et avait même tenté auprès du roi un suprême effort pour sauver ceux dont elle savait l'innocence. A ses instances, Charles II avait répondu que, convaincu comme elle du loyalisme des accusés, il se laisserait couper la main plutôt que de signer leur arrêt de mort! Puis,
(1) Records, vol. V, p. 6(5.
circonvenu par ses ministres, le roi faiblit; sa nonchalance triompha diin premier mouvement généreux , sa conviction secrète et profonde céda devant les arguments de Shaftesbury; il signa la sentence fatale ! La Reine racontait volontiers que le lendemain de ce jour la main droite du roi s'enflamma et que le mal devint bientôt si grave que les médecins effrayés parlèrent d'amputation. Catherine, impressionnée par cette circonstance, vit dans ce mal mystérieux et subit un avertissement du ciel et elle osa le dire à son époux.
Peu de temps après, elle se procura les portraits des martyrs et les fit suspendre dans son appartement. Comme on lui ht remarquer que leur vue pourrait déplaire au roi, elle lui en parla en toute simplicité. Charles II répondit que ces portraits ne lui déplaisaient pas; qu'il était, du reste, convaincu de l'innocence des Pères. Par une étrange inconséquence , qui révèle l'incurable lâcheté de cette âme royale, souvent, en entrant chez la reine, le souverain s'approchait de ces images, les considérait longtemps, leur baisait les mains et solicitait à haute voix le pardon des martyrs, ajoutant, excuse d'une nature faible, qu'il avait été contraint et forcé de les condamner, mais
qu'il les conjurait de lui obtenir de Dieu son pardon (1)!
Après l'exécution, on porta au roi quelques objets appartenant aux victimes, entre autres une relique de la vraie Croix que la reine lui demanda. Charles II refusa de s'en séparer et, quatre ans plus tard, quand mourut ce prince, dont !& faiblesse fit couler tant de sang innocent, ontrouva dansses poches deux objets bien signiiîcatifs : la relique de la vraie croix, héritage des jésuites martyrs, et une feuille, écrite de la main même du roi, établissant les principaux arguments en faveur de la religion catholique.
YI
Condamné en même temps que les jésuites, Richard Langhorne, dont nous avons suivi l'injuste procès, n'eut pas la consolation de gravir son Calvaire en compagnie des religieux qui étaient ses amis. Son exécution fut retardée de quinze jours : on espérait encore lasser sa patience , ébranler son honnêteté et lui arracher quelques paroles qui pourraient être re-
(1) Records, vol. V, p. 93.
gardées comme un aveu. Shaftesbury se rendait compte que l'histoire du prétendu complot ne reposait jusque-là que sur le seul témoignage d'hommes méprisables, qu'aux yeux du public, son importance serait considérablement augmentée si l'on réussissait à surprendre chez un prisonnier aussi respecté que Langhorne une parole qui pût confirmer les dépositions d'Oates et de ses complices. Ses manœuvres échouèrent devant la rectitude de l'accusé ; celui-ci répondait invariablement que la prétendue conspiration des papistes était une invention de leurs ennemis, et que pour lui il ne pouvait sauver sa vie par un mensonge.
Puis, détournant ses pensées de la terre, il les concentra sur les choses du ciel; ses journées solitaires se passaient à prier ou à écrire de pieuses méditations. Enfin, le 14 juillet 1679, il vit se lever pour lui cette lumière de l'éternité, dont la radieuse vision l'avait consolé et soutenu. Il fit avec calme la route de Newgate à Tyburn, que ses amis avaient suivie quinze jours plus tôt. En arrivant au lieu de l'exécution, il remit au shériff une copie du discours qu'il comptait adresser au peuple et qu'il désirait faire imprimer après sa mort, ce qui eut lieu. Ce discours, dont une partie seulement fut prononcée par Lang-
home au pied de la potence, se divise en plusieurs points. Après avoir affirmé son attachement au roi et Son innocence de toute tentative de lèse-majesté, il proteste nettement que le devoir de tout sujet fidèle qui viendrait à découvrir un complot contre soa souverain serait de le dénoncer à qui de droit. Dans les passages qui suivent sur l'odieux du mensonge et de l'équivoque, nous reconnaissons le sens, sinon les mots, des déclarations faites par les Jésuites et le même souci de défendre l'intégrité de l'enseignement catholique. Le condamné revendique ensuite l'honneur de mourir pour la « sainte, « catholique et apostolique Église du Christ », et à ce propos, il révèle les indignes propositions de Shaftesbury, « On m'offrit, » dit-il, « non (( seulement un pardon, mais des emplois et des « biens si je voulais abandonner ma religion, « m'avouer coupable du crime dont on m'accu- « sait et en accuser d'autres; Dieu soit remercié « de m'avoir empêché de céder à ces tentations ;< et de m'avoir fortifié pour me faire choisir la <( mort. »
Langhorne pria pour le roi, pour Oates et Bedloe, à qui il souhaite « un vrai repentir », pour son pays, « afin que mon sang ne retombe « pas sur lui ». Il termina ainsi : « Unis tous les
« hommes à ton Église, ô mon Dieu, par la vraie « foi, l'espérance et la charité... « Je te prie « humblement, mon Jésus, pour ceux qui se
sont montrés compatissants envers moi, afin «■ que tu les récompenses par des bénédictions « temporelles et éternelles. »
Quand on lui mit la corde autour du cou, il la baisa; le bourreau ému lui demanda de lui pardonner. « Très volontiers », dit-il. Use remit à prier et une voix amie, sortie de la foule, lui ayant crié : " Que Dieu ait pitié de votre âme ! », il répondit : « Que le Dieu du ciel récompense « votre charité ! » Il dit ensuite, en faisant le signe de la Croix : « Béni Jésus, je remets mon àme « entre tes mainsi Emmène-moi au paradis; je « désire être avec toi, Jésus! Je suis prêt, ne « tardez plus! »
La charrette se dérobaalors brusquement sous les pieds du condamné, qui resta suspendu. Comme les jésuites, il demeura longtemps ainsi etquand enfin on le détacha de la potence, son àme bienheureuse était au sein de Dieu d).
La mort de Richard Langhorne nous révèle à quel diapason la persécution avait élevé ces catholiques anglais du dix-septième siècle. Un
(1) Clialloner, vol. II, pp. :i(»-,^u7.
homme honnête et droit, arraché brusquement à sa vie tranquille et laborieuse, se révèle un héros et un saint ; il accepte la mort avec le courage calme et simple, caractéristique de son pays et de sa race, et déploie, au milieu de ses cruelles épreuves, un détachement aussi parfait, mais plus étonnant, que celui des religieux dont toute la vie avait été une préparation au martyre.
VU
Quatre jours seulement après l'exécution de Langhorne, un nouveau groupe de catholiques parut à la barre du tribunal, sous inculpation de haute trahison. C'étaient Sir Georges Wakeman, médecin des souverains, trois religieux bénédictins et un Frère du même ordre appelé Komney. Nous connaissons déjà^ pour l'avoir entrevue, la vaillante figure du bénédictin James Corker ; ses compagnons les Pères Wall et Hesketh étaient de zélés missionnaires. Ils furent visités dans leurs cellules par le Père Blundell, jésuite qui, dit-il, fut profondément édifié de les trouver « prompts à se conformer à la volonté « de Dieu qui avait daigné les choisir pour être ses (' holocaustes... ils attendaient l'heure du sacri-
« fice avec des cœurs joyeux et vaillants (1), » Sir Georges Wakeman appartenait à une famille tidèle à la foi et avait un frère religieux (2).
Comme les accusés qui les avaient précédés à la barre du tribunal, ceux-ci crurent de leur devoir de se défendre de leur mieux; ils le firent avec présence desprit et courage. Le jury était évidemment ébranlé par l'impression qu'avaient produite les dernières exécutions; il fut moins bienveillant pour Gates qui, pour la première fois , perdit contenance. Les accusés mirent à profit ces circonstances favorables et se montrèrent aussi énergiques à défendre leur honneur et leur vie qu'ils s'étaient montrés résignés d'avance à les sacrifier si tel était le bon plaisir de Dieu. Sir Georges Wakeman rappela avec une dignité fière les services rendus par tous les siens à ce Roi qu'on l'accusait de vouloir empoisonner ; les bénédictins , à leur tour, firent une défense claire et ferme et vengèrent l'Église des affirmations mensongères portées contre son enseignement.
Malgré la pression exercée par Shaftesbury,
liecords. vol. V, p. 57.
- Lo P. .Joscpli Wakeman était scholastique à Liège en " quand le Père Wliitbread y prononça son mémorable mrs. (liecords, vol. IV. p. 430.)
malgré les efforts d'Oates et de ses complices pour lui arracher une condamnation, le jury, pour une fois, céda à Tévidence et acquitta les accusés.
On mit en liberté Sir Georges Wakeman qui, craignant de nouvelles vexations , se retira à l'étranger; le Frère Romney, simple convers, fut également relâché; mais les trois religieux furent ramenés à Newgate. Ne pouvant se décider à lâcher sa proie, le gouvernement les fit traduire devant un nouveau tribunal. Ils étaient accusés cette fois, non pas de conspirer, contre le roi, mais simplement dètre prêtres j catholicjues et, par conséquent, coupables de trahison , en vertu de la fameuse loi d'Elisabeth (1).
Us furent, pour ce fait, condamnés à mort, puis leur sentence fut commuée et on se contenta de les retenir en prison jusqu'à l'avènement de Jacques II.
Lingard nous dit que l'acquittement de ce groupe d'accusés causa un grand embarras aux fauteurs du complot; Echard confirme
(1) En 1559, Elisabeth décréta que tous ceux de ses sujets qui reconnaissaient la suprématie du Pape étaient coupables de haute trahison. En 1571, la peine de mort fut prononcée contre ceux qui donnaient ou recevaient l'absolution.
cette opinion. La crédulité publique commençait à se lasser; Oates perdait évidemment de son prestige, en peu de temps il eût été complètement discrédité si Shaftesbury, devenu président du Conseil, ne s'était attaché avec une habileté infernale à raviver le fanatisme populaire. Il avait juré d'anéantir les papistes et avec eux le duc d'York, héritier de la couronne, afin d'édifier sur les ruines du parti catholique sa fortune et son influence politiques. Pour atteindre ce but, tous les moyens lui étaient bons ; nous allons voir qu'il trouva, au sein même du Parlement, l'appui qui lui était nécessaire.