PROCES DES CINQ JESUITES
I. Procès du Père Wliitbreail. provincial des Jésuites anglais. — Son laractère. — Son pressentiment étrange. — Son allocution prophétique aux jésuites de Liège. — Entrevue avec Mary Minsliull.
II. L'incident des lettres apocryidies éveille les soupçons du provincial. — Il est arrêté et interrogé. — Son attitude digne et courageuse. — Il est jugé. — Les témoignages contre lui sont jugés insuffisants. — Second |irocés.
m. Les compagnons du provinciaL — James Corker, son caractère. — Son procès est retardé. — William Barrow, son arrestation, il |)arait devant le Conseil do roi. — Charles II tente de le sauver. — .lohn Fenwick. — Ses souffrances en prison.
i\ . Anthony Turner. — Converti et théologien. — Se livre aux poursuivants. — John Gavan. — Il évangélise Wolverhanipton. — Son éloquence. — Sa courageuse défense.
\. Le procès des cinq Jésuites s'engage. — Protestation des Pères Whitbread et Caldwell. — Série des accusations. — Dugdale vient appuyer Oates. — Contradictions de Bedloe. — Défense des accusés qui font ressortir les absurdités des divers témoignages. — Partialité des juges. — Les étudiants catholiques de Saint-Omer déposent en faveur des Jésuites. — Leurs témoignages précis et leur attitude vaillante font sur le public une impression favorable.
M. Titus Oates s'alarme de l'impression produite par les jeunes Anglais de Saint-Omer. — Il amène un renfort de faux témoins. — Les accusés, résignés à la mort, se défendent courageusement et avec habileté. — Discours du Père Gavan. — Interruption de Scroggs. — Il résume les débats. — Son réquisitoire contre les accusés. — Les cinq Jésuites sont reconnus coupables. — Joie barbare du peuple. — Vaillance et résignation des accusés.
VIL Procès de Richard Langhorne. — Sa captivité. — Il est entre-
pris par Shaftesbury. — Sa l'ermeté quand il s'agit d'une question de conscience. — Il est traité avec une injustice criante, privé de moyens de défense. — Il dispute Ijravement sa tête à ses ennemis. ^ — Condamné en même temps que les jésuites à la peine capitale, il montre le même héroïsme en lace de l'exaspération du peuple.
Malgré les contradictions choquantes des accusateurs , leur réputation infâme, la partialité trop évidente des juges, les procès des catholiques poursuivaient leurs cours et se terminaient presque toujours par la condamnation à mort des accusés. Le fanatisme religieux de la nation, adroitement surchauffé par ceux qui avaient intérêt à perdre les papistes , avait aveuglé les esprits à un degré qui aujourd'hui nous parait incroyable et la haine des uns, la crédulité des autres étaient malheureusement servies à souhait par la lâcheté du monarque.
Le 13 juin de l'année 1679, six mois après le martyre du Père Ireland, Thomas Whitbread, provincial des Jésuites anglais, parut pour la seconde fois devant le tribunal de « Old Bailey », d'où il avait été renvoyé une première fois, faute de preuves suffisantes pour appuyer les accusations déposées contre lui. Avant de suivre les différentes phases d'un procès, où la con-
damnation des accusés avait été décidée d'avance, aiTÔtons-nous devant la figure singulièrement attachante de ce provincial des Jésuites d'Angleterre, chargé en des jours difficiles, du gouvernement de ses frères dispersés et proscrits. Il porta avec dignité et douceur ce lourd fardeau, accepta sans murmure les peines qui en furent la conséquence, donna à ses sujets l'exemple du martyre avec la même simplicité qu'il leur avait donné, en des jours plus calmes, l'exemple (le la fidélité à la règle et du dévouement apostolique.
Thomas \yhitbread, appelé quelquefois de son nom d'emprunt de Harcourt, avait soixante et un ans en 1679. Il était entré dans la Compagnie de It'sns à dix-huit ans; depuis trente-deux ans il remplissait en Angleterre les obscures fonctions du missionnaire; depuis un an seulement, il était investi de la charge de provincial.
Dans l'exercice de ses nouveaux devoirs, il se montra doux et bon pour ses subordonnés, serein au milieu des dangers, mais ayant, sous une grande simplicité de formes, un sentiment très vif de l'honneur de la Compagnie à laquelle il appartenait et de la province confiée à sa garde.
C'était à lui, en sa qualité de provincial, que
Titus Oates s'était présenté après son expulsion de Saint-Omer, pour obtenir d'être reçu de nouveau dans une maison de l'ordre et nos lecteurs savent par quel refus formel cette demande avait été accueillie. Du reste, une impression étrange, pressentiment, seconde vue ou don de prophétie , avertissait déjà Thomas ^Yllith^ead qu'une épreuve redoutable allait fondre sur la mission d'Angleterre. Rien dans les événements ne semblait justifier cette impression ; si les temps étaient durs pour les catholiques, ils l'étaient depuis un siècle et, à tout prendre, le règne de Charles II leur avait été jusque-là plus clément que ceux d'Elisabeth et de Jacques F"". En 1678, immédiatement après son élection,' le provincial visitait les maisons des Jésuites i^i anglais dans les Pays-Bas; le 25 juillet, il était ;i Liège (1), où un certain nombre de jeunes reli- i g-ieux devaient renouveler leurs vœux. Il leur adressa, à cette occasion, une instruction, au! milieu de laquelle, quittant brusquement lesujeli i qu'il traitait, il se mit à leur parler de chaînes,} de supplices et de la mort endurée pour Jésus
(I) De 1G14 à 16i?5, les Jésuites anglais curent un novicia à Liège ; en 1625, ce noviciat fut transféré à Watten, près di Saint-Omer, et la maison de Liège devint jusqu'en 1773 ui centre d'études théologiques.
Christ. Un des religieux présents, le Père Joseph Wakeman (1), nous a transmis le texte même de ce discours prophétique que les jeunes gens, groupés autour du provincial, écoutèrent avec une inexprimable émotion : « Il nous cita, dit-il, « la parole : Potestis b ibère calicem quem ego « bibitunis sum! Pouvez-vous boire le calice « que moi-même je vais boire? Pouvez-vous « endurer une cruelle persécution? Ètes-vous « prêts à être trahis, injuriés et emprisonnés? M Pouvez-vous endurer les maux de la prison, « coucher sur la paille, vivre d'une nourriture « grossière, porter des chaînes pesantes, endurer « la torture du chevalet? Nous le pouvons, Dieu « soit béni! Pouvez-vous entendre de faux té- « moins vous accuser, pouvez-A^ous accepter avec «< douceur la sentence d'un juge injuste qui « vous condamne à être pendu et écartelé? Nous « le pouvons. Dieu soit béni (-2). »
En parlant ainsi, continue le Père ^Yakman, le provincial avait les yeux au ciel et les mains jointes; son regard prophétique voyait,
(1) Joseph Wakeman entra dans l'orclro en 1()65, fut professeur à Liège, préfet et procureur au collège de Saint-Omer, enfin missionnaire en Angleterre. Il mourut à Watten en 1720. Son frère, Sir Georges Wakeman, médecin de la reine, fut un des catholiques accusés par Oates.
(2) Records, vol. V, p. 235.
dans un avenir prochain, les cachots de Newgate avec leurs horreurs, le gibet de Tyburn et ses atroces supplices, le sang de ses frères et le sien répandu à flots pour l'Église ; puis, plus loin encore, au delà de cette mer d'angoisses, les palmes triomphales et la paix éternelle.
Son attitude inspirée et sa voix vibrante donnaient à ses paroles une puissance extraordinaire; les jeunes gens présents l'écoutaient haletants; jamais, nous dit-on, aucun d'eux n'oublia ce discours mémorable, dont Telfet fut d'autant plus grand qu'un calme inusité régnait alors en Angleterre. Quelques mois après, tout avait changé et les paroles de Thomas ^Yhitbread recevaient leur accomplissement.
Cette vue de l'avenir se manifesta en une autre occasion, pendant le même voyage. Une religieuse anglaise de Gand, Mary Minshull, reçut la visite du Provincial qui partait le lendemain pour l'Angleterre. Il lui recommanda de lui faire part, sans tarder, de tout ce qu'elle pouvait avoir à lui dire, parce qu'elle ne le reverrait jamais sur terre. La sœur lui objecta que sa charge de provincial l'obligerait à visiter de temps en temps les maisons de son ordre dans les Pays-Bas ; il ne répondit pas et leva les yeux au ciel en souriant; mais, en prenant
EN ANGLETERRE. tOI
congé de la religieuse, il s'écria gaiement : « Al- " Ions, je ne re verrai jamais ces grilles! » puis, voyant l'émotion de la bonne sœur, il l'encouragea avec sa bonté habituelle (1).
Deux mois seulement après son retour en Angleterre, le calice d'amertumes entrevu par le Père Whitbread lui fut présenté, et nous verrons comment il sut courageusement le boire jusqu'à la lie.
L'incident des lettres fausses envoyées au Père Downes avait fait pressentir au provincial l'existence d'une conspiration contre les catholiques et surtout contre les jésuites. Il se rappela aussi le singulier candidat qui avait jadis sollicité son admission dans la Compagnie et, sans mesurer peut-être Tétendue du danger, il devina que Titus Oates était pour lui et pour les siens un ennemi redoutable. Bientôt après le complot éclata et , malgré la parole échappée au roi qu'Oates n'était qu'un impudent menteur, « a <' lying scoundrel », le provincial fui arrêté.
(1) Lettre de Mary Minshidl. Arcldves du collège d'Os- <olt.
Au début quand, gravement malade, le Père Whitbread était encore gardé à vue dans son logement, il fut longuement interrogé par une députation de la Chambre des Communes. Affaibli par la maladie et justement préoccupé du sort de la province dont il avait la charge, le religieux fut cependant à la hauteur de cette situation difficile; il demeura calme et vaillant, répondant avec une grande dignité aux questions insidieuses qui lui furent posées : « Pour « ce qui est de la question religieuse, je recon- « nais être prêtre de la Compagnie de Jésus et « provincial d'Angleterre. Si ce fait est un crime ; « j'espère avoir assez de force pour l'expier sur « le gibet. Quant à la conspiration dont vous « me parlez, je déclare solennellement, sans « hésitation aucune, que j'en ignore l'existence. <( Je parle avec une connaissance intime des <( hommes et des choses et je suis absolument « certain que les membres de mon ordre sont , « en cette matière, aussi innocents que moi '>(!).
Quand il fut transféré à la prison de.Newgate, la faiblesse du provincial était telle qu'on dut l'y transporter dans un fauteuil. Il passa trois mois | dans un cachot infect et dans l'isolement le
(1) Records, vol. V, p. 32.
( plus complet et. le 17 décembre 1678, il parut
i devant le tribunal où il entendit condanmer à
f mort William Ireland, John Grove et Thomas
< Pickering. Quant à lui, les témoignages de ses
I accusateurs ayant paru insuffisants, même à
'i ces juges hostiles, il fut renvoyé à, Newgate, où
f il demeura encore six mois. Enfin, le 13 juin
! 1679, il fut ramené devant le triljunal, comme
f prévenu de régicide.
Autour du provincial dAngleterre cinq religieux formaient une escorte d'honneur : c'étaient James Corker, bénédictin, zélé missionnaire, caractère énergique et généreux, qui, seul de six prévenus, devait échapper au supplice. Dès l'ouverture des débats, il protesta contre l'injustice avec laquelle il avait été traité. On l'avait averti la veille au soir seulement que son procès commencerait le lendemain et il réclama le temps nécessaire pour préparer sa défense. Ce délai lui fut accordé ; un mois plus tard il fut ramené devant le tribunal, acquitté comme conspirateur, mais condamné à mort comme prêtre. La sentence ne fut pas exécutée
sur-le-champ, elle fut ensuite commuée et le Père Corker toujours prisonnier devint, comme nous le verrons plus tard, l'ange consolateur des confesseurs de la foi.
^Yilliam Barrow, appelé souvent \yaring ou Harcourt^ élève du collège de Saint-Omer, était missionnaire à Londres depuis trente-cinq ans. Il était supérieur du district placé par les jésuites anglais sous le vocable de saint Ignace et avait été, dès le début, signalé par Oates comme une proie importante à saisir. Pendant quelque temps, le Père Barrow se déroba aux recherches ; malgré les instances de ses amis, il refusa de quitter Londres, où il exerçait encore un ministère utile aux âmes. Il changeait tous les jours de logement et de costume ; mais, sous ses déguisements variés, il gardait les allures graves d'un religieux. La servante dune auberge où il logeait quelquefois devina, à son maintien réservé, que ce devait être un prêtre papiste et le dénonça comme tel aux » pursuivants ». Il fut arrêté en mai 1 679 et interrogé devant le Conseil privé du roi , où ses cheveux blancs et sa physionomie vénérable excitèrent l'intérêt. Charles II, en particulier, parut troublé à sa vue et chercha à lui ouvrir une porte de sortie en affirmant que le prisonnier devait ignorer les
lois qui interdisaient aux Jésuites de résider en Angleterre : « J'aurais pu fuir, en effet, » répondit le religieux, « mais je ne l'ai pas voulu ; les « intérêts de la cause que je sers m'ont retenu. « Mon arrestation, mes chaînes, ma captivité, « ma mort elle-même ne m 'étonneront pas, « voilà vingt ans que je prie Dieu de m'envoyer « ces choses ; Il a enfin exaucé mon désir. » Devant ces fermes paroles, le roi baissa la tête.
John Caldwell, dont le nom d'emprunt était Fenwick, avait presque enfant confessé la vraie foi. Rejeté par les siens à cause de sa conversion, il avait trouvé une nouvelle famille d'abord au collège de Saint-Omer. puis au noviciat des Jésuites de Watten, en Flandre. C'était un homme pieux et sage, pour qui ses longs mois de détention furent une véritable torture : ses chaînes étaient si lourdes qu'elles pénétrèrent dans sa chair, y formant des plaies qui s'envenimèrent et mirent sa vie en danser.
Anthony Turner était comme John Caldwell. un converti au catholicisme. Sa mère, qui avait embrassé la vraie foi malgré mille obstacles,
paya cet acte de courage par im obscur martyre qui continua pendant de longues années dans rintimité de son foyer. Les deux fils de cette vaillante femme entrèrent dans la Compagnie de Jésus : Edward, Tainé, mourut en prison à Londres en 1681 ; le cadet, Anthony, était supérieur des missionnaires jésuites du district de ^Yorcester quand éclata la conspiration.
Théologien remarquable, il avait, comme un grand nombre de convertis, le talent de la controverse, le don d'éclairer les esprits et de calmer les consciences. En vrai fils de sa mère, il avait soif du martyre et il semble même s'être livré de son plein gré à ses ennemis. Ce point, du reste, est demeuré obscur ; d'après quelques auteurs, le Père Turner mourant de faim, sans ressources et sans asile, se serait remis luimême aux mains des « pursuivants » ; d'autres écrivains nous le représentent allant au-devant de la captivité et de la mort, dans un élan de générosité et d'enthousiasme (1).
Le plus jeune des accusés était un jésuite de trente-neuf ans, JohnGavan, qui, fils de parents pauvres, remercia Dieu toute sa vie de ce trait de ressemblance avec son Maître. Au collège de
(1) Records, vol. V, p. 865.
Saint-Omer, où il fit ses études, on l'appelait déjà « l'Ange » ; plus tard, quand il fut jésuite et missionnaire, sa voix éloquente était comparée à une « trompette d'argent » .
Il habitait Wolverhampton, où les catholiques étaient si nombreux que la ville était surnommée « la petite Rome » . Pendant huit ans, le Père Gavan, ardent, dévoué, éloquent et d'une piété angélique, l'ut l'âme de ce troupeau fidèle. Quand survint la persécution excitée par Oates, sa tête fut mise à prix pour une somme de cinquante livres (1.025 fr.) (1). Il était trop connu dans la contrée pour échapper longtemps aux recherches et ses amis lui persuadèrent d'aller à Londres, d'où il pourrait plus facilement gagner le continent et attendre des jours meilleurs. Le comte Walmsteyn, ambassadeur de l'empire allemand, le reçut à son passage et^ pour mieux le cacher, le fit déguiser en cocher; mais livré à ses ennemis par un traître, John Gavan fut arrêté dans les écuries même de l'ambassade.
Le 23 janvier 1679, il parut devant le Conseil privé du roi , et là il défendit sa cause et celle de ses frères avec une éloquence persuasive et hardie qui impressionna vivement ses auditeurs.
(1) Public Records office. — Records, vol. .V, p. 455.
La « trompette d'argent » navait rien perdu de son prestige, mais, faibles devant l'opinion publique fanatisée jusqu'au délire, les conseillers royaux n'en envoyèrent pas moins l'accusé à la prison du Gatehouse, sous l'inculpation de régicide.
Tels étaient les cinq prisonniers qui, le 13 juin 1679, comparurent devant le tribunal que présidait Sir ^Yilliam Scroggs.
Les Pères ^Yhitbread et Caldwell, résignés à mourir mais soucieux de l'honneur de leur ordre, firent remarquer aux juges, dès le début de la séance, qu'ils avaient déjà comparu devant le même tribunal et que les preuves ayant manqué pour les condamner, ils auraient eu droit à un acquittement pur et simple. Au lieu de cela, on les avait renvoyés en prison et traités comme des coupables. Cette protestation n'obtint pas de réponse, les juges passèrent outre et les deux; religieux, comprenant dès lors que leur mort était résolue, n'insistèrent plus.
Alors commença la longue série des accusations. Gates affirma : 1° que le provincial avait B^
l prédit une insurrection en Irlande ; 2" qu'il \ avait, le Hï avril 1678, tenu une assemblée de ji religieux de son ordre pour comploter la mort du roi ; 3" qu'il avait proposé à Sir Georges Wakeman, le médecin de la reine, d'empoisonner Charles II pour une somme de 60.000 couronnes; proposition que Wakeman aurait acceptée ; V" que les Pères Caldwell et Barrow auraient, le 21 août 1678, envoyé une somme de 300 couronnes à quatre assassins, chargés de tuer le roi à Windsor; 5° que les bénédictins étaient les complices des jésuites dans ces intrigues criminelles.
Après Dates, parut Stephen Dugdale, apostat, jadis au service de Lord Aston, gentilhomme catholique. Il confirma les récits d'Oates et ajouta que le Père Gavan lui avait promis à lui-même qu'il serait canonisé s'il assassinait Charles 11. Le troisième témoin, Bedloe, aussi décrié pour ses mœurs que ses deux associés, vint ajouter de nouveaux détails à ces déclarations fantastiques. Au procès duPère Ireland, Bedloe avait affirmé, sous la foi du serment, qu'il connaissait à peine les Pères Whitbread et Caldwell ; aujourd'hui, se ravisant, il jura qu'il les connaissait intimement; il ajoutait qu'il avait vu le provincial envoyer quatre assassins à Windsor et qu'il avait
également va le Père Barrow compter les pièces d'or, qui devaient récompenser les régicides.
Pour leur défense, les accusés firent ressortir les mensonges évidents de leurs dénonciateurs, ils démontrèrent qu'il existait de flagrantes contradictions entre les témoignages de Bedloe pendans le premier procès du provincial et ceux qu'il apportait maintenant au tribunal ; de même, ils prouvèrent que les dépositions de Oates abon- m daient en inconséquences et en absurdités. Il ' était surtout important pour eux de démontrer que Titus Oates était absent de Londres le 24 avril 1678, jour où il prétendait avoir assisté à un conciliabule tenu à Londres par les jésuites pour comploter la mort du roi. Or, à cette date, il était notoire qu'Oates habitait le collège de Saint Omer. L'on fit donc venir seize jeunes gens, élé-' ves du collège, et ces témoins attestèrent que le, 24 avril 1678 ils avaient dîné à Saint-Omer ave le dénonciateur qui, pendant la durée de six mois n'avait pas passé vingt-quatre heures hors duji! collège. De même, plusieurs personnes avec lesquelles Oates prétendait avoir, à cette époque, fait la traversée de France en Angleterre nièrent absolument les affirmations du misérable.
Devant ces contradictions, les juges, embarrassés eux-mêmes de leur protégé, cherchèrent
une porte de sortie en déclarant qu'entre deux témoignages contradictoires il fallait de préférence croire à la parole d'hommes professant la religion protestante, comme les accusateurs, qu'à celle de papistes qui avaient probablement obtenu des dispenses leur permettant de mentir (l;. « C'est ainsi, continue Lingard, « que « la voix de la raison et celle de l'innocence (( furent étouffées par les passions et les prête jugés. »
Cependant, la défense si nette et si claire des accusés produisit un certain effet sur le public qui assistait au procès, et les témoignages apportés de Saint-Omer confirmèrent encore cette impression favorable. Cesjeunesgens, presque des enfants, appartenaient aux vieillesfamilles catholiques du royaume ; ils avaient appris, à la dure école de la persécution, des leçons de prudence et de courage. Transportés tout à coup du calme profond de l'antique cité flamande qui abritait leur jeunesse dans ce milieu hostile, en face de ce tribunal injuste, les étudiants de Saint-Omer gardèrent tout leur sang-froid. Ils firent leurs dépositions avec fermeté, simplicité et un grand accent de vérité ; leur distinction naturelle et la
(1) Lingard, vol. IX, p. iilT.
candeur d'enfant qui s'alliait en eux à une énergie virile, frappa même quelques membres du jury, moins aveuglés par la haine. Une émotion de joie profonde et de paternelle fierté dut traverser l'âme des accusés en reconnaissant dans ces enfants formés par eux, qui venaient disputer au bourreau la vie de leurs maîtres, des caractères forts, trempés pour la lutte (1),
Titus Oates s'alarma du courant sympathique que les dépositions des jeunes étudiants de Saint- Omer avaient créé et il se hâta, pour le combattre, d'appeler à son secours un renfort de faux témoins. Un ministre protestant, appelé Walker, affirma qu'aux mois de mars et d'avril, il avait vu à Londres un individu qui pouvait bien être Titus Oates ; une servante et deux domestiques firent des déclarations semblables; un prêtre à moitié fou, nommé Clay, déposa qu'en avril 1678, il avait rencontré Oates chez
(1) Les « State Trials » donnent les noms de ces jeunes gens : Hiddeslev; Parrj-, Doddington, Gifford, Palmer, Billing, Townley et Fall; le juge lui-même dit à ce dernier qu'il avait « bien parlé ». {Records, voL V, p. 132.)
Lord Charles Howard; mais dès le lendemain ce seigneur vint en personne attester que c'était en 1679 et non en 1678 qu'avait eu lieu cette rencontre ; il entoura sa déclaration de détails si précis qu'Oates n'osa le contredire.
Ces témoignages confus, vagues ou intéressés, ne pouvaient, auxyeux d'un jury impartial, avoir une valeur égale aux dépositions claires, nettes et précises des jeunes gens qui, à l'époque où Oates prétendait être à Londres, vivaient à Saint- Omer sous le même toit et le voyaient plusieurs fois par jour.
L'attitude des accusés fut, en tous points, admirable; ils surent concilier la résignation de religieux, ayant fait depuis longtemps le sacrifice de leur vie, avec le souci légitime de leur honneur politique. Ils se défendirent euxmêmes, relevèrent avec mesure et sang-froid la faiblesse de leurs accusateurs, dont ils firent habilement ressortir les nombreuses inconséquences. C'est ainsi qu'ils rappelèrent au jury que, confronté une première fois avec les Pères Barrow, Turner et Gavan, Oates ne les avait pas reconnus, il prétendait cependant avoir eu avec eux des relations fréquentes. De même, ils firent ressortir les contradictions qui existaient entre les récits d* Oates et ceux de Bedloe : en racon-
tant certains faits le premier les plaçait en Belgique, le second, en Angleterre. Ce fut au Père Gavan, le plus jeune des cinq jésuites, qu'incomba la tâche de résumer la défense. 11 le fit avec tant de talent et une si persuasive éloquence que Sir AVilliam Scroggs, effrayé de l'effet irrésistible de cette « voix d'argent », linterrompit brutalement. Le Père répondit qu'il plaidait pour sa foi et son honneur, trésors qui lui étaient plus chers que l'existence, et qu'il conjurait le jury de l'entendre jusqu'au bout. Scroggs, hors de lui. s'écria qu'il n'y avait plus en Angleterre place pour un seul papiste : « Pourvu qu'au ciel il y ait une place pour « nous, je serai heureux », dit le religieux (1). Alors le juge pour effacer l'impression produite sur le public parla parole vibrante du Jésuite, affecta de tourner en ridicule les témoignages venus de Saint-Omer : comment, disaitil, pouvait-on prendre au sérieux les affirmations de jeunes gens, à qui leurs maîtres enseignaient que le mensonge était permis quand la fin justifiait les moyens? 11 fit ensuite entrer quelques nouveaux témoins; un ministre protestant, un prêtre apostat, deux femmes de mauvaise vie,
(l) Records, vol. V, p. 135.
attestèrent qu'ils avaient vu Titus Oates à Londres au mois de mai 1678, contredisant ainsi formellement les témoignages des étudiants catholiques. Puis Scroggs prit la parole ; son résumé duprocès,quiexistetouioursdans les « State Papers Reports », est un réquisitoire haineux où cehii dont le rôle était d'administrer la justice avec impartialité, accable de sarcasmes, d'injures et d'insinuations perfides, les prisonniers amenés à son tribunal et dont il avait juré la perte.
Après une demi-heure de délibération, le jury affirma la culpabilité des accusés ; mais il était déjà huit heures du soir et l'on remit au lendemain la proclamation officielle de la sentence.
Il se passa alors une scène honteuse : le peuple, fanatisé par la haine, surexcité par les fables qu'on lui avait si audacieusement imposées depuis des mois, poussait des clameurs sauvages et couvrait d'insultes les prisonniers, dont il demandait la mort à grands cris ! Au milieu d'un tumulte indescriptible, ceux contre qui se déchaînaient ainsi les passions populaires, gardèrent leur attitude modeste et vaillante. Pendant cette longue journée, ils n'avaient pas eu une minute de faiblesse : toujours sur la brèche, ils avaient défendu, point par point, par devoir,
mais sans espérance , leur cause perdue d'avance et leur héroïsme simple et tranquille ne se démentit pas à celte heure d'agonie, où, exposés à la fureur d'un peuple en délire, ils burent ce calice, jadis entrevu par le provincial dans sa prophétique vision.
Un jésuite, le Père Blundell, qui avait pu^ à la faveur d'un déguisement, assister au procès, nous dit que les condamnés endurèrent sans trouble et sans colère les insultes qui pleuvaient sur eux : « Ils montrèrent », écrit- il « un esprit vraiment religieux et apostolique (1). »
YII
Le lendemain, un nouveau groupe d'accusés parut à la barre du tribunal : Richard Langhorne, homme de loi, ami du Père Whitbread, Sir Georges \Yakeman, médecin des souverains,
(1) Richard-Nicolas Blundell, d'une vieille famille catholique, qui a encore des représentants, renonça à ses privi- . lèges de fds aîné pour entrer dans la Compagnie de Jésus. Témoin du pi'ocès des cinq jésuites, il en envoya un récit à Catherine Holt, religieuse anglaise à Cambrai. Cette lettre est conservée dans les Arcliives publiques à Bruxelles. Le Pèi-e Blundell mourut à Saint-Omer en 1680. (Records, vol. V, p. 44.)
catholique exemplaire , et trois bénédictins, les l*ères Foster, Hesketh et Marsh. On s'occupa (1 abord de Langhorne, le procès des bénédictins fut remis à plus tard et ce délai leur sauva l»robablement la vie.
Lang-horne était un homme de talent, « religieux et droit » (1). Sa réputation de catholique fervent et d'ami des Jésuites sug"géra à Oates la pensée de l'envelopper dans le prétendu complot. Arrêté le 7 octobre 1678, il fut gardé au secret pendant huit mois et le 13 juin 1G79, sans avoir eu la possibilité ni de préparer sa défense, ni de demander un avocat, ni de recueillir dés notes pour sa justification, il fut traduit à la liarre du tribunal. On l'accusait d'avoir comploté la mort du roi d'accord avec les jésuites et aussi d'avoir eu entre les mains un document ([ui répartissait entre les pairs catholiques les grandes charges du royaume.
Langhorne fut traité avec une barbarie révoltante (2). Pendant ses longs mois de solitude dans li^s cachots de Newgate, il avait été pris à partie par Shaftesbury qui lui promettait la vie sauve s'il consentait à affirmer que les jésuites conspiraient contre la vie du roi. Avec son honnê-
A) Challoner, vol. II, p. 205.
(2) Lingard,vol.IX, p. 217.
teté native, Langhorne répondit qu'il ne pouvait affirmer l'existence d'un complot qu'il savait être de pure invention. Shaftesbury parut ensuite se raviser et lui promit de le sauver s'il consentait seulement à soumettre au roi un compte rendu de la fortune des jésuites, dont il administrait les affaires. Ici, sa conscience n'était pas engagée et, disent les auteurs jésuites, d'accord probablement avec son ami le Père Whitbread, il fit parvenir à Charles II le compte rendu demandé; mais Shaftesbury lui signifia bientôt que cette concession ne suffisait pas et que pour sauver sa tête il fallait qu'il attestât l'existence d'une conspiration tramée par les jésuites. Langhorne en revint alors à sa première déclaration et répondit qu'il ne pouvait affirmer comme vrai ce qu'il savait être faux; dès lors sa perte fut résolue.
Malgré les difficultés contre lesquelles il eut à lutter : le mauvais vouloir du juge, l'isolement et la privation de tout moyen de défense, Richard Langhorne fit face à ses ennemis avec un grand courage. Non seulement on lui refusa un avocat et le temps nécessaire pour préparer sa justification, mais encore les quelques témoins qu'il put appeler pour sa décharge furent insultés, interrompus et même battus par la foule,
si bien queplusieure d'entre eux, dont le témoii;nage rtait important, prirent la fuite.
L'accusé n'en défendit pas moins bravement sa tête; habitué par sa profession aux questions légales, il sut démêler avec habileté les contradictions et les absurdités dont étaient remplies les dépositions de ses accusateurs. Tout fut inutile : la mort de Langhorne, comme celle des jésuites, était décidée; il fat comme eux condamné à la peine capitale.
Il fallait que l'injustice dont il fut la victime fût bien grande, car, nous dit Lingard, Sir William Scroggs, cet homme sans conscience et sans cœur était, à la fin de sa vie, bourrelé de remords au sujet de Richard Langhorne et reconnaissait que celui-ci avait été condamné injustement (1).
Quand les débats furent terminés, l'on ramena dans la salle les cinq religieux condamnés la veille ; ils prirent place à côté de celui qui avait • té leur conseiller et leur ami en des temps meilleurs et qui devenait leur frère d'armes en < e jour sinistre. Le juge prononça alors la sentence qui les condamnait tous à la peme des traîtres, c'est-à-dire à être traînés sur une claie
(1) Lingard vol. LX, p. 218.
au lieu du supplice, pendus, détachés encore vivants, éventrés et écartelés (1).
Quand cette sentence atroce, qui, pendant deux siècles, fut prononcée contre tant de généreux confesseurs, retentit sous les voûtes de la salle, il s'éleva dans la foule, nous dit un témoin, une grande clameur : c'était le cri des fauves réclamant leur proie !
Nos martyrs, qui étaient demeurés calmes en face des injustices de leur procès, calmes sous un déluge d'invectives et de sarcasmes, gardèrent, à cette heure suprême, leur sérénité et leur vaillance. On vit même passer sur leurs traits un rayon de vive joie. Après la lutte, ils entrevoyaient le repos et la récompense : « Ils reçurent la sentence, » dit le Père Blundelldéjà cité, « avec un grand courage et une allégresse <( qui se reflétait sur leurs visages, remerciant « Dieu de ce qu'il les avait jugés dignes desouf- <( frir pour le nom de Jésus » (2).
Le Père Gavan, toujours ardent, montra surtout un « honheur incroyahle » à la pensée du martyre (3).
(1) Le texte anglais i)orte : « Te be drawn to the place of « exécution and there hanged, eut doton alive, dlsmembered, •< boieelled and quartered. »
(2) Records, vol. Y, p. 456.
(3) Ibid.