INTRODUCTION
On n’aborde pas sans appréhension la personnalité d’un William James. Il y a des auteurs qui s'imposent presque immédiatement à la critique par un génial mélange de hardiesse et de retenue et la maîtrise avec laquelle ils tracent d’une main ferme, dans une ma-
.tière solide, de magnifiques perspectives qui semblent continuer la tradition classique en lui ouvrant des horizons nouveaux. William James, lui, est d’un abord plus fruste, plus abrupt. On le sent moins soucieux d’ensembles, plus préoccupé de s’exprimer tout entier que de construire un tout harmonieux. Son œuvre n’a ni l’ampleur, ni la continuité, ni la sérénité qu’on trouve ailleurs. On y rencontre moins d'arguments el plus d’envolées lyriques, moins de certitudes et plus d’inquiétudes, moins de raison, en un mot, et plus de passion. Et, aux yeux de beaucoup, il semble que cela suifise pour que James reste toujours un philosophe discutable et discuté. On tombe volontiers d'accord sur l'attrait indéniable qu’il exerce sur le lecteur, on reconnaît qu'on ne peut ouvrir un de ses livres sans se sentir dès l’abord en contact intime avec la personnalité même de l’auteur. Tel qui sourira de ses naïvetés ou s’indignera contre sa façon de traiter les problèmes philosophiques se laissera prendre au charme de mainte page d’une fraîcheur si reposante. Mais nous sommes ainsi faits que nous ne saurions goûter en toute paix d'esprit les visions les plus merveilleuses : elles gardent pour nous l’amertume de l’irréel, et nous éprouvons toujours quelque méfiance à l’égard de l’enchanteur qui nous les montre. Or, s’il est, en philosophie, un enchanteur, c’est bien James. Son creuset magique dissout nos conceptions les plus solides, brasse et malaxe les philosophies, qu’il amalgame en un lout étrange et captivant. Il fait reluire de mille feux des idées jusqu'alors ternes et demi-éteintes. Il présente aux yeux éblouis une vision totale du monde, trop riche, semble-t-il, et trop consolante pour être autre chose que le beau rêve d’une vie. Voyez-le devant la critique
il n’est pas de ceux qui la négligent. Il se campe, au contraire, devant
SNA
elle d’un air provocant, l’attend de pied ferme, joue avec elle, lui jette mille banderilles, la fatigue par sa souplesse, esquive ses coups par une voltige habile, arrache, enfin, par son jeu brillant des applaudissements à ses adversaires. Qu'est-ce à dire, sinon que sa personnalité est toujours là, infatigablement sur la brèche, suffisant à tout, tantôt s’illuminant en une fulgurante vision, tantôt luttant pied à pied, frappant d’estoc et de taille, au premier rang, au cœur de la mêlée?
Et c’est bien là qu'est le danger. Ce brio et cette souplesse même, ces larges visions qui lui ont gagné le cœur et l’imagination simples du grand public le desservent auprès de la critique. Sa hardiesse? Pur paradoxe! Son éclectisme? Impuissance à tirer de soi une philosophie originale! Ses appels à l'intuition? Naïveté! Certes, 1} est ingénieux, habile à varier les éclairages d'une même pensée, plem de ressources, non dépourvu de fantaisie, et possède par-dessus tout l’art de tailler en facettes brillantes les diamants qu'il trouve à l’état
«brut. Mais cetle pensée étincelante a-t-elle de solides fondements? Ces pierreries sont-elles autre chose que du clinquant, cette dialectique autre chose que du vent Son succès même, à notre époque où la pensée se relâche et s’effrite, ne semble-t-il pas indiquer que le public sent là un auteur à sa mesure? James ne travaille-t-il pas consciemment pour un certain public, pour une certaine mode? Ne se glisse-t-il pas dans sa pensée si nuancée un reflet de dilettantisme? Et quel contact, enfin, garde avec la sobre réalité et le sévère appareil de la science celui qui n'écoute que la voix intérieure et construit ses hypothèses sur l'espoir, fragile, et l'intuition, plus vaine encore?
Voilà ce que pensent ceux qui ne retiennent de James que l'aspect le plus extérieur. Ils ont bien vu qu'ici la personnalité dominait l’œuvre, et cette emprise leur parait un obstacle à une philosophie vraiment profonde et vitale. Ce sera, au contraire, l’idée générale des pages qui vont suivre que de faire sentir comme la pensée tout entière de James -— si une du début à la fin, et concentrée autour d’un petit nombre de problèmes connexes — plonge de profondes racines dans notre vie à tous; nous verrons que sa personnalité, loin d’étouffer en lui la rigueur philosophique, lui a suggéré, au contraire, ses vues les plus profondes, qu'il n’a eu qu'à lui rester fidèle pour être tour à tour enthousiaste ou angoissé, pathétique ou rieur. Epouser du plus près les replis de sa conscience lui paraissait le comble de la rigueur en philosophie, et l’on peut estimer qu'il n'avait pas tout à fait tort. C’est de sa personnalité même, en tous cas, qu'il a tiré — en poète qu'il était — ce que son œuvre a de plus humain et de plus substantiel.