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Soit, dira-t-on, jy consens. James, dans les pages où s'exprime le plus pur de sa personnalité, est un lyrique à qui manque simplement le don poétique 4). Maïs, ne voyez-vous pas que cet enthousiasme, cet optimisme, cette foi un peu téméraire dans la réalisation finale des généreux idéals que l'esprit a conçus, si éloignée du scepticisme académique de la plupart de nos philosophies européennes, ne sont que les équivalents dans le domaine intellectuel de l'énergie, de l’esprit d'entreprise, de cette audace à ne douter de rien, qui sont les qualités les moins contestées du peuple américain dans le domaine de la pratique? Cette personnalité de James, si débordante de vie, si exubérante, si intrépide, n'est-elle pas un pur produit du nouveau monde venu récemment à la pensée abstraite, qu'il manie sans luxe de précautions comme il ferait de la matière concrète? Et plutôt que de voir en James une personnalité qui tranche sur celle des autres penseurs, par un vigoureux génie qui lui serait propre, n'est-il pas plus simple et plus vrai de le considérer, pris dans son milieu, comme un heureux composé des qualités particulières à l'esprit américain? L’engouement extraordinaire dont a bénéficié cette philosophie au début du xx° siècle ne vient-il pas justement de ce qu'on a cru y voir, non pas tant l'expression passionnée d’une âme, que la profession de foi d’une nation entière? Et s’il est juste et bon d'admirer la hardiesse des Américains à dominer la matière, ne ferons-nous pas nos réserves quand, par une généralisation téméraire, nous les voyons aborder avec la même brusquerie souriante les choses de la pensée qui exigent un doigté délicat et d'infinis ménagements?
Nous conviendrons volontiers que James présente, en effet, cer- tains de ces caractères généraux de race et de milieu qui font qu’un homme ne peut renier ses origines. Peut-être, même, fut-il un de ces « hommes représentatifs », comme ïl en paraît de.temps en temps en tous pays. Mais, d’abord, il est bien rare en ce cas que celui qu’on distingue ainsi n'ait pas ajouté quelque chose à ce qui était avant lui et enrichi la personnalité collective des apports tirés de sa personnalité propre. Et l’on ne saurait dire que James fut le passif et brillant interprète d’un état d'esprit auquel il participait par son origine même; les violentes polémiques qu'il s’attira de son vivant en son propre pays et l’espèce de respect sans chaleur qu’on a aujourd’hui pour l’ensemble de son œuvre suffiraient à.prouver
(4) V. Collected Essays and Reviews, « Philosophical Conceptions and Practical Results », un rapprochement de James entre le rôle du poète et celui du philosophe.
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que toute l'Amérique ne s’est pas reconnue en lui. On s’est même effrayé de le voir si hardi et, tandis que l’Europe applaudissait cette philosophie si typiquement américaine, beaucoup d’esprits en Amérique eraignaient l'influence de ces innovations européennes sur les générations à venir. Qu'est-ce à dire sinon que la personnalité de James ne s’insère dans aucun des cadres qu'on voudrait lui donner, brise tous les moules et, considérée dans ses rapports avec l'Amérique, se détache plutôt comme un point brillant sur un fond par trop uniforme?
Car la hardiesse dans la pensée n’est pas, semble-t-il, un trait américain. L'évolution de l’esprit américain dans tous les domaines a été très lente. Loin d'avancer par bonds rapides, comme a progressé la civilisation matérielle, il a procédé, au contraire, avec une remarquable prudence, une certaine méfiance de soi et des autres, une humilité presque excessive. Loin d’oser, on à été longtemps à tâtonner, à prendre conscience de soi, et ce n’est guère qu'avec William James — si l’on excepte un' Walt Whitman demeuré sans écho — que la pensée américaine arrive à la pleine originalité, au niveau de la pensée internationale.
Dans le domaine politique n’a-t-on pas longtemps agité la question de savoir si, malgré l’émancipation de la tutelle européenne, on devait persister, dans les vieilles formes de société et de pensée ou rompre résolument avec elles? L’esprit publie a été lent à s’accommoder aux conditions nouvelles, à se rendre compte qu’à ce jeune organisme il fallait une âme neuve. Dans un pays qui s’étendait de l'Atlantique au Pacifique, les passions étaient restées à l’échelle des treize colonies primitives. L'unité n'était pas encore la nation, mais l’état. L'Union, mise en danger par le Massachusetts en 1814, est rompue en 1860 par la Caroline. Avant d’en venir aux mains, Nord et Sud se font, sur le terrain politique, une guerre d’escarmouches. On ne s’entend ni sur le sens de la constitution, ni sur la question de l’esclavage @), ni sur les tarifs douaniers. Les discus-
(@) « Notre grande république de l’ouest avait dès son origine présenté une anomalie singulière. Terre de liberté, disait-on, non sans quelque jactance; maïs, avec l'esclavage humain qui s’y étalait en plein cœur et soumettait tous les autres organes vitaux à son pouvoir discrétionnaire, était-ce autre chose qu'une pure hypocrisie et un atroce illogisme? Et pourtant cela a duré trois quarts de siècle, étayé par l'intrigue politique, les compromis et les concessions. » (W. James, Memories and Studies : Robert Gould Shaw, p. 42.)
« Aux environs de 1860, notre pays était secoué par la fièvre de l’esclavage, comme un voyageur harassé qui s’est couché le soir près d’un marécage peslilentiel et se trouve au matin dévoré de fièvre jusqu'à la moelle des os. » (1bid., p. 40.)
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sions théoriques cachent mal les égoïsmes particuliers. Il faudra la liquidation de la Guerre Civile, les communications plus faciles, le développement de l’industrie et surtout la venue au pouvoir d’hommes nouveaux dégagés des traditions néfastes pour préparer le grand essor économique moderne. Ces discussions intérieures, ce provincialisme étroit, un William James, qui naît en 1842, n’a pu les ignorer. Tout cela était dans l'air, créait une ambiance, pesait sur la vie matérielle, morale et, jusqu'à un certain point, intellectuelle du pays.
La génération d'Irving et de Cooper a conscience qu'elle n’est pas encore émancipée. « Notre caractère national est encore en état de fermentation, écrit le premier G) . Nous sommes un peuple jeune, nécessairement voué à l’imitation, et nous devons prendre dans une large mesure nos exemples et nos modèles chez les nations européennes. » C’est l’époque des personnalités un peu effacées, sans grande envergure, qui se tiennent à l'écart des mouvements de pensée contemporains. D'ailleurs, le public fait défaut. Les loisirs manquent, l’instruction reste négligée, inorganique. À part l’Université de Virginie qui anticipe un peu sur l’avenir, les institutions qui vont s’échelonnant d'année en année, n’ont d’universités que le nom, et les méthodes rappellent fâcheusement les belles heures de la scolastique.
La deuxième génération d'écrivains, qui vient à maturité, en Nouvelle-Angleterre principalement, durant les années de jeunesse de James, est caractérisée par un élargissement de l'horizon intellectuel. Certes, leurs œuvres reposent encore pour la plupart sur des événements locaux, dans le présent ou le passé, mais on sent un effort pour élargir un provincialisme trop étroit et leur donner un caractère philosophique général. Whittier, dans ses Poèmes (1849), J. R. Lowell, dans ses Biglow Papers (1848), Longfellow, dans la série qui va d’Evangeline (1847) à Miles Standish (1858) se font de leur rôle une conception nouvelle et plus haute. Il ne leur suffit plus d’être abolitionniste, chroniqueur satirique ou de raconter en vers des scènes du passé. La cause qu'on défend, le travers qu'on critique, les événements qu'on relate doivent dépasser l'intérêt local et avoir une portée générale. En même temps, il y a une curiosité plus intelligente des choses d'Europe. C’est cette période que Henry James a appelée « l’âge d’or des précurseurs. » (4). On se renseigne, on se met à l’école de l’ancien monde.
(8) The Sketch Book : English Writers on America. (&)A Small Boy and others, 271.
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Les impressions de voyage, les traductions, se multiplient. On accumule des matériaux, on prépare le terrain à la génération qui vient. Avec la prospérité, naissent les loisirs et le goût des choses intellectuelles. Mais pour opérer une transformation radicale, il faut plus que l'influence de quelques penseurs, plus même que l'effort d’une élite. I faut un public. Or, la masse ne répond pas à l’appel des intellectuels. Son éducation ne l'y a pas préparée et ses préoccupations, presque exclusivement matérielles ou religieuses, sont ailleurs 5). Son esprit paresseux n’a pas encore acquis le goût de la nouveauté, ne s’est pas encore ouvert à la culture, ne s'intéresse qu'à ce qui le touche de près. On ne manque pas de leaders en politique : en littérature, il n’y a qu'un chef, sans école, Emerson, et une école sans chef, celle des poètes de la Nouvelle-Angleterre. Quant au public, il n'aime dans Emerson qu'une religiosité vague et ne goûte chez un Whittier ou un Longiellow que le parfum de terroir et le charme de la tradition. Les innovateurs qui rompent avec les données anciennes n’ont pas sa sympathie. Poe meurt ignoré en 1849, et Walt Whitman, dont les Brins d'Herbe paraissent en 1855, n’a pas de lecteur.
Seul, Emerson écrivait au poète son enthousiasme. Il est vrai qu'Emerson est peut-être, de tous les penseurs américains, celui qui prépare le mieux la transition à l’époque qui va suivre. S'il a fait de la self-reliance un de ses articles de foi, c’est sans doute écœuré de la paresse intellectuelle d’un trop grand nombre de ses
(5) Voyez ce que dit Emerson du rôle de l’intellectuel (scholar) (et il écrit en 1863) : « L’intellectuel.. est trop parfait pour le monde: il est en avance sur sa race; il appartient à une société supérieure et est venu un ou deux siècles trop tôt pour les populations grossières et sensuelles au milieu desquelles il est jeté... Rien n’a pu résister à cette marée de prospérité qui a, ces dernières années, en Amérique, abattu cet espoir de la jeunesse, le saint amour de la science. Le pays regorgeail, d'activité avec son blé, son charbon, son fer, son coton; il y avait là toute la richesse du globe, trop de travail et trop peu d'hommes pour le faire. La Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, la Scandinavie, envoyaient des millions de travailleurs; et toujours il en fallait plus. Toutes les aptitudes étaient bonnes, et ce fut pour les intellectuels la voix tentatrice : Allons, venez vous atteler à la tâche. Et ce fut alors dans l'Amérique entière ce spectacle de confusion qu'offrit la Californie en 1849 quand on commençg à parler de l’or. Toute distinction de profession ou de tenue cessait à la mine. Tous enlevaient leur veston et travaillaient en bras de chemise. Des hommes de loi allaient et venaient avec des pioches et des brouettes; des médecins devenaient charretiers; çà et là un pasteur servait dans les bars; des professeurs d'université vendaiïent des cigares, des pâtés ou des allumettes... ». (The Man of Letters, an address delivered before the Literary Society of Waterville College, 1863).
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compatriotes. Poète et philosophe, il a pressénti et défini mieux que tout autre ce qu'allait être, ce que devait être, par. l'effort combiné de tous, l’avenir de la pensée américaine. Dès 1837, revenu d’Angleterre où il avait écouté avidement Carlyle, alors presque inconnu, et Wordsworth, vieilli, il lançait sa Déclaration d'indépendance intellectuelle (6) : « Notre minorité, notre long apprentissage à l’école des autres nations tire à sa fin, disait-il aux jeunes gens qui venaient de quitter l’Université; les millions d'êtres qui tout autour de nous jatillissent à la vie ne sauraient se nourrir loujours des restes dessé: chés des moissons de l’étranger. » Puis, poursuivant sa vision pro: phétique : « Un autre signe des temps, ajoutait-il, .. est l'importance nouvelle attribuée à l'individu... Le monde n'est rien; l'individu, tout est là...; à vous de tout savoir, à. vous de tout oser...
Nous voulons travailler de nos propres mains; nous voulons expri-
mer notre pensée à nous. » Il y a loin de la timidité de W. Irving à cet appel claironnant d'Emerson. Le sage de Concord, dans son enthousiasme, élaborait ainsi un programme pour lequel l'Amérique n'élait pas encore préparée, mais dont devait s'inspirer la génération d’un William James, moins absorbée par les problèmes du moment et soutenue par un public plus dense et plus éclairé. Ajoutons à cela que la théologie, maîtresse de la pensée philosophique en Amérique, donnait des signes évidents de déclin. Une formidable rivale lui était née : la science, qui allait tourner les esprits vers la nouveauté el leur donner la hardiesse, par le grandiose des solutions qu'elle prétendait apporter à l’énigme de la vie. Dès 1846, Agassiz vient se fixer à Cambridge et, bien qu'il fût de la vieille école, il sut faire entrevoir tout ce qu’une étude positive du monde offre de merveilleux. L'histoire naturelle, comme on disait alors, ne cessa de gagner aux dépens de la théologie, et l'habitude de l’observation et de l'interprétation scientifiques exerça les esprits, les prépara aux découvertes, à la révolution qu'allaient accomplir, dans la décade qui suivit la Guerre Civile, les théories de Darwin et de Spencer. Dès lors, la pensée américaine entre dans le cycle des grandes pensées internationales. Sans cesser de prendre son bien où elle le trouve, ce qui reste parfaitement légitime, elle va * peu à peu, surtout dans le domaine philosophique, qui semble plus qu'aucun autre ouvert à son génie volontiers grave et spéculatif, se sentir assez forte pour donner des formes nouvelles à la matière
(6) The American Scholar, an oration delivered before the Phi Beta Kappa Society, at Cambridge, August 31, 1837.
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première importée d'Europe. Moins purement locale, plus largement humaine, sous l'influence d’un William James, d’un Josiah toyce ou d’un John Dewey, elle va donner ses premiers fruits, encore quelque peu acides, sans doute, à notre goût européen, mais néanmoins assez tardifs pour avoir perdu toute âcreté.
Période de transition, donc, où s'effectue le passage de l'esprit provincial à un esprit plus compréhensif, telles furent les années 1840 à 1860, années de jeunesse de William James. Un demi-siècle plus tard, on pouvait mesurer le chemin parcouru. Appelé à l’Université d’'Edimbourg en 1901 pour y donner la série de conférences qu'il devait réunir en volume sous le titre Les Variétés de l’Expérience Religieuse, James disait à ses auditeurs : « Ce n’est pas sans une grosse émotion que: je prends place aujourd'hui dans cette chaire en face d’un public aussi cultivé. C’est pour nous autres, Américains, chose courante que de recevoir de vive voix ou par leurs ouvrages l’enseignement des maîtres d'Europe... Il nous parait naturel d’écouter quand parle l’Européen. Nous n'avons pas encore acquis l'habitude contraire de parler tandis que l’Européen écoute; et celui qui le premier tente l’aventure sent bien qu'il a à s’excuser d’une telle présomption... Permettez-moi seulement d'ajouter ceci : maintenant que le courant a commencé à se déplacer de l’ouest à l’est, j'espère que le mouvement continuera. » (1).
L'’est et l’ouest se sont rencontrés, la ‘période des échanges est ouverte. Mais il a fallu pour en venir là une longue maturation des esprits et l'influence périodique de personnalités assez puissantes pour arriver à souder momentanément deux blocs de civilisation que leurs masses mêmes entraînent vers des directions divergentes. Il semble aujourd’hui que William James fut l’une d'entre elles, et plutôt que de voir en lui simplement une incarnation de l’esprit américain, il y a, croyons-nous, plus d'intérêt à essayer de dégager, dans cette ample personnalité si humaine, ces traits éternels, communs aux fortes individualités de tous les pays et de toutes les races, dont l’ensemble, disposé suivant des plans infiniment capricieux, constitue l’originalité.
Montrer comment l’œuvre de James obéit avant tout aux impulsions profondes qui lui viennent de sa sensibilité, dégager les traits originaux de cette œuvre et tenter de faire revivre l’homme, tel est le triple objet de cette étude.
(7) The Varieties of Religious Experience, Lecture I.
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Qu'il nous soit permis de remercier ici tous ceux qui nous ont aidé dans notre tâche : M. F1. DeLaTrre qui nous en à donné l’idée et n’a cessé de nous encourager à Ja mener à bien; M. C. CESTRE, dont les conseils nous furent souvent précieux; M. J.-J. CHApmaN et les membres du Comité de la Bourse Vicror CHAPpmAN qui nous ont permis d'aller puiser à Harvard même nos renseignements; Mr. Henry James, à l’amabilité duquel nous devons une foule d’ind:cations utiles; le professeur James H. Woops, chef de la section de philosophie à l'Université Harvard, professeur d'échange à la Sorbonne, auprès duquel les Français sont toujours sûrs de trouver un accueil charmani, qui a aplani pour nous bien des difficultés, et à qui nous n'avons jamais fait appel en vain; le professeur G.-H. Pazmer, l’ancien collègue de James, qui a bien voulu, malgré son grand âge, nous accorder à plusieurs reprises des entretiens pleins de finesse et de charme; les autorités de Harvarp CoLLecEe, Mr. Wm. MclnriRe SaLrer, beau-frère de Wm. James, M. G. Sanrayaxa, les professeurs WenpELL T. Busn, LE Baron T. BriGGs, Dicxinson $. Mrizer, Mrs. Francis K. Bone, qui, à des titres divers, ont fait preuve de sympathie à l’égard de nos recherches.