‹ La personnalité de William JamesChapitre 44 sur 56 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

« James, dit Boutroux, était si remarquable comme homme, indépendamment de ses doctrines, qu'il serait du plus grand intérêt d'étudier pour elle-même sa vie intérieure, son âme, son caractère, son esprit, sa parole et son style, en un mot sa personnalité. »

C’est ce que nous avons essayé de faire dans les pages qu’on vient de lire. Et maintenant, au terme de cette étude, nous sera-t-il possible de discerner, au milieu d’un amas de notations si variées, si disparates peut-être, l'élément le plus original de cette personnalité?

Est-ce l'intensité avec laquelle James a vécu sa philosophie, la renouvelant de jour en jour, ne tenant compte de ce qu'il avait fait que dans la mesure où il pouvait par là faire plus encore? Est-ce l’unité de sa pensée que rien n’a pu distraire de son but ou, au contraire, l’extraordinaire variété des points de vue qu'il offre ou des sujets qu'il aborde? Faut-il admirer la hardiesse avec laselle il impose à la philosophie tout entière les exigences d’une sensibilité certes remarquable, maïs tout de même bien personnelle, ou s'étonner de la souplesse infinie dont il fait preuve en assimilant tant d’idées de sources diverses qu'il incorpore à son œuvre avec la meilleure grâce du monde ? Est-ce son amour du Fait auquel il a tant sacrifié et qui lui a valu tant d'heures douloureuses? N'est-ce pas plutôt son impressionnisme, auquel il s’est si généreusement livré et qui lui a procuré tant de purs plaisirs?

On hésite, et l’on se dit qu’en définitive ce que James avait de plus original est peut-être ce qui, par sa nature même, échappe à toute définition, fuit le doigt qui veut le saisir, la pensée qui veut le concevoir : le charme. C’est ce qui rend la critique de James si incertaine et les conclusions auxquelles on prétend atteindre si hasardeuses. On imagine volontiers que l’idée philosophique, comme le nombre mathématique, étant susceptible d’une définition rigoureuse, peut se manier avec une certaine rudesse et que cette

rudesse même à laquelle on la soumet constitue ‘une excellente épreuve d’où une philosophie bien constituée doit sortir à son honneur. Peut-être faut-il en rabattre et admettre, au contraire, que derrière toute philosophie digne de ce nom vit une personnalité qui a exprimé là le meilleur d'elle-même, qui a déposé sur les blocs d'idée que chacun déplace sans précaution une fine pellicule d'une substance que certains peuvent ne pas voir, mais qui n’en donne pas moins aux idées qu'elle revêt leur indéfinissable coloration.

I semble que James — à qui l'on a reproché de porter sur mainte conception traditionnelle une main sacrilège et de manquer, pour tout dire, de doigté — ait eu, au contraire, plus que nombre

de ses critiques, le souci constant de cultiver en lui précieusement le don assez rare qu'il avait reçu en naissant : l'esprit de finesse.

I s’est toujours fait l’avocat des sentiments les plus délicats du cœur humain qui, pour lui, pesaient dans la balance autant — plus, sans doute — que des facultés moins nuancées, mais aussi plus en vue. Il a toujours été pour « les forces moléculaires invisibles de la morale qui opèrent d'individu à individu, se glissent au travers des fissures de l’univers comme de tendres radicelles ou comme Île suintement capillaire de l’eau, et finissent pourtant à la longue par lézarder les plus durs monuments de l’orgueil humain. » (1). TI eût voulu faire de la philosophie la langue commune qui, sans terminologie abusive et sans déformation poétique, eût exprimé ces principes de finesse dont Pascal dit qu’ « on les voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit : on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes; ce sont choses tellement délicates, et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir. » (2).

Ce n’est sans doute pas pousser trop loin James du côté de l'esprit de finesse. Il vaut mieux, en tout cas, en présence d’une sensibilité comme la sienne, pécher par excès de confiance. Assez de critiques ont totalement négligé cet aspect de James. Aspect bien réel, pourtant, mais que la trop grande popularité du philosophe aura certainement fait oublier. On ne va pas volontiers chercher les délicatesses chez un auteur qui fait trop bruyamment parler de lui. Quand les clameurs sont trop hautes, les seuls arguments qui portent sont ceux qui résonnent le mieux. Partisans

(1) Letters, IT, 90 : À Mrs. Henry Whitman, 7 juin 1899, (2) Pensées : Ed. Brunschvicg, Sect. 1, p. 11.

et adversaires choïsissant les plus sonores finissent par perdre de vue l’auteur. On ne retient plus que quelques expressions vite déformées, quelques idées mal comprises et qui, n'étant plus insérées à leur place, font assez triste figure. Comme à la bataille d'Hernani, on se prend d’admiration ou de haine pour des mots qu'on n'entend qu’à demi.

I est lemps de revenir à la critique plus humaine d’un auteur qui fut si humain. Quand nous disions que l'élément le plus précieux de la personnalité de James est le charme, nous ne faisions qu'exprimer un jugement que le temps a déjà porté sur son œuvre. On demandait un jour à vingt étudiants de Harvard ce qui les avait orientés vers la philosophie. Trois y étaient venus par la religion, sept par les mathématiques, dix pour des raisons diverses. Pas un ne songea au pragmatisme. Les générations qui montent ne se réclament pas de James, et cependant son nom est sur toutes les lèvres comme un mot familier. Même si l’œuvre doit subir une éclipse, nul nuage ne viendra voiler la figure de l’homme. Peut-être même un jour verra-t-on surtout en lui le poète, celui qui donne aux thèmes généraux la forme la plus personnelle? N'’estce pas le sort de {ous ceux dont la vision dépasse les limites où se tiennent les esprits moins inspirés? Et ne faut-il pas souhaiter que ce jour vienne, si l’on doit alors, mieux éclairé, lui rendre plus pleinement justice?

Paris, le 3 mai 1928.

Le Doyen de lu Facullé des Lellres de l’Universilé de Paris, FErRDINAND BRUNOT.

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