‹ La personnalité de William JamesChapitre 43 sur 56 · AT · texte numérisé non relu

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la Grèce en 1905 et lui aussi fait sa prière sur l’Acropole, mais une prière qu'il n'arrive pas à formuler nettement. Le pluraliste qu'il est se heurte là à une œuvre d’une perfection achevée et c’est justement cet achèvement qui le trouble. Si le monde, lui aussi, Il ne conclut pas. «Il y a un mystère de perfection dans ce Parthénon, que je ne peux pas comprendre, écrit-il (15), TT est là, en exemple aux autres choses humaines, montrant que la perfection absolue n’est pas inaccessible... Qu'il me sulfise de dire que je n’ai pu empêcher les larmes de me venir aux yeux, « J'ai vu la beauté parfaite ».

Rien ne laissait James indifférent. Il a défini lui-même son attitude dans la vie en traçant de son crayon rigoureux ce portrait de certain professeur allemand rencontré à Berlin avec lequel il se trouve en contraste marqué : « Le Professeur ne tarissait pas de renseignements sur toutes choses connaissables et Imconnaissables. C'est le premier exemple que j'ai rencontré jusqu'ici d’un type d'hommes qui doit être commun ici, pour qui apprendre est devenu aussi naturel que respirer. L'homme cultivé est chez nous un isolé, jusqu'à un certain point; il travaille chez lui, à ses heures. Pour le public, c’est un membre de la communauté, un voisin, ete., et on sait tout au plus de lui qu'il s’adonne à telle ou telle étude; ses occupations intellectuelles paraissent toujours surajoutées et il y a toujours quelque partie de son individualité qui n’en est pas touchée. Mon gaillard, au contraire, m'a l'air de n'être rien, qu'un professeur,... comme s'il pouvait se contenter de faire figure vis-à-vis de la société de savant en telle ou telle branche — sans jamais oublier les intérêts de sa spécialité ni en réprimer les manies... » (16),

Avec l’entrain qu'il apportait à toutes choses, James a pris une part active à la vie publique en certaines circonstances où il estimait que ses idées les plus chères étaient en danger. Un des privilèges qui lui tenaient le plus à cœur était celui de la liberté personnelle. Avec son horreur des grandes organisations, il était naturel qu'il fût plein de méfiance à l’égard de toute tentative pour la limiter, même au nom de la loi. En 1894, le Parlement du Massachusetts est saisi d’un projet de loi tendant à interdire à quiconque n’est pas docteur en médecine l’exercice de cette profession. La chose paraît aujourd’hui assez naturelle, mais c'était aller contre les prétentions de

(115) Letters, IT, 224. A sa fille, 3 avril 1908. (116) Jbid., I, 110. A sa sœur, 17 octobre 1867

ceux qui, comme les « Spiritualists » ou les « Christian scientists », se faisaient fort d'obtenir des guérisons par leurs méthodes particulières et donnaient à leurs prétentions un caractère religieux. James, qui voyait là une cause désespérée, qui tenait, d'autre part, à sauvegarder les droits de l'individu, à affirmer l'existence d’un ordre de choses confirmé par une sanction physique, prit fait et cause pour les Mind-Curers et autres spiritualistes. C'est d’abord la liberté qu'il défend. Le Gouvernement, dit-il (7), ne va pas se rendre ridicule au point d'imposer à chaque citoyen son médecin dans un pays où l’on est libre de perdre sa santé, sa fortune, sa vie, son âme, même, sans que l'Etat ait à s’en inquiéter. Puis le physiologiste et le philosophe de la personnalité reparaît. Le médecin, ajoute-t-il, n’est pas un serrurier qui ait à trouver la clef qui convient à telle serrure. « Dans tous les cas délicats, ce n’est pas un nom qu'il a devant lui, mais un être humain si unique qu'il n’en à jamais vu auparavant la réplique exacte. Le médecin doit deviner, expérimenter, faire des erreurs... Quel médecin ne rencontre constamment des malades pour lesquels il sent tout de suite qu'il ne peut rien simplement parce que leur personnalité n’est pas à l’unisson de la sienne et qu'après tout c’est leur personnalité qui est à soigner ?... » C'est ensuite toute une partie de sa philosophie qui lui sert à appuyer son argument et nous voyons là combien les idées, chez James, sont proches de la réalité, quelle influence elles ont sur son attitude pratique. Les Mind-Curers, dit-il, obtiennent certainement des guérisons inespérées dans les maladies nerveuses. « Quiconque peut aboutir là à un résultat tient la clef de la situation dans ces états morbides dont nous ignorons toute l'importance; car les expériences systématiques en ce domaine sont encore dans leur toute première enfance. » Il se défend de plaider pour ceux qu'on menace, mais ne peut s'empêcher de constater les résultats, et sa conclusion est tout à fait caractéristique. Les Mind-Curers, déclare-t-il, « sont logiques en opposant une résistance farouche à toute mesure législative qui ferait résider dans une « matière à examen » l’essentiel de l’art médical et opposerait au libre jeu de la puissance et des affinités individuelles des obstacles purement mécaniques. » Plus lard, en 4898, lorsque la même question reviendra devant l’Assemblée du Massachusetts, 11 dira devant la commission saisie du projet : Ne nous laissons pas envahir par l'esprit de règlement pour l'amour du règlement tel qu’il sévit en France. N’ayons pas la manie

(117) Boston Evening Transcript, 24 mars 1894 : Letter to the Æditor.

des lois. Ne tombons pas amoureux des décrets et sanctions parce qu'ils sont si logiques, sonnent si bien, et font si bien sur le papier. » (118), Une fois de plus, James entendait rester en contact intime avec les faits. Moins de deux ans avant que s’ouvrit ce débat, sa sœur Alice avait succombé à une maladie nerveuse restée mystérieuse et que la médecine s'était montrée impuissante à combattre.

On surprend de temps à autre James en flagrant délit d’indépendance, témoin ses déclarations réitérées au sujet de la simplification de l'orthographe dont il était partisan par pur individualisme. « Quelle bizarrerie, disait-il un jour à G. H. Palmer, de nous croire tous obligés d’épeler de la même façon! » A l’occasion, il adressera à un ami une lettre écrite avec humour selon les méthodes simplr: fiées (119). T1 y mêlait aussi certain souci d'esthétique. « Je suis persuadé, écrivait-il à son vieil ami T. S. Perry (20), que l’orthographe simplifiée donnera plus belle allure à la page, de même qu'une foule à meilleure apparence si chacun a l’habit qui lui va. »

Naturellement, quand on en venait aux questions de politique extérieure, l'indépendance de James, son amour de la liberté, son sens psychologique averti, sa haine des grandes organisations, son dégoût de l’abstraction, le rangent du côté de la modération et du libéralisme pacifique. Mais il ne se contente pas de se former une opinion. Il est d’avis qu’une opinion ne compte qu'autant qu'elle agit. Et il agit. Les occasions ne lui manquèrent pas. Affaire du Vénézuela, aîffaire de Cuba, occupation des Philippines, autant de problèmes qui se posèrent à sa conscience de citoyen américain et qu'il essaya de présenter et de résoudre dans l'esprit de large compréhension des intérêts de l'humanité qui fut le sien jusqu’à sa mort. James eut ceci de remarquable que jamais son amour de l’Amérique — si intense, pourtant — ne l’amena à dire ou écrire quoi que ce füt qui eût contredit les tendances générales de sa pensée. Les événements, au contraire, contribuèrent à lui faire préciser celle-ci sur certains points, notamment sur les moyens de supprimer les conflits entre nations. En psychologue, James est assez porté à voir dans les mouvements qui ont agité à plusieurs reprises les foules américaines des cas d’hallucinations collectives.

(118) Letters, II, 71.

(119) Letters, II, 19. À Henry Holt, 27 mars 1894 (120) Ibid., Il, 319, 29 janvier 1907.

jei encore, il mène le combat pour la formation d’une élite indispensable, croit-il, à la nation américaine, et qui la tirerait de l’ignorance où elle est des véritables conditions où se trouvent placés les pays européens. Ïl traite un peu son pays en malade à la sensibilité exacerbée. Sur ce terrain-là aussi, il fait appel à l'esprit de finesse contre la démagogie forcenée des politiciens. Il ne se borne pas à lancer contre eux l’anathème pour se retirer en sa tour d'ivoire. L'intellectuel tel que James le conçoit n’abdique nullement devant l’audace ou l’arrogance des puissances de la politique ou de la finance. Il se jette dans la lutte. Le 17 décembre 1895, le message du président Cleveland au sujet du différent anglo-vénézuélien met le feu aux poudres. L’anglophobie américaine se réveille, on parle de guerre. James en ressent une tristesse profonde. Il craint pour l'avenir. Il s’en ouvre à E. L. Godkin, le directeur de The Nation auquel le lie une solide amitié (421) :

ee, Cambridge, nuit de Noël.

MoN CHER VIEUX (GODKIN,

« Le seul cadeau de Noël que je puisse vous offrir, c’est un mot de remerciement, et un bravo bravissimo pour votre magnifique lutte contre les puissances des ténèbres. On jurerait être de retour en 61, alors que les pires ennemis du pays étaient ceux de l’intérieur. Mais puisque voici le calme qui se rétablit, puisque va s'ouvrir une longue, longue campagne de discussion et d’information, il faudra que vous ayez un rôle prépondérant et, je vous en conjure, si vous voulez que vos coups portent, soyez aussi sueccinet et aussi patient que possible. Père, pardonnez-leur, car ils ne sa vent ce qu'ils font! Faire de cette propagande jingoïste, toute faetice, une simple arme contre le Président, c'était diabolique. Mais l'union du pays s’est faite autour du message présidentiel, grâce à cet instinct d’obéissance aux chefs qui est pour une nation la première condition de toute vraie grandeur. Après tout, quand on pense que l’Angleterre, telle qu’on a appris à la plupart des Américains à l’imaginer, est une sorte de loup-garou poltron prêt à envahir le globe partout où on peut le faire sans danger, cette union n’est pas tant un indice de sauvagerie que d’ignorance. Nous sommes tous disposés à la sauvagerie en faveur d’une cause ou d’une autre. La différence entre l’honnête homme et le coquin dépend de la cause choisie... » |

(121) Letters, Il, 28.

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La guerre de Cuba devait lui être une autre révélation de l’état d'esprit américain qui ne laissait pas de l’inquiéter. Il craint moins la toute-puissance du Président que l’énervement de la foule et les intérêts électoraux du Congrès. Ecrivant à un étranger, François Pillon, il est enclin à ne pas se montrer trop sévère pour ses compatriotes. Il déclare cependant : « .… La façon dont le Congrès a déclaré la guerre est un exemple de psychologie des foules (122), une véritable panique hystérique au dernier moment, qui montre comme cette clause de notre constitution est vicieuse, qui enlève à l'Exécutif le pouvoir de déclarer la guerre pour en revêtir le Congrès. » L'individualiste reparaît ici. Il continue : « Notre Exécutif a eu une attitude très digne. Les nations européennes du Continent ne peuvent pas croire à notre sincérité quand nous

prétendons agir au nom de l'humanité et sans idée de conquête. Nous avons été absolument sincères! Le peuple entier s’est senti les coudes sur une question de pure philanthropie, hors laquelle on m'eût pris aucune mesure. Et quand le Congrès, dans son ultimatum à l'Espagne, a nié que nous ayons aucune visée sur Cuba, il était parfaitement sincère d’un bout à l’autre. Mais t'est ici qu'intervient le facteur psychologique : une fois la frénésie de l’intervention déchaînée, les impôts perçus, les victoires remportées, etc., les vieux instincts humains entreront en jeu, de toute leur force séculaire, et alors l’ambition et l’esprit de domination du pays provoqueront de nouvelles exigences. Nous ne prendrons jamais Cuba, j’en suis bien sûr, à moins d’avoir vainement essayé d’y faire la police pendant des années, car c’est à quoi nous mous sommes engagés. Mais Porto-Rico et même les Philippines sont plus en danger. En dépit de certaine rudesse barbare, nous avions cru notre niveau moral plus élevé que celui des autres nations, en sécurité chez nous et libres de toute vieille forme d’ambition sauvage, nous semblions destinés à exercer une grande influence internationale en jetant dans la balance notre «€ poids moral », ele. Rêves que tout cela! La nature humaine est partout la même; el la moindre tentation réveille toutes les vieilles passions militaires qui font le vide autour d'elles. [1 sera intéressant de voir comment tout, cela finira. » (125),

(122) En francais dans le texte.

(123) Letters, IL, 73, 15 juin 1898. Cf. le discours de Ch. E. Norton : « True Patriotism ». The Letters of C. E. N., I, 260-269. Lettre de Norton à Leslie- Stephen, 24 juin 1898 : « … AI the evil spirits of the Old World which we trusted were exorcised in the New have taken possession of (America), and under their influence she has gone mad... » P. 210.

Mais quand ses pressentiments se confirmèrent et que les Etats- Unis annexèrent purement et simplement les Philippines en évrier 1899, James sentit qu’une protestation morale ne suffisait pas. Il suivit avec sympathie les premiers efforts de la Ligue antiimpérialiste dont il devait rester jusqu'à sa mort un des vice-présidents (24), Déjà, en 1896, à l’occasion de l'élection présidentielle de cette année-là, il avait répondu en termes énergiques à une lettre de Th. Roosevelt relative à la politique américaine au Vénézuela : « Puis-je exprimer l'espoir, y lisait-on (25), que les Etats- Unis, dussent-ils être les seuls sur ce continent, auront le patriotisme de ne pas rester passifs tandis qu’on règle par surprise les destinées du pays (126). Soyons pour ou contre; et si nous sommes contre, que ce soit alors de toute notre force, au moment où se dessine une politique qui doit alors aboutir à modifier tous les idéals que notre nation s’est jusqu'ici proposés... » Cet abandon de l'idéal pacifique des Etats-Unis à la suite de la crise belliqueuse déclenchée par Cleveland en 1895, James le déplore une fois de plus dans la lettre importante qu'il adresse au Boston Evening Transcript trois semaines après le vote du Sénat annexant les Philippines (127), « Dans cette affaire, écrit-il, analysant les motiis psychologiques de cet acte, nous sommes en présence d’un facteur tout à fait particulier, à savoir, notre foi en une destinée nationale qui doit être « grande » à tout prix et à laquelle, pour une raison mystérieuse, c’est devenu une infamie que de ne pas croire. » Son aversion pour les grandes masses abstraites prenant le dessus « Pourrait-on imaginer, s’écrie-t-il, condamnation plus terrible de cette idole si gonflée qu’on appelle « la civilisation moderne »? C'est donc là cette civilisation, cette énorme chose creuse et sonore, ce torrent de corruption, de confusion et de souillures, cet élan brutal et ïirraisonné qui donne de tels résultats! » Il va même jusqu'à glorifier Aguinaldo « type du patriote et du héros national, mais d’une rare beauté ». Il revient à la charge le 4 mars et le 9 avril et il écrit dans le New-York Evening Post, le 10 mars, un article où il raille spirituellement la politique républicaine de Mac Kinley. « Parmi les charmantes Fables que publia, voilà bien des années, le New-York World, dit-il, il y en

(12%) Atlantic Monthly, 106, décembre 1910 : W. James (J. J. Putnam). (25) Harvard Crimson : Letter to the Editor, 9 janvier 1896. La lettre de Th. Roosevelt est du 7.

(126) Allusion à la déclaration inattendue du président Cleveland. (127) Boston Evening Transcript, 14 mars 1899.

a une où il était question d'un hippopotame qui, traversant un jour une forêt (excusez l’histoire naturelle), fit s'enfuir de peur une perdrix qui veillait auprès de ses petits à peine sortis de l'œuf. Touché de compassion, l’excellent animal s’écria : « Pauvres petits abandonnés! Je veux vous servir de mère! » A ces mots, l’hippopotame se coucha sur le nid de perdrix. Morale : Tout le monde n’est pas qualifié pour diriger un orphelinat... Après avoir forcé l'Espagne à fuir, nous essayons de diriger l’orphelinat selon la méthode de l’hippopotame.. »

L’atmosphère internationale n’était pas faite pour le rassurer. En France, l'affaire Dreyfus donnait lieu -à un conflit entre « intellectuels » et nationalistes, en Angleterre, la guerre du Transvaal soulève les passions. Plus que jamais, James sent la nécessité de lormer cette élile qui sauvera l'humanité de la ruine. « Je le vis peu après le début de la guerre, écrit Sully (28), et je me souviens qu’il me parla de la « vague de jingoïsme » qui faisait le tour du monde. En 1900, il m'écrivit de Bad-Nauheim... me pressant de traiter ce sujet : la psychologie de l’homme comme bête de proie. Il était fortement opposé au nouvel impérialisme américain, et éleva sa protestation dans une conférence dont il m’envoya le texte imprimé. I] m'écrivait de Rome (en mars 1901) : « Je vois que vous » prenez toujours la guerre fort à cœur, et mon opinion person- » nelle est que la maladresse du Colonial Office qui y a poussé les » Hollandais sans se soucier le moins du monde de la psycholo- » gie du cas, n’est dépassée que par notre maladresse encore moins » psychologique dans les Philippines. » Nouveau discours de James le 30 novembre 1903 à la Ligue anti-impérialiste de Boston (129). Puis, en 1904, à l’occasion du Congrès universel de la Paix, tenu à Boston, il écrit ses Remarques où il développe l’idée d’un « équivalent moral de la guerre » déjà émise dans ses conférences d'Edimbourg (430), Enfin, en 1910, il rédige pour l'Association for Inter-

(128) Characteristics, 319. Cf. Letters, IT, 106, 5 octobre 1899. À Mrs. H. Whitman : « .… Mon frère me représente l’opinion anglaise comme moins « va-t-en guerre » qu'on ne l’imaginerait à lire les journaux; mais je ne pense pas qu'il soit bien placé pour en juger. J'espère qu’en cas de guerre les Boers donneront du fil à retordre, et je formule de tout cœur semblable prière en faveur des Philippins….. »

(129) Address on Philippine Question : New-England Anti-Imperialist League Report of the Fifth Annual Meeting, 1903. Publié également dans le New-York Evening Post, 3 décembre 1903,

(130) V. Memories and Studies, XII : Remarks al the Peace Banquet, et Varieties of Religious Experience, p. 367 et s.

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hational Conciliation la dernière version de ses idées sur The Moral Equivalent of War, qui paraît dans le MeClure’s Magazine le mois même où il meurt (31).

Les inquiétudes de James venaient de sa connaissance profonde des nations dont il parle. Moins cosmopolite, il eût été moins perspicace. Mais il était. cosmopolite d'éducation et de formation intellectuelle et il voyait dans une large compréhension mutuelle le plus sûr gage de paix. Lui-même s’est efforcé, sa vie durant, de pénétrer la psychologie des peuples où il a vécu. Là encore, ül se trouvait en présence d’individualités bien marquées et il lui plaisait de noter les impressions différentes qu'il en recevait selon son humeur et le moment. Car elles n’ont rien de définitif, ces notes que James jette çà et là au cours de ses déplacements. Ce sont des touches impressionnistes toujours variées et souvent contradictoires. James ne croyait pas à la valeur des comparaisons internationales (32). I1 a bien vu, néanmoins, certains aspects généraux de la mentalité des pays qu'il a visités et même certaines tendances de leur politique.

La guerre de 1870 le trouve à Cambridge, où il est revenu après ses années d'Allemagne. Lui qui, trois ans auparavant, souhaitait la victoire de la Prusse sur l'Autriche (13) s’elfraie maintenant des succès des troupes allemandes et lorsqu'il apprend les désastres de l’année terrible, écrit à son ami Bowditch : « Soit! mais les libéraux allemands m’en auront que plus de mal à livrer leur combat à l’intérieur, ces vingt années qui viennent. » (34), Aux premières nouvelles de la Commune, il note ce trait qui l’a frappé en France. « Qu’'attendre de grand d’une nation partagée entre deux factions animés d’une haine et d’uné méfiance aussi farouches que le parti religieux et le parti révolutionnaire en France? » (135). Ses impressions d'Allemagne, toutes contradictoires qu’elles sont, le montrent intéressé surtout aux différences intellectuelles qui séparent le peuple allemand du peuple américain (436), L’Angleterre, en dépit de tout son pittoresque, lui paraît inférieure au Continent. « Se dégage-t-il des choses anglaises une âme essentiellement

(131) V. Memories and Studies, XI, The Moral Equivalent of War.

(432) Cf. Letters, WI, 102 : « … Of all the forms of mental crudity, that of growing earnest over international comparisons is probably the most childish... », 17 septembre 1899. À Miss Frances R. Morse. Cf. Ibid., 108.

(133) Letters, I, 95, 12 juin 1867. À sa mère.

(134) Ibid., I, 160, 23 janvier 1871.

(135) Ibid., 1, 164. Au même, 8 avril 1871.

(136) Cf. Letters, I, 100, 105, 213, 345; II, 104.

identique à la nôtre, qui leur enlève pour moi toute vie et toute saveur, comme si je les connaissais par cœur; ou est-ce ce singulier défaut de tout sentiment visible en Angleterre, est-ce absence de charme, lourdeur accablante, toute-puissance de l’inutile et du superflu, que sais-je encore? Toujours est-il que je veux bien être pendu si jamais je désire revoir l'Angleterre! N'importe quel autre pays du Continent est infiniment plus intéressant et plus reposant, quel que soit le pittoresque de ce pays-ei et la beauté de cette nature. L’Angleterre n’est ni gracieuse, ni aimable, ni enjouée, tandis que le Continent est toujours gai, aimable et curieux, jusque dans ses laideurs, comme il arrive souvent en Allemagne. A vrai dire, il me tarde de me plonger en pleine Amérique, et de laisser les racines brisées reprendre dans le sol natal. » (137), Ce qui ne l’empêche pas, bien entendu, de s’écrier un autre jour : « A tout prendre, quelle terre et quelle race magnifique que cette Angleterre! Tout ici est de meilleure qualité que l’analogue aux E. U., à de rares exceptions sans doute! » (138). Enfin, il croit avoir trouvé le juste milieu. Il ajoute : « Si profonds que soient (pour l'Angleterre) mon respect et mon admiration, vive le Continent pour les vacances! Ici la civilisation est trop pesante, trop mastoc, s’il est permis d’employer un terme aussi peu courtois. La base de toute cette stabilité et de toute cette simplicité naturelle (je laisse de côté la vie des quartiers pauvres, bien entendu!) c’est la stupidité, ou plutôt l’indifférence de la nation pour toutes les choses de l'esprit, fondation sûre et de tout repos sur laquelle peuvent resplendir tout à leur aise et en parfaite sécurité les magnifiques esprits de l'élite... » Encore faudrait-il que ces esprits ne se fassent pas purement et simplement l’écho des passions les moins nobles de la foule. « Je serais ravi de revoir les Kipling, écrit-il au moment où commencent les difficultés du Transvaal et où se dessine la politique anglaise (139), mais il n’y a rien à faire. Maintenant que sa verve poétique en a fait la grande force dans la formation du tempérament « anglo-saxon », je voudrais qu’il écoutât un peu plus sa personnalité profonde et humaine, et un peu moins son jingoïsme superficiel. Si la race anglo-saxonne laissait là son « cant » pleurnichard, le poids de son « fardeau » s’en trouverait considérablement allégé. Nous sommes la bande de tartuffes la plus dégoûtante que Dieu ait jamais créée. Kipling sait parfaitement que nos camps

(437) Letters, Il, 152. À Ch. E. Norton, 26 juin 1901. (138) Ibid., II, 304. À Miss Pauline Goldmark, 2 juillet 1908. (139) Letters, II, 88. À H. R. Marshall, 8 février 1899.

de coloniaux ne sont pas des bonnes œuvres, ni nos armées des bandes de philanthropes en tournée charitable dans les faubourgs, et je trouve scandaleux qu'il nous peigne à nous-mêmes sous ce jour-là. Je voudrais le voir essayer de nous traduire l'âme sauvage, comme il en est capable, au lieu d'écrire des choses officielles et conventionnelles comme « moitié-diable et moitié-enfant » qui glissent absolument sur l'essentiel... »

Au fond, c’est toujours à l'Amérique que James en revient, adopant ici une attitude diamétralement opposée à celle de son Îfrère Henry. Les rencontres des deux frères ne laissaient d'ailleurs pas d’être à cet égard très significatives. Henry s'attendait de la part de tout Américain débarquant en Angleterre à un étonnement admiratif en présence des choses anglaises, et William, qui n'était jamais plus Américain qu’en Europe, répondait assez mal à son attente. « Mon Dieu! disait-il avec malice en mettant pied à terre, comme l'Angleterre parait étriquée et inférieure! Après tout, c’est toujours cette pauvre vieille Europe, tout pareille à ce qu'elle était au temps de notre sombre enfance! Quelle erreur d’être venu! Je pensais que cela me ferait du bien. Dorénavant, je resterai chez moi. Il faudra que tu viennes en Amérique si tu veux voir la famille. » (140), Il y avait là de quoi tirer des larmes au pauvre Henry, qui se dépêchait de faire partir son frère pour le Continent.

Ce n’est pas de l’admiration systématique qu'éprouve James pour l’Amérique. Si cela était, il ne l’eût pas critiqué aussi vertement. Mais il avait avant tout confiance en elle. C'était là une partie. intégrante de sa philosophie. C’est inspiré par son exemple qu'il avait placé ses espoirs en la nature humaine et en l'initiative individuelle. Elle lui offrait ce qu'il ne trouvait pas ailleurs à un même degré, le spectacle de l'énergie, l’image d’un monde comme celui qu'il avait fait sien, d’un monde en croissance. C'était le pays du devenir. Il étouffait un peu dans l’atmosphère trop calme des vieilles villes d'Italie et ne se sentait pas plus à son aise sous le manteau de la lourde tradition anglaise (41), Entre l'Amérique, dont il admirait la nature si jeune et la hardiesse si tonique, et luimême, dont la pensée toujours hardie ne vibrait que pour le lendemain, il y avait une irrésistible sympathie, un synchronisme, lui vibrant à l’unisson et elle, à l'arrière-plan, paraissant réaliser comme sur une toile immense la vision du philosophe.

(140) Letters, I, 209.

(141) Cf. Letters, II, 306.

Peut-être l'affection l’aveugle-t-elle un peu sur lés défauts de l’Amérique, et c’est bien naturel. Mais James ne cherche nullement à être objectif. Il est simplement un Américain qui aime son pays et qui le dit, qui lui dit même ses vérités, à l’occasion, parce que sa position particulière de demi-Européen et le contact avec Henry James, qui me veut voir de l’Amérique que les défauts, l’éclairent singulièrement. Et quand ïl en est I1à, James ne se contente pas, cette fois, de constater, il s’indigne, parce qu'il veut du bien à l’Amérique et souhaiterait la voir lavée de certains reproches, pure de certaines souillures. #1 n’est pas tendre pour elle quand il déclare, dans une cérémonie officielle, que ses vices les plus enracinés sont « l’indélicatesse et l'astuce, la tolérance de l’indélicatesse et de l’astucé, le « cant » et la sympathie pour le « cant » — produits naturels de cette extraordinaire idéalisation du « succès » au sens purement extérieur d’ « arrivisme » et d’arrivisme, en aussi grand que possible, qui caractérise notre génération » (142). Il stigmatisera, d'autre part, dans une lettre au romancier anglais H. G. Wells, « cette insensibilité à toute justice abstraite qui constitue, par excellence, dans notre civilisation américaine, ce côté si-. nistre que ni vous ni moi ne pouvons comprendre, symptôme de lâcheté morale née du culte exelusif de l’infâme dieu succès. C’est là, dans le sens bassement mercantile que nous donnoms au mot « succès », qu'est notre plaie nationale. » (4%). TT ne cache pas, non plus, à son frère Henry qu'il comprend parfaitement que la vie américaine a des rudesses qui peuvent blesser un épiderme sensible (14%), Lui-même éprouve parfois comme la nostalgie de l’Europe, et jamais autant que lorsqu'il rentre d’un voyage. Il a alors des mélancolies qui lui font tout voir en grisaille, contre-partie de l’américanisme intégral qu'il affiche en Europe. I] revoit Chocorua après dix-huit mois d’absence : « Quelle différence avec la Suisse, cette herbe rare, sous le triste soleil d'Amérique, triste parce que si inerte. Il plane sur toute l’Amérique une étrange sensibilité féminine, si différente de la robuste virilité de la Suisse et de l’Angleterre qu'on se sent pris, en rentrant, d’une singulière tristesse, et qu'on est plus résolu que jamais à ne plus repartir pour l'étranger, à moins que pour y finir ses jours... » (145),

Mais le tempérament de James n’est pas fait, au fond, pour la

(142) Memories and Studies : The True Harvard, p. 351. (443) Letters, II, 260, 41 septembre 1906.

(444) Tbid., IT, 188.

(145) Ibid., I, 346, À H. James, 22 septembre 1893,

nostalgie. C’est un état qu'il ne saurait longtemps tolérer, en Amérique moins qu'ailleurs. Il aime ces vastes espaces, il est fier de parcourir son pays de l'Atlantique au Pacifique. Il lui semble devenir ainsi un « meilleur Américain » (446). Il écrira en 1901 de Nauheim : « Ce qui me manque le plus cruellement, c’est quelque coin sauvage d'Amérique. Curieux besoin presque organique. Les rapports qu’on peut avoir avec les paysages d'Europe sont tout à fait différents, tout y est si enclos: et si planté qu'on ne peut s’y coucher ni s’y étendre, Kypling, parlant de la « saignante crudité » de certains de nos campements les plus reculés, dit que «Les Américains ne se fondent pas encore bien dans leur paysage ». Nous nous y fondons pourtant diablement mieux que les Européens, en tant qu'individus, avec notre vie de camp et nos relations personnelles qui sont un peu celles d'animaux sauvages. Dieu merci, notre Nature n’est pas encore « convertie » à ce point ! » (447), La rudesse même de son pays ne lui déplaît pas. Il trouve l’Angleterre trop « capitonnée et moelleuse » pour lui(48), L’atmosphère européenne, dit-il à plusieurs reprises, est « insipide ».

Mais, ce sont surtout les possibilités d’avenir, les réserves d’énergie qui remplissent James d'enthousiasme et de confiance quand il pense à l’Amérique. Au cours de cette nuit si poignante qu'il a passée au cœur de Adirondacks et dont le souvenir lui est demeuré comme l’un des moments les plus heureux de son existence, il a senti et compris de toute son âme ce qui fait l’essence de son amour de la terre natale, l’éternelle jeunesse de cette nature (449), Philosophie américaine, a-t-on dit de la pensée de James, non sans esquisser un sourire. L’épithète est plus juste qu’on ne croit, et plus profonde. La philosophie de James porte en effet l’empreinte du pays d’origine, mais ce n’est pas un produit d'Europe qu’on aurait dénaturé pour le réexporter ensuite vers nous sous une forme nouvelle. Elle résulte certainement d’une combinaison d'éléments disparates et dont il ne nous est pas difficile de reconnaître quelques-uns, mais la personnalité qui a opéré la fusion a reçu de la terre même où elle vivait l’élan qui lui a permis de fondre le tout en une vision qui s’harmonisait avec les caractères généraux du milieu. James s’est senti, en quelque sorte, autorisé et confirmé par les faits tels qu’il les sentait autour de lui, tels

(146) Ibid., IT, 47. À. Th. Flournoy, 30 août 1896.

(447) Ibid., IT, 158. À Miss F. R. Morse, 10 juillet 1901. (148) Ibid., IX, 161.

(449) V. plus haut, p. 188.

que l'Amérique sous ses yeux les préparait pour Favenir. Quand James croit discerner dans la nature qui l'entoure son parfum d'américanisme, quand il déclare que sa nation « a été fondée sur ce qu’on peut appeler la religion américaine, baptisée et élevée dans la foi que l’homme n'a pas besoin de maître pour veiller à ses intérêts et que tout le monde peut faire son salut assez facilement pourvu qu'on le laisse libre d'essayer » (150); quand il ajoute que « la nation bénie entre les nations est celle où le civisme des citoyens opère ce salut de jour en jour, par des actes dépourvus de pittoresque extérieur; en parlant, en écrivant et en votant raisonnablement: en combattant sans délai la corruption; par la bonne humeur de parti à parti; en reconnaissant à première vue le mérite, et en le choisissant comme chef de préférence aux partisans forcenés ou aux creux charlatans » (51); ces influences de la nature, cette foi démocratique, cette leçon même donnée à son pays renferment les germes d’une confiance inébranlable en ses destinées. La sensibilité, l'intelligence et le sens pratique s'accordent en James pour juger que si quelque chose justifie sa philosophie, c'est le spectacle qu'il a sous les yeux, et si mous pensons, de notre côté, que c’est faire trop large crédit à la nature humaine, il est toujours prêt à nous montrer ce symbole aperçu jadis par la portière du train qui le menait à Buffalo : l’ouvrier qui travaillait au-dessus de l’âbîme, à l’extrême pointe d’un gratte-ciel.

(150) Memories and Studies-: Robert Gould Shaw, 43. (151) Jbid., 58.

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