‹ La peste de marseilleChapitre 2 sur 25 · UN GUET-APENS · texte numérisé non relu

UN GUET-APENS

Tant qu'on entendit claquer le fouet de Nore, le chevrier, cloué sur place, suivit la carriole des yeux ; mais lorsqu'elle eut disparu au point où l'allée, bordée d'une double ligne de pins, s'abaisse pour rejoindre la route de Revel, se tournant brusquement vers le ménétrier, il l'entraîna vers les grands arbres des cascades , et lui parla pendant quelques minutes avec une grande vivacité. Après cette conférence, les deux amis se donnèrent une vigoureuse poignée de main, et se séparèrent avec un empressement parfaitement justifié par l'aspect du ciel de plus en plus orageux. Le ménétrier, agile encore malgré l'âge, reprit à grands pas le chemin de Naurouse, et le chevrier, gagnant les bois, se mit à siffler assez haut. A cet appel, il se fit un grand frôlement dans le taillis, puis une vingtaine de chèvres débouchèrent presque à la fois à travers les broussailles, conduites par un superbe chien des Pyrénées, au poil soyeux et blanc.

Le pâtre alors sifflant de nouveau, mais d'une façon différente, prit le galop le long du bois, suivi par le troui eau et le chien qui volaient sur ses pas, et ne s'arrêta, au bout d'une bonne demi-heure de course, qu'à une masure isolée et toute délabrée, qu'on appelait la maison des Trois-Chênes, parce que

trois de ces arbres cinq ou six fois séculaires étendaient leurs branches tordues et noueuses au-dessus de son toit. De larges gouttes de pluie trouaient déjà le nuage de poussière soulevé par le vent, quand le chevrier arriva ; l'orage allait éclater, car les eaux du lac clapotaient lourdement, et l'on entendait l'air frémir dans le feuillage des sapins; et pourtant, malgré ces indices certains et les cris aigus des canards sauvages saluant la tempête, à peine eut-il enfermé ses chèvres que, jetant sa cape rayée sur ses épaules, il se hâta de repartir avec son fusil et son chien.

Le ménétrier, pendant ce temps, courant comme un] chevreuil, allait à la rencontre de celui qu'on avait attendu en "vain ; malheureusement, malgré ses bonnes intentions, il se trompa de route. Tandis qu'il se dirigeait, en effets sur Naurouse, par Revel , en suivant la voie la meilleure et la plus directe, le futur gendre de madame de Saint-Cyr, arrivé à l'écluse de la Méditerranée après la barque de poste, prenait en toute hâte un chemin plus court, mais moins bon, qui longe la rigole. Au canal il avait trouvé un cheval arabe, le favori de Nore, que lui avait envoyé dès la veille la prévoyance de Sylvine; il n'eut donc, pour continuer son chemin sans perte de temps, qu'à se mettre en selle , ce qu'il fit sur-le-champ , malgré les murmures et les représentations de son valet.

Celui-ci, abusant de la familiarité permise aux vieux domestiques, réprimandait aigrement son jeune maître, et ne craignait pas de traiter sa résolution de folie.

—Je vous le demande, disait-il d'un ton de pédagogue irrité, tout en bouclant à contre-cœur, et de très-mauvaise grâce, les courroies du portemanteau, y a-t-il du bon sens à s'exposer dans la montagne à cette heure, et par un temps pareil?

— Dépêche-toi, répondit le jeune homme avec impatience.

— Vous ne voyez donc pas l'orage? il vous crève les yeux, pouriant.

— Peu m'importe.

LA PESTE DE MARSEILLE iS

— Je le sais bien! mais à moi, à moi, monsieur, il m'importe beaucoup ! Je suis vieux, et n'ai pas envie d'aller me perdre cette nuit dans les torrents et les ravins.

— Reste à l'auberge du canal î

— Où j'aurai un mauvais souper et un lit détestable! Tandis que si vous m'écoutiez, nous aurions le temps de gagner Revel avant la grosse pluie, et de nous installer commodément au Lion-d'Or, où l'on est émerveille!

—• Valette, dit le jeune homme sèchement, tant d'égoïsme me révolte, à la fin; cent fois, par bonté d'âme, je m'en suis rendu l'esclave, mais il faut que ce joug se brise, je l'entends! et sois prévenu qu'à partir de ce soir j'en secoue le fardeau.

— Pouvez-vous me parler ainsi , fit hypocritement Valette en tirant son mouchoir et feignant de larmoyer, à moi qui vous ai vu naître, et qui vous aime comme un père !

— Tu mens ! le seul être que tu aimes dans ce monde c'est toi 1

— Ah ! monsieur, comme la colère rend injuste ! Ne vous aije pas toujours été dévoué et fidèle?

— Non ; car tu me quittais toute les fois que tu croyais trouver une condition meilleure !

— Mais je vous revenais bien vite !

— Aussitôt qu'on t'avait chassé! ma faiblesse était ton refuge 1

— Bon voyage, monsieur, se hâta de dire Valette pour couper court à une discussion dont il redoutaitl'issue; afin de vous obéir, comme c'est mon devoir, je retourne à l'auberge; mais il me fâche grièvement de vous voir courir bride abattue au devant de l'orage!

Sans lui répondre, et pendant qu'il gagnait l'auberge en grommelant entre ses dents : «Va! puisse-t-il pleuvoir des lances pour te punir de tes reproches! » son maître prenait au galop le chemin de traverse qui côtoie la rigole.

Georges de Durfort, qui entrait alors dans sa vingt-huitième année, était un des plus beaux cavaliers qu'on pût voir.

i6 LÀ PESTE DE MARSEILLE

Doué d'une de ces physionomies heureuses qui plaisent au premier abord, il avait le regard vif et profond, mais où. la bonté se peignait aussi vite que l'esprit et la fermeté courageuse ; des sourcils de femme^ qu'on eût dit tracés au pinceau, ombrageaient ses yeux noirs ; les boucles brunes d'une abondante chevelure encadraient son front large et découvert aux tempes, et la régularité élégante des traits, les lignes harmonieuses du visage, rappelaient les types les plus purs de l'Orient ou de la Grèce.

Grand et bien fait de taille, il portait avec avantage un costume tenant le milieu entre la première et la seconde classe de la société. Son caudebec bordé du liséré d'argent, et sa veste à boutons d'or, annonçaient, il est vrai, le gentilhomme ; mais le justaucorps de velours noir à brandebourgs , la culotte de peau de daim et les bottines, caractérisaient également le magistrat et le bourgeois.

Maniant son cheval avec une aisance et une sûreté de main qui décelaient une longue habitude, il courut ventre à terre jusqu'à la première montée. Là, tirant doucement la bride et forçant le noble animal d'aller au pas, il s'abandonna au bonheur de revoir le pays où avait fleuri sa jeunesse. Quand on revient de loin sur un passé heureux, il semble qu'on parcoure un bois dépouillé par l'hiver : les plus doux souvenirs y voltigent au vent ou craquent sous les pieds comme les feuilles mortes ; mais lorsque ce passé est tout frais, et qu'il va reverdir comme les feuilles du printemps au soleil de l'amour, on sent une joie délicieuse à réunir les beaux jours écoulés aux beaux jours qui vont luire encore.

L'adolescence et le premier âge avaient été une double et cruelle épreuve pour Georges de Durfort. Sa mère étant morte peu de mois après sa naissance, il fut livré dès le berceau à des mains mercenaires, et ne revint plus s'asseoir qu'à de longs intervalles, et pour peu de jours, au foyer des aïeux où une concubine tenait la place de sa mère. Se sentant étranger .dans sa propre maison, il passait alors sa vie dans les bois, et

ne rentrait au château qu'à la nuit, pour se trouver le moins possible sous l'œil froid de son père. Ces longues promenades sur la montagne et dans les bois décidèrent de sa destinée. Il y connut d'abord Sylvine qui le plaignit, l'aima, et recueillit en échange tout le dévouement, toute la tendresse et toute la passion refoulés dans ce cœur de vingt ans ; puis, à force de voir les plantes, il prit goût à la botanique, et cette science lui inspira le désir d'étudier la médecine.

Il ne fut pas facile d'obtenir, pour ce projet, la sanction paternelle. L'orgueil du baron deDurfort se révoltait à l'idée d'avoir un fils médecin. Heureusement, la haine de la concubine vint en aide à Georges, et, dans le but de rendre plus odieux le fils légitime, elle pria tant le baron qu'il finit par donner son consentement. Voilà donc l'orphelin à Montpellier, où il vit cinq ans d'une modique pension, étudiant avec tant d'ardeur, et contentant si bien ses maîtres que, les cinq ans écoulés, il reçoit le bonnet de docteur au milieu des acclamations.

Georges, tourné vers le passé, se rappelait alors un à un ses jours laborieux et tristes. Il revoyait sa chambrette aérienne de la place de la Ganourgue, sa table boiteuse, ses livres déchirés, et ce grabat d'oii son âme s'échappait si vite dans le sommeil pour voler sur la montagne Noire! puis il parcourait de nouveau les allées du Peyrou, poursuivant les yeux demiclos, une seule image, on bien recevant une de ces lettres dont l'écriture fine et déliée faisait bondir son cœur; il s'enfuyait dans la campagne, et allait s'asseoir sous un saule du Lez pour lire et relire dix fois la douce missive, et la couvrir de baisers et de larmes.

Ce souvenir le ramenait au temps si beau et si rapide des vacances qu'il n'avait prises que deux fois. Il reconnaissait avec une vive émotion ce chemin creux rempli de sable et bordé d'aubépine blanche ; ces sentiers escarpés que Sylvine avait si souvent gravis à son bras en riant des peurs de sa mère, ce chèvrefeuille des buissons, ces anémones des bois, ces belles digitales pourprées, ces méliques bleues qui s'épa-

nouissaieDt sur les tertres, le long du chemin, lui rappelaient délicieusement les heures passées à choisir ces fleurs pour Sylvine. »

Charmé par cette rêverie qui le berçait comme un doux songe, il ne s'était aperçu ni de la chute du jour, ni du changement subit de la température. Une rafale de vent froid soufflant de la montagne, et l'impatience du cheval qui, pressentant l'orage, aspirait l'air à pleins naseaux, le réveillèrent enfin. Il passa vivement la main sur son front, regarda le ciel, et, aux énormes nuages noirs qui roulaient dans l'espace, il comprit qu'il lui restait à peine le temps de monter à la digue, et mit son cheval au galop.

Par une tardive coïncidence, à ce moment même le ménétrier Vert, tout en nage^, arrivait à Naurouse. 11 court à l'auberge du lieu, se précipite en jouant frénétiquement du violon dans la salle à manger ; mais qu'on juge de son désappointement, lorsqu'il n'y trouve que Valette attablé comme un financier, qui s'emplissait voluptueusement aux dépens de son maître.

La serviette attachée au premier bouton de sa mandille, le dos au feu et se carrant à l'aise dans le meilleur fauteuil de la maison, le drôle avait la bouche pleine, et ne put répondre que par un geste à cette question faite avec une vive anxiété :

— Où est M. Georges?

— M. Georges, dit l'hôte portant la parole pour lui, il est parti!

— Parti, mon Dieu !

— Depuis un quart d'heure environ.

— Par le chemin de la Rigole ? Je m'en doutais ! Allons, coquin ! s'écria le père Bontemps empoignant vigoureusement Valette au collet, et l'arrachant d'un tour de main de son fauteuil, tu bâfreras une autre fois. Sur pied ! sur pied I il faut courir après ton maître!

— Courez-y tant que vous voudrez, répondit Valette de trèsmauvaise humeur; mais moi, du diable si je bouge!

— Mais, misérable! ton maître court danger de mort!...

— Ce serait bien sa faute s'il en était ainsi. Que n'a~t-il daigné m'écouter ; il aurait à présent les pieds sous une bonne table.

— Veux-tu me suivre ? dit le vieux ménétrier tout rouge de colère.

— A cette heure et par un temps pareil!... Je ne sortirais pas d'ici pour la fortune de M. d'Aigues-Yives!..,

— Va, coquin ! Dieu te punira I Et le repoussant rudement,

— Jacques, dit-il à l'Iiôte, eh! vite! vite! il me faut ta mule et ta cape!...

— Tout de suite, père Bontemps î

L'hôte fit tant de diligence, qu'au bout de cinq minutes le brave ménétrier était sur les traces de Georges, (ielui-ci, malgré les ténèbres, la violence du vent et la pluie qui battait la route, épaisse et drue comme la grêle, avançait avec une telle rapidité que le père Bontemps n'avait chance de le rejoindre que s'il s'arrêtait, comme il en avait le dessein, à la maison du garde de la digue. Par malheur, quand il arriva, l'orage parut s'apaiser : un moment le ciel s'éclaircit^ les nuées s'entr'ouvrirent , et il prit la fatale résolution de continuer sa route. Le garde, qui l'attendait sur sa porte une torche allumée en main, eut beau chercher à le retenir en lui représentant que ce calme serait de courte durée et que la bourrasque, un moment assoupie, allait éclater avec plus de force, Georges était trop près de Sylvine pour écouter un conseil raisonnable. Il remercia cet honnête homme , accepta la torche qu'il lui offrait et repartit à toute bride.

La destinée nous guide on aveugle ici-bas et semble se jouer méchamment de l'homme. A tous moments il suffit d'une circonstance insignifiante pour renverser les plans les mieux conçus et amener à l'improviste des événements désastreux. Si Georges eût prolongé sa courte halte de quelques minutes, le ménétrier, qui accourait au grand trot, l'aurait atteint et averti duguet-apens où il allait donner tête baissée; par la funeste précipitation qu'il avait mise à s'éloigner, le digne

homrrie ne put que le suivre de loin en gémissant, et. priant avec ardeur Dieu et ses saints de le sauver des misérables em« busqués dans les ronces.

Ceux-ci attendaient leur victime avec une impatience à chaque instant redoublée par la nuit, l'incertitude, et le mauvais temps. Le forçat, trempé jusqu'aux os, poussait d'affreux blasphèmes et jurait d'étrangler Tsaac sur place, s'il avait été trompé et qu'il ne vînt personne. Aussi insensible à ses vociférations qu'à ses menaces, le juif se tenait debout au bord de la route, sous la pluie battante, les bras croisés, l'œil fixe et obstinément tourné du côté de Naurouse. Le premier il vit luire la torche dans le lointain et tressaillit ; bientôt une sorte de sourire crispa ses lèvres violacées; il écouta attentivement, puis battant tout à coup des mains :

— Enfin! dit-il, le voici!

— Comme l'autre fois, je suppose, fit Jaffard avec un grognement de mauvaise humeur. Écoute, vieux Pilate, si tu te trompes, je t'assomme!...

— Je ne me trompe pas! c'est bien lui, je le reconnais au galop du bon cheval arabe que j'ai vendu à la vieille folle.

Jaffard prêta l'oreille, et dit au bout d'un moment :

— Je ne l'entends plus!...

— Non !... il écoute le violon de cet Achitophel de ménétrier, que la terre engloutisse!

Désespérant, en effet, d'atteindre Georges, le père Bontemps avait imaginé de jouer du violon dans la pensée que si le vent en portait les sons bien connus à son oreille, il s'arrêterait pour l'attendre. C'est ce qui était arrivé effectivement. Georges avait fait halte ; mais, n'entendant plus rien, et persuadé qu'il verrait ce vieil ami le soir même, il reprit sa course effrénée. Au bruit des sabots d'Ali frappant de nouveau le sol calcaire, le juif serra fortement le bras de Jaffard.

— J'entends! dit celui-ci avec une joie féroce.

— 5Is-tu prêt à gagner le prix convenu?...

— Un honnête homme n'a que sa parole 1

— Tiens-la donc, dit le juif disparaissant comme un reptile dans l'ombre du fossé, et que le sang de ce Nazaréen ne retombe que sur ta tête 1

Le ménétrier, qui n'était plus qu'à une centaine de pas, vit alors, aux dernières lueurs de la torche, le cheval de Georges s'abattre des quatre pieds ; il entendit un coup de feu suivi d'un grand cri, les hurlements d'un chien, la chute d'un corps tombant dans le lac et le bruit des pas de deux hommes qui sem blaient fuir dans le vallon, du côté de Sorèze

ERMAIN

La Maison-Blanche, nom que la tradition conservait depuis un siècle au logis habité par madame de Saint-Cyr, s'élevait à l'embouchure du Laudot, sur le triangle que forme la petite rivière en tombant dans le lac de Saint-Ferréol. Composée d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, elle tournait vers le sud-ouest sa façade percée de cinq croisées et d'une grande porte à vitraux ; l'ensemble du bâtiment ne manquait pas d'élégance : les rosiers, qui drapaient leurs branches multiflores comme des rideaux verts autour des fenêtres, lui donnaient même un air joyeux de fête et de printemps; mais une dégradation anticipée y trahissait partout la gêne ou l'insouciance de sa propriétaire.

La moitié des croisées n'avaient plus de balustre ; la grande porte du salon s'appelait très-improprement vitrée, car depuis longtemps des lambeaux de tapisserie de laine suppléaient çà et là les petits carreaux gothiques. Le pavot, la crête de coq, la giroflée jaune et la grande bardane croissaient librement entre les pierres du perron. Les contrevents, rongés par la pluie, qui paraissaient garder encore une couleur rougeâtre,

pendaient inégalement de leurs gonds. Le plan incliné du toit, fait en tuiles rondes jaunies par la mousse, ressemblait à une prairie, c'eût été à s'y méprendre sans une légère vapeur d'azur exhalée par moments de la cheminée de la cuisine, et qu'on entrevoyait à travers le feuillage de deux ormes dont le toit était couvert. Un bois de tilleul en fleur entourait la maison au nord ; le mur qu'ils protégeaient contre le mauvais temps, lézardé du haut en bas, servait de domicile aux tourterelles et aux mésanges qui venaient régulièrement y faire tous les ans leurs nids.

Dans l'intérieur, à l'exception de deux pièces, la chambre de Sylvine et le salon, tout portait le cachet du désordre et de l'orgueil cachant en vain les trous de la misère. Mais une charmante simplicité parait la chambre de la jeune fille, aussi riante au soleil que la blanche tapisserie à fleurs qui en ornait les murs, et un reste de luxe l)rillait encore dans le salon, depuis bien des années pourtant désert et silencieux. Malgré le besoin d'argent qui la tourmentait sans cesse, madame de Saint-Gyr avait courageusement résisté à la tentation d'en ouvrir la porte aux brocanteurs ; grâce à cette résolution, qui semblait miraculeuse en considérant ses habitudes de dissipation irréfléchie et son humeur prodigue, cet appartement était resté, à peu de chose près, dans l'état où l'avait laissé feu son digne époux en sortant de ce monde.

Une triple couche de poussière, que les domestiques n'avaient jamais eu la permission d'enlever, dérobait à la vérité la couleur azurée des solives ; les araignées avaient tendu leurs réseaux dans tous les coins, et les fourmis et les cloportes erraient en paix sur le parquet vermoulu et disjoint. Mais une belle tapisserie de Flandre, représentant l'entrée d'Alexandre à Babylone, ses triomphes et sa clémence pour la famille de Darius, s'étalait orgueilleusement sur les parois, formant quatre tableaux d'égale grandeur encadrés par des lambris ; de grands fauteuils de velours rouge, à dossier droit et très-élevé, montaient jusqu'aux genoux endommagés par l'âge d'Alexandre

et d'Éphestion, et un vaste sofa de soie, jadis rose, faisait face à un bureau marqueté dans le genre chinois et surmonté d'un vase antique.

La haute et large cheminée, qui occupait presque tout le fond du salon, n'avait pour ornement que son chambranle de marbre de Campan assez élégamment sculpté, deux chenets en cuivre doré de cinq pieds de haut pour le moins, et au-dessus du chambranle le portrait en pied du père de Sylvine, représenté avec son habit gros bleu aux parements et aux revers rouges, sa perruque noire façon Louis XIV^ son tricorne, ses bottes et sa canne d'ordonnance.

C'est dans cette pièce d'honneur, où l'on avait allumé du feu pour chasser l'humidité, que madame de Saint-Cyr et sa fille vinrent se reposer après leur course infructueuse. Comme toutes les personnes que le malheur a poursuivies ou que l'usure sans pitié tient et déchire dans ses serres, la pauvre veuve était prompte au découragement, un rien suffisait pour l'abattre. Le retard de Georges, qu'elle interprétait dans le sens le plus fâcheux, avait brisé son cœur, et lorsqu'elle s'assit au coin du feu et s'accouda sur son fauteuil, le front dans sa main droite, les pressentiments les plus sombres, les plus douloureuses pensées ne tardèrent pas à l'assaillir.

Il n'y avait plus à reculer, en effet. Cette crise suprême devant laquelle le débiteur fuit en fermant les yeux, elle y touchait inévitablement. Plus qu'un jour de répit! dans quelques heures, les vautours de la loi ou plutôt de la chicane allaient s'abattre sur leur proie avec un cri sinistre et s'en partager les lambeaux. On la chasserait de cette maison où plus rien n'était à elle, et sans ressources, sans parents, sans amis, car les malheureux n'en ont pas, que deviendrait sa fille?...

A cette idée, qui lui glaçait l'âme, des pleurs arrachés par le désespoir filtrèrent à travers ses doigts. Sylvine, qui les avait vus, était tombée aussitôt à ses genoux. La mère et la fille s'embrassèrent en silence, mais l'étreinte de Sylvine fut si vive et si éloquente, qu'un regard de bonheur réchauffa le cœur

de la mère^ elle releva la tête et dit en essayant de sourire à travers ses pleurs :

— Dieu! comme ton amour me rend heureuse, mon enfant!...

— Maman, dit Sylvine à voix basse et sans desserrer ses bras, voulez-vous que je sois bien heureuse aussi?...

— Ah ! certes, je le veux !

— Eh bien , ne vous tourmentez plus, et soyez gaie ce soir pour faire bon accueil à Georges !

Madame de Saint-Gyr n'ayant pu retenir un geste de doute à ce mot, Sylvine reprit, mais bien plus bas, car la vieille femme de charge dressait la table au milieu du salon :

— Moi, je suis sûre qu'il viendra et que demain , maman, vous rirez de vos terreurs et de vos rêves.

— Que le ciel t'entende, ma fille! Je donnerais dix ans de la vie qui me reste pour avoir tort ce soir !...

- Écoutez ! s'écria Sylvine se levant précipitamment !

— Un cavalier! Georges, peut-être ! se hâta de dire sa mère, qui passait aisément d'un extrême à l'autre, comme toutes les âmes faibles.

— Non, murmura Sylvine en se rasseyant, car ses jambes tremblaient d'émoi ; c'est un cheval de ferme ; Ali a le pas plus léger.

Sylvine avait raison : ceux qui aiment bien ne se trompent pas sur ces choses. Quelques instants après, un cheval dont les sabots pesants battaient lourdement la terre, s'arrêta devant l'écurie, et Nore, entrant dans le salon, dit avec un embarras visible :

-— Madame, on vous demande.

— Et qui? balbutia madame de Saint-Cyr, que toutes les visites effrayaient, et pour cause.

'- Le gouvernant du comte d'Aigues-Vives.

— Germain! Sotte que tu es! il fallait lui dire que je n'y étais pas 1

— Pour le faire attendre jusqu'à demain, reprit brusquement Nore, avec son chapelet et ses images! Il vaut mieux

que madame le reçoive, ce marchand de génuflexions, et tâche de le renvoyer le plus vite possible!

— Qu'il vienne donc ! Je vais jouer avec Tartufe la scène de M. Dimanche, dit madame de Saint-Cyr en se tournant vers sa fille.

— Et moi, reprit Sylvine, je m'enfuis, car de tous ceux qui vous tourmentent, il n'en est aucun que j'abhorre comme cet homme à mine basse et au parler mielleux 1

— Je lui dois, et il faut se contraindre, hélas ! se disait la veuve à elle-même quand Nore annonça le quidam.

Germain, l'homme d'affaires ou, comme on dit dans ce pays, le gouvernant des biens du comte d'Aiguës- Vives, justifiait on ne peut mieux, au premier coup d'oeil, les antipathies de Sylvine. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, fort, large des épaules, au front chauve et luisant, à la figure béate, que des cheveux gras, grisonnants et rejetés derrière l'oreille encadraient de chaque côté. Il portait l'habit de drap gris à poches basses, la culotte de velours olive, les guêtres |et les gros souliers ornés de boucles de laiton, qui constituaient alors le costume spécial des bourgeois de campagne.

Tenant gauchement à deux mains son feutre plat et à grands bords, il salua madame de Saint-Cyr avec une feinte humilité, et fit quelques façons de commande pour accepter le siège qu'elle lui montrait du doigt, en disant avec une volubilité qui masquait seule ses inquiétudes :

— Bonjour, mon brave Germain! ravie de vous voir, en vérité! Quel bon vent vous amène ce soir à la Maison- Blanche?

— L'intérêt de madame, répondit l'homme avec onction en baissant humblement les yeux.

— J'espère, reprit madame de Saint-Cyr s'efiforçant de sourire, que vous ne venez pas me demander de l'argent ! Vous seriez mal tombé ce soir ; je vous en avertis !

— - Madame peut être tranquille ; je ne suis point ici à ce dessein.

— Puisqu'il ne s'agit pas d'argent, pensa la dame, à qui ces mots avaient ôté le poids d'une montagne, tu peux m'ennuyer, malotru ; je souffrirai avec patience.

Devinant sa pensée sans doute au soupir de soulagement qui s exhala de sa poitrine, Germain se mit tout à fait en possession du fauteuil dont il n'occupait que le bord, et, reprenant la parole d'une voix mielleuse :

— Madame ne s'est jamais doutée, dit-il lentement, de l'affection respectueuse et profonde que je lui ai vouée, et dont je viens ce soir lui donner une preuve.

A ce langage si nouveau, madame de Saint-Cyr le regarda avec surprise ; mais, lui, continuant :

— C'est dans le besoin qu'on éprouve l'ami. Vous avez besoin d'aide, madame, et tous ceux que vous connaissiez vous ont abandonnée !

— Depuis le premier jusqu'au dernier, hélas! murmura madame de Saint-Cyr, trop bonne pour comprendre qu'elle avait fatigué le dévouement des plus fidèles.

— L'usure et la mauvaise foi des prêteurs vous ont ruinée ; tout le monde vous croit sans ressources; mais moi, madame, je dis qu il y a remède à tout, excepté à la mort !

Un espoir semblable à la paille de l'homme qui se noie éblouit madame de Sàint-Cyr ; elle prit les mains du gouvernant, et les pressant avec force :

— Quoi! mon brave Germain, dit-elle, j'aurais encore un moyen de salut ?

— Je le pense, madame ; mais à une seule condition.

— Oh ! parlez vite !

— Il faut d'abord être franche avec moi comme avec votre confesseur, ne rien me cacher de votre situation, et que je touche vos affaires du doigt et de l'œil.

— Attendez ! je vais vous chercher toutes mes paperasses. A peine fut-elle sortie que le masque d'humihté affectueuse

dont se couvraient les traits de Germain tomba tout à coup ; il releva la tète, qui avait une incroyable expression de mé-

chanceté froide et de dureté, et promena autour de lui un regard de maître, sous lequel eût frémi madame de Saint-Cyr Mais loin de se défier de ce dévouement inattendu, la bonne dame en ce moment était sur des nuages roses. Facile aux illusions, son imagination avait déjà pris feu comme une fusée, et dans le peu de temps qu'elle mit à courir du salon dans sa chambre et à descendre de sa chambre dans le salon, elle voyait déjà ses procès finis, ses affaires réglées, ses dettes payées, tout cela par un simple acte d'obligeance de ce brave Germain.

L'air sérieux que prit celui-ci à la vue des dossiers refroidit un peu son enthousiasme. L'homme d'affaires, impassible et sec, venait de reparaître au contact du papier timbré. Mettant ses lunettes de corne et tirant de sa poche un étui de carton vert qui contenait encrier et plume, il s'approcha de la table et procéda silencieusement à l'examen des liasses judiciaires, sans prêter la moindre attention au babil et aux réflexions de la patiente. La vérification fut longue et minutieuse. Pendant plus de trois quarts d'heure, qui parurent trois siècles à la pauvre madame de Saint-Cyr, il feuilleta un à un ces instruments de la loi inoffensifs en apparence^, et plus cruels au cœur pourtant, plus déchirants parfois que les crochets de la torture. Enfin, après avoir tout compulsé, tout supputé, tout additionné, il rattacha soigneusement les liasses et dit d'une voix aiguë comme la lame d'un poignard :

— Présentement, madame, j'en sais autant que votre procureur. Il résulte de ces papiers qui, par malheur^ sont tous parfaitement en règle, que vous devez en capital, intérêts et frais de justice, une somme de vingt mille livres

— Oui, à peu près cela , balbutia madame de Saint-Cyr en détournant la tête.

— Laquelle somme, en vertu de ces jugements, décrets royaux et contraintes, est exigible après-demain au lever du soleil. Un soupir douloureux fut la réponse de madame de Saint-Cyr.

— Et faute de payement, continua Germain avec l'indifférence et le sang-froid de l'opérateur qui tranche dans le vif,^

faute de payement fait à l'heure en espèces de cours, les oflBciers du sénéchal vendront au plus offrant et dernier enchérisseur cette maison et les meubles meublants, vos bois, vos prés 5t tout votre domaine.

— Est-ce seulement pour me rappeler ce que je ne sais que trop bien, hélas ! que vous êtes venu à la Maison-Blanche? dit enfin madame de Saint-Cyr poussée à bout.

— Non sans doute, madame ; mes intentions sont différentes, Dieu le voit ! de celles que vous me supposez.

— Expliquez-vous alors !

— Tl vous faut vingt mille livres : si elles sont dans le pays, il n'y a que deux hommes qui puissent les trouver en vingtquatre heures. L'un de ces deux hommes, vous le savez, madame, c'est le juif Isaac ; l'autre...

— Vous n'avez pas besoin de le nommer.

— Malheureusement, reprit Germain, affectant une fausse commisération, il est à peu près sûr que cet exécrable usurier vous poursuit sous le nom d'un tiers, afin de profiter des enchères pour avoir vos biens à vil prix. On ne peut dès lors, en aucune façon, frapper à cette porte.

— Non , dit madame de Saint-Cyr, car depuis fort longtemps il refuse de me prêter, quoiqu'il soit le premier artisan de ma ruine avec son usure.

— Vous ne pouvez donc plus compter, madame, que sur moi seul pour ce service-là.

— Et je suis convaincue, monsieur Germain, qu'il dépend de vous de me le rendre, si vous en avez la volonté.

— J'en ai la volonté et le pouvoir, madame, mais à une condition.

— Il n'en est aucune, mon ami, qui ne me semble douce pour me tirer de cet enfer !

< — Elle ne vous coûtera rien, et assurera de plus l'honneur et ie repos de vos vieux jours.

— Mais parlez donc, vilain homme que vous êtes!

— Demain avant midi, je poserai sur cette table les quit-

tances de toutes vos dettes, et vous me donnerez en mariage....

— Ma jolie Nore!... quel bonheur!

— Mademoiselle votre fille!

— Ma fille !

— Oui, madame, c'est là ma condition.

— Ma fille! mon enfant à un domestique ! Oh! mes dettes! mes dettes ! fit-elle en se couvrant le visage de ses mains Qt pleurant à chaudes larmes. Comme je suis coupable!

Germain connaissait son faible à merveille ; il la laissa pleurer, feignit de n'entendre aucun de ses mots outrageants, et, s'humiliant devant elle à mesure qu'elle s'indignait de l'audace d'une telle proposition, il se contentait de lui représenter de sa voix la plus doucereuse que la naissance et la différence de condition feraient toujours de lui une sorte de valet; qu'il ne sortirait jamais des bornes du plus profond respect, et qu'en lui accordant la main de sa fille, elle prendrait, non pas un gendre, mais un intendant habile, honnête, et qui ne demandait que la permission de mettre humblement à ses pieds les clefs de sa cassette.

Telle est notre faiblesse, telle est la lâcheté du cœur humain quand il faut choisir entre l'honneur et la fortune, que, malgré sa colère, et quoique tout se révoltât en elle à la pensée d'une pareille mésalliance, elle n'osait, tristement retenue par les chaînes de la misère, rompre avec ce laquais, et gardait le silence. Une intervention imprévue la tira d'embarras. La petite porte de l'escalier s'ouvrit tout à coup avec violence, et Sylvine, suivie de Nore, se précipita dans le salon.

— Eh ! quoi , ma mère , vous n'avez pas encore répondu à ce laquais? Vous n'avez pas appelé vos domestiques pour qu'ils chassent à coups de fouet l'hypocrite insolent qui nous outrage l'une et l'autre?

— Au nom du ciel! murmura la veuve éperdue, ne l'irrite pas?

— Songez à celui qui nous regarde, poursuivit Sylvine avec

chaleur, en montrant de sa main tremblante le portrait de soit père. Qu'aurait-il dit s'il avait entendu les paroles qui ont fait refluer tout mon sang au cœur ?

— Hélas ! ma fille, la ruine et la misère que tout le monde foule aux pieds! Tu vois ce qu'on me propose aujourd'hui, oui sait ce qu'on osera me dire demain !

— Rien qui nous mette le rouge au front, ma mère ! Vous avez trop de fierté dans l'âme pour craindre l'infortune : elle peut nous faire souffrir, mais nous avilir, non, non ! Je l'en défie!

— Mademoiselle, dit alors Germain qui avait tout écouté en Silence les yeux baissés et les mains jointes, voulez-vous me permettre de vous adresser quelques mots?...

— Sortez ! répondit Sylvine lui tournant le dos avec un geste de dégoût et de mépris. Nore, chasse cet homme ! . ..

La jeune fille s'avança résolument le fouet levé ; mais à deux pas de Germain, qui reculait en frémissant les traits bouffis de rage, elle s'arrêta et dit avec un sourire de bonheur :

— Dieu soit béni ! voici quelqu'un qui frappera plus fort !

— Nore ! s'écria Sylvine dont la voix tremblante, trahissait l'angoisse, ne te trompes-tu pas ?...

— Écoutez !

Le galop précipité d'un cheval retentissait dans l'avenue.

— C'est Ali ! murmura Nore radieuse de joie.

Sylvine lui serra la main et sortit sans répondre. Elle ne pouvait parler ; il fallut que Nore la soutînt tant elle était tremblante afin de gagner le perron ; le vieux domestique et la femme de chambre y étaient déjà avec des flambeaux pour recevoir Georges. Le cheval, qu'on ne pouvait apercevoir dans l'obscurité, arriva au galop et s'arrêta devant le perron en hennisant et soufilant de terreur ; mais il était seul, et la selle, où manqait la valise, portait de larges taches de sang.

Lk PESTE DE MARSEILLE M

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