‹ La peste de marseilleChapitre 3 sur 25 · LA MAISON BLANCHE · texte numérisé non relu

LA MAISON BLANCHE

On se figure le trouble que cette catastrophe avait jetë dans la maison. La porte était restée ouverte; des lumières brillaient aux vitraux du premier étage et disparaissaient tout à coup ; on entendait ouvrir et fermer précipitamment les armoires, et Nore, gênée plutôt que secondée par madame de Saint- Cyrqui se livrait au désespoir, s'efforçait de faire revenir sa jeune maîtresse évanouie sur le sofa du salon. Les larmes de la vieille femme de charge, tenant d'une main tremblante les sels et le vinaigre, l'anxiété de Nore qui, tout en lui frottant les tempes et lui prodiguant les soins les plus empressés, ne pouvait s'empêcher de redouter le moment où Sylvine rouvrirait les yeux, et la douleur, les gémissements de cette mère éplorée, formaient un tableau que personne, excepté Germain, n'aurait contemplé sans émotion. Mais le cœur du dévot intendant avait la dureté du fer et la froideur de la pierre. ïmpassi- Dle au milieu de l'agitation générale, il s'était agenouillé au coin de la cheminée, et feignait de réciter son rosaire en attendant d'un front tranquille que Sylvine eût repris ses sens.

Les conséquences de cette impatronisation étaient faciles à prévoir. Avertie par un signe de Nore, madame de Saint-Cyr voulut les prévenir en épargnant l'odieuse vue de cet homme à sa fille, dont le pouls recommençait à battre; et timidement d'abord, puis avec quelque fermeté, elle lui fit entendre qu'il était convenable de mettre fin à sa visite ; mais, loin de se rendre à ses raisons qu'elle avait pris la peine d'adoucir par tous les ménagements imaginables, Germain se leva, croisa les bras sur

sa poitrine, et déclara tout net qu'il ne partirait qu'après avoir reçu une réponse positive.

— Mais que voulez-vous donc? dit à demi voix la malheureuse veuve prise ainsi à la gorge par ce butor sans cœur et sans pitié.

— Je veux savoir si vous consentez à m'accorder, ou si vous comptez me refuser la main de votre demoiselle?...

— Nous reparlerons de cela, monsieur Germain ; mais dans l'état où vous la voyez, et après l'affreux malheur qui vient d'arriver probablement, avez-vous le courage d'insister de cette façon ?

— J'insisterai, madame, et resterai jusqu'à ce que vous ayez répondu !

— Oh ! dit madame de Saint-Cyr amèrement, que n'ai-je un fils ?

— Ou celui que vous attendiez, et qui ne viendra pas ; c'est ce qui me fait insister, madame, pour avoir une réponse ce soir, à l'instant même ; car ce malheureux événement dégage votre parole et écarte le seul obstacle que put rencontrer ma demande.

— Mais on ne sait rien de certain, et Georges peut arriver d'un moment à l'autre !...

— Non, madame, vous ne le verrez pas \ivant !

— Plus bas, monsieur Germain, vous me faites trembler I

— M. Georges, reprit l'intendant en détournant la tète pour éviter les regards de madame de Saint-Cyr, a été assassiné à huit heures et jeté dans le lac!.. .

— Comment le savez -vous? dit derrière lui une voix sonore.

Au son de cette voix, trois cris de surprise et de joie inexprimable éclatent dans le salon; Germain se tourne et recule anéanti, foudroyé, sans une goutte de sang aux veines, en se trouvant face à face avec Georges.

Son apparition subiie, la pâleur de son front, l'eau qui ruisselait à flots de ses cheveux et de ses vêtements, les éclairs

que lançaient ses yeux, tout frappa l'intendant d'une telle terreur, qu'il crut un moment voir un spectre, et demeura comme pétrifié. Georges, d'un coup d'œil rapide, avait parcouru l'appartement ; il échange en passant un regard, et un simple mais énergique serrement de main avec Sylvine, qui pleurait de bonheur et n'aurait pu parler, et, saisissant un flambeau, va droit à Germain, lui porte la bougie au visage sans que les prunelles de cet homme fissent un mouvement, et après l'avoir examiné très-attentivement :

— C'est le frère de la concubine de mon père, dit-il en remettant le flambeau à Nore. Je ne m'étonne pas qu'il ait voulu me faire assassiner!

— Il avait d'autres motifs encore, murmura la jeune fille; mais ordonnez-lui de partir, monsieur Georges, car nous n'avons pu le chasser!

— Il vous a résisté?...

— Avec une insolence dont j'allais le punir à coups de fouet quand le cheval est revenu.

Georges se tourna froidement ; mais ce rustre, fort comme un bœuf, ce créancier si audacieux, si impassible tout à l'heure, si grossièrement fier d'écraser une pauvre femme sous le joug de son argent, n'avait osé l'attendre et fuyait éperdu en pliant les épaules. Entouré par Sylvine et sa mère, Georges oublia ce misérable dans leurs embrassements, et ne songea qu'au bonheur de retrouver ce qu'il aimait le plus au monde. Sylvine ne disait rien; ses larmes et son silence parlaient assez pour elle; mais il n'en était pas de même de madame de Saint- Cyr. Un moment interdite par l'excès de sa surprise et de sa joie, elle recouvra bien vite la parole et regagna avec usure le temps perdu. Quant il aurait eu vingt langues, Georges n'aurait pu répondre aux questions qu'elle lui adressait coup sur coup.

Heureusement, la franchise de Nore vint en aide au pauvre jeune homme, et détourna une minute le torrent de ce verbiage.

— Mais madame, s'écria-t-elle impatientée^ vous ne voyez donc pas que M. Georges est trempé jusqu'aux os, et qu'il faut qu'il se sèche ou aille prendre d'autres habits!

— Elle a raison, cette fille-là ! C'est étonnant comme elle gagne tous les jours auprès de moi ! Mais je suis si ravie que je ne m'apercevais de rien, dit madame de Saint-Cyr en prenant, dans sa distraction, trois prises de tabac.

— Ne vous inquiétez pas de cette misère , dit Georges gaiement ; un fagot et une flambée vont suffire pour tout guérir !

— Dieu me préserve, mon cher enfant, et la sainte Vierge sa mère, de te laisser en cet état ; c'est ainsi qu'on prend le coup de la mort. Nous sommes bien pauvres, mon ami ; mais il nous reste, grâce au ciel, assez de bardes pour te faire changer, serais-tu plus mouillé encore.

— Je vous assure, chère mère...

— On ne t' écoute pas. Nore, conduisez M. Georges dans la chambre bleue : voici la clef de l'armoire à colonnes où sont les vêtements de feu mon digne époux ; je suis certaine qu'ils lui iront à merveille, car M. Saint-Cyr, hélas ! était à peu près de la même t<aille.

Cette fois, par extraordinaire, la bonne dame disait vrai. Dans ces trois tiroirs vermoulus, d'où s'exhalait une odeur de bergamote et de lavande, Georges trouva un costume complet à la mode de l'ancienne cour : les grands bas de soie, les souliers à talons rouges et à rosette, le haut-de-chausses, la veste galonnée d'or et le justaucorps à brandebourgs, rien n'y manquait. Il endossa lestement cette noble défroque qui avait brillé dans les galeries de Versailles et qui lui donnait si bon air que madame de Saint-Cyr ne put retenir un cri quand il parut, et protesta qu'elle avait cru revoir feu son mari.

Si on l'eût écoutée, Georges lui aurait fait sur-le-champ le récit de son aventure. Mais Nore, plus sage, en avait décidé autrement : elle ordonna de servir, et il fallut se mettre à table. C'était un repas qui réunissait l'abondance homérique à

la simplicité pastorale des montagnes ; outre la basse-cour qui dut fournir les pièces principales, la garenne et le lac avaient été mis à contribution ; il y avait jusqu'à des sarcelles et des poules d'eau : et tous ces mets, apprêtés avec le soin exquis des cordons-bleus de l'ancien régime, étaient vraiment succulents. Georges dont l'appétit avait été aiguisé par un exercice assez rude, fit bravement honneur à sa jeunesse et au festin ; ou peut dire, sans blesser la vérité, qu'il mangea pour trois, car Sylvine ne pouvait que le regarder et prêter l'oreille, et madame de Saint-Cyr sacrifiait toujours sans s'en aper- <îevoir les plaisirs de la bonne chère à ceux de la conversation.

Aux plats de résistance et au gibier succédèrent les crèmes, es fruits admirablement conservés, et ces gâteaux à la cuirasse d'or, ces délicates friandises que savent seuls pétrir les doigts des ménagères; le gaillac, ce Champagne du Languedoc, écuma après le cahors dans les verres pleins à demi de fenouil et de pimprenelle; et Georges, remplissant le sien jusqu'au bord, demanda la permission à madame de Saint-Cyr de boire à sa santé et à celle de sa fille.

— Très-volontiers, mon cher enfant! répondit l'excellente dame la larme à l'œil. Buvez tous deux à votre bonheur, et que celui qui entend tout entende ce vœu et l'exauce !

— Je bois au vôtre, ma mère, qui sera bien grand s'il ressemble à celui que je sens ce soir !

— Oui, la journée finit bien; mais, s'il faut te l'avouer, j'avais grand'peur, mon cher enfant, qu'elle ne se terminât comme elle avait commencé, par l'angoisse!...

— Il s'en est fallu de peu, en effet, reprit Georges redevenant sérieux.

— Conte-nous donc cela; tu me fais griller d'impatience!

— Et Sylvine?... elle va trembler!...

Sylvine ayant fait un geste de dénégation, il prit la parole «n ces termes, au milieu d'un silence tel qu'on eût entendu marcher les fourmis et les cloportes sur le parquet disjoint.

— J'avais pris toutes mes mesures pour arriver vers deux ou trois heures à la digue, où j'étais bien sûr que vous m'attendiez; mais le mauvais génie, qui s'est déguisé en domestique dans le but très-probablement d'exercer ma patience et de la pousser à chaque instant à bout, a déjoué toutes mes précautions. M. Valette s'était mis en tête de coucher à Castelnaudary, à l'hôtel de la Rose -d'Or. Je lui ai signifié que je voulais partir à l'instant même; alors, selon sa louable habitude de tout sacrifier à l'égoïsme, il m'a tendu ses pièges ordinaires et suscité une foule de petits obstacles qui m'ont fait perdre un temps précieux.

— C'est un homme insupportable ! s'écria madame de Saint- Cyr, heureuse de reprendre haleine et de placer son mot, et je suis surprise, Georges, très-surprise, en vérité, que vous le gardiez !

— Je ne le garderai pas longtemps, ma mère : il s'est congédié aujourd'hui pour toujours, moins à cause du péril où il m'a exposé que des inquiétudes que vous ont données l'égoïsme et la fourberie de ce misérable. Je le sentais, je devinais tout ce que vous deviez souffrir, et voilà pourquoi, malgré l'orage, je refusai de m'arrêter à la maison du garde.

— Nous lui avions bien recommandé de vous retenir en cas de mauvais temps.

— Il me l'a dit, ma mère; mais la Maison -Blanche était trop près et mon impatience trop grande. Je pris seulement sa torche et continuai la route au galop. Il faut croire que^'il existe auprès de nous de mauvais anges cachés saus une forme humaine, il y en a aussi de bons que nous ne voyons pas et qui nous avertissent. A mesure que j'avançais, une voix secrète, qui semblait parler dans mon cœur, me disait : Reviens sur tes pas !

— C'était la voix de la Providence, mon ami !

— Ou celle de ma mère s'élevant du fond de la tombe pour sauver son enfant! Vous l'avouerai-je? une minute je fus tenté de l'écouter ; les sons du violon de Bontemps aue m'apportait

le vent à ce moment même comme un autre avertissement, car il jouait dans le lointain la vieille ronde de Lastours : « Un soir trois bandits embusqués ! » augmentait mes hésitations. Je m'arrêtai, mais honteux de ma faiblesse, j'enfonçai aussitôt les éperons dans les flancs d'Ali qui repartit comme l'éclair ! Nous volions ! A vingt pas de la ravine du Saule, il me sembla entrevoir deux hommes au milieu du chemin ; je me dresse sur les étriers et secoue la torche pour mieux distinguer. Tout à coup, j'aperçois une double corde tendue en travers de la route : je veux retenir le cheval, mais il n'était plus temps; lancé à toute bride, il s'embarrasse dans les cordes et nous roulons tous deux à terre,

— Dieu! quel moment 1 exclama madame de Saint-Cyr pendant que Sylvine, tremblante, cachait sa tête dans ses mains et que, debout et immobile derrière son fauteuil, Nore dardait sur Georges les feux de son œil noir.

— Oui, reprit Georges lentement, ce fut un moment terrible !... J'avais une jambe prise soas le cheval abattu et ne pouvais faire un mouvement. Aux mourantes lueurs de la torche, je voyais là les deux bandits : l'un, couvert de haillons et d'une taille colossale, ne me semblait pas inconnu; l'autre devait être du pays, je le conjecturai du moins au soin qu'il prenait de voiler son visage. Celui-ci, armé d'un couteau à lame large et affilée, passa derrière moi ; je l'entendis couper les longes qui bouclaient ma valise, tandis que le premier, tenant à deux mains une espèce de massue, se préparait à me fracasser le crâne. Croyant ma dernière heure venue, je fermai les yeux et me recueillis pour vous envoyer ma dernière pensée ; le bâton était déjà levé, en effet, et un miracle pouvait seul me sauver!...

— Dieu le fit, n'est-ce pas?...

— Oui, en m'envoyant un secours sur lequel je ne comptais point. Au moment où la massue que brandissait ce misérable allait tomber en sifflant et me briser le front, un coup de feu éclate; et, atteint parla balle à une main, aux deux peut-être,

[e bandit laisse échapper son gourdin en poussant un cri dedouleur. De là vint mon salut. Ce cri et l'explosion effrayèrent si fort Ali, qu'il se releva d'un bond, passa sur le corps du bandit blessé qui s'efforçait de le retenir, et disparut en hennissant. Une fois libre, en un clin d'œil je fus sur pied. J'ignorais qui avait tiré le coup de feu et s'il ne m'était pas destiné. Outre les deux bandits dont l'un, quoique grièvement atteint, était très-dangereux encore par sa force athlétique, je pouvais avoir sur les bras, d'un instant à l'autre, de nouveaux assaillants, car j'entendais des pas des deux côtés de la route : dans cette situation presque désespérée, je ne vis qu'un parti à prendre, et, gravissant rapidement la berge peu escarpée en cet endroit, je m'élançai dans le lac.

— Où il y a cent pieds d'eau!,.. Dieu! si nous l'avions su!

— Vous auriez été bien inquiètes et non sans raison, je l'avoue. Bon nageur, je le suis, et l'on m'a vu plus d'une fois me soutenir deux heures sur la mer ; mais l'eau du réservoir, par le souffle du Gers surtout, est véritablement glaciale. Après avoir touché le fondj j'étais saisi et hors d'état d'achever la traversée, ce qui n'eût été qu'un jeu en d'autres temps ; je sentais que, mes membres paralysés cessant de se mouvoir, j'allais enfoncer : les lumières de la maison, que je distinguais par intervalles comme un phare sauveur, s'effacent subitement, je pense à vous deux en tournoyant dans l'eau, et crois bien y penser pour la dernière fois...

— Achevez, Georges 1 murmura Sylvine d'une voix éteinte, achevez, de grâce!... votre récit nous tue!...

— Il est fini, chère cousine, fini en deux mots maintenant. Un moment, à ce qu'il paraît, je perdis connaissance ; en revenant à moi, je flottais au milieu du lac, sur ces eaux sombres et clapotantes, entre un homme et un chien ; le chien, qui m'avait repêché et saisi par mes vêtements, m'emportait vigoureusement, malgré l'orage, vers la rive où il me déposa bientôt sain et sauf, et l'homme nageant auprès de moi me tenait la tête hors de l'eau.

— Ah! s'écria Svlviïie attendrie jusqu'aux larmes, je les connais, vos deux sauveurs!...

— Ils méritent bien un cordial remercîment, n'est-il pas vrai?... Voulez-vous que nous le leur adressions ici ensemble?

— Oh ! de tout notre cœur 1 dit madame de Saint-Cyr avec effusion.

— Eh bien , les voilà tous les deux !

Madame de Saint-Cyr tourna la tête, et, en apercevant le chevrier que Nore était allé chercher et qui roulant d'une main son béret blanc et de l'autre flattant son chien, semblait conftis de tant d'honneur, elle s'écria toute surprise :

— Comment! c'est ce brave garçon?...

— Oui, ma mère, vous l'avez bien nommé! c'est à lui, et à ce magnifique montagnard que je dois la vie, après Dieu !... c'est lui qui , ayant entendu le matin les bandits former leur complot, m'avait envoyé le ménétrier pour m'avertir de prendre une autre route, lui dont la balle blessa le misérable, lui qui se précipita dans le lac pour m'en tirer au péril de ses jours !

— Michel, dit Sylvine prenant, malgré sa résistance, dans ses mains délicates la main nerveuse du chevrier, ma mère et moi vous remercions du fond de l'âme du service que vous nous avez rendu, nous ne l'oublierons jamais? et que la flamme de notre foyer soit petite ou grande, vous y aurez toujours votre place , avec ce chien qui a le cœur aussi bon que son maître !

— Entends-tu, Pastour? dit Michel avec un sourire doux et mélancolique, entends- tu ce que dit cette demoiselle!... Les paroles qu'on nous adresse valent plus que de l'or et resteront gravées ici comme sur le roc de Bilhère : va la remercier, va Pigou 1, pour toi et le pauvre chevrier.

Obéissant au maître dont son œil brillant semblait deviner la pensée, Pastour vint en remuant la queue se coucher aux

%, Petit, surnom amical des chiens dans les Pyrénées.

pieds de Sylvine, et, posant sa grosse tête sur ses genoux, se mit à lui lécher doucement les mains. Pendant qu'elle les passait, en le caressant, sur sa toison blanche et soyeuse, Georges avait dit un mot à Nore qui sortit et reparut bientôt portant un plateau sur lequel étaient trois verres : elle était suivie à trois pas de distance par le ménétrier Vert ; arrivé à la porte, celuici ôta ses sabots et entra doucement comme dans une église, son chapeau à la main et son violon sous le bras.

Sa figure joufflue et rose était deux fois plus réjouie que d'habitude : retenu par le respect, il s'efforçait de garder le décorum et ne dansait en quelque sorte que d'un pied ; mais la joie qui pétillait dans ses petits yeux annonçait éloquemment qu'il ne tarderait pas à se dédommager de cette contrainte. En l'apercevant, Georges avait rempli les trois verres.

Il lui en mit un dans les mains, donna l'autre à Michel, et prenant le troisième :

— Mes amis ! dit-il de ce ton franc et simple qui vibre dans le cœur, avec la permission de ces dames, je bois à votre santé ! . . .

— A votre bonheur, monsieur Georges! balbutia le ménétrier dont les mains tremblaient.

— Vous le désirez, n'est-ce pas, père Bontemps?...

Le vieillard poussa un long soupir, regarda le plafond et -commença d'effleurer le parquet de l'autre pied.

— Eh bien, mon vieil ami t vos vœux seront exaucés, je l'espère, avant le feu de la Saint-Jean, pour moi et pour un autre, ajouta Georges de Durfort en souriant à Nore.

— Comme ça, il y aura deux noces?...

— Une seule, père Bontemps ! où vous dégourdirez pour quatre votre archet et vos jambes!...

— Oh! je vous en réponds!

— En attendant, père Bontemps, pour ne pas les laisser rouiller et puisque vous voilà, vous allez nous jouer un brin la ronde de Durfort; il ne faut pas toujours pleurer et s'attrister dans celte vie!

— Non, certes, monsieur Georges! Vivent la joie et le soleil !

— Et les bons cœurs! vous permettez, n'est-ce pas, ma mère?...

-- Moi, dit madame de Saint-Gyr, je veux tout ce que vous voudrez !

— Reculez la table, Michel, et vous, père Bontemps, haut le pied et l'archet, mon brave !..=

. Le vieillard n'avait pas besoin de cette recommandation : jamais il ne s'était senti plus en verve et jamais la ronde de Durfort n'avait été plus bruyamment et plus joyeusement jouée. Quelque vive pourtant qu'en fût la mesure, Sylvine et Georges, et derrière eux Michel et Nore, tournoyaient plus légers encore. En les voyant passer, aux sons éclatants du violon, si jeunes, si beaux, si heureux et le sourire aux lèvres, madame de Saint- Cyr oublia un instant ses peines, et se reporta vers ces jours que doraient autrefois la paix, la joie et l'opulence. Malheureusement au milieu de son rêve, Pastour, électrisé par la musique, bondit sur un fauteuil et fit rouler à ses pieds les liasses judiciaires que Germain y avait laissées ; à cette vue, le spectre de la dette, bien plus sinistre que celui de Banco, se dressa devant elle avec son noir cortège. Elle frémit et murmura en détournant les yeux.

— Pauvres enfants! ils dansent ce soir et s'amusent!... Hélas! hélas!... que feront-ils demain?...

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