‹ La peste de marseilleChapitre 25 sur 25 · H31L POUR ŒIL, DENT POUR DENT · texte numérisé non relu

H31L POUR ŒIL, DENT POUR DENT

Comme les cavaliers au plumet bleu passaient au galop de l'autre côté du lac, et moins d'une heure après que les trois complices l'eurent quittée, Michel, tenant Pastour en laisse, entra dans la clairière. Le nez caché dans l'herbe et battant les broussailles de sa large queue, le chien suivait la voie avec ardeur. Arrivé sous le châtaignier il s'arrêta, et l'œil étincelant, le poil hérissé, regarda son maître. Celui-ci lui parlant à voix basse selon la coutume des pâtres et des chasseurs :

— Il s'est assis là, n'est-ce pas? Tu le reconnais bien, Pastour, notre assassin?

Le chien gémit et gronda sourdement comme s'il eût entendu ces paroles-.

— Va î nous le retrouverons, et nous ne sommes plus des Pyrénées toi ni moi s'il ne paye le guet-apens de la rue de la Téte-d'Or.

Pastour jeta un regard ardent à son maître et le conduisit hors du bois sur les traces de Germain et de son compagnon. Une fois en plaine, Michel rendit la liberté au chien, visita soigneusement l'amorce et la pierre de son fusil, et continua sa poursuite avec les mêmes précautions que lorsqu'il chassait l'ours sur les roches du lac de Gaube. Jusqu'à la côte qui descend vers le Sor et le pont du Cruzet, Pastour marcha sans hésiter. Arrivé au point où la roche friable et ocreuse revêt une teinte vermeille, il se tourna et leva la tête vers son maître.

— Oui, dit Michel, je te comprends : ce maudit vent marin qui décharné toute la route, vient d'emporter la voie avec le sable, et le chien sent, dans son instinct, qu'il a besoin de la raison de l'homme. Voyons, Pastour, si l'homme trouvera : et, après un examen rapide des localités :

— Sais-tu, ajouta-t-il en le flattant de la main, où sont passés ces misérables ? Car ils sont trois aujourd'hui, je l'ai vu sous le châtaignier à leurs traces, et hier ils n'étaient que deux. Ils sont passés, j'en jurerais, par le rameau de Betharram qui ne nous serait pas inutile, Pastour, ils sont passés dans ce ravin pour éviter la route trop découverte en cet endroit. Viens voir si j'ai raison, l'ami !

Le chien, sautant dans le ravin sur un signe, éventa de nouveau la piste et le fit connaître par la vivacité de ses mouvements.

— Tu vois, dit Michel à voix basse, que j'avais bien jugé; maintenant, doucement, Pastour; nous voulons les surprendre et il faut bon pied et bon œil pour n'être pas surpris I

On eût dit que le chien avait compris ; car à partir de ce moment il n'avança plus que pas à pas et à couvert. Ce retard, que la prudence rendait indispensable, donna une avance très-grande à Germain et à son farouche acolyte. Le chemin

qu'ils avaient tenu était en effet celui que venait de retrouver l'instinct de Pastour. A la première descente de la route, moins bien frayée à cette époque qu'aujourd'hui, sur l'observation de Germain, qu'ils restaient trop en vue, ils avaient pris le ravin pour se rendre à Sorèze. Cet itinéraire nouveau les forçait à contourner la montagne de Berniquaut, derrière laquelle se cache la petite ville.

Suivant cette espèce de haie sauvage qu'on nomme, dans le pays, randal, ils se dirigeaient d'un bon pas vers la montagne, lorsque Germain, qui ouvrait la marche, s'arrêta tout à coup, et, après avoir tenu quelque temps l'œil fixé sur Berniquaut :

— Jaffard, demanda-t-il tout bas, as-tu la vue bonne?,...

— Si bonne, trident de l'enfer ! que c'était toujours moi que le patron faisait monter pour explorer la mer au bout du mât de la galère !

— Regarde donc là-bas, sur le sommet de Berniquaut : n'y vois-tu rien?

— Si fait, pardieu ! il faudrait avoir la berlue I

— Il me semble reconnaître l'homme debout auprès du chêne I

— Par les souliers de fer rouge du diable ! nous jouons de bonheur, monsieur!

— C'est Isaac, n'est-il pas vrai?...

— - C'est lui, pardieu ! ou que Satan m'étrangle ! le chien de juif fait l'usure sur tout et il nous a épargné la moitié du chemin.

— Il s'agit de grimper là-haut sans qu'il nous aperçoive !

— C'est facile, monsieur Germain ; suivez-moi seulement. Durant ce colloque qui avait lieu sous les buissons, Isaac,

perché comme un faucon au faîte de la montagne, ne détachait pas ses regards de la Maison-Blanche, qu'on découvrait en plein dans la réverbération du couchant. Il était si absorbé dans cette contemplation muette, que le forçat et son complice, gravissant le col du côté opposé, finirent par arriver jusqu'à lui sans que le bruit des pierres se délachant de temps

30i LA PESTE DE MARSEILLE

à autre sous leurs pas éveillât sa vigilance. Surpris cependant par le craquement d'une branche qu'avait saisie Jaffard, il tournait à demi la tête, quand il se sentit étreini dans deux bras de fer qui se refermèrent sur lui comme les branches d'un étau. Au même instant Germain, s'élançant du haut du rocher, vint tomber à deux pas de lui et se mit à le regarder en silence.

> Mesurant en une seconde toute l'urgence du péril, Isaac pâlit et, malgré sa vigueur morale, laissa échapper un frémissement. Germain s'en aperçut, et, riant du rire convulsif des démons :

— Ah ! dit-il d'une voix rauque, tu trembles, fils de Judas 1 et tu as raison, car je défierais Dieu lui-même de te retirer de mes mains 1 II n'y a qu'une chose qui pourrait te sauver à cette heure, et tu sais laquelle, Judas?...

Isaac ferma les yeux et ne répondit pas.

— Tu vas dire, poursuivit Germain, où tu caches ton or, sans quoi ton séjour sera court en ce monde.

Un sourires de mépris, d'ironie et de défi même effleur les lèvres du juif!

— Oh ! tu as beau faire le brave, je sais comment on arrache les mots des dents, reprit Germain plus pâle et plus ému que sa victime. Vois-tu cette corde? il y a trois jours que je la tresse pour te payer ma dette de Marseille; et tu dois comprendre à présent, mon ami Isaac?

Le vieillard ouvrit les yeux et lui lança un regard si froid et si ferme que, blasphémant comme au pied du gibet, Germain atteignit d'un bond la même branche de chêne le long de laquelle s'était glissé Jaffard; il la courba de force jusqu'à hauteur d'homme v fixa l'un des bouts de sa corde, passa l'autre où était un nœud coulant, au cou d'Isaac, et lui adressa une dernière sommation. Le juif, demeurant impassible, il fit signe à Jaffard d'ouvrir les bras, et la branche, en se redressant, emporta le vieillard qui resta suspendu dans l'air, entre le sommet et la base de la montaene.

Cette exécution, chose surprenante! ne fut pas du goût de Jaffard. Il murmurait tout haut, prétendant que Germain s'était vengé trop vite, et qu'il aurait, lui, en le torturant, bien trouvé le moyen de lui arracher son secret. L'ancien intendant, haussant les épaules, montra au forçat la grosse clef de la maison de Sorèze, dont il s'était emparé, et un trousseau de clefs plus petites, qui apparurent à Jaffard comme les portes d'une mine d'or. Se frottant les mains, et jurant avec un redoublement d'énergie, il ouvrit l'avis de profiter du crépuscule pour descendre à Sorèze et mettre la maison à sac; mais Germain, reprenant son air de componction et de béatitude :

— Et ce malheureux? dit-il la main étendue vers le juif, qui tournoyait et s'affaissait malgré ses vains efforts pour saisir la corde.

— Il mourra bien tout seul, pardieu ! cria Jaffard en rica- ''iiant.

— Non, il souffrirait trop avant ! Un chrétien doit pardonner à son ennemi, et se montrer humain même en le punissant. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il a une âme, et prions pour elle comme je voudrais qu'on priât pour la mienne.

Découvrant alors son front chauve, Germain se mit à genoux, marmotta, les yeux fermés, une courte prière. Puis, se relevant tranquillement, il arma son pistolet , visa le juif et lui envoya une balle qui parut l'avoir rendu pour toujours immobile.

Les hurlements de Pastour répondirent au coup de feu; échangeant un rapide regard, les meurtriers d'Isaac prirent la fuite, et descendirent à Sorèze le long du versant opposé, et déjà noirci par le crépuscule.

Tandis que ce crime se commettait sur la montagne, Syl- Vine accomplissait son douloureux et navrant sacrifice. En .arrivant à la Maison-Blanche, le comte d'Algues- Vives, fidèle à son système, ne lui avait pas laissé le temps de respirer. Au sortir de la chaise de poste on avait trouvé le tabellion dans îo salon avec le contrat tout rédigé. A peine l'eut-elle signé au

milieu des sanglots et des larmes, qu'ils la remirent en voiture et la portèrent à une chapelle voisine où le prêtre les attendait. Dans le trajet elle s'était évanouie; pendant que, sous le porche même, madame de Saint-Cyr s'efforçait de lui faire reprendre ses sens, Nore, qui frémissait d'indignation et de colère, pria M. d'Aiguës- Vives de la suivre, et le menant dans l'ancien cimetière de la chapelle, où çà et là blanchissaient entre les grandes herbes les angles des pierres funèbres:

— Monsieur le comte, lui dit-elle, pardonnez-moi ma hardiesse; mais, avant que mademoiselle ait repris connaissance, il faut que je vous parle à cœur ouvert.

— Soit, mon enfant; mais dépêchons, car je n'ai pas de temps à perdre.

— Selon toutes les apparences il vous en reste peu, monsieur, à passer en ce monde, et néanmoins vous l'employez fort mal!

— Hein ! reprit le comte surpris ; que signifient ces mots, ma mie?...

— La vérité, monsieur le comte, personne n'ose vous la dire; mais moi qui ne crains rien, et qui adore ma maîtresse, je ne vous la cacherai pas î Qu'espérez-vous d'un mariage semblable, qui est deux fois contre nature? car vous pourriez être son grand-père, et, vous le savez bien, elle en aime un autre; ou vous la tuerez, ou, si elle survit à cette violence, elle vous exécrera et vous maudira chaque jour de sa vie, comme toute femme de cœur ferait à sa place.

— Vous aviez raison, ma mie, de demander pard n d'avance pour votre hardiesse. Je l'accorde, mais à la charrie que vous m'épargnerez dorénavent vos conseils et vos réflexiOns.

— Vous pouvez être tranquille là-dessus, reprit fièrement Nore; si ce sacrifice s'achève, mon cœur sera déchiré, car je l'aime comme une sœur ; mais je ne resterai pas longtemps* sous le toit de la Maison -Blanche, et n'irai jamais sous le| vôtre !

— Ah ! Oui-da; est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?..éj

— N'est-ce point assez, monsieur le comte, pour un homme d'honneur?...

— Il suffit, dit avec hauteur M. d'Aigues-Vives ; brisons là, s'il vous plaît 1

— Non, poursuivit hardiment la jeune fille, non pas avant que vous sachiez ma pensée tout entière. Si vous profitez du consentement arraché à mademoiselle, et de la faiblesse de sa mère, vous commettez une lâcheté !

— Une lâcheté! s'écria le bouillant vieillard pourpre de colère.

— Oui, monsieur, une lâcheté dont celui qu'elle aime ne peut vous punir, parce que vous êtes trop vieux, mais dont Dieu vous punira parce qu'il est trop juste pour tolérer la trahison I

M. d'Aigues-Vives ne voulut pas en entendre davantage ; il quitta la place tout ému, et revint sous le porche de la chapelle où Sylvine n'était pas revenue encore de son évanouissement.

DÉNOUMENT

Nous avons laissé Georges àToulouse au moment où il partait à franc étrier avec le chevalier Roze pour la montagne Noire. M. d'Aigues-Vives ayant trois ou quatre heures d'avance sur lui, il n'aurait pu espérer de le rejoindre que dans des conditions rendues impossibles par la prévoyance du comte. Rusé comme tous les vieillards, celui-ci ne manqua jamais, à chaque poste, de prendre les meilleurs chevaux, et quelquefois tout le relais pour sa chaise et sa suite. Il en résulta que souvent ceux qui le poursuivaient trouvèrent les écuries vides, et durent perdre un temps précieux en cherchant ailleurs de& chevaux.

Tous ces obstacles les retardèrent tellement que, malgré l'ardeur avec laquelle l'un et l'autre les levaient à mesure, ils n'arrivèrent qu'à la nuit au lac de Saint-Ferréol.

Au premier relèvement de route, Georges aperçut la Maison-Blanche étincelante de lumières, et son cœur se serra. Pour la première fois un doute affreux se présentait à sa pensée. N'arriverait-il point trop tard ? Arrêtant son cheval à •moitié fourbu, quoiqu'il ne l'eût pris qu'à Revel, il communiqua cette réflexion à Roze. Mais le chevalier, qui ne se doutait point des craintes et des précautions de M. d'Aiguës- Vives et ne pouvait croire à tant de précipitation, le rassura. Ce qui ne contribua pas à calmer son exaltation en lui rendant l'espoir, ce fut la rencontre qu'il fit, à l'entrée de l'avenue, de la brigade de Revel.

Vivement interpellé au sujet de M. d'Aiguës- Vives, le chef de la maréchaussée répondit qu'il venait de le rencontrer dans sa chaise. Il l'avait trouvé, en effet, revenant de la chapelle ; mais comme il ne fit point cette distinction, Georges pensa avoir atteint la chaise, et ne demanda pas d'explications plus précises. Le brigadier continua avec ses hommes la ronde qu'il avait commencée autour du parc, et les deux amis piquant des deux, coururent à la Maison-Blanche. En mettant pied à terre, ils furent assez surpris l'un et l'autre de voir sur le perron le comte d'Aigues-Vives, qui semblait les attendre, et dit courtoisement à Georges :

— Monsieur de Durfort, vous venez chercher, je présume, .uneexphcation que je me ferai un plaisir de vous donner tout à

l'heure. Mais, pour le présent, nous avons chacun à remplir les devoirs de notre profession ; vous, ceux du médecin, moi ceux du maîîistrat.

— Et pour qui réclame-t-on mes soins? demanda Georges, incapable de maîtriser son agitation.

— Vous allez le savoir!

Et,«e fournant vers deux laquais qui se tenaient derrière lui avec des flambeaux :

— Éclairez monsieur, dit-il d'un ton bref, et conduisez-le au salon.

On aurait pu compter les battements du cœur de Georges pendant qu'il traversait le corridor et l'antichambre. Un pressentiment lui disait qu'il allait se trouver en face de Sylvine brisée sans doute parles angoisses de ce jour. Dans son impatience de la revoir, il doubla le pas, se précipita dans le salon, et recula avec un mouvement d'impatience et de désappointement.

Au lieu de celle que ses yeux et son cœur cherchaient . en vain, il aperçut sur le sofa Isaac pâle et sanglant, que Mi- : çhel et le ménétrier s'efiPorçaient de rappeler à la vie. Avant ' qu'il leur eût pu adresser une seule question, M. d'Aigues- Vives s'approcha, et dit avec plus de gravité que de coutume :

— Cet homme a été assassiné par deux bandits, aux trousses desquels sont maintenant les cavaliers de la maréchaussée. Ce brave garçon, ajouta-t-il en désignant Michel, aidé par le ménétrier, est arrivé trop tard pour le sauver ; mais il a pu le transporter ici sur sa demande. Voilà quelques instants qu'il ne donne plus signe de vie ; or, comme il importe à la justice de recueilHr sa déclaration, je vous requiers, en ma qualité de magistrat, de lui prêter tous les secours de l'art, s'il en est temps encore.

Georges promena de nouveau un long regard autour de lui, étouffa un soupir, et prit le bras du moribond. Visitant ensuite sa blessure, il la ferma mieux que n'avait fait le chevrier, dénoua sa ceinture, ordonna de le mettre sur son séant et d'ouvrir toutes ^es croisées, et après quelques frictions sur la poitrine et autour du cou,,laissa tomber sur ses lèvres quelques gouttes d'un cordial énergique. Peu d'in?tanls après, la respiration se rétablit, le juif ouvrit les yeux, les fixa sur le médecin, et parut le remercier du regard. Saillissant ce moment, M. d'Aigues- Vives voulut commencer son interrogatoire; mais Isaac ne sembla pas l'avoir rrunpris.

— Je reviendrai, dit le conseiller en sortant avec Roze ; quand il aura repris ses sens, qu'on me fasse avertir.

Georges se disposait à le suivre ; la main du blessé pressa la sienne et le retint. Recouvrant aussitôt la parole^ à la grande surprise des assistants :

— Appelez, dit-îl, d'une voix très-faible, mais distincte, la jeune fille qu'on nomme Nore.

Nore, avertie par le ménétrier, descendit au salon avec la plus grande répugnance, et ne put retenir ses larmes en passant devant Georges. Le juif la regarda quelque temps sans parler. Un sourire de bonheur pur et riant comme un dernier rayon de soleil éclairait sa figure pâle mais expressive ; lui faisant signe d'approcher :

— L'Éternel, dit-il doucement, rappelle son fils pour lui donner à boire l'eau de Scihor et celle des fontaines célestes. Rachel, cœur de mon cœur, sang de mon sang, palmier de mon verger terrestre, ce soir tu seras orpheline comme la colombe d'ÉdomI

— Eh quoil s'écria Nore émue, étiez-vous donc mon père?

— Oui, ton père selon la chair et selon notre loi !

— Et vous m'aviez abandonnée ?

— Oui, fille de Juda, pour obéir au lis qui ne porta, hélas 1 qu'une fleur sur sa tige !

— Ma mère est morte ! vous me l'aviez dit en Provence.

— Oui, elle est dans le sein de ses pères, s'ils ont un autre paradis que les fils d'Abraham!...

— Ah! fit doucement Nore, j'aurais donné la moitié de ma vie pour la connaître et pour la voir !

Isaac regarda sa fille avec une expression étrange et montra ensuite du doigt un portrait placé en face du sofa.

— - Comment 1 dit Nore en rougissant et étouffant sa voix, la sœur de M. de Saint-Cyr!

Un éloquent regard fut la réponse du mourant.

— Ain^i, murmura Nore en sanglotant, je serai bientôt seule et abandonnée comme je fus toujours !...

— Non, reprit Isaac avec un douloureux sourire, et appelant Blichel des yeux, il ramassa toutes ses forces, prit sa main qu'il mit dans celle de Nore, et après les avoir contemplés d'un air de bonheur indicible; Sous la pierre de mon foyer... murmura-t-il deux fois, et il expira.

Laissant Michel et Nore agenouillés devant le cadavre, Georges allait sortir du salon, Bontemps l'arrêta en pleurant à chaudes larmes. Il avait beau demander la cause de ce désespoir, le ménétrier secouait la tête, pleurait toujours et balbutiait d'une voix étouffée.

— Venez, monsieur Georges, allons nous-en h

— Il y a donc quelque chose que tout le monde me cache ici?

— Partons, monsieur Georges, répétait le bon ménétrier ; allons à Durfort ou à Sorèze, si vous m'en croyez!

— Et pourquoi partir?... parle donc, ne me tiens pas plus longtemps sous cette affreuse angoisse... la vérité 1 la vérité 1 quelle qu'elle soit, je veux la connaître à l'instant I

— Dites-la-lui, monsieur ! cria le brave homme au chevalier Roze qui écoutait les bras croisés sur le seuil de la porte, moi je n'en ai pas le courage 1

— Vous l'entendez, mon ami ; que s'est-il donc passé? dit Georges livide comme un condamné qui attend son arrêt.

Roze passa la main sur ses yeux et vint l'embrasser en silence.

— Ah î plutôt la mort que ce supplice 1... parlez t parlez, de grâce 1

— Nous sommes arrivés trop tard 1 articula Roze d'une voix

sourde.

— Mariée!... s'écria Georges avec une explosion terrible.

— Rappelez-vous que vous avez un noble cœur, dit Roze s'emparant de sa main et la serrant fortement. C'est dans ces crises déchirantes que les hommes de notre trempe prouvent leur énergie en domptant la douleur ! Soyez tel que je voue ai vu au milieu des morts 'à Marseille ! Après avoir si tièremea;

3i0 LA PESÏE DE MARSEILLE

bravé le péril et la peste, fléchiriez-vous comme une femme devant ce coup fatal?.,.

Le digne chevalier aurait pu parler longtemps sur ce ton, Georges ne l'entendait pas. Affaissé sur lui-même dans le fauteuil où il était tombé, il repassait amèrement une à une les années de sa vie et suivait avec un morne désespoir ces rêves d'avenir si chers qui venaient de s'évaporer comme un nuage de poussière. Tous les bonheurs de cet amour si pur et si doux, le charme de sa jeunesse, brillaient successivement à ses yeux et le laissaient tout à coup dans les plus lugubres ténèbres. Il revoyait Sylvine pus belle, plus séduisante, plus aimée que jamais, et se disait en frémissant qu'elle appartenait à un autre. A cette idée, une sueur glaciale baignait son front et il lui semblait qu'une main de fer arrachait et brisait son cœur.

Insensible aux encouragements de son ami, à la douleur si sympathique dans sa naïveté de Michel et du ménétrier, et même aux prières de Nore qui mouillait ses mains de larmes, il ne sortit de cet anéantissement qu'au bruit d'un pas, bien léger pourtant, car il effleurait le parquet à peine. Une chaîne inconnue, mais plus forte que le diamant et plus vibrante que la chaîne électrique, unit les cœurs de ceux qui s'aiment. Georges avait perdu momentanément, dans son désespoir, le sens de la vue et de l'ouïe, et cependant il était sur que Sylvine venait d'entrer : en levant la tête, en effet, il la vit près de lui.

Elle était si pâle, si douloureusement changée depuis la veille, les larmes qui ruisselaient sur son visage et y traçaient deux longs sillons, attestaient si éloquemment ses souffrances que Georges tressaillit et oublia une partie de ses angoisses à la vue de cette douleur aussi profonde que la sienne. Obéissant au même sentiment de délicatesse et de pitié respectueuse, les hommes s'étaient retirés en silence au fond du salon, Nore seule restait auprès de sa maîtresse qui vint s'asseoir à f|l côté de Georges, Ils pleurèrent d'abord ensemble sans se re garder; puis, la main de Sylvine se trouva, involontairement

peut-être, sur Sd main, et ils échangèrent quelques paroles à voix basse.

Que se disaient-ils?... Le désespoir, mauvais conseiller, leur avait-il inspiré des pensées funestes? On pouvait le croire à ragitation de Nore, qui jetait de temps en temps à Michel des regards consternés. C'est à ce moment, et lorsque le chevalier de Roze, sérieusement alarmé, se préparait à intervenir, que la diversion que tous ses raisonnements n'auraient pu produire fut amenée par un événement inattendu. Au milieu du silence de la campagne et de la nuit, des coups de feu éclatent soudainement au dehors. Tous les hommes, excepté Georges, Durent aux fenêtres: ils voient les cavaliers de la maréchaussée galoper vers le lac, portant d'une main la torche et de l'autre 'c mousqueton. Deux hommes fuyaient devant eux à toutes ambes : l'un, couvert de haillons et d'une taille athlétique^ gagnait le pTc en brandissant une hache ; l'autre, se glissant le long des murs du parc, venait de disparaître sous les saules. Le premier se trouvant plus rapproché, les cavaliers firent feu une seconde fois: ils avaient visé juste, car l'homme tomba; mais, se relevant une minute après, il plongea dans le lac.

A la lueur des torches, dont la réverbération éclairait vivement les eaux, on le vit remonter tenant^ toujours sa hache en main ; les cavaliers tirèrent encore ; il s'enfonça après le sifflement des balles, et le vent apporta ce cri semblable au rugissement des bêtes fauves.

— Jaffard brave la mort !...

— Voilà un de ses meurtriers puni, dit Michel en montrant le cadavre.

— Et l'autre n'attendra pas longtemps, ajouta le ménétrier Vert tout bas ; j'ai vu ton chien lancé à sa poursuite, et qui guidera bien la maréchaussée.

Des cris, partis de l'intérieur de la maison, couvrirent leurs Voix ; ils ne tardèrent pas à se rapprocher, et bientôt madame de Saint-Cyr parut tout éplorée, et agitant les bras en signe de détresse.

3i2 LA PESTE DE MARSEILLE

Elle avait froissé si cruellement tous les cœurs, et fait tant de mal par son ambition, que personne ne s'émut de son trouble. Se jetant, avec de bruyantes démonstrations de chagrin, dans son fauteuil, elle sollicita de l'œil la sympathie de sa fille, qui resta froide et silencieuse ; la digne douairière, de nature très-expaDSive, ne craignit pas alorg de s'adresser à Georges ; mais il tourna la tête. Un peu déconcertée par cet accueil, elle reporta ses douleurs d'un autre côté, et, interpellant le héros de Marseille :

— Ah ! chevalier, lui dit-elle la larme à l'œil, quelle terrible catastrophe !

Roze, pendant qu'il s'agissait de la mort du forçat, se contenta de balbutier quelques mots d'adhésion banale.

— Pauvre comte, poursuivit -elle avec un redoublement d'émotion ; le plus ancien et le meilleur de nos amis !

A cette exclamation l'intérêt s'éveilla ; tous les yeux se fixèrent sur la bonne dame, et Roze se hâta de lui demander la cause de ses plaintes.

— Elle n'est que trop naturelle, chevalier, répondit-elle d'une voix larmoyante ; hélas I le pauvre d'Aigues-Vives !...

— Eh bien ? madame.

— Il n'est plus ; ces brigands l'ont assassiné 1

Ces paroles n'étaient pas prononcées, qu'il ne restait dans le salon que les trois femmes. Le chevalier et Georges, suivis par Bontemps et le chevrier, coururent à l'appartement de M. d'Aigues-Vives. Sa vieille amie avait dit vrai : le comte gisait sans mouvement sur le parquet ; sa face, violette et boufiie, indiquait clairement à quel genre de mort il avait succombé. Une cassette brisée à ses pieds, son portefeuille vide et ses doigts dépouillés des bagues, qu'il portait avec l'affectation d'un courtisan, disaient assez le mobile du crime. Georges mit la main sur son cœur, et, après une assez longue attente :

— Dieu l'a jugé, dit-il ; qu'il lui pardonne, comme moi, le mal qu'il m'avait fait !

— Et qu'il frappe ses assassins, murmura le chevalier Roze.

— Ils sont déjà punis, monsieur, répondit derrière eux une voix grave.

Ils se retournèrent et virent le brigadier de la maréchaussée qui, ôtant son chapeau bordé au plumet bleu et s'adressant au chevalier, ajouta respectueusement :

— Les balles de mes hommes ont fait justice du premier, qui est enterré dans le lac, et ce chien a étranglé l'autre.

— Bien vrai ! Pastour, s'écria Michel le flattant de la main ; tu nous a vengés tous les deux ?

Le chien le regarda en gémissant, d'un œil humide et radieux de joie ; puis il alla lécher les mains de Georges.

Telle fut cette soirée à jamais mémorable dans les souvenirs des vieillards de la montagne Noire. A l'expiration de leur deuil, Sylvine et Nore montèrent à l'autel le même jour ; dans le secret de son cœur, madame de Saint-Cyr aurait bien préféré le chevalier Roze ; mais elle finit par se résigner d'assez bonne grâce à voir sa fille heureuse. Quant au père Bontemps, il faillit devenir fou de satisfaction, et ne fit plus que danser seul, et racler son violon comme un perdu par les chemins. Bien qu'il eût trouvé des monceaux d'or sous la pierre du foyer d'Isaac, Michel ne perdit rien de la simplicité de ses mœurs ; et Nore, au cœur fidèle et sûr, n'en appela pas moins toute sa vie madame de Durfort mademoiselle. Valette, chassé de toutes les maisons par son incurable égoïsme, mourut berger en maudissant son maître ; et, après tant d'angoisses, de soucis et de mauvais jours, Sylvine et Georges atteignirent enfin le véritable but du sage en cette vie si brève : le bonheur à deux dans l'amour et dans l'obscurité 1

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