‹ La peste de marseilleChapitre 24 sur 25 · Ï.E COMPLOT · texte numérisé non relu

Ï.E COMPLOT

M. d'Aigues-Vives n'avait pas perdu une minute. Expert des choses de la vie, et connaissant parfaitement le cœur humain en sa triple qualité de magistrat, de vieillard et d'homme

du monde, il savait parfaitement que la promesse de Sylvine ne tiendrait point en présence de Georges. Il fallait à toute force, pour que cet engagement surpris avec tant d'habileté durât jusqu'à l'autel, empêcher les amants de se revoir, et précipiter le dénoûment de façon à ne laisser place ni à la réflexion ni au remords. Une chaise de poste était venue, en conséquence, s'arrêter devant l'hôtel de la rue des Nobles, à neuf heures précises. L'arrêt prononcé, M. d'Aiguës- Vives courut chez madame de Saint-Cyr, armé d'un billet de M. de Bertier attestant qu'il avait tenu parole, et, secondé le plus chaleureusement du monde par la veuve, il réclama la foi donnée, enleva Sylvine éperdue, et partit, au galop des quatre meilleurs chevaux de Toulouse, pour la montagne Noire.

Les relais étaient préparés d'avance ; les postillons royalement payés, car le vieux comte jetait l'or; aussi, malgré le mauvais état des routes, le trajet se fit avec une célérité surprenante ; à quatre heures la chaise de poste arrivait au bas de la grande côte de Revel à Saint-Ferréol. Sur l'ordre de M. d'Aiguës- Vives, désormais rassuré, et sachant bien, quelle que fût sa diligence, que Georges n'arriverait plus à temps, le postillon mit ses chevaux au pas. Après avoir jeté un coup d'oeil sur Sylvine qui, livrée au plus violent désespoir, ne voyait et n'entendait rien, le conseiller fit un signe à madame de Saint-Cyr, et descendit avec elle sous prétexte de monter une partie de la côte à pied ; mais, en réalité, afin de prendre les derniers arrangements au sujet de ce fatal mariage.

En marchant au pas, à trois ou quatre longueurs de fouet de la voiture, ils aperçurent deux hommes assis sous un noyer qui, donnant tout à coup les marques de la plus vive surprise, accoururent à leur rencontre. L'un était le ménétrier Vert dont l'archet se mettant aussitôt en mouvement, joua vivement le vieil air : <^ Tu croyais, en aimant Colette ; » l'autre, l'ancien valet de chambre. Le père Bontemps, toujours gai, vif et joufflu, semblait rajeuni par l'air de ses montagnes. La pièce d'or, que lui jeta le comte pour payer sa musique, re-

doubla son hilarité, et il bondissait en cadence lorsque, tournant sur lui-même, il entrevit Sylvine dans la chaise, et s'arrêta frappé de stupeur. Elle l'avait reconnu, et, se couvrant le visage de ses mains, éclatait en sanglots en pensant à Georges. Il s'approcha tout effaré de la portière, et entama un colloque rapide et vif avec Nore, tandis que son compagnon détournait l'attention du comte.

Ce dernier n'était autre que notre ancien ami Valette, mais bien déchu, hélas ! et cruellement maltraité par l'ingrate fortune. Des haillons sordides remplaçaient ces livrées au galon d'or, qu'il portait naguère avec tant de fierté. Un chapeau, volé dans les champs, abritait à demi sa tête, et deux loques de cuir, retenues par des ficelles, traînaient inégalement sous ses pieds poudreux.

Il vint en cet équipage aborder M. d'Aigues-Vives qui, se hâtant de porter le flacon de nonpareille à son nez, lui lança un demi-écu le plus loin possible. Valette le ramassa prestement, et courut se présenter devant son ancien maître; mais celui-ci, impatienté, le repoussant avec rudesse :

— Quoi I s'écria Valette d'une voix larmoyante, monsieur le comte ne reconnaît pas son plus fidèle serviteur?

— Plus loin, plus loin, mon ami !

— Moi qui étais si dévoué a monsieur le comte, lorsque j'avais l'honneur de lui appartenir!

— Vous avez été à mon ser\ice?

— Et je ne l'oublierai de ma vie, monseigneur !

— Vous avez alors meilleure mémoire que moi ; du diantre si je me souviens d'a\oir jamais vu ce quidam 1

— Et c'est Valette, interrompit madame de Saint-Cyr ; je le reconnais parfaitement; il est vrai qu'il est bien changé!

— Que trop, hélas! madame ; si vous saviez tout ce que j'ai souffert!

— Je me le remémore, en effet, à présent, dit M. d'Aigues- Vives; de tous les drôles portant livrée, c'est bien le plus in-

supportable et le plus insolent. Il me prévint en me quitlrant, car je l'aurais chassé tant il m'était désagréable l

— Monsieur le comte, à l'avenir, murmura hu<ublement Valette, n'aura plus de reproche à me faire.

— Je l'espère bien, vertudieu f

— Et il verra quel trésor est un bon et vieux domestique I

— Plaît-il?... je ne comprends pas bien ; que veux-tu dire, mon ami?...

— Que monsieur le comte s'applaudira soir et matin de m'avoir repris à son service.

— Halte-là, mon drôle 1 et bride en main s'il vous plaît! Jamais tu ne rentreras de mon gré à l'hôtel d'Aigues-Vives.

— Ah! monseigneur, dit lamentablement Valette, ne m'abandonnez pas dans l'infortune, et, soyez-moi bon maître, je vous serai bon serviteur 1

— Il suffit; au large, faquin 1

— Ainsi, s'écria Valette se redressant subitement d'un air de menace, vous ne voulez ni me reprendre ni me secourir?...

— Non ! va-t'en au diable l

— Prenez garde, monsieur le comte ; je suis possesseur d'un secret qui vaut pour vous, tout l'or empilé dans vos coffres t

' — Peu m'importe ! je m'en soucie comme d'une hirondelle 1

— Je vous le livre pour cent louis !...

— Postillon ! cria M. d'Aigues-Vives, arrête la voiture et débarrasse-nous de ce drôle !

Aux sifflements du fouet qui l'atteignit en plein visage , la chaise de pose repartit laissant sur la route le ménétrier vert et Valette violemment exaspérés, mais par des motifs différents. Le père Bontemps, à qui Nore avait tout appris, jetait feu et flammes contre la folie du vieux comte et s'arrachait les cheveux de douleur en songeant au désespoir de George-î. Quant àValette, pâle, les dents serrées, il essuyait avec un lambeau de mouchoir le sang que les mèches du fouet venaient do faire couler sur son visage, et murmurait d'une voix sourde ;

— Il le payera!..

Ils passèrent quelques minutes à se raconter leurs griefs, puis chacun d'eux tira de son côté. Le père Bontemps descendit vers la plaine, dans la persuasion que Georges arriverait bientôt, et Valette gagna les bois qui ombragent la rive gauche du lac de Saint-Ferréol. Au delà des premiers taillis se trouvait une clairière couverte presque entièrement par un châtaignier gigantesque. On n'arrivait à ce lieu reculé qu'après avoir franchi un profond ravin et une haie naturelle de ronces et d'épines. Valette, vociférant toujours des menaces entre ses dents, parvint par des sentiers ardus jusqu'à cette clairière ; il remonta la pente du ravin avec des peines infinies, et, s'étant enfoncé, malgré la douleur, au milieu des buissons, il avança la tête de façon à pouvoir tout embrasser d'un regard et tout entendre.

Deux hommes étaient assis sur l'herbe au pied du châtaignier : l'un fumait tranquillement, l'autre tressait une corde avec une sorte d'empressement et de rage fébriles. Accroupi derrière une touffe de bruyère, Valette ne perdit pas un mot de leur conversation.

— Par les cornes de Lucifer 1 disait entre deux bouffées de tabac le premier de ces hommes dont le pauvre Valette ne pouvait entendre, sans frémir, la voix dure et rauque, plus j'y pense, monsieur Germain, et plus je trouve que j'ai fait un mauvais marché avec vous.

— Pourquoi cela? grommela l'ancien intendant.

— Pourquoi? tisons d'enfer! je vais vous le dire, cordieu! et si vous n'êtes pas content, allez à tous les diables 1

— Ne blasphème pas, malheureux ! à quoi bon commettre un péché?...

— A m'amuser, feux du démon! malgré vos simagrées et votre chapelet, tonnerre!

— Le pécheur est incorrigible!... parle comme tu voudras.

— Je disais donc qu'avec votre col tors et vos paroles emmielléc'î, vnusme jouez par-dessous jambe. Que m'aviez-vous

promis, caliorne de Satan ? quand je fis crier la poulie de cet arbre de maître où vous pendiez comme un renard à une fourche?...

— De te donner trente mille livres pour ta peine, Jaffard !

— Et où sont-elles, capucin du gibet, ces trente mille livres?...

— Dans l'escacelle du juif dont tu les tireras ce soir!

-— C'est une autre besogne, carcasse des damnés! et, double travail, double paye !

— Tu prendras ce que tu voudras... es-tu content, enfin?...

— Vous le saurez après l'affaire ! Mais, nom d'un argousin ! alerte... j'ai entendu du bruit 1...

— Qui va là?... demanda Germain tirant un pistolet de sa ceinture et l'armant précipitamment.

— Ami, monsieur Germain 1 répondit une voix pitoyable; ne me faites pas de mail...

— Quiêtes-vous?...

— Par Belzébuth ! cria Jaffard en éclatant de rire, c'est mon ancien laquais !...

Valette parut à ces mots, et les balafres qui ensanglantaient son visage ainsi que ses haillons et sa mine piteuse portèrent à son comble la gaieté de Jaffard. Seul, Germain, gardant son sérieux, s'informa rudement du motif qui l'amenait dans la clairière.

— C'est pour vous parler à tous deux, dit Valette avec une audace qui les pétrifia.

— Comment savais-tu que nous y étions?...

— Depuis que je couche dans les fossés, je vois passer tous ceux qui voyagent la nuit.

Germain et le forçat se regardèrent, et le premier continuant res interpellations :

— Parle, dit--il, que nous veux-tu?...

— Je veux vous dire que si vous promettez de m'en donner part, je vais vous indiquer un magot de cent mille livres.

— Soiifre et bitume des enfers ! parle, coquin, ou je t'étrangle!

— Ce ne serait pas le moyen de savoir où est le trésor, dit Germain d'un ton équivoque.

— Parle, Valette, nous acceptons tes conditions !

— Nous partagerons tous les trois! vous me le promettez?..

— Oui, par le pied fourchu du diable ! et tu peux te ûer à moi!...

— Où est cette somme, Valette? reprit Germain les yeux étincelants.

— A une lieue d'ici, dans la cassette du comte d'Aigues- Vives !

— Le comte serait en ce pays?...

— Depuis une heure : il vient d'arriver avec sa fiancée et porte la dot en or dans sa chaise ; les postillons de Revel l'ont dit à Bon temps!

— Ah! il se marie donc?...

— Oui, ce soir, à la Maison-Blanche, avec mademoiselle de Saint-Cyr!...

La foudre eût éclaté sur Germain qu'il n'aurait pas été saisi d'une stupeur plus grande. Médusé par cette nouvelle, il resta une minute immobile, l'œil fixe et la bouche béante ; une animation terrible remplaça ce moment d'atonie. Frappant du pied avec rage et serrant les poings :

— Enfin! dit-il d'une voix convulsive. Dieu est juste! et il m'envoie tout à la fois la fortune, le bonheur et la vengeance. Puis, s' élançant hors de la clairière pour examiner le soleil : Encore trois heures de jour, fit-il en se mordant les lèvres ; à Sorèze, Jaffard I courons rendre visite à notre ami, quand le soleil sera couché nous irons à la Maison-Blanche,

— Et moi? dit Valette.

— Tu nous attendras sous les arbres de l'avenue.

Ils disparurent l'un et l'autre dans le taillis à ces paroles, Gt Valette regagna la route en murmurant d'un air joyeux :

— M, le comte d'Aiguës - Vives , vous me payerez vos

coups de fouet ! vous pensiez n'avoir qu'à lever le pied pour m'écraser, mais l'tiumble ver de terre vous piquera aussi jusqu'au sang à travers votre talon rouge! Voilà une dette soldée I... Tâchons maintenant de faire d'une pierre deux coups, et lorsaue ces coquins m'auront vengé du comte et donné ma part de son or, arrangeons-nous de manière à ce que la maréchaussée me venge du forçat.

Dans cette louable pensée. Valette huma les derniers grains de tabac épars dans sa tabatière de corne, et, se redressant avec son ancienne importance, il redescendit à Revel. Son dessein bien arrêté était de n'envoyer la maréchaussée à la Maison-Blanche qu'après l'exécution du plan formé dans le bois, mais l'impatience du commandant de la brigade dérangea ses calculs. Au seul nom de Jaffard, le bon officier, en effet, fit seller les chevaux, et comprenant de quelle conséquence serait pour lui un semblable service, il vola au secours du comte d'Aigues-Vives.

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