TRAITEMENT
La cause du morbus democraticus étant le refus de se soumettre à la souveraineté de droit divin et à celle de la raison, le traitement est facile à instituer. En vertu de l’adage : Sublata causa, lollilur effectus , il suffît de prouver au malade la réalité de la souveraineté rationnelle.
J’ai dit : il suffit, et en théorie, c’est vrai. Mais en pratique, quand on veut appliquer le remède, que d’obstacles accumulés!
Signalons les principaux d’entre eux.
En première ligne vient l’impossibilité de faire prendre le médicament, je veux dire de se faire écouler par le sujet infecté. Pour que l'on consente à se laisser traiter, la principale condition est, en effet, de reconnaître et d’avouer son état de maladie. Or, tel n’est évidemment pas le cas d’un partisan convaincu de la souveraineté du peuple.
En second lieu, il y a la quasi-absurdité de vouloir convaincre d’erreur, par la raison, celui qui précisément nie la jruissance de la raison.
Enfin, on peut se trouver devant une troisième difficulté que voici : un malade connaissant son état, et désireux de guérir, mais dont l’intelligence pervertie, en quelque sorte paralysée par les préjugés, est devenue incapable de s’assimiler les raisonnements incontestables qu’on lui présente.
De ces trois obstacles, le premier est insurmontable de la part du médecin traitant ; le second peut parfois être renversé, ainsi que le troisième. Mais, pour arriver à ce dernier résultat, il faut une grande dose d’abnégation et un profond amour de l’humanité, de la part de. celui qu’il s’agit de
guérir.
Mais s’il n’y a rien à faire directement pour tirer quelqu’un de l’erreur démocratique dans laquelle son intelligence se fourvoie, il faut tout attendre des événements. Il arrive par-
LA PESTE DÉMOCRATIQUE, fois en effet, — et ce cas se présentera de plus en plus fréquemment dans l'avenir, — que les malheurs, provenanl nécessairement de la soumission sociale à la souveraineté du peuple, finissent par ouvrir les yeux de ceux qui, jusqu’alors, étaient des fidèles de cette souveraineté. C’est alors le moment d’intervenir ; c’est l’instant le plus favorable pour offrir ses soins à ces partisans de la démocratie, car ils commençent à ressentir le besoin de la guérison.
Disons maintenant quelques mots, non du remède en luimême, puisqu’il n’est pas question ici de matière médicale, mais de la manière dont il a été découvert et comment il faut l’appliquer.
Pour ceux qui se placent en dehors du surnaturel, de l’illogique, il est évident que l’humanité est primitivement ignorante. La souveraineté de la raison n est donc pas toujours connue, et, à vrai dire, c’est à peine si elle commence à être acceptée par quelques rares individus.
Quand et comment fait-elle son apparition dans un monde?
Quand? — 11 faut d’abord que, par suite de l’incompressibilité de l’examen, tout retour à la domination sociale d’une nouvelle foi religieuse soit devenue radicalement imprati cable. 11 faut aussi que les sciences physiques et naturelles soient parvenues à un degré d’avancement suffisant pour permettre d’abord une apparente démonstration de la vérité du matérialisme, ensuite le renversement de ce système philosophique.
Comment? — 11 doit surgir à ce moment un homme qui, comprenant l’impossibilité de maintenir l’ordre par la force, dans les conditions qui caractérisent cette époque, joint à un ardent amour de l’humanité une grande puissance de raisonnement. Alors cet homme cherche et trouve la souveraineté de la raison, et en quoi consistent ses prescriptions; puis il utilise sa découverte en appliquant ses connaissances à la guérison du morbus democraticus chez ceux qui en sont affectés et qui reconnaissent leur état de maladie.
On verra dans l’observation suivante comment et par qui la découverte de la souveraineté de la raison a eu lieu sur notre globe.
Observation XVII. — Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte de Colins. Né à Bruxelles, en 1783, son instruction fut confiée à un ancien jésuite, vicaire à Oison. Elle fut donc d’abord religieuse, comme du reste c’était le cas général pour l’époque. Plus tard, cette situation intellectuelle changea partiellement, en ce sens que, tout en repoussant la théocratie basée sur une religion révélée, Colins sentait parfaitement que la société ne peut exister d’une manière durable sans admettre l’existence de la sanction ultra-vitale. Seulement, n’étant pas encore, à cette époque, parvenu à se rendre compte de la souveraineté de la raison, ses idées sur l’ordre social et sur les conditions nécessaires à sa conservation étaient vagues et parfois contradictoires.
Prenons par exemple son Pacte social , publié en 1835. Qu’y voyons-nous?
Pour épigraphe : Dieu et liberté. Or, Dieu et liberté sont incompatibles, à moins toutefois qu’il ne s’agisse du Dieu impersonnel de Fénelon, ou de la raison incontestablement démontrée ; chose que Colins ne dit pas.
Dans la Préface, je lis que : « La république, c’est la force » ou la majorité exécutant ce que dicte la justice, interprétée » par l’instruction. » Voilà bien la majorité ou la force au service de la justice, obéissant à la justice, sujette de la justice. Voilà bien l’idée, en germe, de la souveraineté de la justice ou de la raison, prescrivant la règle des actions.
En opposition à cette idée, Colins affirme, dans d’autres endroits du même ouvrage, que la collection des. majeurs politiques, formant le peuple politique, constitue le souverain, ce qui est bien, cette fois, une déclaration en faveur de la souveraineté du peuple.
Ailleurs, il dit encore :
— « Nous ne reconnaissons de liberté, et par conséquent de mérite, qu’avec des lois faites par des hommes, pour des hommes. »
— Or, quand la souveraineté de la raison est reconnue, les lois ne sont pas faites, mais simplement promulguées, après avoir été découvertes.
Du reste, déjà dans cet ouvrage, le but principal poursuivi par Colins était de soustraire l’humanité aux maux engendrés par le despotisme et par l’anarchie.
— « Nous prétendons, dit-il :
» Formuler une coordination sociale,
» Qui puisse étreappliquée à la société par la seule volonté d’un pouvoir existant, et qui ait pour résultat de procurer immédiatement le bien-être général sans froisser aucun intérêt particulier ;
» Qui soit tellement calculée sur l’état actuel de l’instruction et de la propriété, que son application immédiate ne cause ni révolution ni secousse ;
» Et qui enfin puisse placer la société à l'abri des atteintes du despotisme et de l’anarchie, en la faisant parvenir par la voie la plus courte à posséder toute la somme d’instruction et de bonheur dont l’humanité soit susceptible. »
— Mais c’était impossible par les moyens indiqués dans le Pacte social, et Colins ne tarda pas à s’en apercevoir. Il n’était pas d’ailleurs convaincu, à ce moment meme, de l’excellence de ce qu’il proposait.
— « Nous faisons appel, dit-il en effet dans son Avant-propos , aux conseils et aux observations de tous, persuadé qu’une pareille discussion devra faire sentir la nécessité de la formule inconnue qui seule peut ramener l’ordre dans la société. C’est ainsi d’ailleurs que ce premier travail pourra être corrigé par nous, et successivement amélioré par de plus habiles, jusqu’à ce que la formule véritable soit trouvée, et que sa vérité soit démontrée par l’unité de conviction qu’elle produira. »
— Après s’être remis à l'étude des sciences philosophiques, physiques et naturelles, il se convainquit bientôt que la science actuelle aboutit à la démonstration, en apparence
82 CONTRIBUTION A L’ÉTUDE DES MALADIES MENTALES, irréfutable, du matérialisme. Et comme il était convaincu que la société ne peut subsister avec la généralisation de la thèse matérialiste, il chercha et finit par trouver la preuve que la science de nos jours est, sous ce rapport, dans 1 erreur. Et c’est ainsi qu’il parvint à établir, d’une manière incontestable, la réalité de la souveraineté de la raison.
Voici ce qu’il écrivait à cet égard à Louis De Potier, en lui promettant de lui communiquer son travail manuscrit sur la science sociale :
— « N° 28. Paris, 15 juin 1840.
» Voici ce que vous me demandez.
» Jeter sur le papier :
» 1° Votre idée mère.
» Mon idée mère, je vous l’ai déjà dit, est : de partir du seul principe, du seul critérium commun à l’humanité, et, par conséquent, incontestable pour chaque individu de l’humanité ; de rechercher par enchaînement d’identités et non d'analogies, si ce principe est une apparence ou une réalité ; d’arriver ensuite, toujours par enchaînement d’identités et non d’analogies, à la découverte, incontestable comme le point de départ : de la règle des actions tant sociales qu’individuelles, ainsi que de la sanction, considérée comme inévitable, complément nécessaire de cette même règle. »
— Dix-sept ans plus tard, on pouvait lire dans la Science sociale le résumé suivant des travaux de Colins, sur la question de la souveraineté :
— « La science sociale, rendue rationnellement incontestable visà-vis de tous et de chacun, établit :
» Que la souveraineté, l’autorité, soit illusoire, soit réelle, comprend essentiellement : la règle des actions tant sociales qu’individuelles, et la sanction de cette règle;
» Que la souveraineté, l’autorité, est le sine qua non d’existence sociale, d’existence humanitaire : puisque l’absence de règle, tant pour les actions individuelles que pour les actions sociales, et l’ab-
sence de toute sanction de cette règle, équivalent à l’anarchie, à l’agonie sociale, à l’agonie humanitaire ;
» Que toute souveraineté, toute autorité repose essentiellement : soit sur la croyance ; soit sur la force brutale, quand la souveraineté ne peut plus reposer sur la croyance ; soit sur la science, rendue rationnellement incontestable vis-à-vis de tous et de chacun, quand la souveraineté ne peut plus reposer, ni sur la croyance, ni sur la force hrutale ;
» Que la règle des actions, tant sociales qu’individuelles, est toujours essentiellement relative à l’espèce de souveraineté;
» Que la sanction de la règle est toujours essentiellement relative à l’espèce de souveraineté ;
» La société actuelle, au contraire, proclame ; non pas explicitement, mais implicitement;
» Qu’elle n’a pas l’ombre d’une idée claire sur la valeur des expressions souveraineté, autorité.
» En effet, pas deux individus ne sont, à cet égard, en communauté d’idées. Les uns attribuent la souveraineté à Dieu, en donnant à la valeur du mot Dieu, à la valeur de ce que Dieu ordonne, à la valeur de la manière dont Dieu sanctionne, autant de valeurs différentes, non-seulement qu’ils sont d’individus, mais autant que ces mêmes individus ont, successivement, de passions différentes. Les autres attribuent la souveraineté à la force, en donnant à la valeur du mot force, à la valeur de ce que la force ordonne, à la valeur de la manière dont la force sanctionne, autant de valeurs différentes, non-seulement qu’ils sont d’individus, mais autant que les mêmes individus ont successivement de passions différentes. Il n’est qu’une chose sur laquelle tous sont d’accord, c’est que la souveraineté de la science, rendue rationnellement incontestable vis-à-vis de tous et de chacun, donnant la règle des actions tant individuelles que sociales, et la preuve de la réalité de leur inévitable sanction, est une folie infiniment supérieure à tout ce que Bedlam et Charenton ont jamais pu renfermer.
» Un certain nombre se sont néanmoins réunis pour affirmer que la souveraineté, l’autorité, était la peste de la société; que des règles d’actions et des sanctions étaient indignes d’hommes libres; que l’abolition de l’autorité, que l’anarchie, enfin, était le beau idéal du bonheur humanitaire; que tout, sans qu’on y touche, irait au mieux, nécessairement ; et que le maximum possible de liberté était I’auto-
MATISME.
» Et ces messieurs prouvent leur dire très logiquement. La souveraineté basée sur la croyance est, disent-ils, devenue impossible en présence de l’incompressibilité de l’examen ; la souveraineté de la force brutale conduit l’humanité à la mort; et la souveraineté de la science est impossible. Donc l’absence de souveraineté, 1 absence d’autorité, l’absence de toute règle, l’absence de toute sanction ; I’anarchie, basée sur l’automatisme, peut seule constituer la liberté, I’égalité, la fraternité. C’est clair, comme les idées de la société actuelle.
» Et voilà ce que la prétendue science actuelle inculque à la jeunesse, et par l’éducation, et par l’instruction. »
— Le problème de la souveraineté était donc résolu ; le remède à opposer au morbus democraticus était découvert. Il ne s’agissait plus que de le faire prendre aux individus et de formuler la manière de l’appliquer aux sociétés.
Débutons par le premier point.
J’ai fait remarquer, en commençant à parler du traitement de la peste démocratique, que l’on peut espérer réussir seulement chez les individus qui reconnaissent leur état de maladie, qui avouent leur ignorance en fait de souveraineté, qui eu un mot, et sous ce rapport, savent qu'ils ne savent rien. Celle circonstance s’est déjà présentée à plusieurs reprises depuis la découverte de la souveraineté de la science. Je vais exposer, dans l’observation suivante, le premier exemple de guérison du morbus democraticus. Je terminerai cet essai de monographie par l’examen du second point que j'ai mentionné plus haut, en disant quelques mots sur le traitement à faire subir à une société qui va succomber aux ravages de la peste démocratique, passée à l’état d’épidémie.
Observation XVIII. — Louis-Joseph-Antoine De Potter. Né à Bruges le 26 avril 1786.
Ce n’est pas ici le lieu de parler de l’homme politique. 11 suffira de rappeler, à cet égard, le rôle que Louis De Potter a joué, en Belgique, dans la révolution de 1830. Je ne m’occuperai, aujourd’hui, que du philosophe et du socialiste.
On va voir, dans celle observation, comme une sorte de résumé de l’histoire de l’humanité sur un monde quelconque : d’abord l’obéissance au droit divin, la croyance en une religion révélée; ensuite, la destruction de cette croyance par l’examen, et son remplacement par la soumission à la souveraineté du peuple; finalement, l’acceptation du droit rationnel et la reconnaissance de la souveraineté de la science.
Les détails que je vais donner sont extraits, pour la plupart, de l’autobiographie (1) laissée par Louis De Potier, et des notes qui accompagnent la volumineuse correspondance de Colins avec lui.
Voici d’abord quelques données sur le caractère de Louis De Potier, et sur la tournure de son esprit.
— « Le séjour prolongé de ma famille en Allemagne (2) contribua pour beaucoup à donner à mon caractère le cachet d’opposition à tout arbitraire quelconque, auquel se rattachèrent dans la suite les qualités et les défauts qui me distinguèrent entre mes contemporains. Dans ces jours d’anxiété, de troubles, d’agitations, sans domicile fixe, sans certitude pour l’avenir, mes parents ne purent guère s’occuper de moi, me surveiller, me diriger, comme ils l’eussent fait dans des temps ordinaires. Je fus donc, à l’âge où l’enfance est si impressionnable, abandonné en grande partie à moi-môme. »
— C’était là, on le conçoit, une prédisposition éminemment favorable à la destruction des préjugés religieux qui avaient du lui être inculqués chez ses parents, vu leur situation sociale et leur manière de penser. Louis De Potier ne s’explique pas, dans ses Souvenirs intimes, sur l’éducation religieuse qu’il a reçue chez lui. Il rapporte seulement le fait suivant, relatif aux idées qui avaient cours à cet égard, dans l’éducation publique, sous la domination française à cette époque.
(1) Cette autobiographie, encore manuscrite, est intitulée : Souvenirs inlimes , retour sur ma vie intellectuelle et le peu d'incidents qui s’y rattachent.
(2) Où elle avait émigré pour échapper aux terroristes français.
— « Je n’ai conservé de mon séjour au pensionnat de Bruges d’autre souvenir un peu remarquable que celui du temple de la Raison où nous devions nous rendre, je ne saurais plus dire si c’était le décadi et le quintidi, ou bien le décadi seulement. On y brûlait de l’encens devant une grande figure découpée en planches et peinte en grisaille par un barbouilleur que je connaissais; cette figure représentait la déesse de la Liberté. Pendant les momeries dont je viens de parler, un magistrat, du haut de la chaire à prêcher, lisait le bulletin des lois et des conquêtes républicaines. Le local où ce spectacle avait lieu périodiquement était une ancienne église des Jésuites, et l’impression qui m’en est restée a déteint avec vigueur s*ur l’effet que produisent constamment sur moi l’aspect de toute église quelconque et la vue de toute cérémonie religieuse. »
— J’ai montré plus haut comment la tournure d’esprit de Louis De Polter le portait naturellement vers la destruction des préjugés. Ce qu’il va maintenant ajouter sur le même sujet expliquera la facilité relative avec laquelle il acquiesça plus tard, quand les circonstances le permirent, à la solution sociale qui lui fut présentée par Colins.
« Nul n avait moins de dispositions que moi pour les œuvres d’imagination et, comme on dit, de sentiment, pour la poésie et les arts. Mon esprit ne cherchait jamais que la coordination, la régularité, la logique en un mot. Or, là il n’y a rien à inventer, il n’y a qu’à observer, à comparer, à juger et à conclure; il y a des identités à constater, et rien de plus. Une démonstration, peu importe comment elle était présentée, n’a jamais manqué d’entraîner ma raison; toujours mon esprit s est montré rebelle à composer quelque chose qui satisfit l’esprit des autres.
» Quant à révolutionnaire, je l’étais, je l’avais même été toujours sans m en douter, dans le sens que je me raidissais contre tout emploi de la force dépourvue de raison. Or, à une époque où, à défaut de raison, on devait constamment faire appel à la force, autant dans 1 intérêt de l’ordre que dans celui de l’anarchie, mon opposition ne pouvait avoir ni terme ni limites ; et toute contradiction un peu soutenue et plus ou moins violente devait la pousser jusqu’à la révolte ouverte. »
— Une fois son instruction terminée, Louis De Potier vit combien il lui restait encore de choses ù savoir, et des plus nécessaires, et il s efforça dès lors de la compléter. A cet effet, il s appliqua à 1 étude des écrivains les plus renommés.
— « La lecture attentive des historiens fut ma première étude; celle des philosophes, mon étude la plus chère. Les écrivains modernes me délassaient de la peine que j’avais souvent à saisir le vrai sens des écrivains anciens. Les œuvres de Voltaire et de J.-J. Rousseau soulevèrent bien des orages dans mon esprit; Montesquieu, Montaigne et Bayle me firent méditer profondément sur les questions qui n’y avaient jamais été soulevées, mais qui, une fois posées, - je l’entrevoyais déjà, — devaient, un peu plus tôt, un peu plus tard, être résolues rationnellement. Je ne pouvais plus retrouver qu’à ce prix le repos que le doute, qui venait de prendre possession de moi, menaçait de me faire perdre.
» Je me rappelle encore avec délices, aujourd’hui que toute espèce de doute s’est dissipée pour moi et que le repos de l’esprit et de la conscience m’est enfin acquis pour les années qui me restent à vivre; je me rappelle avec délices les moments que j’ai passés il y a près de cinquante ans, débattant loyalement vis-à-vis de moi-même les points les plus épineux et les plus graves qui puissent être traités par Lhomme, et sans cesse conduit d’une difficulté à une difficulté nouvelle, d’une objection détruite à une objection à combattre, par l’espoir de saisir la solution qui toujours échappait à ma recherche actuelle, mais qui reparaissait toujours dans le lointain comme la récompense due à l’ardeur et à la constance que je mettais dans sa poursuite.
» Je m’enfonçai courageusement avec Leibnitz et Wolff dans les dédales de l’ontologie, les subtilités de la dialectique, et le vague de la théologie.
» Kant devait naturellement avoir son tour. Mes efforts pour conserver ne fût-ce qu’une seule idée à laquelle j’osasse me fier, après avoir médité les écrits du philosophe danois, ainsi que ceux de ses disciples, Fichte, Schad, Schelling, etc., etc., faillirent me rendre stupide à tout jamais. J’en étais venu à ne plus me voir moi-même, quand je voulais me considérer, que comme une simple forme de mon esprit, un mode de conception, un rien de saisissable, un mystère enfin, que je ne parvenais à réaliser qu’en recourant à la foi,
dont le raisonnement m’avait démontré toute l’incertitude, tout le vide.
» Il m’était impossible, après avoir franchement accepté le principe d’examen, d’analyse, d’élimination, dénégation, dont Kant se servait pour convier l’intelligence à ne plus s’appuyer que sur ellemême, de me laisser entraîner aveuglément à reconstruire avec lui l’édifice qu’il avait sapé par la base, et cela sans autres matériaux que ceux-là mêmes qui avaient été si efficacement employés pour l’ébranler et le démolir. »
— L’examen commençait donc son œuvre : les préjugés inculqués par l’éducation étaient successivement renversés, et remplacés par des préjugés provenant de I instruction de l'époque. Le scepticisme se substituait à la foi religieuse.
Les questions sur lesquelles Louis De Potter s’arrêtait le plus volontiers étaient celles qui se rapportent à l’homme, à son essence, à la règle des actions et à la souveraineté.
— « Mes études avaient toujours directement ou indirectement pour but moi-même, le monde, Dieu, afin de parvenir à résoudre les seules questions qui, sans que je m’en déterminasse encore bien nettement le motif, se résumaient constamment dans celles-ci : Que suis-je? Que dois-je faire? Pourquoi? Quelle est mon origine? Quelle est ma destinée? »
Tout vestige de foi religieuse révélée était donc, à ce moment, détruit chez Louis De Polter. Chaque révélation lient en effet une réponse toute prête à ces différentes questions, et si Ion ne s en contente plus, c’est que l’on a secoué le joug del anthropomorphisme et de son expression, le droit divin.
On lit dans la Vie de Scipion de Ricci, de Louis De Potier, publiée en 1826 :
— « Tout se borne à la solution de cette question bien simple savoir si les gouvernements ont reçu de droit divin l’ordre de faire de nous de stupides esclaves, et les prêtres celui de nous rendre des monstres imbéciles. »
— A ce moment, il n’y avait, dans la pensée de Louis De
Potier, que deux souverainetés possibles, celle de droit divin qu’il repoussait et une autre qui, n’étant pas celle de la raison, devait nécessairement être la souveraineté du peuple ou de la force.
Voici quelques citations tendant à prouver que Louis De Potier avait, à celle époque, accepté la souveraineté du peuple.
Dans une lettre au Courrier des Pays-Bas, datée du 19 octobre 1830, il écrivait :
— « Comme simple citoyen, mes principes sont connus : ils sont démocratiques; mes opinions, je ne les ai jamais cachées : je suis républicain.
» Je ne crois plus nécessaire, après cela, de dire que je ne suis ni ne saurais être orangiste.
» Je ne me soumets pas moins d’avance à ce que décidera le Congrès national, la volonté du peuple étant ma loi suprême. »
— Et dans un autre écrit, je lis :
— « Il y a deux sortes de gouvernement pour un peuple :
» La première, et c’est la seule bonne, la seule juste, la seule durable, c’est de consulter le peuple même sur la manière dont il veut être gouverné ; c’est de savoir de lui quels sont ses besoins et ses vœux, ses opinions et ses croyances, et comment il suppose qu’on satisfera le mieux aux unes en marchant dans le sens des autres;
» Et de se conduire scrupuleusement envers et avec ce peuple, comme il se serait conduit lui-même;
» Quand même il serait dans l'erreur et ne voudrait pas précisément son plus grand bien possible.
» L’autre sorte de gouvernement, c’est de se mettre à la place du peuple, et de substituer sa propre volonté à celle du peuple, etc., etc. »
— On le voit : Louis De Potier poussait la soumission à la souveraineté du peuple, au point de la subir môme quand il se trompe; tant il est vrai qu’on ne peut se passer de souveraineté et que, si l’on rejette celle de droit divin et que 1 on ne connaisse pas encore celle de la raison, force est de s incliner
devant celle du peuple, quelque absurde quelle puisse être!
D’ailleurs, Louis De Potier scnlail bien qu’il était dans une mauvaise voie, et il ne pienait la souveraineté du peuple que comme pis-aller, en attendant mieux. Le passage suivant, écrit avant 1840, le prouve clairement.
Parlant d’une éducation et d’une instruction nationales à établir, Louis De Potier se fait faire l’objection suivante :
— « En attendant, ceux qui ne voudront pas de l’éducation et de l’instruction nationales, en paieront les frais comme tout le monde? — Cela est vrai; ils les paieront pour leurs concitoyens qui ne peuvent pas les payer; et c’est devoir : mais ce sera la majorité de la nation qui les aura taxés de la sorte, ainsi qu’il arrive toujours dans le gouvernement représentatif, où la majorité ordonne et règle, impose, répartit et destine, et où la minorité se résigne, paie et obéit; c’est nécessité. Je ne vois pas trop le moyen de se soustraire à cela, si ce n’est en décrétant volontairement l’anarchie de tous, ou en subissant de gré le despotisme de quelques-uns : ce qui est absurde. — La minorité sera donc livrée à jamais à l’arbitraire de la majorité? — Oui, jusqu’à ce qu’il y ait unanimité. La majorité fera des lois, instruira, dirigera, en un mot disposera de la société présente comme elle voudra, et future, pour autant que cette disposition est au pouvoir de l’humanité. »
Professant de pareilles idées sur la souveraineté du peuple, Louis De Putter ne devait pas larder à la repousser avec horreur, aussitôt qu on aurait rendu accessible à son intelligence la souveraineté de la science.
Déjà en 1831 il avait reconnu que la souveraineté du peuple et celle de la force brutale ne font qu’un. Je lis dans le Préambule d’une Déclaration des principes sociaux de justice et des droits gui en naissent, l’exposé suivant qui est bien remarquable :
«Pendant longtemps on n’a pu croire qu’à la possibilité du despotisme d’un seul individu ou du moins d’une seule caste, despotisme qu. a varié dans les formes, suivant l’état des lumières et de la civilisation, mais qui au fond était toujours le même.
» Depuis 1 y89, l’Europe a vu surgir un autre système, celui de la souveraineté du peuple.
» Certes, les partisans de ce moyen nouveau d’ordre et de bonheur social par la contrainte et la force, étaient plus libéraux que leurs devanciers, en ce qu’ils confiaient cette force à plus d’individus, et que. augmentant le nombre des maîtres, ils diminuaient celui des esclaves.
» Mais c’était toujours du despotisme, et le môme despotisme.
» En effet, les inventeurs de la souveraineté du peuple ne reculèrent point devant la définition franche de leur œuvre : le despotisme de ta majorité.
» Cependant si la majorité décide l’absurde (ce qui n’est pas impossible), l’absurde en sera-t-il plus vrai? Si la majorité décrète l’iniquité, en sera-t-elle plus juste?
» Que tout un peuple moins un citoyen porte une loi qui prive ce citoyen de son droit inviolable et imprescriptible de penser ce qu’il veut et de publier sa pensée, de croire ce qui lui semble vrai, de manifester et de chercher à répandre sa croyance, y aura-t-il moins tyrannie que si un roi, un pape, un consistoire ou un grand inquisiteur, imposent leur foi et leur volonté à tout un peuple?
» La tyrannie fera moins de victimes, il est vrai; mais elle n'en sera pas pour cela plus légitime.
» Elle sera môme plus déplorable sous un rapport, celui de sa force plus réelle. Appuyée sur le grand nombre, elle sera longue à combattre et difficile à renverser, et ne tombera qu’avec son soutien naturel.
» De même donc qu’il y a des vérités contre lesquelles la dénégation même du genre humain serait impuissante, une raison absolue que la volonté môme du genre humain ne saurait infirmer, de même il y a des principes éternels de justice et des lois morales éternelles, contre lesquels aucune majorité ni môme l’unanimité des hommes ne peuvent rien. »
— Mais Louis De Potier ne comprenait pas encore, à celle époque, toute l’immense portée de son opposition à l’espèce de souveraineté qu’il venait de démolir si logiquement, car, à la suite de ce Préambule, on lit à l’article 6 de la Déclaration des devoirs et des droits :
— « La souveraineté du peuple étant inaliénable, etc... »
— Jetons un coup-d’œil d’ensemble sur la situation inlel-
lectuelle de Louis De Potier à ce moment de son existence. Nous verrons qu’il se trouvait alors dans les meilleures prédispositions pour reconnaître la souveraineté de la science, aussitôt quelle lui serait présentée d’une manière incontestable par celui qui l’avait découverte.
Louis De Potter avait rejeté la révélation chrétienne ou mieux toute espèce de révélation surnaturelle. Néanmoins il lui restait, de son enfance, quelques préjugés religieux.
Ainsi, il admettait l’existence d’un Dieu, mais sans se faire de cette expression une idée bien nette; il acceptait la création, et la liberté psychologique chez l’homme, deux idées absolument contradictoires, et dont la première est, de plus, absurde. On lit en effet dans son Histoire du christianisme (1836) :
— « Dieu qui nous a faits intelligents et libres, ne peut ni méconnaître notre intelligence, ni violer notre liberté. »
— Louis De Potter était donc resté spiritualiste, quoiqu’il eût repoussé la révélation qui affirme le spiritualisme, et maigre l’élude qu’il faisait, à ce moment, de la phrénologie, qui le nie.
« Sans avoir jamais embrassé les dangereuses et tristes conséquences de la doctrine de Gall et de Spürzheim qu’en tirèrent quelques uns de leurs adeptes, en généralisant cette prétendue science au point de réduire 1 intelligence à être un simple mécanisme, la volonté une résultante, l’âme une combinaison nécessairement matérielle, je dois à la phrénologie d avoir rendu mes idées, sinon plus nettes et plus claires, du moins plus positives et plus pratiques. »
Louis De Potier comprenait aussi, empiriquement, qu’il appartient à la seule raison, méthodiquement reconnue, de donner la règle des actions.
— « Il faut finir par conclure, dit-il, que c’est à la raison seule à décider de la valeur d’une doctrine quelconque ; et que la seule preuve que l’on puisse légitimement admettre de sa bonté, c’est sa conformité aux lois éternelles de la nature humaine, prouvée elle-même
par son universalité, c’est-à-dire par l’assentiment de l’immense majorité des hommes, non-seulement de la génération présente, mais encore des générations passées et futures, assentiment que la raison de tout homme régulièrement organisé pressent, et auquel elle adhère. C’est là le véritable rationalisme, seul compétent et toujours compétent sur toutes les questions que peut agiter l’intelligence humaine,
et qui sont de nature à intéresser une conscience d’homme. Ce
rationalisme s’éloigne autant de l’anarchie des individualités autonomes, que de la servilité qui soumet toutes les individualités à une seule intelligence infaillible et à une seule volonté absolue. »
— L’assentiment des générations présente et futures ne s'accorde qu’aux propositions démontrées dune manière rationnellement incontestable, propositions dont l’ensemble constitue la souveraineté de la raison.
Enfin, dans la pensée de Louis De Potter, il fallait se dévouer à l’humanité, même sans espoir de récompense dans une existence ultérieure.
— « Sans trop rechercher ni me rendre compte pourquoi je le faisais, disait-il en 1839, et surtout sans m’occuper le moins du monde de la question de savoir où cela me mènerait, j’ai pris le devoir au sérieux; j’y ai consacré ma vie. »
— Celle idée est illogique, c'est évident, et Louis De Potter le reconnut franchement plus tard. Mais heureusement pour l’humanité qu’il apparaît de temps à autre des hommes qui sont illogiques de celte façon. Où en serait-elle, sans cela? El si Colins, lui aussi, n’avait pas raisonné au début de la même manière, aurait-il cherché et découvert la souveraineté de la raison?
Dans ces conditions, Louis De Potier était on ne peut mieux préparé, on le conçoit aisément, à consacrer tout son temps et toutes ses forces à l’examen des solutions que l’on pourrait proposer aux diverses questions philosophiques et sociales, et notamment à celle de la souveraineté; il était prêt à faire taire les préjugés qui mettraient obstacle à l’accès de la vérité dans son intelligence. Aussi lorsque Colins et
De Potier se rencontrèrent, ce dernier était-il entièrement disposé à prêter une oreille attentive aux arguments et aux démonstrations de Colins.
— « J’avais fait la connaissance (1) de M. De Colins, à Paris, par M. Sari, le frère du beau-frère de M. De Colins, et que j’avais souvent vu à Rome chez l’ex-roi Louis.
» Il me frappe, dès le premier abord, par ses paradoxes, et il m’attira vers lui par la vivacité qu’il mettait à les soutenir. De mon côté, je ne me fis jamais faute de chercher à les réfuter. L’originalité de M. De Colins m’avait rendu attentif à ses paroles : la rigueur et la solidité de ses raisonnements achevèrent bientôt de me captiver. Nous luttions toujours avec ardeur, mais je perdais constamment du terrain. Je combattais en ne cédant que pouce à pouce. Mais je sentais bien que je faiblissais chaque jour ; et plus je tâchais de reprendre mes avantages, plus j’en laissais prendre sur moi.
» Ce fut à cette époque que je quittai définitivement Paris... »
— Il s’établit alors une active correspondance entre Colins et Louis De Potter.
— « Je harcelais M. De Colins sans relâche, de difficultés, de
doutes, d’objections et de réflexions de toute espèce : elles me
rapportaient de belles dissertations, des développements clairs et des conclusions sans réplique. »
Et quel fut le résultat de ces discussions qui se prolongèrent pendant de longues années? La conversion complète de Louis de Potter aux idées nouvelles, et sa soumission à la souveraineté de la science, découverte par Colins.
— « Pendant plus de dix ans, écrivait Louis De Potter en 1848, j ai lutté contre la doctrine nouvelle dont maintenant je me fais le propagateur. Mes opinions préconçues, mes préjugés, l’éducation de ma jeunesse, l’enseignement qui l’avait suivie, et peut-être, à mon insu, la vanité et la paresse, repoussaient cette doctrine de toute la puissance d’une habitude enracinée. Je n’ai cédé finalement que lorsque la contrainte morale est devenue irrésistible.
» Et encore pour achever de me convaincre, m’a-t-il fallu recon-
tl) Quelque temps, je pense, avant que Colins ne publiât son Pacte social.
struire pièce à pièce, l’édifice que si longtemps j’avais cherché à saper par la base. Quand je me suis rendu à l’évidence, je ne devais plus cette évidence qu’à moi seul.
» Ce travail de reconstruction est tout ce qu’il me soit permis de revendiquer. »
— Et dix ans plus tard il répétait, en parlant de la vérité et de ses conséquences philosophiques et sociales :
— « Nous devons cette vérité fondamentale, cette vérité-mère, comme tout ce que nous savons en science sociale, à M. le baron de Colins, né belge et naturalisé français. Nous avons déjà fait cette déclaration en tête de la Réalité déterminée par le raisonnement, et nous la renouvelons ici avec l’expression de notre inaltérable reconnaissance. »
— Proudhon a dit quelque part : « On a vu des philo— » sophes, intelligences merveilleuses, consciences héroïques, » reconnaître leur erreur, faire à la vérité le sacrifice de leur » amour-propre, et prononcer ce mot toujours sublime : Je » me suis trompé ! »
Louis De Potier était un de ces philosophes qu’admirait Proudhon, à si juste litre, et qu’il a si peu imités. Il ne manquait pas, chaque fois que l'occasion s’en présentait, de constater qu’il avait complètement modifié sa manière de voir en philosophie et en socialisme.
Ainsi on lit dans la préface de son Résumé de l'histoire du christianisme ;
— « Quand l’auteur de ces lignes coordonna, il y a de cela plus de vingt ans, les nombreux matériaux qu’il avait réunis et dont il a composé P Histoire du christianisme (1), la doctrine sociale autour de laquelle aujourd’hui il fait tout converger, n’avait pas acquis à ses yeux le caractère d’irrésistible évidence qu’il y trouve actuellement. Cette histoire offre donc des aperçus qui appartiennent de droit au xviu e siècle. Les hommes et les choses des époques précédentes y sont jugés comme ils l’étaient à l’époque dont celui qui en rend compte
(1) Histoire philosophique, politique et critique du christianisme et des Églises chrétiennes, depuis Jésus-Christ jusqu’au XIX e siècle. Paris, 1836
et 1837, 8 vol. in *8°.
avait embrassé les préjugés et les erreurs. Tout ce qui ne lui paraît pas conforme à la raison absolue, - et rien ne pouvait y paraître conforme, puisque dans l’ignorance sociale de la vérité, cette raison n’était, et elle ne l’est pas encore, incontestablement déterminée, — tout est blâmé et condamné sans réserve, en dépit des besoins du temps et de l’indispensable nécessité d’y satisfaire. Il ne comprenait pas comme il le fait maintenant, que les différentes époques de l’humanité, quoique toutes ensevelies jusqu’à nos jours dans les ténèbres sur l’application de la vérité à l’organisation sociale, étaient dominées par des intérêts divers, créés par des circonstances diverses, et forçant par conséquent les hommes à raisonner et à agir différemment pour atteindre le même but, savoir, la stabilité par I ordre.
» L 'Histoire du christianisme pèche dans ce sens. .. »
— Et dans la préface de la troisième édition belge des Mémoires de Scipion de Ricci, se trouve le passage suivant :
— « Lorsqu’il arrive que nous croyions devoir apprécier les évènements que, communément, nous ne faisons qu’exposer, les jugements que nous en portons aujourd’hui diffèrent essentiellement, nous devons en prévenir, de ceux que nous émettions il y a trente ans. Il n’y a là rien d’étonnant. L’auteur a subi, dans cet intervalle de temps, si riche en enseignements de toute espèce, une transformation complète : du xvm e siècle, il est passé au xix e , où le besoin d’un nouvel ordre social, fondé sur la raison, est plus vivement senti qu’on ne sentait, cinquante ans plus tôt, le besoin de déblayer le terrain des contradictions que le temps avait signalées dans l’ancienne organisation de la société. »
— Une déclaration analogue se trouve dans la préface de de la seconde édition belge des Lettres de S'-Pie V, publiée en 1862, sous le litre de : Le système catholique.
Il serait intéressant et instructif de suivre, dans les écrits de Louis De Potter, Ja trace des progrès que firent successivement dans son esprit les idées nouvelles, inculquées par Colins; mais un pareil travail nous mènerait très loin.
Je me suis étendu trop longuement peut-être sur cette der nière observation. J ai pensé, — et c’est là mon excuse, — que l’exemple donné par Louis De Potier, déjà suivi d’ail-
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leurs par d’autres personnes dont je n’ai pas parlé ici, pouvait provoquer de nouvelles conversions, et augmenter le nombre des adhérents à la souveraineté de la science.
Il ne me reste plus, pour terminer cette étude sur la peste démocratique, qu à indiquer la manière de guérir une société qui succombe sous le poids des maux causés par la souveraineté du peuple.
Il en est d’une société comme des individus. Pour que ceux-ci consentent à se laisser traiter par le médecin, il faut : 1° qu’ils se sentent malades; 2° qu’ils aient confiance dans l’efficacité du remède qu'on leur présente ; 3° et enfin que ce remède soit mis à leur portée. De meme, jamais une société ne consentira à subir une transformation radicale dans sa constitution, si elle ne se voit en danger de périr dans les horreurs de l’anarchie, et si elle ne comprend l’absolue nécessité de se soumettre au traitement qu’on lui conseille.
Dans l’espèce, la société malade du morbus democraticus doit constater que son état désespéré provient de sa soumission à la souveraineté de la force. Elle doit de plus avouer quelle ne connaît pas la raison absolue, la science réelle, la vérité. Et il faut que cette déclaration d’ignorance sociale soit faite par les représentants de la société, c’est-à-dire officiellement.
C’est seulement à ce moment que le remède, ou la formule de la souveraineté de la raison, peut être proposé utilement.
Supposons ce moment arrivé : qu’y a-t-il à faire?
Démontrer à chacun la réalité de la souveraineté de la science, en commençant nécessairement par détruire, en lui, tous les préjugés provenant de l’éducation et de l’instruction qu’il a reçues? Il n’y faut pas songer*. Les détails dans lesquels je suis entré, dans le courant de cette monographie, prouvent à l’évidence l’impraticabilité d’une pareille méthode.
La seule manière efficace d’introniser la souveraineté de
98 CONTRIBUTION A L’ÉTUDE DES MALADIES MENTALES, la science consiste à s'emparer du développement intellectuel de la génération mineure qui existe au moment ou la société déclare qn elle consent à se placer désormais sous cette espèce de souveraineté. Alors on agit sur ces jeunes intelligences encore vierges de préjugés, et on leur inculque, par l’éducation, par la foi, l’existence de la souveraineté de la science; puis on leur fait accepter, par le même procédé, les prescriptions de cette espèce de souveraineté relatives aux actions sociales et individuelles, et la sanction inévitable qui en garantit l’exécution. Et lorsque celte génération est arrivée à l’âge de raison, on lui démontre par l'instruction, ou d’une manière rationnellement incontestable, que ce qui lui a été enseigné jusqu’alors comme article de foi est réellement la vérité. Cette génération est ensuite versée dans la société des majeurs d’âge.
Après un certain nombre de versements pareils, la société est nécessairement soumise, et reste pour toujours soumise à la souveraineté de la science réelle.
Leibnitz a dit, et avec infiniment de justesse, que celui qui est le maître de l’éducation est le maître du monde. Eh bien, c’est en dirigeant les jeunes générations dans la voie de la vérité, en les y faisant pénétrer d’abord par la foi, par la persuasion, puis en les y maintenant par la conviction produite à l’aide de preuves irréfutables, que l’on placera la société sous la souveraineté de la raison, et qu’on la guérira ainsi des atteintes mortelles du morbus democraticus, sans avoir à craindre aucune rechute.