PRONOSTIC
Le morbus democraticus ne compromet pas la vie des individus qui en sont atteints; mais il a, je le répète, une influence délétère sur leur façon de raisonner, surtout en ce qui touche à la souveraineté. D’autre part, comme celte affection est pour ainsi dire, jusqu’à présent incurable, il en résulte que son pronostic est toujours fâcheux.
J’ai montré, dans mes XI e et XII e observations, que si la guérison est la très infime exception, il arrive parfois que la peste démocratique, en se transformant, cède la place à une autre affection, laquelle ne constitue pas une peste sociale, il est vrai, mais n’en est pas moins, pour l’individu qui en est la victime, aussi pénible que celle quelle a remplacée. On a pu voir, par les observations relatives à Platon et à Proudhon, comment ces deux philosophes socialistes ont été amenés à répudier la souveraineté du peuple et à lui substituer celle de droit divin. Il n’y a là aucune amélioration dans l’étal intellectuel du patient, car c’est sortir d’une absurdité pour tomber dans l’autre.
Certaines circonstances particulières augmentent encore la gravité du pronostic, en opposant des obslacles quasi-insurmontables aux efforts que l’on pourrait tenter pour obtenir la guérison.
Parmi ces circonstances, signalons tout spécialement une affection mentale qui complique souvent le morbus democraticus : je veux parler de la vanité. U âge du malade, ainsi que sa profession et sa position dans le monde, sont encore autant de causes qui doivent engager à porter un pronostic assez sévère.
Entrons dans quelques détails sur chacune de ces trois circonstances.
L’âge est un élément très important à considérer. M. Faye, l’astionome, va nous expliquer pourquoi. Je compléterai ensuite ses explications.
« Quand il s’agit de science, — c’est M. Faye qui parle, » — l’opinion qui, dit-on, gouverne le monde, ne compte » pas, et l’histoire des sciences nous a souvent donné le » spectacle d’un homme tenant tête à l’opinion et finissant » par avoir raison du monde entier.
» L’histoire des sciences nous a donné plus d’une fois ce » spectacle; il suffit de citer les noms de Copernic, de Ga- » lilée, de Képler, de Harvey, etc., et c’est l’honneur de nos » sociétés civilisées de faire finalement céder les préjugés les » plus invétérés devant la vraie science.
» Seulement, et c’est là le revers de la médaille, ce ne sont » pas toujours les contemporains qui acceptent la vérité, mais » leurs successeurs. On a comparé l’humanité à un homme » qui vivrait toujours et apprendrait sans cesse, accumulant » dans sa tête les conquêtes de la science. Celte grande et » belle image pêche par un point. Un homme qui vivrait » toujours n’aurait pas l’esprit sans cesse ouvert. La mort » intervient comme facteur nécessaire; sans elle, l’humanité » ne serait pas très avancée. Aussi, quand vous aurez quelque » chose de nouveau à dire, ne comptez pas trop, si vous vous
» heurtez à un préjugé, sur ceux qui occupent avec vous la » scène du monde, mais sur ceux qui arriveront pour leur » succéder. Lorsque Harvey proposa la doctrine de la circu- » lation du sang, un statisticien constata que celle idée, si » simple et si vraie qu’on s’étonne aujourd’hui quelle ait » surgi si tard, ne fut acceptée d’abord par aucun médecin » ou chirurgien ayant dépassé la trentaine. »
C’est parfaitement observé; seulement M. Faye a négligé de dire pourquoi un homme qui vivrait toujours n'aurait pas sans cesse l’esprit ouvert. C’est qu’un homme, une fois parvenu à un certain âge, à trente ans par exemple, a l’esprit bouché, non-seulement par les préjugés résultant de son éducation, mais encore par ceux qui proviennent de l’instruction qu’il a reçue ou qu’il s’est donnée; et ces derniers préjugés sont d’autant plus tenaces qu’ils semblent être, en leur qualité de connaissances prétendues scientifiques, basés sur une démonstration rationnellement incontestable. On conçoit que tout homme souffrant d'un pareil état pathologique de Tintelligence se refuse absolument à discuter avec celui qui lui présente des idées nouvelles. Il serait même étrange qu’il en fût autrement, dans la généralité des cas.
En conséquence il est permis de prédire presqu’à coup sûr que, chez toute personne âgée de plus de trente ans, le morbus democraticus, devenu en quelque sorte constitutionnel, est incurable, quelque bonnes que soient les raisons à l’aide desquelles on essaie de détruire, chez le malade, sa foi en la souveraineté du peuple.
La profession du patient, sa situation dans le monde, agissent aussi défavorablement que l’âge avancé, mais d’une autre manière. Celui-ci avait permis une sorte d’empoisonnement ou mieux d’engourdissement intellectuel, causé par l’absorption successive des préjugés d’éducation et d’instruction, et le cerveau ainsi paralysé est alors incapable de s’assimiler la vérité qu’on lui présente. Les deux circonstances dont je parle maintenant, opèrent à peu près comme la
vanité. On conçoit combien il est difficile à un professeur, à un chef d’école, à l’auteur d’ouvrages généralement appréciés, à un homme qui jouit d’une grande réputation ou d’une haute position, de venir reconnaître publiquement que jusqu’alors il s’était trompé en défendant la souveraineté populaire. Cette difficulté frise môme l’impossibilité.
Enfin la vanité s’oppose d’une façon presque insurmontable à la réussite de toute tentative de guérison. Qui ne se croit pas malade ne se prêtera jamais à un essai de médication ; jamais non plus celui qui est convaincu de l’impossibilité de distinguer la vérité de l’erreur, ou de l’impuissance de la raison, ne consentira à écouter les raisonnements par lesquels on voudrait lui prouver qu’il se trompe, que la souveraineté de la raison n’est pas absurde, et qu elle est devenue nécessaire.
Aussi tout partisan de la démocratie, infatué de sa valeur personnelle, et persuadé que s’il n’a pu découvrir la vérité absolue, c’est, non pas qu’il l’a mal cherchée, mais que la question est insoluble, est-il nécessairement condamné. Il faudrait, pour pouvoir espérer un résultat favorable, commencer par extirper sa vanité.
Je terminerai ce que j’avais à dire sur le pronostic du morbus democraticus, en rapportant un fait qui prouvera l’influence pernicieuse des préjugés d’instruction sur la manière de raisonner en matière de souveraineté.
Observation XIV. — M.***, professeur à une université, académicien, écrivain très apprécié et très lu. Ses ouvrages sont traduits dans toutes les langues. Il a beaucoup produit, et sur beaucoup de sujets. Telle est peut-être la cause pour laquelle il n’a pas assez approfondi certaines questions, ou n’a pu au moins s’en occuper autant qu’elles le méritent. Et c’est dommage, car il joint à une grande modestie, — qualité si rare à notre époque, — une instruction solide et un vif désir de connaître la vérité sociale.
M. ***, dont l’éducation a dû être religieuse comme celle de tous les hommes de son temps, en a conservé jusqu’à un certain point quelques traces. Ainsi il soutient la nécessité de la sanction ultra-vitale comme base d’ordre; c’est un fait assez rare pour être signalé. D’ailleurs M. *** ne peut pas être accusé, semble-t-il, d’anthropomorphisme. Une fois son éducation terminée, l’examen lui aura ouvert les yeux à cet égard.
— « L’idée de Dieu, non comme créateur, mais comme fondement du juste et de l’injuste, me paraît, m'écrivait-il le 23 avril 1876, aussi nécessaire que celle de la permanence de l’existence. »
— Le Dieu de M. “* est un Dieu impersonnel, autant qu’il est permis d’en juger d’après cette courte explication ; il ressemble assez à celui dont Fénelon disait : Raison! raison! n es-tu pas le Dieu que je cherche ?
M. *** ne doit pas être partisan du droit divin, et dans le fait il ne l’est pas. L’examen aura également fait son œuvre sous ce rapport. Mais il n’accepte pas davantage la souveraineté de la raison, ou au moins il n’en comprend pas la praticabilité; cependant, chose singulière, il consent à l’écouter quand il s’agit de certains points de la réorganisation sociale, et probablement aussi quand il faut décider si, oui ou non, deux plus deux valent quatre.
M. *** se soumet donc, en général, à la souveraineté du peuple. Du reste, tous ses ouvrages le montrent démocrate convaincu.
J'ai tenté de le guérir de son morbus democraticus, mais sans succès.
M. *** avait prétendu que les socialistes rationnels ne voulaient pas reconnaître l’existence de Dieu.
Je lui fis remarquer que nous repoussions seulement l’existence d’un Dieu anthropomorphe ou personnel, évidemment absurde, mais que nous acceptions la souveraineté de la raison : Dieu impersonnel.
Le 42 avril 1883, M. *** répond :
— « D’après moi, l’idée d’un ordre rationnel, d’une raison souveraine, suppose l’existence d’un principe, Dieu, en qui cet ordre réside.
» Si vous admettez, comme Fénelon, la raison en dehors de nous, nous sommes d’accord. »
— C’était assez peu clair. Pourquoi la raison souveraine doit-elle résider quelque paît? C’est là de l’anthropomorphisme, au moins dans l’expression. Puis, si Dieu est plus puissant que la raison, celle-ci n'est plus souveraine, mais sujette.
J’ai fait remarquer à M. *** que l’idée de la raison souveraine suppose l’existence, en chacun de nous, d’un principe indépendant de la matière. Sans ce principe, en effet, nous serions incapables de raisonner réellement ; comme le disait Proudhon, notre pensée serait seulement la réflexion de la nature matérielle. Et de cette incapacité personnelle de raisonner réellement découlerait fatalement la non-existence de la raison impersonnelle.
Quant à un siège particulier où résiderait la raison souveraine, j’avoue ne pas comprendre. Je préfère laisser ce langage figuré aux poètes.
Enfin quelques jours plus lard, M. en me remerciant d’une critique que je lui avais adressée à l’occasion d’un de ses ouvrages, revient sur la question de la souveraineté en ces termes :
— « La raison ne peut s’imposer que par l’État, que par la souveraineté de la raison ou le peuple raisonnable. Je préfère ceci et c’est là la bonne démocratie. »
— Mon savant correspondant n’avait pas pris garde qu’appeler bonne démocratie, celle dans laquelle le peuple est raisonnable, celle dans laquelle celui-ci se reconnaît sujet de la raison, c’est nier carrément la souveraineté du peuple, ou,
si l’on aime mieux, c’est affirmer que, pour être souverain, le peuple doit désobéir à la raison.
Voici textuellement l’argumentation que j’opposai, à ce propos, à mon savant contradicteur.
Dire : le peuple raisonnable, cest la bonne démocratie, revient à reconnaître que la démocratie est absurde. En effet, le peuple raisonnable, c’est celui qui raisonne juste, qui se soumet à la raison, qui accepte celle-ci comme souveraine, qui se déclare sujet. Or, entre se déclarer sujet, et prétendre être souverain, il y a un abîme.
Quels singuliers raisonnements font cependant les malheureux atteints du morbus dcmocraticus !
Après une déclaration semblable à celle de M. *‘\ -— déclaration que le plus grand ennemi de la démocratie s’empresserait de signer des deux mains, — il m’a paru qu’il était inutile d’insister sur le traitement, et j’ai abandonné tout espoir de guérison.
Passons maintenant au pronostic qu’il faut porter à l’égard des sociétés atteintes du virus démocratique.
11 importe de distinguer soigneusement les époques sociales.
Est-il encore possible de recourir à la compression de l’examen ? Y a-t-il encore des nations soumises au droit divin? Alors la souveraineté du peuple ne tarde pas à être renversée, et l’ancien droit divin, ou un nouveau, prend sa place. On en a vu un exemple lors de la chute de l’empire romain sous les coups des Barbares, renversement accompagné par l’établissement d’une nouvelle foi religieuse : la foi chrétienne. Si, dans ce cas, le pronostic est fâcheux pour la société en proie à la souveraineté du peuple, au moins il n’y a rien à craindre pour l’ensemble des individus qui peuvent relrouver, par le rétablissement de l'ancienne constitution sociale, des éléments d’ordre.
N’est-il plus permis, au contraire, de compter que l’on
puisse empêcher l’examen d’une nouvelle foi prétendue révélée? L’examen est-il si universellement répandu que nulle part on n’ait l’espoir de lui mettre un frein? Tout nouveau droit divin est-il devenu absolument impossible? Alors le pronostic change : aucune société n’est plus viable, sous sa forme actuelle ou ancienne, et l’humanité est irrémédiablement condamnée, si elle veut ne pas mourir, à se soumettre à la souveraineté de la raison.
Telle est la situation dans laquelle le monde va se trouver placé, et dont l’Europe, l’Europe occidentale surtout, ne devra pas tarder à sortir, sous peine de succomber, dans un avenir plus ou moins prochain, à l’anarchie.
Prenons pour exemple la nation qui, la première, s’est socialement soustraite au droit divin : je veux parler de la France.
La France a renversé chez elle le droit divin en d 789, et lui a substitué le principe de la souveraineté du peuple. Dans quelques années elle va pouvoir célébrer le centenaire de sa révolution. Or, qu’a-t-elle acquis en changeant sa constitution sociale?
S il est difficile de dire ce qu’elle y a gagné, il est par contre extrêmement aisé de faire le compte de ce qu’elle y a perdu, en fait delémeuts d’ordre et de stabilité, pour s’en tenir à ceux-là.
La bourgeoisie y a évidemment obtenu d’être à la première place, au banquet de la vie, tandis qu’autrefois elle se trouvait reléguée à la troisième. Le peuple a, pendant le même temps, vu empirer son sort. De serf, de membre de corporation qu’il était, il est devenu homme libre, à ce que la bourgeoisie assure, c’est-à-dire prolétaire. Ce n’est pas là une condition d ordre, depuis que les prolétaires connaissent leur situation, la cause de leur mal, et qu’ils se sont comptés.
Quelles sont les conséquences du principe de la souveraineté du peuple, chez ceux qui l’acceptent?
Chacun se prenant pour souverain, se refuse à obéir, autre-
LA PESTE DÉMOCRATIQUE, ment que contraint par la force. Il n’y a plus de soumission volontaire à aucune règle; il n’y a plus même en réalité d’autre règle que celle que chacun se prescrit à lui-même, et qui se transforme selon ses tendances et ses passions du moment. Plus d’idées communes qui cimentent les hommes entre eux et en font un tout solide et durable; plus de société véritable, rien que des hommes juxta-posés. Sont-ce là des éléments d’ordre?
Sous le rapport de la moralité, les effets de la souveraineté du peuple, fille de l’examen, ne sont pas moins désastreux. En voici le tableau peint de main de maître par Proudhon. Il s’agit, ne l’oublions pas, de l’état moral de la France, après trois quarts de siècle à peine d’exercice du régime démocra * tique.
«■ Nous sommes arrivés, de critique en critique, dit le cé- » lèbre polémiste, à cette triste conclusion : que le juste et » l’injuste, dont nous pensions jadis avoir le discernement, » sont termes de convention, vagues, indéterminables; que » tous ces mots de Droit, Devoir, Morale, Vertu, etc., dont la » chaire et l’école font tant de bruit, ne servent à couvrir que » de pures hypothèses, de vaines utopies, d’indémontrables » préjugés; qu’ainsi la pratique de la vie, dirigée par je ne » sais quel respect humain, par des convenances, est au fond » arbitraire; que ceux qui parlent le plus de la Justice » prouvent de reste, et par l’origine surnaturelle qu’ils lui » assignent, et par la sanction extra-mondaine qu’ils lui » donnent, et par le sacrifice qu’ils n’hésitent jamais d’en » faire aux intérêts établis, et par leur propre conduite, com- » bien peu leur foi est sérieuse ; qu’ainsi la vraie boussole des » rapports de l’homme à l’homme est l’égoïsme, en sorte que » le plus honnête, celui dont le commerce est le plus sûr, » est encore celui qui avoue avec le plus de franchise son » égoïsme, parce que du moins un tel homme ne vous prend » pas en traître, etc., etc.
» Pour tout dire d’un mot, le scepticisme, après avoir dé-
» vasté religion et politique, s’est abattu sur la morale : c’est » en cela que consiste la dissolution moderne. Le cas n’est » pas nouveau dans l’histoire de la civilisation ; il s’est pré- » senté déjà au lemps de la décadence grecque et romaine ; » j’ose dire qu’il ne se présentera pas une troisième fois. » Étudions-ie donc avec toute l’attention dont nous sommes » capables; et puisque nous ne pouvions échapper à celte » dernière invasion du fléau, sachons du moins ce que nous » devons en attendre.
» Sous l’action desséchante du doute, et sans que le crime » soit peut-être devenu plus fréquent, la vertu plus rare, la » moralité française, au for intérieur, est détruite. Il n’y a » plus rien qui tienne; la déroute est complète. Nulle pensée » de justice, nulle estime de la liberté, nulle solidarité entre » les citoyens. Pas une institution que l’on respecte, pas un » principe qui ne soit nié, bafoué. Plus d’autorité ni au spi— » rituel ni au temporel : partout les âmes refoulées dans leur » moi, sans point d’appui, sans lumière. Nous n’avons plus » de quoi jurer ni par quoi jurer; notre serment n’a pas de » sens. La suspicion qui frappe les principes s’attachant aux » hommes, on ne croit plus à l’intégrité de la Justice, à l’hon- » nêteté du Pouvoir. Avec le sens moral, l’instinct de con- » servation lui-même paraît éteint. La direction générale » livrée à l’empirisme; une aristocratie de bourse se ruant, » en haine des partageux, sur la fortune publique ; une classe » moyenne qui se meurt de poltronnerie et de bêtise ; une » plèbe qui s’affaisse dans l’indigence et les mauvais conseils; » la femme enfiévrée de luxe et de luxure; la jeunesse im- » pudique, l’enfance, vieillole, le sacerdoce, enfin, désho- » noré par le scandale et les vengeances, n'ayant plus foi en » lui-même, et troublant à peine de ses dogmes mort-nés le » silence de l’opinion : tel est le profil de notre siècle.
» Les moins timorés le sentent et s’en inquiètent.
« Il n’y a plus de respect, me disait un homme d’affaires. Comme cet empereur qui se sentait devenir dieu, je sens
LA PESTE DÉMOCRATIQUE, que je deviens fripon, et je me demande à quoi je croyais quand je croyais à l’honneur ? »
« Le spleen me gagne, avouait un jeune prêtre. — Lui qui » par ses fonctions, par sa foi, par son âge, eût dû être à » l’abri de ce mal anglais, sentait en son cœur s'affaisser la » vie morale.
» Est-ce là une existence? Ne dirait-on pas plutôt une » expiation? Le bourgeois expie, le prolétaire expie, le Pou- » voir lui-même, réduit à ne gouverner plus que par la force, » expie. »
Où trouver là des éléments d’ordre, je le demande encore une fois? Aussi Proudhon a-t-il raison de conclure comme suit :
« La certitude du droit et du devoir abolie dans le coeur » des hommes, la société expire donc. Comme nul ne saurait » être honnête avec la conviction intime de sa scélératesse, » de même nulle société ne saurait subsister avec l’opinion » devenue générale quelle se compose en haut et en bas‘de » canaille. »
Cet état de scepticisme et cette absence de communauté d’idées positives sur tout ce qui est essentiel à l’ordre, produisent sur les membres de la société des effets différents, suivant qu’il s’agit de bourgeois ou de prolétaires.
Les premiers savent parfaitement ce qu’ils veulent conserver : le pouvoir politique et l’organisation sociale établie entièrement à leur profit. Mais pas deux ne sont d’accord, sur les moyens à employer pour maintenir l’ordre et faire vivre la société. Voyez par exemple les Chambres législatives. Autrefois on n’y connaissait que deux partis, celui du gouvernement et celui de l’opposition. Aujourd’hui il s’y rencontre tant de groupes, tant d’unions, que, si celle désagrégation continue comme elle ne peut d’ailleurs manquer de le faire, on en comptera bientôt autant que de députés.
Quant aux prolétaires, ils sont d’accord sur la nécessité de se débarrasser de la forme sociale actuelle. Mais s’agit-il
de reconstitution, ou des arrangements sociaux qui doivent remplacer ceux dont ils ne veulent plus et qu’ils ne vont pas tarder à jeter par terre, c’est différent : autant d’individus, autant d’opinions. Le nombre toujours croissant des partis socialistes le prouve surabondamment.
Étendons maintenant, par l’imagination, l’étal social delà France au monde entier; et n’oublions pas que cette extension se réalisera plus tôt qu’on ne pense, et que les prolétaires sont, de beaucoup, plus nombreux que les bourgeois. Oserait-on soutenir que l'humanité pourrait vivre longtemps dans un semblable état de désorganisation, dans une pareille atmosphère de pourriture?
ÉTIOLOGIE.
La cause du morbus democraticus est l’absurdité de la souveraineté d’un Dieu personnel et des conséquences que celle-ci entraîne. Mais le développement de celte maladie est grandement favorisé par une prédisposition particulière du sujet affecté; je veux parler de la vanité de celui qui raisonne sur la question de la souveraineté.
Faisons voir comment les choses se passent.
Généralement, même aujourd’hui que l’examen a renversé socialement, et pour toujours, toute foi en une révélation divine, l’éducation des jeunes générations est religieuse. Mais du moment que l’âge de raison est arrivé, ou parfois plus tard quand l’empreinte religieuse a été par trop forte, l’homme analyse ce qu’on lui a inculqué, et il arrive facilement à reconnaître l’absurdité de certaines des propositions qu’il acceptait facilement jusqu’alors, et le peu de fondement ou la contestabilité du reste. Et voilà un révolté de plus contre la souveraineté de droit divin.
Dès lors cet homme qui a examiné Dieu, sa souveraineté et sa révélation, et qui a renversé tout cela par la puissance de son raisonnement, ne veut plus obéir qu’à la raison ; c’est
logique. Il se met donc à la recherche de la raison, de la vérité qu’il veut prendre pour souveraine. Mais il ne la trouve pas ; et comme il est presque impossible d’avouer que, si l’on n’est pas parvenu à atteindre un but, c’est parce qu’on en est incapable ou parce que l’on s’y est mal pris, cet aspirant sujet de la raison déclare que celle-ci est impossible à reconnaître, que la vérité ne saurait être découverte. Au lieu de dire tout bonnement qu’il ne sait pas, sa vanité l’oblige à professer qu’il est impossible de savoir. Il s’était insurgé contre la souveraineté de Dieu; il s’élève à présent contre celle de la raison, qu’il affirme pratiquement impossible. Il ne lui reste plus, dès ce moment, qu’à proclamer la souveraineté de la force, et c’est ce à quoi il ne manque pas.
On va voir, dans les deux observations suivantes, que les choses se passent réellement ainsi.
Observation XV. — La Mennais, né en 1782. Sa vocation pour le sacerdoce était décidée à 22 ans. Il prend la tonsure en 1811 et est ordonné prêtre en 1816. C’est en 4817 qu’il commence la publication de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, ouvrage écrit pour la défense de la religion catholique.
Jusqu’alors, La Mennais était partisan de la souveraineté de droit divin. Mais vers 1830 il commença à s’apercevoir, avec quelques autres écrivains, que l’examen ne pouvait plus être comprimé, et il crut que si la foi religieuse, qui jusqu'alors en avait été la négation, devait se perpétuer, ce ne serait plus en attaquant la liberté, en la gênant, en la restreignant, mais en s’alliant avec elle. Dieu et la liberté devint sa devise, et Y Avenir, l’organe du catholicisme libéral, ou, comme on a dit, de la démocratie en soutane. La Mennais commençait ainsi son évolution : tout en restant partisan de l’anthropomorphisme, il devenait insensiblement démocrate dans le domaine politique.
Le raisonnement qui faisait agir La Mennais péchait par la
base : croyance et examen ou discussion, en d’autres termes, devoir de se soumettre aveuglément et droit de tenir les yeux ouverts pour résister, le cas échéant, sont des termes inconciliables.
L’Avenir fut condamné (1832) parle pape, qui se montra bien plus logique que les rédacteurs de ce journal et que l’abbé de La Mennais, leur chef. Il foudroya 1’ « extrême impudence » de ceux qui acceptaient la liberté de conscience qu’il déclarait « absurde, » au point que des hommes en délire pouvaient seuls s’y arrêter. Puis il condamna la liberté de la presse et les hommes également impudents qui la sollicitaient. Enfin il maudit « la détestable insolence et la méchanceté » de ceux qui repoussaient la « soumission passive, inintelligente, insensible, involontaire aux puissances établies. » Le pape exigea de son illustre contemporain une adhésion « pure, simple et absolue » aux doctrines contenues dans l’Encyclique qui le condamnait, et La Mennais signa « convaincu, disait-il à l’archevêque de Paris, qu’en signant cette déclaration il signait implicitement que le pape était Dieu, et tout prêt à le signer explicitement pour avoir la paix. »
Quel chemin avait parcouru le célèbre écrivain depuis que Léon XII lui avait offert le chapeau de cardinal, en recevant son Essai sur l’indifférence en matière de religion!
Vers cette époque il écrivait de Rome (2 avril 1832) à Louis De Potter :
— « Je crois plus que jamais à la possibilité de former en Europe un parti catholique d’où sortira la liberté. »
— Admirons l’inconséquence de vouloir faire provenir la liberté politique d’une doctrine qui conduit nécessairement à la négation de la liberté psychologique! Puis, il n’y a pas de milieu ; il faut croire ou ne pas croire, et quand on croit au catholicisme il faut tout croire et se soumettre aveuglément à la souveraineté du pape, interprète de la révélation.
Retiré ensuite à La Chenaie, en Bretagne, La Mennais se livra, — il avait alors plus de cinquante ans, — à l’étude des sciences naturelles. Malheureusement il n’en examina pas les données avec assez de méfiance, et se figura que tout y était incontestable. C’est ainsi que, en conservant cependant un fonds anthropomorphique, il s’appropria insensiblement les doctrines panthéistes et matérialistes, conséquences de la science actuelle.
Dans son Essai sur l'indifférence en matière de religion, La Mennais avait professé l’opinion que la raison est impuissante.
— « Ajoutez à cela, avait-il dit, l’impuissance absolue de raisonner si l’on ne part d’un premier principe qu’on suppose sans le démontrer, d’un axiôme que l’on convient d’appeler évident, et qui ne peut être, comme je l’ai fait voir, qu’une erreur plus ou moins insurmontable pour nous. Ainsi notre logique manque de base, elle s’appuie uniquement sur des hypothèses gratuites, aussi douteuse ellemême que ces hypothèses; car d’où tirerons-nous l’assurance qu’il existe un rapport nécessaire, immuable, entre la vérité et certaines opérations de l’esprit? Ces règles du raisonnement, relativement à notre nature, ne sont peut-être pas moins fautives que les premières notions d’où on les déduit; et nous ignorons si notre logique, au lieu d’être un instrument de vérité, n’est point une théorie de l’erreur. Dire que la raison en démontre l’infaillibilité, c'est ne rien dire, car cette démonstration prétendue suppose l’infaillibilité même du sujet qu’il s’agit de démontrer. Prouver la raison par la raison est un sophisme commun à toutes les philosophies, et, comme le remarque Montaigne, nul moyen d’éviter ce cercle vicieux. — « Puisque les » sens, dit-il, ne peuvent arrêter notre dispute, estant pleins eux- » mêmes d’incertitude, il faut que ce soit la raison : aucune raison » ne s’établira sans une autre raison. Nous voilà à reculer jusqu’à » l’infini. »
— Et depuis cette époque, La Mennais n était pas parvenu à rétorquer ce raisonnement spécieux, à briser ce cercle vicieux. Il n’avait pas, que je sache, découvert la façon de bien raisonner et d’arriver ainsi à des propositions inconles-
tables, il ne lui restait plus qu’à se rejeter sur la souveraineté de la force, et c’est ce qu’il fit, non sans se révolter parfois.
Aussi la philosophie de La Mennais devient-elle, à partir de cette époque, un mélange informe d’anthropomorphisme et de panthéisme, et son système politique, tantôt l'affirmation, tantôt la négation de la souveraineté du peuple.
Le 4 février 1836, il écrivait de La Chenaie à Louis De Potter la profession de foi anthropomorphique suivante :
— « Soyez-en bien sûr, jamais vous ne trouverez de créatures humaines qui diront sincèrement : — « Nos frères, qui etes sur la terre », — qu’elles n’aient dit auparavant : — « Notre père, qui êtes aux cieux. »
— Dans son Esquisse d'une philosophie, il est panthéiste ou matérialiste.
— « Rien de plus difficile, dit-il, que de déterminer avec précision
les limites qui séparent les deux classes d’êtres organiques végétants et sentants; et si on les considère dans leurs points les plus rapprochés, il sera impossible d’y découvrir aucuns caractères distinctifs nettement apercevables.Le passage de l’un de ces règnes à
l’autre s’opère par des nuances imperceptibles, de sorte que les différences qui les caractérisent respectivement ne deviennent appréciables que dans des termes déjà fort distants. Au fond, ces différences se réduisent à une seule, à un développement plus grand de l’intelligence et de l’amour, d’où naît la faculté de sentir. »
— Et encore :
— « On comprend en quel sens les animaux profondément séparés de l’homme, se rapprochent de lui cependant par quelques-unes de leurs facultés; ils comparent, jugent, prévoient ou combinent des perceptions. Cela est évident par leurs actes. Us n’ont point la notion de l’infini, de l’absolu, du nécessaire, ni par conséquent celle de cause, ni par conséquent celle de loi, et quoiqu’ils parlent sans aucun doute, ils ne peuvent dire est : le vrai leur est inaccessible.
» En ce sens, il existe pour les animaux, même pour les plantes et pour tous les êtres, des lois morales. »
— Dans sa Politique à l'usage du peuple , il est tantôt pour, tantôt contre les gouvernements constitutionnels, expressions de la souveraineté du peuple.
Ainsi, il dit une fois :
— « Les questions qui, auparavant, se décidaient avec les armes sur un champ de bataille, se décident maintenant avec la parole dans les assemblées publiques. Cela seul est un grand progrès, et l’humanité, sous ce rapport, ne saurait trop bénir l’institution des gouvernements constitutionnels, véritable bienfait divin, dont l’effet est de restreindre l’empire de la violence et de préparer dans l’avenir, le règne toujours moins contesté de la raison et de la conscience universelle. »
— En écrivant cela, La Mennais avait oublié que les décisions par majorités sont des décisions par la force du nombre.
Une autre fois il écrit :
— « Comment concevoir que l’on décide à la pluralité des voix du vrai et du faux, du juste et de l’injuste? »
— Et dans son ouvrage intitulé Amschaspands et Darwands, il appelle la souveraineté du peuple la fiction « la plus hardie, » la plus vaste, la plus rare, la plus étourdissante. »
En 1848, La Mennais est envoyé à l’Assemblée constituante par la ville de Paris. Élu membre de la commission chargée d’élaborer un projet de constitution, il en présente un qui n’est pas accepté. Dès lors l’évolution de La Mennais, dans l’erreur, est entièrement accomplie ; car on ne fait une constitution que si, n’acceptant plus la souveraineté d’un Dieu anthropomorphe, on ne reconnaît pas celle de la raison
Observation XVI. — P.-J. Proudhon.
J’ai déjà donné une observation relative à ce célèbre penseur, le plus grand démolisseur des temps modernes. J’y reviens de nouveau : c’est un écrivain que l’on ne peut trop étudier. Il va maintenant me servir de nouvel exemple pour faire voir comment on passe nécessairement du droit divin
au droit démocratique. Seulement Proudhon a été plus loin que La Mennais dans cette voie. J’ai fait voir, en effet, dans la XII e observation, que Proudhon effrayé, vers la fin de sa vie, du danger que fait courir le morbus democraticus aux sociétés infectées de ce virus, commençait à songer sérieusement à la reconstruction d’une sorte de droit divin.
Mais prenons Proudhon dans son enfance, et voyons pourquoi et comment il s’est mis à examiner, et de quelle manière il est parvenu à renverser, dans son esprit, la révélation religieuse. Je le laisse parler.
— « Laissez-moi, dit-il à Mgr Matthieu, vous renseigner au juste sur ce qui se passe dans la cervelle d’un enfant pauvre, lorsque par hasard il est de force à raisonner sur sa pauvreté.
» J’ai été baptisé dans l’Église catholique, puis, et dans une large mesure, élevé par elle. Le point de départ de mon éducation, sur le sujet qui nous occupe, a donc été la distinction des classes, en autres termes l’inégale répartition de la richesse. »
— En effet, pendant toute l’époque d’ignorance sur ce qu’il faut faire pour que la société soit organisée selon la justice absolue, il y a nécessairement des pauvres et des riches, et, pour que l’ordre existe, il importe que la révélation fasse accepter cette situation par ceux qui en souffrent.
Comment s’y prend-elle? Proudhon va nous le dire.
— « Sur cette question de la pauvreté, l’Église a de tout autres maximes (1) :
» Heureux les pauvres !
» Heureux ceux qui ont faim !
» Heureux ceux qui pleurent !
» Ces paroles sont tirées du sermon sur la montagne, en Saint- Mathieu, ch. Y. C’est l’évangile qui se chante le jour de la Toussaint : mes professeurs ont eu soin de me le faire réciter par cœur sept années consécutives.
» Il y aura toujours des pauvres, disait l’ancienne Loi : Non deerunt
(1) Proudhon fait ici allusion au proverbe de la Franche-Comté • Pauvreté n’est pas vice, mais c’est pis !
pauperes in terra habitationis tuæ. (Deut. XV). Et le fondateur de la nouvelle n’a pas manqué de répéter cet adage : Vous aurez toujours des pauvres avec vous : Pauperes semper habebitis vobiscum. »
— Ici on va commencer à voir poindre l’examen.
— « Mais que signifie ce discours? demandait ma jeune intelligence.
» Et l’Église, interprète de l’Évangile, me répondait :
» La pauvreté par elle-même est véritablement honteuse, car elle est la peine du péché. Mais, par la grâce de Jésus-Christ, ceux qui ayant vécu dans la pauvreté auront subi leur peine en cette vie seront récompensés dans l’autre, ainsi que l’annonce le divin sermonnaire dans la seconde moitié du verset : Quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Tel est l’ordre de la Providence et l’enseignement de notre religion.
» C’était à écraser la raison de cent philosophes. Mais l’enfance est terrible :
» D’où vient alors qu’il y a des riches? Car si ce n’est pas la misère qui accuse la Providence, c’est la richesse. Expliquez cela. »
— Proudhon ne tarda guère à combattre et à jeter par terre la doctrine révélée.
— « Le premier sentiment qui m’inspira le spectacle de mon infériorité relative fut la honte. Je rougissais de ma pauvreté comme d’une punition. Je sentais confusément la vérité du mot de la vieille femme, que pauvreté n’est pas vice, mais est pis; qu’elle nous rabaisse, nous avilit, et petit à petit nous rend digne d’elle.
» Pauvreté n'est pas vice , disent les bonnes femmes de la Franche- Comté, mais c'est pis l— Pis que le vice, entendez-vous, Monseigneur? Quelle pensée révolutionnaire ! C’est la première leçon de philosophie pratique que j’ai reçue; et, je l’avoue, rien, d’aussi loin que je me souvienne, ne m’a autant donné à réfléchir.
» Quand je fus au collège, je fus surpris de retrouver dans mes auteurs la même sentence, presque mot pour mot : Pauperlas hoc habet durius in se qnôd ridiculos hommes facit : ce qu’il y a de plus insupportable dans la pauvreté, c’est qu’elle vous rend ridicule. Je ne sais plus qui a dit cela. Pauvreté et dérision! Cela me tombait sur la joue comme un soufflet.
» Ne pouvant vivre avec la honte, l’indignation succéda. D’abord ce ne fut qu une noble émulation de m’élever, par mon travail et
mon intelligence, au niveau des heureux : tant il est vrai qu’il n’est pas une passion qui, prise dans une certaine mesure et par un cer biais, ne puisse s’ériger en vertu. Mais le calcul m’eut bientôt démontré que restant dans ma sphère d’ouvrier je ne deviendrais jamais riche : alors l’émulation se changea en colère, et la colere me conduisit vous devinez où, à rechercher, un peu mieux que ne 1 avait fait Rousseau, l’origine de l’inégalité des conditions et des fortunes.
» Un autre se fût fait contrebandier ou rat de cave : je résolus d’étudier à fond, pièce à pièce, cette machine économique qu’absolvait l’Église, et qui produisait fatalement, selon J.-B. Say et Destutt de Tracy, l’inégalité. Savoir c’est posséder, me dis-je, puisque science, c’est richesse et capital ; avec la science, j’aurai ma part. Et je me promis bien, si je parvenais à savoir quelque chose, de n’etre point avare de mes découvertes : car donner c’est encore posséder, c’est le nec plus ultra de la possession.
» Je commençai donc par rejeter de ma croyance la morale chrétienne et toute espèce de morale, prenant pour règle de ne reconnaître comme bien et mal que ce que ma conscience, assistée de ma raison, m’aurait démontré clairement être tel ; cherchant en moimême, comme avait fait Descartes pour la philosophie générale, le principe premier des lois, Yaliquid inconcussum sur lequel je pourrais fonder l’édifice de mes droits et de mes devoirs, me conformant du reste, dans toute ma conduite, aux institutions établies, sans les rejeter ni les admettre. »
— En résumé, le droit divin dit : il y aura toujours des pauvres, mais ils trouveront leur compensation dans la vie future. Vient ensuite celui qui pâtit de celte situation et qui s’écrie : je ne veux pas être pauvre; puis qui se demande : pourquoi y a-t-il des pauvres? et qui finalement repousse comme absurde le droit divin qui a pour conséquence nécessaire la division en riches et en pauvres.
Proudhon, après s’être débarrassé du droit divin, montre quelque tendance à reconnaître la souveraineté de la raison, ou, plus exactement, à aspirer après elle. C’était logique : s’étant servi de la raison pour détruire, il voulait l’employer pour reconstruire et la faire servir de base à l’organisation sociale.
Prouvons l’existence de cette tendance chez Proudhon.
— « Tout ce qui est matière de législation et de politique, disait-il en 1841, est objet de science, non d’opinion : la puissance législative appartient à la raison, méthodiquement reconnue et démontrée. »
— C’est donc à la raison qu’il appartient de formuler la règle des actions, de diie ce qui est bien et ce qui est mal, d’être souveraine en un mot. Cette affirmation est bien explicite. En voici encore une, formulée d une manière différente et qui date encore de 1841.
— « Mon seul et unique but est de prouver, autant qu’il est en moi, à ce malheureux peuple de France, que tant ceux qui lui font des lois que ceux qui les interprètent, ne sont pas les infaillibles organes de la raison générale, impersonnelle et absolue. »
— Donc, pour qu’un peuple soit heureux, il doit être lo sujet de la raison impersonnelle.
Nous allons entendre Proudhon réclamer la souveraineté de la raison impersonnelle, dans tout le cours de son existence, mais avec des intermittences de plus en plus grandes.
— « Lorsqu’une théorie se présente au nom du peuple, écrivait-il en 1848, elle doit, sous le rapport de la logique, de la justice, des traditions, de l’ensemble, comme sous celui de l’expression, se montrer irréprochable. Je ne reconnais pas plus la voix du peuple dans les livres de Fourier que dans le Père-Duchêne. »
— Quand une théorie populaire est irréprochable sous le rapport de la logique, c’est que le peuple raisonne bien, qu’il est par conséquent l’esclave de la raison. Proudhon affirme donc ici encore la nécessité de la souveraineté rationnelle
— « Quiconque prêche le suffrage universel comme principe unique d’ordre et de certitude, est menteur et charlatan ; il trompe le peuple.
» La souveraineté sans la science est aveugle. »
— Une souveraineté aveugle n'est pas une souveraineté à
68 CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES MALADIES MENTALES, proprement parler, puisqu’elle ne saurait indiquer la voie que l’on doit suivre. La prétendue souveraineté qui est éclairée par la science, lui obéit nécessairement ; elle est donc sa sujette et la véritable souveraineté c’est la raison. Voilà ce que pensait et disait Proudhon vers 4848.
Plus tard, beaucoup plus tard, il soutient encore la même thèse, et, chose curieuse, dans un ouvrage spécialement destiné à célébrer le droit de la force.
— « A la raison seule , disait-il en 1861, il appartient de diriger la conscience et l’action de l’homme. »
— Malheureusement ce n’est pas tout de dire : la raison doit être souveraine. En théorie, c’est parfait; mais, pour passer à la pratique, il importe de savoir ce que dit la raison, et, avant toute chose, si la raison incontestable ou la vérité existe.
Or Proudhon, qui avait certainement cherché à s’éclairer sur ces points, et qui n’avait pas réussi, ne s’est pas borné à dire, comme il eût dû le faire : je ne sais pas; sa vanité s’y est opposée. Dans sa pensée, puisque lui, Proudhon, n’avait pu découvrir la vérité, c’est que celle-ci nous est inaccessible. Il a conclu de son impuissance à l’impuissance éternelle de l’humanité et il a affirmé : qu’il est impossible de savoir.
Je vais montrer que telle était bien la situation intellectuelle de Proudhon. On va voir dans ce qui suit : 1° qu’il ne connaissait pas la raison ; 2° que l’on ne peut, d’après lui, parvenir à la connaître ; 3° que dans le cas ou l’on parviendrait à la découvrir, son application aurait pour résultat l’anarchie et la mort sociale.
Voici la preuve du premier point.
— « La raison éternelle est précisément, en langage moderne, ce que les anciens appelèrent Dieu. Le mot est changé, que savons-nous de la chose ? »
— Voici maintenant pour le second.
— « II faut savoir encore, et ne jamais perdre de vue, que la méthode de raisonnement, même la plus authentique et la plus sûre, ne peut pas toujours par elle-même conduire à une distinction entière de la vérité. »
— Passons au troisième point, d’autant plus étrange, qu’il est soutenu par un écrivain que nous venons d’entendre réclamer sur tous les tons la souveraineté de la raison.
— « Si, comme l’abeille, chaque homme apportait en naissant un talent tout formé, des connaissances spéciales parfaites, une science infuse, en un mot, des fonctions qu’il devrait remplir, mais qu’il fût privé de la faculté de réfléchir et de raisonner, la société s’organiserait d’elle-même. On verrait un homme labourer un champ, un autre construire des maisons, celui-ci forger des métaux, celui-là tailler des habits, quelques-uns emmagasiner les produits et présider à la répartition. Chacun, sans chercher la raison de son travail, sans s’inquiéter s’il fait plus ou moins que sa tâche, suivrait son ardeur, apporterait son produit, recevrait son salaire, se reposerait aux heures, et tout cela sans compter, sans jalouser personne, sans se plaindre des répartiteurs, qui ne commettraient jamais d’injustice. Les rois gouverneraient et ne régneraient pas, parce que régner c’est être propriétaire à l’engrais, comme disait Bonaparte ; et n’ayant rien à commander, puisque chacun serait à son poste, ils serviraient plutôt de centres de ralliement que d’autorité et de conseil. Il y aurait communauté engrénée ; il n’y aurait pas société réfléchie et librement acceptée. »
— Ainsi, la raison n’existant pas, l’ordre serait imperturbable.
— « Si, tout à coup, à l’instinct aveugle, mais convergent et harmonique d’un essaim d’abeilles, venaient se joindre la réflexion et le raisonnement, la petite société ne pourrait subsister.
» D’abord, les abeilles ne manqueraient pas d'essayer de quelque procédé industriel nouveau, par exemple, de faire leurs alvéoles rondes ou carrées. Les systèmes et les inventions iraient leur train, jusqu’à ce qu’une longue pratique, aidée d’une savante géométrie, eût démontré que la figure hexagone est la plus avantageuse. Puis, il y aurait des insurrections : on dirait aux bourdons de se pourvoir,
aux reines de travailler; la jalousie se mettrait parmi les ouvrières, les discordes éclateraient, chacun voudrait bientôt produire pour son propre compte, finalement la ruche serait abandonnée, et les abeilles périraient. Le mal, comme un serpent caché sous les fleurs, se serait glissé dans la république mellifère, par cela même qui devait en faire la gloire, par le raisonnement et la raison.
» Ainsi le mal moral, c’est-à-dire dans la question qui nous occupe, le désordre dans la société, s’explique naturellement par notre faculté de réfléchir. Le paupérisme, les crimes, les révoltes, les guerres ont pour mère l’inégalité des conditions, qui fut fille de la propriété, qui naquit de l’égoïsme, qui fut engendré du sens privé, qui descend en ligne directe de Vautocratie de la raison. »
— Avec un pareil point de départ, ne voulant pour souverain ni d’un Dieu personnel ni de la raison, et constatant que tout le mal vient de la liberté, Proudhon devait nécessairement proclamer l’automatisme universel et son corollaire, la souveraineté de la force.
— « Tous tant que nous vivons, a-t-il dit, nous sommes, sans nous en apercevoir, et selon la mesure de nos facultés ou la spécialité de notre industrie, des ressorts pensants, des roues pensantes, des pignons pensants, des poids pensants, etc., d’une immense machine qui pense aussi et qui va toute seule. »
— Quant à la souveraineté de la force ou du peuple, je vais montrer que Proudhon en était partisan, mais à contrecœur; car sa haute intelligence, quoique affectée du morbus democraticus , lui faisait sentir empiriquement que, sous ce rapport, il était dans l’erreur.
— « Le peuple, dit-il, est souverain. On nous l’a dit : cette vérité est descendue profondément dans les âmes; elle est devenue la foi generale, et depuis 1830 personne ne proteste contre la souveraineté du peuple. »
— Et en effet, Proudhon lui même l’accepte. quel¬
quefois.
— « Je m’incline, dit-il, devant sa volonté générale (du peuple) ;
je me soumets à tout ordre émané de lui ; la parole du peuple est ma loi, ma force et mon espérance. »
— Et il l’accepte, même malgré son absurdité.
— « Ce que j’admire au milieu de la confusion des idées, c’est que la foi à la souveraineté du peuple, loin de faiblir, semble, par cette confusion même, monter jusqu’à son paroxysme.
» Dans cette obstination de la multitude à croire à l’intelligence qui vit en elle, je vois déjà comme une manifestation du peuple qui s’affirme lui-même, ainsi que Jéhova, et dit je suis. Je ne puis donc nier, je suis forcé de confesser, au contraire, la souveraineté du peuple. Mais. »
— Il est clair qu’un peuple dont les idées ne brillent que par la confusion, est un triste souverain. Pourquoi donc Proudhon s’en déclare-t-il le très humble serviteur? Parce que, ayant reconnu l’absurde de la souveraineté d’un Dieu anthropomorphe, et n étant pas parvenu à découvrir celle de la raison, sa vanité l’a empêché de dire : ce que je n’ai pu faire, d’autres l’ont fait ou le feront. Cette vanité est venue ainsi compliquer le morbus democraticus dont il était atteint, et l’a contraint de courber la tête sous la souveraineté de la force.
Mais Proudhon n’est pas content de lui ; il a mal agi et il a des remords; il ne peut s’empêcher de regimber, et il va accabler la souveraineté du peuple sous une grêle d’objections auxquelles il n’y a rien de rationnel à répondre.
Présentons d’abord quelques-unes de ses objections générales.
— « Le peuple, si longtemps victime de l’égoïsme monarchique crut s’en délivrer à jamais en déclarant que lui seul était souverain. Mais qu’était-ce que la monarchie? La souveraineté d’un homme. Qu’est-ce que la démocratie? La souveraineté du peuple, ou, pour mieux dire, de la majorité nationale. Mais c’est toujours la souveraineté de l’homme mise à la place de la souveraineté de la loi, la souveraineté de la volonté mise à la place de la souveraineté de la raison,
en un mot, les passions à la place du droit.Il n’y a pas de révo¬
lution dans le gouvernement, puisque le principe est resté le même. »
— Tout cela est on ne peut plus juste. Mais alors pourquoi Proudhon s’est-il rangé sous les drapeaux de la souveraineté du peuple?
— « La loi du peuple, obtenue par voie de scrutin (1), est nécessairement une loi de hasard ; et le pouvoir du peuple, fondé sur le nombre, est nécessairement un pouvoir de vive force. »
— Et encore :
— « La loi de la majorité n’est pas ma loi, c’est la loi de la force ; par conséquent le gouvernement qui en résulte n’est pas mon gouvernement, c’est le gouvernement de la force. »
— Toujours on ne peut plus juste. Mais pourquoi se dire alors démocrate?
— « La démocratie n’est autre chose que la tyrannie des majorités, tyrannie la plus exécrable de toutes ; car elle ne s’appuie ni sur l’autorité d’une religion, ni sur une noblesse de race, ni sur les prérogatives du talent et de la fortune; elle a pour base le nombre, et pour masque le nom du peuple. »
— Comment, pour masque? Démocratie et souveraineté du peuple sont deux expressions de valeurs identiques ; seulement la seconde expression est française, et l’autre, grecque.
— « Est-ce donc que le nombre offre à votre esprit quelque chose de plus rationnel, de plus authentique, de plus moral que la foi ou la force (2)? Est-ce que le scrutin vous paraît plus sûr que la tradition ou l’hérédité?.... Mais qu’est-ce donc que le nombre? Que prouve-t-il? Que veut-il? Quel rapport entre l’opinion plus ou moins unanime et sincère des votants, et cette chose qui domine toute opinion, tout vote, la vérité, le droit? »
(1) Y a-t-il une autre voie?
(2) Depuis quand le nombre n’est-il plus la force?
— Évidemment aucun. Mais tout cela n’explique pas pourquoi Proudhon a cru devoir se dire démocrate.
— « Qui fait la loi dans les élections ? Qui décide du choix des députés? La majorité, la moitié plus une des voix. D’où il suit que la moitié, moins un, des électeurs, n’est pas représentée ou l’est malgré elle....
» Bien loin que la démocratie puisse résoudre cette difficulté, tout son art, toute sa science est de la trancher. Elle fait appel à l’urne; l’urne est tout à la fois le niveau, la balance, le critérium de la démocratie. Avec l’urne électorale, elle élimine les idées.
» Il y a un mois à peine, on criait sur les toits, à propos du cens à 200 francs : Quoi c’est un franc, un centime qui fait l’électeur!...
» N’est-ce pas exiger la même chose? Quoi! C’est une voix qui fait le représentant, une voix qui fera la loi? Sur une question d’où dépendent l’honneur et le salut de la république, les citoyens sont divisés en deux fractions égales. Des deux côtés, on apporte les raisons les plus sérieuses, les autorités les plus graves, les faits les plus positifs. La nation est dans le doute, l’assemblée en suspens. Un représentant, sans motif appréciable, passe de droite à gauche et fait incliner la balance : c’est lui qui fait la loi.
» Et cette loi, expression de quelque volonté fantasque, sera réputée expression de la volonté du peuple! Il faudra que je m’y soumette, que je la défende, que je meure pour elle! Je perds, par un caprice parlementaire, le plus précieux de mes droits, je perds la liberté! Et le plus saint de mes devoirs, le devoir de résister à la tyrannie par la force, tombe devant la boule souveraine d’un imbécile! »
— On remarquera combien Proudhon est inépuisable quand il s’agit de combattre une absurdité, et à quel point sa logique est alors puissante, son raisonnement, serré. Mais, encore une fois, comment est-il possible de se proclamer démocrate, quand on est si convaincu de l’extravagance de la démocratie ?
Comment? C’est bien simple. La vanité n’a pas permis à Proudhon, — je ne dirai pas de reconnaître qu'il était dans une mauvaise voie, les citations précédentes me démentiraient, — mais d 'avouer qu’il s’égarait. De là tout le mal. Et
c’est ainsi qu’il est resté volontairement en proie au morbus democraticus, qu’il s’est prosterné devant la force.
Voici maintenant une objection portant sur un point spécial de la souveraineté du peuple.
Toute souveraineté personnelle doit, pour prescrire la règle des actions, se manifester par la parole. C’est ainsi que le Dieu personnel, considéré comme souverain, est censé avoir fait connaître aux hommes, par la révélation, d abord son existence à lui, ensuite la règle quil leur prescrivait de suivre. La souveraineté du peuple étant aussi une souveraineté personnelle, elle devrait parler. Le peuple parle-t-il? Consultons le démocrate Proudhon à cet égard.
— « Cieux, écoutez; Terre, prêtez l’oreille; le Seigneur a parlé!
» Toujours on vit les masses humaines se prosterner au nom du Très-Haut, et recevoir avec soumission la discipline des révélateurs.
» Mais, se dit à la fin un philosophe, si Dieu a parlé, pourquoi n’ai-je rien entendu?
» Il a suffi de cette parole de doute pour ébranler l'Église, annuler les Écritures, dissiper la foi et hâter le règne de l’Antéchrist !
» Il en est du peuple comme de la divinité : Vox popidi, vox Dei.
» Depuis que le monde existe, depuis que les tribus humaines ont commencé de se constituer en monarchies et républiques, oscillant d’une idée à l’autre comme des planètes vagabondes, mêlant, combinant, pour s’organiser en sociétés, les éléments les plus divers, renversant les tribunes et les trônes comme fait un enfant d’un château de cartes, on a vu, à chaque secousse de la politique, les meneurs du mouvement invoquer, en termes plus ou moins explicites, la souveraineté du peuple.
» Je demande donc comme Rousseau : Si le peuple a parlé, pourquoi n’ai-je rien entendu?
» Vous me citez cette révolution étonnante à laquelle moi aussi j’ai pris part, dont j’ai prouvé seul la légitimité, dont j’ai fait ressortir l’idée. Et vous me dites : voilà le peuple!
» O vous tous, ennemis du despotisme et de ses corruptions, comme de 1 anarchie et de ses brigandages, qui ne cessez d’invoquer le peuple, qui parlez le front découvert de sa raison souveraine, de
sa force irrésistible, de sa formidable voix, je vous somme de me le dire : où et quand avez-vous entendu le peuple?
» Par quelle bouche, en quelle langue est-ce qu’il s’exprime? Comment s’accomplit cette étonnante révélation? Quels exemples authentiques, décisifs, en citez-vous? Quelle garantie avez-vous de la sincérité de ces lois que vous dites sorties du peuple? Quelle en est la sanction? A quels titres, à quels signes distingueraije les élus que le peuple envoie d’avec les apostats qui surprennent sa confiance et usurpent son autorité? Comment enfin établissez-vous la légitimité de ce verbe? »
— Jusqu’ici Proudhon semble fortement douter que le peuple puisse parler pour exprimer sa volonté. Mais voici qui est plus explicite.
— « Le peuple, être collectif, j’ai presque dit être de raison, ne parle point dans le sens matériel du mot. Le peuple, non plus que Dieu, n’a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une bouche pour parler. Que sais-je s'il est doué d’une espèce d’âme, etc.... Je n'entre point dans les recherches de haute psychologie ; je demande, en homme pratique, de quelle manière cette âme, raison ou volonté, telle quelle, du peuple, se pose, pour ainsi dire, hors de soi et se manifeste ?
» Qui est-ce qui peut lui servir d’organe? Qui a le droit de dire aux autres : c’est par moi que le peuple parle? Comment croirai-je que tel qui du haut d’une escabelle harangue cinq cents individus qui applaudissent, est l’organe du peuple? Comment l’élection des citoyens, voire même leur suffrage unanime, a-t-il la vertu de conférer cette espèce de privilège, de servir de truchement au peuple? Et quand vous me feriez voir, comme en un cénacle, neuf cents personnages ainsi choisis par leurs concitoyens, pourquoi devrai-je croire que ces neufs cents délégués, qui ne s’entendent point entre eux, c’est le souffle du peuple qui les inspire? »
— Ainsi le peuple ne parle ni directement, ni par personne interposée. Comment peut-il alors être souverain, prescrire la règle ?
— « Le peuple, dont on dit quelquefois qu’il s’est levé comme un seul homme, pense-t-il aussi comme un seul homme? Réfléchit-il? Raisonne-t-il? Conclut-il? A-t-il de la mémoire, de l’imagination, des
idées? Si, en effet, le peuple est souverain, c’est qu’il pense; s’il pense, il a sans doute une manière à lui de penser et de formuler sa pensée. Comment donc est-ce que le peuple pense? Quelles sont les formes de la raison populaire? »
Proudhon n’avait malheureusement pas compris la possibilité de la souveraineté impersonnelle, celle qui est infaillible parce qu’elle ne pense pas, celle qui nous fait dire, entre autres choses, que deux et deux valent quatre. Il ne concevait qu’une souveraineté personnelle, et ne voulant pas de celle de l’anthropomorphe, il avait bien dû se rejeter sur la souveraineté populaire, malgré son absurdité évidente qu’il avait démontrée mieux que personne.
Proudhon répond à une objection possible.
— « Sans doute, direz-vous, le peuple n’a qu’une existence mystique, il ne se manifeste qu’à de rares intervalles, à des époques prédestinées. Mais le peuple n'est pas pour cela un fantôme, et quand il se lève, nul ne peut le méconnaître. Le peuple s’est montré le 14 juillet, le 10 août, en 1830; il vient de se révéler avec plus d’ardeur que jamais. Le peuple a parlé au serment du Jeu de Paume, dans la nuit du 4 août ; il était à Jemmapes, il combattait à Mayence et à Valmy.
» Pourquoi vous arrêter? Pourquoi choisir? Le peuple était-il absent le 9 thermidor et le 18 brumaire? Se cachait-il le 21 janvier et le o décembre ! N’a-t-il pas fait l’empereur comme il avait défait le roi ? N’a-t-il pas adoré tour à tour et souffleté le Christ et la Raison ?... Voulez-vous remonter plus haut? C’est le peuple qui a produit de son sang et de ses entrailles un jour Grégoire VII et un autre jour Luther; qui a fait surgir Marius et César, après avoir, dans une série de révolutions, chassé les Tarquins, renversé les décemvirs, créé les tribuns pour balancer les consuls, et donné par là le premier exemple de la bascule politique, du système doctrinaire; c’est le peuple qui adora les Césars après avoir laissé assassiner les Gracques. »
— Impossible de prouver plus éloquemment que la souveraineté populaire peut se tromper, quelle est par conséquent une souveraineté illusoire.
J’ai donné une assez grande étendue à cet examen de la
situation mentale de Proudhon, parce que je voulais démontrer, par l’observation, par l’étude des faits, — pour s’exprimer comme les hommes pratiques de l’époque, — à quel point d’aberration peut arriver une intelligence intoxiquée par la peste démocratique et par la vanité. Le lecteur y aura gagné, en tout cas, de lire d’admirables pages écrites par le démocrate Proudhon contre la souveraineté du peuple.
Passons à une autre question.
Le morbus democraticus est-il contagieux?
A proprement parler, non. Mais cette perversion intellectuelle présente une particularité que l’on observe fréquemment dans les névroses : le développement par imitation. Se déclarer démocrate est devenu comme une affaire de mode; on serait, semble-t-il, honteux de ne pas faire, sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d’autres, comme tout le monde.
« Monarchistes, républicains, socialistes, comme les mon- » tagnards, a dit Guizot, veulent tous la démocratie, la sou- » veraineté du peuple. Tel est l’empire du mol démocratie, » que nul gouvernement, nul parti n’ose vivre et ne croit le » pouvoir sans inscrire ce mot sur son drapeau, et que ceux- » là se croient les plus forts qui portent ce drapeau plus haut » et plus loin. »
Même les partis qui devraient repousser avec horreur la qualification de démocrates s’affublent de ce titre avec empressement. Tels la plupart des socialistes, à la recherche des moyens d’appliquer la justice absolue ou la raison à l’organisation de la société, et qui ne trouvent rien de mieux, à cet effet, que de renier la souveraineté de la raison et de proclamer celle de la force.
C’est cette mode, ou celte manie d’imitation qui seule peut expliquer comment tant d’esprits, d'ailleurs distingués, se vantent de ne pas vouloir de la souveraineté rationnelle. Pour ceux-là, deux et deux font quatre n’est pas vrai parce que la raison le prouve, mais uniquement parce que la majorité l’affirme.