CHAPITRE IV
DISCUSSIONS SUR LA NATURE DE l'ÉPIDÉMIE DE IITNDIÉ. I.E CONSEIL DE SANTÉ DE CONSTANITNOPLE ET PLUSIEURS MÉDECINS DE MÉRITE n'eN VEULENT PAS ADMETTRE LE CARACTÈRE NETTEMENT PESTILENTIEL.
COMMENTAIRE DES RAISONS ALLÉGUÉES, LEUR MANQUE DE FONDEMENT ET DE JUSTESSE.
On sera sans doute étonné qu'après le rapport trësclair et très net de la commission de Bagdad, le conseil de santé de Constantinople n'ait pas voulu croire à l'existence de la peste. On envoya de Constantinople sur les lieux le docteur Naranzi. Or la mission de ce médecin ne pouvaitpas aboutir àun résultat positif, à cause des doctrines professées en haut lieu sur les conditions d'origine de la peste (1). En efl'et, après avoir interrogé, quatre mois après la fin de l'épidémie, les Arabes qui en avaient été témoins, Naranzi, tout en mentionnant exactement les symptômes de la peste, nie l'existence de cette maladie, parce qu'elle n'a pas été envahissante etconta-
(1) « La Turquie ayant été purifiée, comme on dit en style quarantenaire, le pays étant net, la peste ne peut venir que du dehors. » Quelle purification I dit i'i ce sujet M. Fauvel dans un de ses rapports.
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gieuso, et il appelle celte prétendue entité morbide nouvelle un typhus loïmoïde non contagieux. J'ai démontré, il y a une dizaine d'années, que Naranzi s'était trompé de la manière la plus évidente, et j'ai conclu que ces allégations étaient de nature à jeter inopportunément des doutes sur le diagnostic de la peste, affection dont les traits essentiels doivent être présents à l'esprit de tous les médecins et surtout des médecins sanitaires en Orient.
Depuis lors, d'autres épidémies de peste s'étant déclarées dans la Mésopotamie, l'administration sanitaire ottomane a peut-être cru devoir modifier légèrement sa manière de voir; mais M. Netten-Radcliffe va un peu loin quand il dit : « L'apparition incontestable de la peste dans un district contigu cà celui de Hindié en 1874 est considérée par le conseil supérieur de santé, qui était resté précédemment dans le doute à ce sujet, comme confirmatwe des conclusions du docteur Padouan et du docteur Colvill (i). Voici, en effet, le texte môme de l'avis motivé de l'administration sanitaire ottomane. Il faut rapporter ici intégralement cette pièce et la commenter pour faire voir quelles sont les doctrines encore régnantes à Constantinople au sujet du diagnostic de la peste. M. le docteur Castaldi, dans un rapport sur l'épidémie de la Mésopotamie en 1874, passe en revue les manifestations antérieures du fléau qu'il était appelé à
(1) Papers relati?ig io the modem historij and l'eceiit progi'ess of modem plarjue, Loadon, 1879, page 11, in note.
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éliulier. Après avoir oilé l'épidémio de la Cyrénaïquc en 1858, il dit : « En 1807, une maladie suspecte se déclara sous forme épidémi(iue dans le Ilindié. Cette afiection, caractérisée de peste par une commission spéciale qui l'avait observée au moment même où elle sévissait, fut plus tard révoquée en doute par Naranzi, qui a cru ne pas avoir trouvé dans la maladie en question tous les caractères de la peste d'Orient et plus particulièrement celui de la contagion. Cependant le nom de typhus loïmoïde non contagieux qu'il a donné à la maladie de Hindié, nous prouve que ce confrère avait accordé aux manifestations morbides très-suspectes de cette épidémie une grande partie de leur importance. La forme pestilentielle une fois reconnue et admise, il est évident que Naranzi a voulu seulement en atténuer la portée. Cela se conçoit d'autant mieuxdela part de Naranzi qu'il a eu le soin d'indiquer dans son rapport qu'il n'admet que la peste contagieuse et envahissante. Ces deux qualités ayant manqué ou ayant été peu évidentes, il répugnait à Naranzi de considérer comme une peste véritable une épidémie circonscrite et non contagieuse. C'est là, comme on le voit, une question de théorie, parce que la nature loïmoïde de la maladie y est admise. »
L'administration sanitaire ottomane a cru devoir faire suivre ces remarques très-mitigées, et très-prudentes, du docteur Castaldi des observations suivantes : « Quoi qu'en dise M. Castaldi, l'épidémie de Ilindié est restée un fait obscur par rapport à la nature de la maladie. La commission, dit-il, qui l'a observée l'a caractérisée de
poste. Il est vrai que la commission s'est prononcée pour la peste ; mais elle ne l'a pas observée pendant qu'elle sévissait. C'est quand la maladie avait cessé que la commission est arrivée sur les lieux où elle avait sévi (1). La commission n'a donc vu ni pu observer que quatre h cinq cas d'une apparence douteuse, et tout ce qu'elle rapporte se base sur des renseignements recueillis chez des Arabes qui ne peuvent mériter qu'une médiocre confiance (2). La question de la peste réduite ainsi à sa plus simple expression, le doute a nécessité l'envoi sur les lieux du
(1) Dès le 29 avril, M. Padouan, inspecteur sanitaire, était sur les lieux; la commission tout entière s'y trouva réunie le 5 mai; elle explora le pays pendant onze jours, c'est-à-dire jusqu'au i6 mai, et ce n'est qu'à partir du i't juin que la maladie cessa entièrement. Au commencement de ce mois, il mourait encore à Hindié deux à trois personnes par jour. Comment se fait-il que l'administration sanitaire ottomane ait pu affirmer q\ie la commission arriva sur les lieux après la cessation de la maladie?
(2) On doit se délier du témoignage des Arabes quand il est négatif; mais, quand il est positif, on ne voit pas pourquoi cette attestation ne mériterait pas la plus grande confiance. Les Arabes peuvent avoir quelquefois intérêt à dissimuler la maladie pour échapper aux quarantaines; pourquoi en affirmeraient-ils unanimement l'existence, et en décriraientils les symptômes avec la plus grande netteté, si cette maladie n'existait pas? Les Arabes, gens très-intelligents, qui n'aiment pas les cordons sanitaires, ont été portés dans toutes les enquêtes à amoindrir le mal plutôt qu'à l'exagérer. Or, voici les symptômes de la maladie accusée par les Hadji-Offi : « fièvre ardente, soif insatiable, délire, bubons aux aisselles et aux aines, charbons dans diverses parties du corps, guérison rare. » Quant aux symptômes observés de visu par M. Padouan, les voici tels qu'ils sont cités dans le rapport de la commission de Bagdad : « lo' 7)iiil(uk'. Bubons à la parotide et à l'aisselle droite, en suppuration; charbon à la région lombaire; yeux injectés ; délire. — 2" malade. Bubon à l'aine gauche; fièvre; délire. — 3<= malade. Bubon à l'aine gauche, déjà ouvert; fièvre; délire. — 4" malade. Fièvre; délire; charbon au
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doolour iNaïaiizi, non pas pour étudier la maladie <[\n n'existait plus, mais pour contrôler les rensei|^nements que les Arabes avaient fournis à la commission. Il est clair que la mission posthume de M. Naranzi n'aurait pas eu de raison d'être si le doute n'existait pas aux yeux de Tadministration. M. Naranzi, n'ayant pas vu de malades, s'est trouvé dans les mêmes conditions d'impuissance que la commission, sa devancière (1). Théorie à part, puisque théorie il y a, d'après M. Castaldi, il est prouvé qu'une maladie épidémique a régné dans le district marécageux de llindié, qu'après y avoir fait de nombreuses victimes, elle a cessé spontanément sur place, sans qu'aucune mesure quarantenaire ait été prise pour la circonscrire ; que, par conséquent, elle n'a eu ni la tendance à se propager hors de ses foyers d'origine, ni le caractère contagieux propre à la peste, caractère qui, du moins, n'a pas été médicalement observé pour être affirmé sans réserve (2). Dans de pareilles cir-
bras. — o"-' malade. Fièvre; délire; douleur forte ;i l'aiue yauche, sans gonflement. — 6^ malade. Diarrhée sanguinolente; ensuite fièvre; douleur lancinante aux aisselles, sans tuméfaction; chaleur; soif; charbon au bras. »
(1) (Jn se demande pourquoi l'envoi de Naranzi sur les lieux, puisqu'on était décidé à ne pas admettre la validité du témoignage des Arabes. Naranzi ne l'entendait pas ainsi; il croyait avoir réussi à prouver que la peste n'avait pas régné à Hindié. J'ai fait voir par l'analyse et le commentaire détaillé de son rapport (iiasé sur les témoignages des Arabes entièrement concordants avec ceux fournis à la commission de Bagdad) que c'était bien la peste qui avait sévi à Hindié {Une épidémie de pesle en Mésopotamie, par J.-D. Tholozan).
{2j J'ai fait voir ci-dessus qu'il y avait eu des quarantaines et un cordon sanitaire étal)lis en 1867 autour du district de Hindié, fait que l'admi-
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constances, M. Naranzi, appelé à donner un nom à celte maladie, Ta qualifiée de typhus lohnoïde non contagieux. Si peu claire que paraisse cette dénomination, M. Naranzi la défmit en ces termes : Une éjndémie de fièvres palustres pernicieuses, à forme typhique, accompagnées souvent d'engorgements des glandes ou adénites, et celte définition se retrouve dans la description, par Griesinger, des fièvres palustres du Bas -Danube, souvent aussi accompagnées de bubons, comme en Mésopotamie (1). M. Naranzi n'a donc rien cherché à aggraver ni à atténuer. Ce qui, à vrai dire, tendrait à appuyer l'opinion qu'il s'est agi de la peste, ce sont les épidémies subséquentes, 1874, 1875; mais, en somme, une chose est incontestable, c'est que l'épidémie de 1867 n'ayant pas été observée, ni étudiée qu'indirectement et sur des récits arabes, reste, quant à sa nature, un fait isolé,
nistration sanitaire ottomane semble avoir totalement oublié. Quant à la contagion locale, j'ai fait voir tout à l'heure qu'elle a incontestablement existé. Reste la contaiïion à distance ; on verra dans ce travail ce qu'il faut en penser comme caractère pathognomouique de la peste.
(1) On sait aujourd'hui que ces fièvres buboniques du Bas-Danube étaient la peste même, ou des pestes ébauchées. Hirsch, dans sa Patholoijic historique et (jéoijvaphiqiie, s'e.vprime à ce sujet dans les termes suivants : « On a voulu faire croire, en s'appuyant sur les écrits du médecin russe Witt, que la peste était autochthone en Valachie. Witt voulut prouver que le fléau qui avait attaqué l'armée russe était endémique dans ce pays, et il est allé plus loin en disant que ce n'était pas du tout la peste et que c'était un fléau tout à fait exceptionnel, avec des bubons et des charbons, phénomènes qui venaient compliquer la fièvre particulière au pays quand elle était très-intense, et que c'était un fléau valachien... Du reste, depuis 182f>«, ou n'a plus entendu parler du prétendu fléau valacliien. »
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suspect si Ton veut, mais que la science ne saurait caractériser sans réserve, »
J'avais donc bien raison de dire, en débutant, que radniinistratioii sanitaire ottomane n'admettait pas l'épidémie de Ilindié comme une épidémie de peste ; elle en fait toujours un fait isolé quant à sa nature, un typhus lohnoïde non contagieux, une fièvre palustre pernicieuse à forme typhoïde, compliquée d'adénite. Cela ne nous étonne aucunement; nous avons vu, dans les épidémies de la Cyrénaïque, les mêmes hésitations pour reconnaître la maladie, nous verrons ces faits se répéter dans l'épidémie de 1874 en Mésopotamie. Ce qui nous surprend, c'est de voir des médecins distingués tels que MM. Proust (1), Marouin, Arnaud, adopter ces idées et leur donner ainsi le passeport de leur autorité et de leur nom. Quand le temps aura fait totalement oublier maintes petites questions d'amour-propre qui ont quelquefois un grand effet sur l'opinion des contemporains, on se demandera sans doute pourquoi, dans un sujet aussi simple et aussi capital que celui du diagnostic d'une épidémie de peste, à propos de laquelle il y a eu deux enquêtes successives, ces médecins n'ont pas cru devoir émettre un jugement net et ont préféré rester dans le doute. S'il y a un cas où l'hésitation n'est pas permise, c'est sans doute celui qui a trait au diagnostic des épidémies de peste par des médecins sanitaires.
(1) Essai d'hygiène internationale et article Peste du Nouveau Dictiuw naire de médedne et de chirurgie pratiqueSi
« Le conseil de santé de Constanlinople ne croit pas à la peste, écrivais-je en 1868 ; j'ai, au contraire, cette conviction, d'après les faits que l'on a publiés et que j'ai analysés. C'est justement parce que, sur un si grave sujet, mon avis diffère totalement de celui des autorités sanitaires de la Turquie, que j'ai voulu porter le débat devant le public. Il m'a paru qu'une thèse semblable méritait une discussion et une élucidation complètes... Si l'on ne reconnaît pas la peste aux symptômes énumérés par le rapport de la commission de Bagdad et même par Naranzi, à quels signes la reconnaîtra-t-on? Je ne serais pas éloigné de croire que la brochure de Naranzi a été écrite dans le but de tranquilliser les esprits ; mais notre époque ne veut pas de ces palliatifs, notre temps me semble désirer la vérité tout entière, et les bons esprits de notre génération et do celle qui nous suit me paraissent vouloir être libres de l'entendre et de la dire, cette vérité. Ce n'est pas en jouant sur les mots que nous arriverons à la conclusion pratique. Il ne faut pas d'hésitation dans une question de cette nature. Si cette petite épidémie de Ilindié avait rencontré dans les villes voisines de Hillé, Nédjef, Kerbéla, les conditions de prédisposition locale qui sont indispensables au développement de toute épidémie; si le feu de la contagion s'était allumé, aurait-on pu éteindre cet incendie? Je ne le pense pas, et alors nous aurions pu voir en peu de temps toute la Turquie d'Asie envahie par la peste et le littoral européen de la Méditerranée et de la mer Noire menacé par cette maladie. Si l'on veut être à l'abri d'une semblable appré-