‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 22 sur 60 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

PESTE DE HINDIÉ EN 1867. SON DÉBUT, SA MAUCUE, SA CONSTATATION OFFICIELLE, SES PRODROMES, SA CONTAGION SUR PLACE (1).

Au mois d'avril 1867, le bruit s'étant répandu à Bagdad de l'apparition d'une maladie épidémique grave à ITindié, une commission médicale, composée du docteur Colvill, médecin du consulat anglais, de M. Padouan, inspecteur du service sanitaire, de M. Vartabet, médecin sanitaire, du médecin Ali, chirurgien de l'hôpilal central, et du docteur Nazareth, arriva sur les lieux infectés le 25 mai (2). M. Padouan, ayant précédé ses collègues, était arrivé le 29 avril. Il avaitappris que, dès le commencement du mois de décembre 1866, une maladie terrible s'était déclarée chez les Hadgi-Offi et y avait causé trois cents décès. Les symptômes étaient les

(1) Je ne rapporterai ici que d'une manière sommaire ce qui a trait au diagnostic de cette épidémie dont j'ai déjà fait l'histoire dans les deux mémoires indiqués à la Bibliographie.

(2) D'abord le gouverneur du pachalik ne voulut pas admettre l'existence de la peste. M. Pélissier, alors consul de France à Bagdad, m'écrivait à ce sujet : « L'épidémie de Hindié régnait depuis deux mois au moins quand les autorités turques daignèrent le savoir. »

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silivaiils : fiovro ardonto. soif iiisalialtlo, délire, bubons aux aisselles et aux aines, lacbes noires gangreneuses sur dill'érenles parties du corps. La mort avait lieu du deuxième au huitième jour. Depuis le 20 avril cette épidémie était sur le déclin. Le cbef de la tribu affirmait qu'environ trente-cinq ans avant, une maladie semblable avait eu lieu dans l'Irak, maladie qui avait enlevé le tiers de la population. Il ne mettait pas en doute qu'on eût affaire à la peste. Après avoir examiné cinq malades, M. Padouan se demande s'il s'agit ou non de cette affection : « D'après l'expérience que j'ai acquise de cette maladie en Egypte, il y a trente ans, les signes sont trop caractéristiques pour en douter. Cependant, ce qu'il y a à noter dans cette épidémie, c'est l'absence de vomissements et de diarrhée, symptômes si communs dans les épidémies de 1834 et 1835, en Egypte. La commission établit alors un cordon sanitaire autour des trois tribus arabes atteintes et prit les autres mesures indiquées pour empêcher l'extension de l'épidémie. »

J'ai appris moi-même à Bagdad en 1870 qu'avant de partir pour explorer les lieux suspects, le docteur Colvill ne croyait pas à la peste, le docteur Yartabet non plus. Tous deux refusaient d'ajouter foi à l'apparition de la terrible maladie. Arrivés sur les lieux, ces deux honorables médecins furent tout à fait convaincus de l'existence du fléau. Dans le district de Hindié, on pense qu'il y eut au moins trois cents décès ; mais le chifîre de la mortalité fut sans doute beaucoup plus considérable, puisque sur le.s Iladgi-Offi seuls il y eut ce chiffre de décès

et que plusieurs autres tribus furent aussi atteintes. On sait de plus que les Arabes cachaient avec obstination les cas de peste qui s'étaient développés chez eux, dans la crainte des mesures restrictives.

Il s'agit bien ici, comme on le voit, d'une maladie gTave, fébrile, bubonique, qui enleva en quelques mois le tiers à peu près de la population des campements attaqués. Je ne parle pas des cas légers, sporadiques, des bubons sans fièvre qui se manifestèrent dans la Mésopotamie en 1856, 1858,1859, 1860, 1861, 1864, 1865. Un de nos distingués confrères, ledocteur Batailley, a vu à Bagdad, printemps de 1867, un grand nombre de bubons surtout inguinaux et presque toujours sans fièvre, qui laissèrent une traînée jusqu'en automne(l). D'autres observateurs, et entre autres le docteur Colvill, ont reconnu le même fait. A Ilillé, deux médecins militaires déclarèrent à la même époque que les bubons existaient en masse dans les régiments et qu'ils n'avaient donné lieu à aucun cas de mort. Le docteur Dickson dit que des bubons ou des gonflements des glandes de l'aine, de l'aisselle ou du cou, régnèrent dans toute la province de Bagdad au printemps dcl867, ctquc, d'après la tradition indigène, cette fréquence des bubons indique l'apparition de la peste. A cette même époque, le docteur Palladino observa à Divanié, sur deux soldats, un gendarme et un douanier, des bubons spontanés aux aines. Les quatre malades guérirent; mais ils eurent tous une fièvre brûlante, une soif

(1) Lettre particulière.

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vivo, lin léger délire la imit et do la diarrhée. M. Palladino, qui m'a oommiiiiiqiié lui-même ces faits en 1870, les considérait alors comme des cas de peste.

Ce n'est pas là encore, si l'on veut, la peste complète; c'est la peste ébauchée : mais cela montre bien la lente préparation de la maladie et la vaste dill'usion primitive de ses germes.

Un fait curieux relatif à l'épidémie de Ilindié, c'est que, pour se donner le droit de croire que ce n'était pas la peste, on a prétendu qu'elle n'était pas contagieuse. On a d'abord dit que dans lalocalité mômeelle n'avaitmontré aucune transmissibilité, puis on a argué de sa non-extension au dehors du district oi!i elle s'était montrée, et, soit pour forcer un peu la conviction, soit par simple oubli, on a déclaré qu'il n'y avait pas eu de mesures restrictives prises autour du district. Naranzi, dans son rapport, dit que la maladie de Hindié n'a jamais manifesté de (jénie envahissant, ne s'est point propagée par le contact, et n'est pas sortie d'un giron très-circonscrit malgré des communications très-fréquentes avec les pays d'alentour (1). Pourtant il ne devait pas ignorer qu'un cordon sanitaire fut établi le 14 juillet autour des localités infectées, avec des stations àMousséyib, Hillé, Tuéridj. Kiffil, Koufa, Kcrbéla. Une quarantaine de quinze jours était imposée et les pèlerins étaient prévenus de ne pas pénétrer dans l'intérieur du cordon. Celui-ci, fonctionnant bien ou mal, exerça du moins des rigueurs sur les Arabes

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et sur les pèlerins. Si la peste ne se propagea pas, ce n'est pas parce que le cordon fut établi et maintenu jusqu'à la fin de l'année. D'un autre coté, si le cordon n'avait pas été établi et que la maladie ne se fût pas propagée, cela ne prouverait pas qu'on n'avait pas eu affaire à la peste, car , comme nous le verrons, il y a des observations nombreuses de pestes qui restèrent tout à fait localisées malgré l'absence de mesures restrictives.

Cette peste de Hindié débuta le 11 décembre 1866 chez les Hadgi-Offi, mais il paraît qu'avant cette époque elle s'était déjà déclarée sur des Arabes campés près de Mousséyib. La maladie existait donc dans toute sa force épidémique près de Mousséyib, de Tueridj, de Kiffil, de Hillé, de Kerbéla, de Nedjef trois mois et demi avant qu'on en eût connaissance à Bagdad au commencement d'avril. Le premier cordon sanitaire dont parle M. Padouan ne fut établi que le 30 mai, à l'époque du déclin presque complet du fléau, quatre mois après l'invasion officielle rapportée au commencement de février et six mois après l'invasion réelle.

J'ai appris en 1870, à Nédjef même situé à six heures de marche de Hindié, que, dès qu'on eut connaissance de l'épidémie qui sévissait sur les Béni-ïaraf, on cessa toute communication avec eux et on ne reçut plus les cadavres de leurs morts, qu'ils ont l'habitude de transporter par eau jusqu'à Koufa, situé à une heure de la nécropole. Mais un premier envoi de cent cadavres avait été fait quand les autorités de la ville sainte eurent connaissance de l'existence do la peste. Je me suis encore assuré que

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plusieurs Iribus s'isoli^rcnl cllos-mrinos dos Irihus infectées. Malgré cela, jusqu'au IS mai, le mal fut libre de se communiquer ù toutes les villes du voisinage. Tous ces faits déposent contre la contagion de la maladie. L'épidémie do Hindié serait-elle donc une exception à la loi générale de la transmissibilité de la peste? Je ne le crois pas ; et, en effet, s'il y eut à ce sujet beaucoup de faits négatifs, on en observa aussi quelques-uns de positifs qui parlent très-liaut. Un passage du rapport do la commission de Bagdad présidée par M. Padouan, rapport qui n'a pas été publié et que j'ai pu trouver dans les archives du consulat de France, dit : « Avant le mois de Cbahban une maladie se déclara dans la section Daoum des Hadgi- Offi campés àCaraccba; l'épidémie n'étaitpas très-grave au début, elle causait seulement deux à trois décès par jour, ensuite ce chiffre s'éleva jusqu'à dix. Effrayée de cette mortalité, la tribu prit la fuite et se réfugia dans le camp même des Hadgi-Offi, où l'épidémie prit des proportions effrayantes. Alors des détachements partirent pour trouver asile au sein des tribus voisines, et de cette manière l'épidémie se répandit dans les environs. » Cela est tout à fait opposé à l'assertion de Naranzi, arrivé sur les lieux quatre mois après la commission de Bagdad.

J'ai du reste fait voir, dans un travail spécial à ce sujet (i), que, si l'épidémie de Hindié n'a eu aucune tendance iï sortir du sein des tribus où elle s'était développée, cela ne veut pas dire que la contagion ou l'infection

(1) Une épitlé.mie de pe.ttr rn Mésopotamie. Paris, 1868.

ne se soient pas exercées dans ces tribus elles-mêmes. Les vingt-quatre faits mentionnés par Naranzi ne sont pas uniformément répartis dans les tribus; ils se sont tons passés dans un petit nombre de familles par groupes de trois, deux, quatre, trois, quatre, quatre, quatre. Cela montre bien que la maladie a présenté des foyers partiels, foyers qui se montrent dans toutes les maladies contagieuses et qu'on explique généralement par l'infection. En voici du reste un fait plus caractérisé encore : Une famille arabe s'était enfuie chez les Hadgi-Nasr ; elle se composait de sept personnes, toutes furent atteintes; deux moururent après trente-six heures de maladie ; une après six jours, deux après neuf jours, une guérit, une seule ne fut pas atteinte. Personne des habitants du village ne fut cependant attaqué. Naranzi cite, il est vrai, plusieurs cas de personnes qui ont touché les malades et les cadavres sans contracter la maladie. Cela se voit aussi dans les épidémies de peste les plus envahissantes et les mieux caractérisées; le contact de milliers de pestiférés, disent Larrey, Desgenettes, Mac-Gregor, Prus et beaucoup d'autres observateurs, est resté sans danger pour ceux qui l'ont exercé cà l'air libre ou dans les lieux bien ventilés.

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