‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 25 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PESTES SPORADIQUES ET PESTES ÉBAUCHÉES, RELIANT l'épidémie DE 1867 A CELLE DE 1874.

Y eut-il une liaison, une filiation quelconque entre la peste de 1867 et celle de 1874? J'ai déjà rapporté k ce sujet le témoignage du docteur Ivan (1), médecin militaire au service turc, qui, un an après l'épidémie de Hindié, au mois de mai 1868, partit de Bagdad avec un bataillon de 600 hommes ; ils campèrent dans une localité située entre Divanié et Chénafié, entre la mer de Nédjef et la rive droite de l'Euphrate, près d'un marais appelé Haour-Douhoum. Là, pendant le mois de juin, il observa 13 à 14 cas de bubons spontanés aux aines et aux aisselles; c'était une maladie aiguë, chez des hommes du reste sains et robustes ; la suppuration avait lieu de bonne heure; chez quelques-uns, il y eut une fièvre assez forte. J'étais sans renseignements analogues pour les années de 1869 à 1873, quand j'eus, en 1877, l'idée d'écrire à M. le docteur Batailley, qui habite Bagdad depuis bien des années et qui non-seulement y remplit

(1) Histoire de la Peste bubonique en Mésopotamie.

L'pjPIDÉMIK DE 1867 ET CELLE DE 1874. 101

les devoirs de son pieux ministère, mais s'applique aussi avec talent à la pratiqm^ et h l'observation médicale. Voici le texte de la lettre que cet éminent confrère a eu la bonté de m'adresser en réponse à la mienne : « Des personnes de Bagdad (employées par Nasseur-Pacha) que leurs affaires appellent souvent au milieu des tribus arabes des environs de Souk-el-Chéiouk, Divanié, Hillé, assurent que depuis l'épidémie de Ilindié, en 1867, la maladie n'a pas cessé de se montrer de temps en temps parmi ces tribus, jusqu'au moment oii éclata l'épidémie partie de Dagara en 1873-1874. M. le docteur Palladino, médecin militaire résidant à Hillé, affu'me la même chose. Il croit que cette affection, qui dans sa pensée n'est pas la peste (telle était du moins son opinion en 1876), il l'a toujours observée sporadique depuis plusieurs années aux environs de Hillé. Ainsi, ce fait serait bien certain, quoiqu'il ne soit pas venu k la connaissance de l'intendance sanitaire (1). »

Il n'y eut alors presque plus de doute pour moi; la filiation de l'épidémie de 1867 avec celle de 1874 était établie, de même que j'ai établi, dans ma monographie sur la Peste en Mésopotamie, la filiation de l'épidémie de 18G7 avec les manifestations buboniques observées à Bagdad en 18o6, 58, 59, 60, 61, 64, 65. Mais je tiens à m'e.xpliquer ici sur ce mot de filiation. Je ne crois pas que ces cas de peste descendent les uns des autres, pro-

(1) Je n'avais pas connaissance de ces faits quand j'ai dit que la peste de 1874 en Mésopotamie n'avait pas eu de signes précurseurs. Voir: Les trois dernières épidémies de peste au Caucase, page 54.

viennent tous d'une même racine; selon moi, le développement de la plupart de ces maladies qui ont précédé et suivi la peste a été spontané, et il révèle un état particulier du règne pathologique ou de la constitution médicale qui souvent, sinon toujours, précède ou suit les épidémies de ce fléau et a avec elles d'intimes ressemblances de causalité. C'est à cause de cette affinité étiologique que ces symptômes sont importants à relever ; car ils nous font voir quelles voies lentes et cachées prend quelquefois la nature pour réahser les épidémies de peste. Dans tous les cas, ces signes devraient bien donner l'éveil aux administrations sanitaires. Si l'identité de nature de ces pestes ébauchées avec la vraie peste est une question sur laquelle la pathologie a encore quelques inconnues à éliminer, les enseignements de l'épidémiologie sont positifs au sujet de l'importance de ces phénomènes, quand ils existent, comme signes prodromiques de la peste.

Que nous sommes loin maintenant des documents purement administratifs! Et combien ceux-ci sont incomplets et malheureusement fautifs ! C'est par la recherche patiente et minutieuse des faits que la science s'élabore, que les problèmes s'éclaircissent, que le nombre des inconnues diminue. Cette voie n'est pas celle que suivent, en général, les administrations sanitaires; leur siège est fait; elles veulent seulement des faits nels et tranchés, et comme, en général, on en rencontre beaucoup qui ne le sont pas, elles les forcent à entrer, en les mutilant, dans le cadre inflexible de leurs prescriptions.

I/ÉPIDKMIE I)K 18()7 ET CELLI'] DE 187i. lO.'J

On avait peiulan'l lonf^lomps atlinis que la pesto sporacli(iiu> ne devait point entraîner nécessairement de prescriptions quarantenaires ; M. Proust est d'un avis contraire ; il pense qu'entre la peste sporadique et l'épidémiqiio il n'y a qu'une dilTérence de degré, cliacwie portant sur n)i pins ou moins grand nombre d'individus. Il admet une différence capitale entre le choléra sporadique et l'épidémique ; mais il no veut pas de cette distinction dans la pesto (1). Il s'ensuit que les mêmes mesures de rigueur devraient être appliquées à la peste sporadique qu'à l'épidémique. Tout ce travail démontre que ces mesures n'ont jamais été prises et que cependant les épidémies sont restées localisées.

(1) Essai sur l'hygièiie intematmiale, pajre 116.

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