CHAPITRE VI
PKSTE PE DAGARA ET DES RORDS DE l'eUPHRATE EN 1874.
L'administration sanitaire de Constantinople apprit, par un télégramme du 11 avril 1874, l'existence d'une fièvre bubonique dans le pays de Dagara. La maladie avait commencé dès la fin de 1873. Les autorités du lieu n'en avaient pas informé le gouverneur de la province, de crcdnte de la quarantaine, et, pendant trois mois et plus, une peste des plus caractérisées et des plus graves resta ainsi ignorée, quoique la localité atteinte fût à quelques journées seulement de marche de Bagdad (1). Heureusement que le fléau se confina pendant deux mois et demi dans les tribus arabes de Dagara. Ce ne fut que le 15 mars que la bourgade d'Affij et les tribus de co nom furent atteintes. Alors la peste, prenant un développement rapide partout, fit 2,000 victimes en trois mois parmi ces Arabes qui forment une population de 33,000 âmes. Dans la seule zone comprise entre Dagara et Divanié, il y eut en quelques semaines un millier de
(1) Hindié étant à doux journées de marche, Dagara est à quatre ou cinq journées seulement.
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victimes. Lo mudir d'Affij déclara qu'on quaranto jours, sur un total de 8,000 habitants, il y eut 250 décès. Lo fléau s'étendit bientôt à Divanié et à ses environs ; puis il s'éteignit en juiu, après avoir fait quelques victimes dans les villes saintes de Nédjef et do Korbéia. La statistique officielle turque accuse 4,000 décès sur un total do 90,000 habitants.
Le seul travail spécial publié sur cotte épidémie est celui du docteur Gastaldi. envoyé par l'administration sanitaire ottomane en Mésopotamie. Il est à regrétter que l'administration n'ait pas cru devoir publier aussi les rapports des doux commissions envoyées sur les lieux en avril et en mai, et surtout le rapport rédigé par MM. Padouan, Adler et Egor. M. Gastaldi ne put arriver au siège de l'épidémie qu'à une époque où elle avait complètement disparu; cependant son rapport est trèsimportant, parce qu'il est le fruit de ses appréciations personnelles. Il a visité toutes les localités, malgré la saison estivale avancée, et son enquête, qui a porté sur plusieurs points essentiels, indique un esprit complètement dégagé des idées administratives mesquines et routinières, et ne paraît avoir d'autre but que la constatation de la vérité.
Ce fut une terrible maladie que cette peste de 1874 à Dagara. Les premiers malades furent comme foudroyés avant l'apparition des bubons et dos anthrax. Ils présentèrent l'accablement excessif, la démarche chancelante, les yeux hagards, la céphalalgie intense, la soif ardente; mais l(î symptôme prédominant était des vomissements
noirûtros, abondants et répétés à de courts intervalles. L'état comateux se présentait ensuite et la mort survenait dans les douze premières heures. Pondant quelque temps, les cas se répétèrent identiques ; mais bientôt les anthrax, les bubons, les pétéchies se montrèrent, et il n'y eut plus de doute pour les Arabes eux-mêmes sur lu vraie nature du fléau. La contagion fut manifeste dès le début; on la vit s'attacher à tous les membres de la même famille, à toutes les personnes qui avaient eu des contacts ou des relations avec les premiers malades, et se répandre ainsi de proche en proche, d'abord lentement, puis, en avril et en mai, avec une force de diffusion considérable. C'est alors qu'à Dagara la mortahté atteignit le chiffre de 20 décès par jour. A la fin d avril, il y avait dans ce pays 500 attaques, dont le quart seulement guérit.
Dans le petit bourg- d'Affîj, situé à cinq ou six heures de Dagara et en communication continuelle avec cette localité, la force de la maladie ne se fit aussi sentir que vers le commencement d'avril, et, sur 500 individus attaqués, 50 à peine échappèrent à la mort. Vers le 15 mai le fléau était sur son déclin, et vers le 20 il avait disparu.
Dans la ville de Divanié, d'une population de 6,000 âmes environ, l'épidémie débuta le 15 avril; bientôt les habitants, poussés par la crainte, prirent la fuite, et les villages de presque tous les districts voisins furent envahis. L'épidémie dura du 13 avril au 9 juin ; il y eut 190 décès dans la ville et 600 sur les tribus
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campées dans la plaiuo sur les deux rives del'Euphrato.
A Nédjof, la peste se déclara le 1" mai, et ne causa que 22 décbs sur 4,000 habitants. A Kerbéla, sur 40,000 habitants, il n y eut que quelques cas suspects ; à Hillé, 20,000 habitants, il n'y eut que quelques cas de peste.
On ne peut trouver nulle part un exemple plus caractérisé d'une épidémie de peste. Les symptômes les plus graves de cette maladie sont réunis ici : la fièvre typhiquo, les bubons, les pétéchies, les charbons, les vomissements. Au début, rhématémèse semble constituer à elle .seule presque toute l'affection ; on hésite quelque temps à donner au fléau son véritable nom; mais bientôt, les autres signes apparaissant, la maladie est formée, elle présente tous les symptômes qui la caractérisent. Alors sa transmissibilité se dévoile nettement, sa marche envahissante se prononce, elle sort de son foyer primitif après y avoir eu comme une sorte d'incubation de près de trois mois. La contagion l'étend de proche en proche; elle se rit des mesures prises pour l'arrêter; puis, au moment où elle est dans toute sa force de reproduction et d'extension, au moment où elle est laplus menaçante, elle s'arrête, elle décroît. Qu'est-il donc survenu? Quelle main puissante a mis un arrêt dans ce mécanisme de mort ? Question qu'il faut se poser dans toutes les épidémies et dont la science moderne, malgré ses progrès, n'entrevoit qu'à peine la solution.
Est-ce l'élévation de la chaleur estivale? Est-ce une sorte de maturation des germes condamnés d'avance à
périr après un ccrLain nombre de générations? Quant à penser que ce sont quelques mesures restrictives qui ont arrêté le mal dans son cours, je crois qu'il n'y a pas besoin de s'arrêter ici pour démontrer le peu de fondemont de cette idée. Aucun esprit éclairé, instruit de la marche des épidémies de peste dans la Mésopotamie, n'attribuera à des moyens semblables l'arrêt de ces fléaux quand il a lieu après la première quinzaine de juin, époque fixe de la décroissance de ces maladies. Quant aux populations de Bagara et d'Affîj, dans lesquelles nous avons vu le mal finir vers le 20 mai, on peut être sûr que ce ne sont pas les mesures hygiéniques appliquées localement qui y ont enrayé prématurément la marche de l'épidémie. Il y eut sans doute cette année quelques moyens hyg'iéniques et restrictifs mis en action par M. Padouan avec les faibles ressources qu'il possédait; mais elles furent probablement de la même catégorie que celles qui furent employées àllindié en 1867, et dont l'administration sanitaire centrale ottomane iio, se souvenait plus en 1875 ; ce sont ces mesures restrictives et sanitaires que nous verrons, dans le livre suivant, jugées avec une juste sévérité par M. Colvill. Tl n'y a donc pas lieu de nous arrêter ici davantage sur ce point, car nous parlerons dans un seul et même livre des moyens prophylactiques employés en Mésopotamie, en 1874, 1875, 1876, 1877. Il nous reste seulement, pour clore ce chapitre, à dire que la peste de 1873-1874 couvrit, dans son développement le plus grand, une aire elliptique de 144 kilomètres de long sur 80 do large ;
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s'étcntlaiit, suivant son grand axe, do Korbôla, au nordouest, au canal de FowAvar, au sud-est, et, suivant son petit diamètre, du bord oriental de la mer de Nédjef à 16 kilomètres de la rive gauche de l'Euphrate, par la latitude de Ilillé.