‹ La peste en Turquie dans les temps modernesChapitre 54 sur 60 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Lca science médicale, dans la prophylaxie des épidémies les plus graves, comme, dans la thérapeutique des maladies ordinaires, a longtemps enregistré comme des conquêtes réelles des succès purement apparents. Sans se rendre un compte exact du degré de puissance de son intervention, elle a, pendant des siècles, compté à son profit, pour des résultats certains, des faits qu'un examen critique sérieux ne permet plus d'admettre au nombre des"tnomphes de notre art. Pour la thérapeutique, cette vérité a été reconnue depuis plus de cinquante ans, et, loin d'amoindrir la valeur des prescriptions pratiques de la médecine, elle a permis d'en dresser le bilan d'une manière plus sûre et de marcher sur un sol ferme à des découvertes positives. — La prophylaxie des épidémies a besoin à son tour d'une semblable réforme. Dire qu'on s'est rendu maître d'une épidémie, qu'on en a arrêté le cours ou diminué les ravages, est une assertion qui ne doit plus aujourd'hui être émise sans preuves à l'appui. L'analyse des faits et la critique doivent intervenir pour mesurer, là, comme dans tout le reste du domaine médical, le degré d'efficacité de notre intervention. C'est à

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co prix seulomenl ([u'on foiulorn imo pi-ophylaxio vrritablo des épiilémios.

Le temps acluel soml)le oi)portuii poiii- un loi essai. Un tléau qu'on croyait élciiU vient de renaître et semble nous menacer de nouveau. Depuis iSriS, il a fait d(uix apparitions dans la Cyrénaïque, et depuis 1867 il s'est montré cinq fois en Mésopotamie. S'il ne s'est pas étendu au loin, si ses ravages ont été localisés, en est-on redevable aux mesures appliquées ?

En 1858, à Benghazi, il y eut en mai 95 décès de peste et 542 en juin; pourtant aucune mesure quarantenaire ne fut prise contre les provenances de ce port de mer avant le 15 juin par l'Egypte, et avant le 23 par Gonstantinople. A supposer que la maladie ne datât que du 1" mai, elle fut complètement libre de se répandre au loin par la voie de mer pendant un mois et demi. Or son apparition réelle remonte, selon bien des probabilités, à l'année 1856 ; la maladie eut donc tout le temps voulu pour se répandre au dehors avant que des barrières lui eussent été opposées. — Dans la même régence de Tripoli, si voisine de l'Europe méridionale et en rapports fréquents avec les îles de Malte et de Crète, la peste resta complètement ignorée, d'octobre 1873 au mois de mai 1874. Pendant ce long laps de temps, aucune mesure ne fut prise pour préserver par des quarantaines de mer les pays lointains, aucun moyen ne fut môme mis en action pour garantir Benghazi. Si, malgré cette complète liberté accordée au fléau, on le voit se limiter à certaines localités, il faut se garder de croire qu'une

intervention insuffisanle et lardivo en a été cause. Quand les épidémies ne s'étendent pas dans la période de leur culminalion, il est bien rare qu'elles le fassent ii leur déclin.

La même insuffisance de moyens, le même manque absolu de contrôle sur la marche des épidémies de peste, s'observe en Mésopotamie, en 1867, 1874, 187S, 1876, 1877. J'ai réuni à ce sujet les documents les plus nombreux et les plus complets, officiels et privés, de toutes les sources. Comment aurait-on pu s'opposer au fléau de 1867 s'il avait dù avoir une marche envahissante, puisque ce ne fut que quatre mois après son début qu'on en eut connaissance à Bagdad, à deux ou trois journées démarche seulement du pointd'origine? Quantàl'application des premières mesures restrictives, elle date de plus de cinq mois après l'invasion du mal. La peste de Dagara et d'Affij, qui à son début fut toutàfaitanalogueà la mort noii^e^ par la nature et l'intensité de ses symptômes, ne fut reconnue à Bagdad que le 11 avril. Elle avait débuté pourtant dans ces localités, situées à cinq ou six journées de distance de la capitale, dès la fin de 1873. Elle fut sur les lieux l'objet de quelques mesures insignifiantes. Il en fut de même des épidémies de 1875, 1876, 1877, en Mésopotamie; nulle part, aucune mesure suffisante ne fut prise à temps; partout, l'appHcation des moyens restrictifs et hygiéniques fut tellement défectueuse ou minime, qu'on pourrait en annuler d'avance l'inQuence.

Après avoir ainsi constaté l'imperfection des systèmes

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sanitaires et leur manque presque absolu d'adaptation à la pratique, j'ai dû rechercher s'il n'y avait pas quelque dilTérence, au point de vue de la peste, entre les pays d'Orient où s'exerce l'action des systèmes sanitaires, et ceux où n'existe aucune administration analogue. J'ai donc comparé aux épidémies ci-dessus énumérées celles du Iledjaz (pays des Assyrs), où l'état de barbarie, d'ignorance et de fanatisme de la population s'oppose à toute mesure hygiénique ou quarantenaire, et celles do la Perse où l'absence d'une administration convenable s'oppose depuis douze ans à la franche application des réformes sanitaires. J'ai constaté ainsi, non sans surprise, qu'il n'y avait pas de dilTérence quant à l'intensité et à la durée des épidémies, ainsi que quant à leur répétition, entre tous ces pays à administration sanitaire imparfaite ou nulle. Les faits mis ainsi en parfaite évidence ne nous donnent pas encore sans doute le droit de dire que les cordons, les quarantaines et les autres moyens de la prophylaxie, sont inutiles ; mais ils nous permettent d'affirmer que, s'ils sont souvent inefficaces, au moins par suite de leur action défectueuse, ceux qui les mettent ainsi en action sont presque toujours les témoins oculaires de la disparition de la maladie et de son extinction naturelle.

Que s'est-il donc passé dans les pestes dont nous parlons, pourquoi n'ont-elles pas suivi leur cours, comment se sont-elles arrêtées? Il s'est passé là ce qui se passe dans tous les fléaux que l'homme n'est pas parvenu encore à maîtriser et dont il ne connaît pas le secret. Le

mal, après avoir pris naissance on un ou plusieurs points, s'est étendu, est arrivé à son apogée, puis il a diminué et cessé entièrement ou presque entièrement. Nous ne savons, au fond, pas plus pourquoi ces fléaux disparaissent que nous ne savons pourquoi ils apparaissent à certaines époques. On ne sait pas bien positivement encore si on peut toujours limiter leur extension naturelle en plaçant des barrières à certains points éloignés de leur lieu d^émergence ; mais on a appris, par l'expérience répétée des vingt dernières années, que la peste, dans l'empire turc pas plus qu'en Perso et ailleurs, ne s'étend pas toujours au loin, qu'elle est susceptible de n'envahir qu'une localité, et de s'y tenir, y accomplissant ses ravages sans s'étendre au dehors, malgré les compromis les plus nombreux et les plus variés.

Si les pestes dont nous parlons avaient été influencées par les moyens sanitaires, nous les aurions vues s'amoindrir et se terminer à des époques variables, suivant le degré de puissance des moyens hygiéniques. La prouve qu'elles n'ont pas été influencées par ces moyens, c'est que nous les avons vues naître, croître et se terminer à des époques identiques.

Une seconde preuve à posteriori de la justesse de notre démonstration se tire de l'histoire. La pathologie historique et géographique fait voir, en effet, que le plus souvent la peste a été limitée malgré la nullité ou rinsuflisance des moyens sanitaires. Pour la peste, comme pour le choléra et la suette, les pandémies sont en cfl"et l'exception, et l'on n'en a enregistré relativement qu'un

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Irès-pelit noml)ro d'oxomplcs. D'un aulrocôté, la comparaison que l'on peut faire dos épidémies modernes de la Cyrénaïque de la Mésopotamie avec celles qui les ont précédées au commencement de ce siècle ou dans les siècles passés, mène à cette conclusion, que la fin des épidémies en 1858 et en 1874, 1875, 1876, 1877, a eu lieu à la môme époque que dans les épidémies antérieures.

Démontrer que les mesures prophylactiques dirigées de notre temps en Orient contre la peste, ont été toutes inefficaces et n'ont pu d'aucune manière influencer la marche du fléau, c'est, j'en ai l'espérance, rendre un service considérable à la science sanitaire, en l'éclairant sur la vraie portée de ses moyens et en lui donnant ainsi l'occasion de reviser ses procédés, de porter remède aux défectuosités de son système, et de chercher des moyens d'action plus pratiques, plus humanitaires et plus sérieux.

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