CHAPITRE V
ENDÉMICITÉ TEMPORAIRE, MANIFESTATIONS PRÉÉPIDÉMIQUES MÉCONNUES, DEGRÉS LÉGERS DE LA CONTAGION.
Prosper- Alpin, suivi en cela par Sauvages et par Volney, parle de la différence de malignité de la peste ; mais il l'attribue à la localité d'où vient le fléau. Les pestes de Barbarie, du temps de Prosper-Alpin, étaient réputées très-malignes. Déjà avant l'époque de Rufus leur gravité avait été reconnue. L'intensité de certaines épidémies peut varier selon les saisons et les siècles, elle n'a rien d'absolu. C'est à. tort que l'idée d'endémie est souvent opposée à celle d'épidémie au point de vue de la permanence de l'une et de la durée limitée de l'autre. Ces deux élats, dont les causes sont mal connues et qui ont été mal définis, sont plus analogues qu'onne le suppose généralement. Les saisons manifestent bien leur grande influence sur l'endémie comme sur l'épidémie, et l'endémie, après un nombre d'années plus ou moins grand, peut disparaître spontanément comme sa congénère.
Miguot, dans son Histoire de r Empire turc, dit qu'à certaines époques, la peste est incurable, à d'autres,
PESTES MALIGNES ET PESTES lîÉNKJNl^S. 2Xi
d'une facile guérison. La coiiluf-ion, ajoulo-l-il, csl plus on moins forlo soloii l'état de l'air (4). — D'après Bulel, jiConslantiiiople, lapcstea des piiasosplus douces etd'au- Ircs plus dévastatrices; elle est tantôt moins, tantôt plus conlagiouse et incurable (2). — Gaëtani pensait, d'après les dates les plus exactes qu'il avait pu recueillir, et qui remontaient à 167o, que jamais la peste sous forme épidémique n'avait continué à dépeupler l'J^^gypte pendant plus de dix années consécutives (3). — Dans leur Essai mr la contagion, Cattet et Gardet notaient, au commenmencement de ce siècle, « que les divers auteurs qui ont écrit sur la peste s'accordent pour la regarder en général comme plus ou moins grave et que les médecins français revenus d'Egypte partageaient aussi cette opinion... Séparez la peste des circonstances qui l'aggravent, terreurs, rassemblements, famine, défaut de sépulture, elle devient graduellement moins terrible, moins dangereuse et même légère en quelque sorte. Elle est souvent toile en Turquie, » Ne dirait-on pas que ces lignes ont été écrites en réponse aux médecins qui ont prétendu que les pestes modernes n'étaient pas la vraie peste, parce qu'elles n'étaient point assez graves ni assez envahissantes?
L.Frank, qui avait observé en Egypte, à côté des Larrey et des Desgenettcs,àla fm du siècle passé, s'exprime ainsi à ce sujet : « Recordari nos in primis oportet epi-
(1) Volume II, page 4.
(2) Journal universel des scioicc.s médicales, 1826, tome XLI, page 23. ^3; D'après les notes extraites Je la bibliothèque du couvent du Caire.
^•'îfi LA. PESTE EN TURQUIE.
dcmiam lalom posse osse milcum, modiocrcm, vol (liam vehoincnlem... Exislimo non aliam ejus distinctionom admittendam esse quam pestis mitis, mediocris etviolenlœ (1).» — Assalini dit : « que les Européens qui sonl établis depuis longtemps dans le Levant, ainsi que ceux qui professent Fart de guérir en Egypte et en Syrie, reconnaissent une peste faible et une peste forte (2).» — Pugnet reconnaissait trois espèces de peste, l'inflammatoire, la putride, la nerveuse; il en indique une autre « si bénigne qu'elle mérite à peine une place dans le tableau de la maladie ». Selon Joubert, il y a des pestes générales, mais « les pestes particulières, occupant une seule région, ou une seule province et quelquefois un village, ou une seule maison, sont fréquentes (3) ».
A côté de ces irrécusables et grands témoignages, s'en placent quelques autres d'une autre signification et d'une moindre portée, que nous devons pourtant citer ici afin de faire voir que la doctrine que nous combattons avait aussi ses fauteurs dans les siècles passés. En 1721, Pestalozzi, dans son Avis contre la peste (4), s'exprime ainsi : « On convient qu'il se voit des fièvres malignes accompagnées de bubons, charbons, parotides et pustules, fièvres qui peuvent être très-aiguës et mortelles, que l'on nomme pestilentielles, par la ressemblance de leurs symptômes avec ceux de la peste , mais qui ne sont pour-
(1) De peste, dysenlerià, etc. Vienne, 1820, pages 43 et 79.
(2) Observations sur la maladie appelée peste. Paris, an IX.
(3) De la peste, 1581.
(4) Page 30.
PESTES MALIGNES ET PESTES nÉNIGNES. i'.n
laiil pas postes, pour ii'tMi-c pas uécossaii'cnioiiL coulal^icuses, parce que la coulagioii est un attribut essentiel lie la peste, et qui dit contayion pestilentielle iï\l prompte communication d'une maladie mortelle par un venin subtil et imperceptible, avec certains accidents particuliers comme bubons et charbons, etc. » En parlant des signespatliognomoniques ou certains delapeste,lemème auteur cite : « 1° la communication prompte et imperceptible qui la désigne contagieuse et la rend bientôt épidémique; 2° sa brièveté de trois, cinq ou sept jours au plus lorsqu'elle est mortelle; 3" la grande mortalité qui l'accompagne ; 4° les bubons et les charbons .» La tbèse soutenue ainsi par Pestalozzi a fait le sujet de beaucoup de longues et graves discussions. On les trouvera toutes résumées dans l'ouvrage de Prus, aux pages 730, 753, 765 (opinion de Gautier de Claubry) ; aux pages 706, 708 (opinion de Rocheux) ; aux pages 675 (opinion de Dubois d'Amiens); aux pages 182 et 1015 (opinion de Prus et de l'Académie de médecine en 1846). Je citerai seulement l'opinion de Hamont, parce qu'elle me paraît la plus nette et la plus pratique. Le rapport de Prus dit : « La patente de santé pourra être brute lorsque les pestes sporadiques seront susceptibles, parleur nombre et leur intensité, défaire naître des craintes relativement à la propagation de la maladie. » A cela, Ilamont objecte : « Où s'arrête la sporadicité, oii commence l'épidémicité? Combien de cas sporadiques faudra-t-il pour qu'on ait à craindre la propagation du mal? »
.II! pourrais apporter moi-même bien des arguments
pourcombaUro ropiiiion de PcsLalozzi, qui, joTai déclai-é, n'est pas celle des grands écrivains médicaux. Ce n'est pas ici le lieu de développer cette thèse. Je veux seulement lui opposer un argument tiré de l'histoire de la grande peste de Marseille en iT20.J)ans\esObscrvatùms sur les causes de la peste de Marseille, par MM. Didier, Robert, etc., etc., on voit qu'avant l'arrivée du navire du capitaine Chataud accusé d'avoir importé la peste du Levant à Marseille, des parotides, des bubons, des charbons avaient été observés dans différents quartiers de la ville. A ce propos, l'auteur de la Melation historique de lajjeste de Marseille observe que ces accidents n'étaient point des signes de peste, et il en donne pour preuve « qu'il est peu de villes oii l'on ne voie chaque année quelques malades atteints de ces sortes tumeurs, sans que cependant on puisse admettre que la peste règne aussi fréquemment». Il veut que, pour qu'ils puissent être regardés comme caractères de cette maladie, ils soient accomj^agnés de contagion. Mais alors, quand le médecin et le chirurgien en chef des infirmeries de Marseille, MM. Michel et Guérard, déclarèrent ne pas avoir trouvé les caractères de la peste sur les malades du navire du capitaine Chataud, ils avaient donc raison, puisque ces maladies n'étaient point accompagnées de contagion prompte et violente, à tel point que leur nature ne fut reconnue que longtemps après et à une époque où le fléau sévissait en ville avec une violence déjà très-grande.
Larrey a dit très-justement et très-pratiquement : « La peste ne se communique pas quand elle est légère et
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tlaus sa première période ; il n'y apas ïieu de la craindre en limchanl du doii^t le pouls du malade, en ouvrant, en cautérisant ses bubons, ses charbons, en lui aj)pli- (juanl rapidement divers topiques, ou en touchant par de petites surfaces son corps ou ses vêtements doquelqne nature qu'ils soient, et en passant dans son appartement pourvu qu'il v ait des courants d'air. » Desgenettes reconnaît aussi l'influence de l'aération ; il admet dillercnts degrés d'intensité de la peste, degrés qui constituent des épidémies plus ou moins meurtrières et qui se retrouvent à différentes périodes d'une même épidémie. Laidlaw(i) n'avait jamais vu la peste sporadique ou épidémique se répandre de manière que l'infection pût être clairement reconnue. Hancock (2) rappelle, d'après Mac Grigor, que la peste qui se montra sur l'armée angloindienne en Egypte présenta d'abord des symptômes typboïdes. Plus tard, au bord du marais d'El-Ilammed, elle revêtit une forme intermittente ou rémittente; en décembre et en janvier, pendant la saison pluvieuse, elle prit un caractère plutôt inflammatoire; plus tard encore, au Caire, à Gizeh, àBoulak, elle se montra sous la forme d'une fièvre continue légère. Le docteur Rinx, qui resta avec l'armée russe à Andrinople pendant tout le cours de l'épidémie de 1829, dit que le degré le plus faible de la peste ressemblait tellement à une fièvre intermittente qu'il était presque impossible de la distinguer de cette
(1) Cité par Prus, page 475.
(2) Cyclopedia of praclical medidne.
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maladie avant l'apparition des bubons. Cette forme de peste était bien plus fréquente au début et à la fin du l'épidémie que lorsqu'elle était à son apogée (1).
Je passe sur les témoignages de Guys(:2)^ de Brayer (3), de Lachèze(4); je ne m'arrêterai qu'un instant sur la relation du naturaliste Olivier : « Lorsqu'on a habité dans le Levant et surtout à Constantinople, on est convaincu que, dans les temps ordinaires, la peste ne se propage que lentement ; peu d'individus en sont atteints à la fois ; il faut une communication plus intense, un contact plus immédiat pour en être attaqué, que lorsqu'elle se montre sous un aspect épidémique (5). »
Lagasquie fait la remarque suivante, qui est de la plus grande importance au point de vue de l'endémicité de la peste en Égypte en 1828, 1829, 1830 : « Les faits que nous avons observés (6) nous ont appris que des accidents isolés de peste et des épidémies de même nature, plus ou moins limités, se manifestaient tous les ans dans les villages et les villes du Delta. »
llo])ertson, inspecteur des hôpitaux, qui accompagna les troupes anglaises en Syrie, s'exprime ainsi, en 1841 : (( Quant à lâ nature contagieuse ou non contagieuse de cette mahidie quelquefois formidable, je dois dire que le
(1; Cité par Prus, page 2.ï8.
(2) Voyage littéraire en Grèce, tome II, pa^e 59.
(3) Neuf aimées n Constantinople. Paris, 1836, tome II, page 249. (t) Cité par Prus, page Îi70.
(5) Voyages en Turquie et en Perse. An IX, vol. I, page 139.
(6) Recherches sur les causes de la peste. Paris, 1833. Il faisait partie de la commission française présidée par Pariset.
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rcsullat do touto mou oxpérioiico mo porte à croii'o qu'elle tient t\ des causes locales et qu'elle est endémique en Syrie et en Egypte. Elle n'est pas d'une nature trèscontagieuse, et, si elle l'est quelquefois, quelque circonstance concurrente est nécessaire pour la rendre telle. Dans l'état actuel de nos connaissances, des opinions extrêmes et exclusives sur la contagion ne sont qu'à peine légitimes. Ma ferme conviction est que la peste ne peut se communiquer d'une personne à une autre dans une atmosphère pure; mais je ne puis assurer que, si les malades étaient entassés dans des salles étroites, l'infection ne se produise pas comme dans le typhus. »
Brant, consul anglais à Erzeroum vers la même époque, était porté à douter de la nature contagieuse de la peste; selon lui, si elle était contagieuse, elle l'était à un faible degré. Il ajoutait que, d'après ses observations, pkisieurs cas du contact le plus complet et le plus prolongé n'avaient pas présenté la transmission du mal. Sandison, consul à Brousse, disait avoir vu beaucoup de cas dans lesquels les pestes les plus malignes ne s'étaient pas transmises malgré les communications les plus intimes. Il avait observé beaucoup de cas dans lesquels des individus avaient été attaqués sans communication directe ou indirecte avec dos pestiférés.
Sauvages, qui avait, sinon le génie, du moins l'instinct sûr de la classification, résume toute cette question dans la phrase suivante.: « La bénignité ou la malignité des maladies ne doit pas décider du genre auquel on doit les rapporter, et, comme les boutons sont le signe carac-
térisliquc de la pcLiLc vérole, de même, suivant presque tous les modernes, les bubons sont le signe caractéristique delà peste : ce qui n'empêche pas que quelquefois la peste ne soit sporadiquc et bénigne, comme il y a des petites véroles bénignes et comme le prouvent les observations des médecins de Montpellier qui ont traité les pestiférés à Marseille et à Alais (1). »
Griesinger, dont l'esprit si net et si scientifique a simplifié bien des questions relatives aux maladies infectieuses, dit que dans la peste, de même que dans les autres maladies typhoïdes et dans toutes les maladies contagieuses, la contagion peut être temporairement et dans quelques cas éminemment intense ; dans d'autres, elle sera très-faible, ou elle fera tout à fait défaut. Le même écrivain ajoute qu'il y a des épidémies qui donnent lieu à une production abondante de poison spécifique, dans beaucoup de localités et dans certaines années, sous l'influence de circonstances inconnues. F. Pruner dit que non-seulement les habits et les marchandises, maismeme les malades qui, pendant l'épidémie de 1835, dans la Basse-Egypte, partirent du Caire pour Assouan, ne communiquèrent la peste à aucun habitant de cette localité. En 1841, il vit la même chose pour le Fayoum qui demeura indemne; et ici on no peut pas invoquer l'influence de l'altitude comme à Assouan, ni celle du peu d'intensité de l'épidémie (i2}. E. Reich s'énonce ainsi :
(1) Nosologie méthodique, traduction de Nicolas. Paris, 1770, tome page 550.
(2) Die Krmikhcilen des Orienls,
(( Lorsqm> des liahils ou dos marchandisos soiil Iranspoi'tés, d'une localité où la poste existe, en d'autres endroits, le contaf^inni n'entre en activité que lorsque la somme des conditions que nous appelons constitution cj)id(hni(iup est favorable au développement et au transport de la maladie infectante (1). »
Ni à Noia, ni à Gorfou en 181 S, la peste ne montra de tendance envahissante avant le mois de mai. Dans la première de ces localités, située près de Bari, dans l'Italie méridionale, la vraie nature de la maladie ne fut reconnue que six ou même huit semaines après le début, et, pendant tout ce temps, les communications restèrent libres avec l'extérieur, sans que la maladie se propageât aux environs.
Chauffard, dans son grand style, disait en 1867 : « Ainsi, une même entité nosologique peut être ou n'être pas spécifique ou contagieuse, suivant l'intensité des circonstances occasionnelles, suivant les conditions propres du terrain organique affecté ou réagissant. » Et il ajoutait ensuite, mais dans une visée moins positive et moins nette : c L'état d'épidémie se montre surtout propre à développer la spécificité, il en exagère les caractères et amène à une puissance supérieure les conditions ordinaires des maladies; ou mieux, peut-être, l'état d'épidémie résulte lui-même de l'intensité spécifique momentanée de certaines affections ; il serait plutôt le signe que la cause de cette haute intensité (2) ».
fl) Die Urmchen der Krnnkhp.itcn.
(2) De la Spontanéilti et de la Spécifieité dans les maladies, page 20.
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Évidemment, l'épidémie csl un cllet d'une cause ou d'une série de causes, siégeant d'abord hors de l'organisme, et qui, l'ayant envahi, se servent de lui-même comme d'un moyen de multiplication et de propagation des germes morbides. Dire que l'état d'épidémie crée l'intensité spécifique momentanée de certaines affections, serait prendre l'effet pour la cause... J'aime mieux, de toutes façons, la notation caractéristique suivante de sir W. Jenner (i) : « En général, pour la diffusion des maladies contagieuses, quatre conditions sont nécessaires : IMe principe zymotique ou contagieux, germe ou semence, animalcule ou végétal, ou composé chimique; 2° une condition de l'atmosphère ou du milieu ambiant, propre à la stabilité du composé ou ferment chimique, ou à la vie de l'agent contagieux quel qu'il soit ; 3° un véhicule pour le transport du principe spécifique du dehors dans l'organisme; 4° un organisme propre à recevoir et à développer l'agent contagieux. » Si on ajoute à cet énoncé que la contagion semble être, du moins pour certaines maladies, une qualité conditionnelle et adventive, accidentelle et accessoire, plutôt qu'une propriété essentielle, constante et inhérente, on aura la doctrine qui me paraît la plus complète et la plus scientifique. Ce n'est pas, il est vrai, une doctrine administrative, comme celle que j'ai critiquée au début de ce livre à propos de cette expression de choléra envahissant; mais elle me semble résumer exactement et expii-
(l) Mémoires de la Société épulémiologique de Londres, 18Ge-18(i7.
quoi" loLis les faits doiil nous avons présenté ici lo tableau.
Le lecteur aura ainsi une idée nette et complote du lléau dont il est question dans ce travail ; il pourra lo relier à ses devanciers, et, tout en étant prévenu des grandes explosions pandémiques qu'il a présentées k certaines époques, il saura que dans la grande majorité des cas il n'a eu et n'a encore que peu de tendance à se répandre au loin. 11 y a peut-être beaucoup à espérer qu'il en sera ainsi long ternps encore ; car il y a malheureusement plus à compter jusqu'ici, pour la préservation de l'Europe, sur l'allure généralement lente de la peste que sur les prétendus moyens prophylactiques dont nous avons démontré la complète insuffisance.