Landouzy. — « Les sérothérapies
2. Yersin, Calmette et Borrel. — « La peste bubonique ». Annales de ï 'Institut Pasteur, 1895.
tions de cultures de bacilles tués par un chauffage à 58° pendant une heure. Aussitôt ces résultats obtenus, ils entreprirent d'immuniser des chevaux, et ces inoculations poursuivies simultanément à Paris et h Nha-Trang leur permirent d'obtenir un sérum susceptible d'être employé chez l'homme.
Les animaux qui fournissent le sérum antipesteux à l'Institut Pasteur, ont reçu d'abord des injections sous-cutanées de bacilles pesteux tués par un chauffage d'une demi-heure à 70°, puis ensuite des injections intra-veineuses de bacilles tués, et enfin des cultures de bacilles vivants.
Il laut au moins un an, un an et demi, pour obtenir un sérum efficace, car les injections même de bacilles morts rendent les chevaux malades, et il est nécessaire de leur donner le temps de se rétablir.
Le temps d'immunisation varie avec chaque animal.
Le sérum mis en usage préserve les souris qui le reçoivent à la dose de î/20 de centimètre cube si le sérum est injecté douze heures avant T inoculation virulente qui tue toujours la souris en deux ou trois jours.
Le sérum guérit les souris inoculées depuis
seize à vingt heures, à la dose de 1/2 centimètre cube.
On emploie les souris pour le titrage du sérum, parce que ces animaux meurent toujours et régulièrement quand on leur inocule le bacille pesteux, et aussi parce qu'on peut les loger dans des vases de verre faciles à stériliser. On réduit ainsi au minimum les chances d'infection1.
Les expériences entreprises dans l'Inde avec le sérum antipesteux ont montré son activité vis-à-vis des singes, c'est-à-dire d'animaux se rapprochant beaucoup plus de l'espèce humaine et possédant, du reste, une susceptibilité très grande vis-à-vis du bacille de la peste, qu'ils peuvent contracter spontanément. Les deux espèces de singes sur lesquelles ont porté les recherches sont un macaque brun (Macacus radiatus) et un singe gris {Semnopithecus entel- Ius). L'inoculation du bacille de la peste détermine chez ces animaux une maladie absolument
1. L'histoire de l'épidémie de laboratoire à l'hôpital général de Vienne a montré à quels dangers expose la manipulation des bacilles de la peste. II convient de procéder avec la plus grande prudence, et certains observateurs ont été jusqu'à proposer de ne préparer le sérum antipesteux que dans les pays où sévit une épidémie de peste.
identique à la peste humaine. Le singe gris est plus susceptible que le macaque.
Wyssokowicz et Zabololny1 dans leurs expériences ont réussi à guérir des singes présentant déjà des signes très évidents de la peste après inoculation. Il convient naturellement de ne pas injecter le sérum trop tard.
Voici du reste leurs conclusions.
« 1° Le sérum deYersin peut guérir les singes malades lorsque le traitement a été commencé moins de deux jours après l'injection sous-cutanée et lorsque les symptômes de la pesle sont déjà très manifestes : élévation de la température, bubons, etc.
2° Le traitement par le sérum n'est plus efficace lorsqu'il est commencé plus tard, c'est-àdire vingt-quatre heures avant la mort dea singes qui servent de contrôle.
3° La quantité indispensable de sérum pour obtenir la guérison des singes n'est pas très grande; en moyenne, il suffit d'injecter 20 centimètres cubes de sérum actif au dixième.
4° Si la quantité de sérum injectée est trop faible ou si le traitement est entrepris trop tard,
1. Wyssokowicz et Zabolotny. — Recherches sur la peste bubonique. Annales de l'Institut Pasteur, 1897.
on peut parfois obtenir la guérison, mais quelquefois cette guérison n'est qu'apparente; il peut se produire une rechute qui cause la mort des animaux après quinze ou dix-sept jours. »
Les membres de la commission allemande aboutissent au même résultat, au moins pour le macaque brun (macacus radiât us).
Je cite l'expérience suivante :
7 macaques reçoivent en injection souscutanée la close de bacille suffisante à entraîner la mort. Ils reçoivent ensuite, deux aussitôt, les autres après six heures, douze heures, vingtquatre heures et quarante-huit heures, deux injections de 10 centimètres cubes de sérum.
Seul, l'animal injecté après quarante-huit heures succombe, les animaux injectés aussitôt n'ont presque aucun symptôme, ceux qui reçoivent le sérum après six heures sont malades, mais n'ont que de l'œdème suivi d'abcès; les singes inoculés depuis douze et vingt-quatre heures sont plus longtemps malades, mais guérissent.
On obtient des résultats satisfaisants encore avec le sérum chez les animaux qui ont reçu des doses de bacille deux fois plus élevées que la dose mortelle.
Ces résultats expérimentaux établissent évi-
demment que la sérothérapie anlipesteuse est absolument fondée, au point de vue scientifique, et que, pratiquement, il y a lieu d'en espérer de bons résultats dont il convient de chercher à préciser les limites.
A priori, on devine que les résultats seront d'autant plus satisfaisants que le sérum aura été employé à une date plus rapprochée du début, que la généralisation sera moins avancée, etc.
Voyons maintenant quels résultats ont é Lé obtenus chez l'homme.
Les premiers résultats obtenus au moyen du sérum antipesteux entre les mains de Yersin1, en Chine, furent merveilleux.
26 malades traités au moyen de ce sérum (3 à Canton, 23 àAmoy) fournirent 24 guérisons; au lieu de la mortalité habituelle de 90 pour 100 on n'avait donc plus que 7,6 pour 100, et encore, dans les deux cas suivis de décès, l'inoculation avait été faite très Lard, au moment où l'individu était déjà moribond.
Entrons dans une analyse plus serrée des résultats obtenus à Amoy.
d. Yersin. — Sur la peste bubonique (sérothérapie). Annales de l'Institut Pasteur, 1897.
6 malades traités le premier jour ont donné 6 guérisons. Celles-ci ont été obtenues en douze ou vingt-quatre heures, sans suppuration ou bubon, avec une injection de 20 à 30 centimètres cubes.
6 malades traités le deuxième jour ont également guéri sans exception.
La guérison était complète en trois jours, sans suppuration. La dose de sérum employée a varié de 30 à 50 centimètres cubes.
4 malades étaient au troisième jour. Ils ont également guéri. La fièvre, chez eux, a persisté i ou 2 jours. La guérison a été plus lente. Deux fois les bubons ont suppuré. La dose injectée a été de 40 à 60 centimètres cubes.
3 malades au quatrième jour ont mis cinq à six jours à guérir. Chez l'un d'eux, le bubon a suppuré. Doses injectées, de 20 à 50 centimètres cubes.
4 malades étaient au cinquième jour, 2 ont guéri. La dose injectée a été de 60 à 90 centimètres cubes.
Yersin se rendit à Bombay en 1897 et pratiqua des inoculations de sérum antipesteux, qui donnèrent encore des résultats satisfaisants, bien que sensiblement inférieurs à ceux de la première campagne.
Cinquante malades traités par lui ont donné 17 morts. La mortalité a été de 34 pour 100.
Ces cas se divisent ainsi :
17 inoculés le 1er jour
( 15 guérisons ( 2 morts
12p. lOOde décès
( 11 guérisons ( 6 morts
( 6 guérisons ( 6 morts
1 — y° — 1 mort
La peste à Bombay était certainement plus grave qu'en Chine. Il y a eu, en effet, un très grand nombre de cas de septicémie pesteuse ou de peste pneumonique, contre lesquelles chacun s'accorde à considérer le sérum comme à peu près inefficace.
Tout récemment, à Nha-Trang, Yersin a observé une épidémie dans laquelle 33 sujets ont été inoculés et ont donné 14 décès, soit 42 pour 100, tandis que 39 sujets non traités ont donné 39 décès, soit 100 pour 100.
Les résultats fournis par l'emploi du sérum antipesteux ont été contestés par divers auteurs, et, il convient de signaler cette opposition.
Tout d'abord, il faut dire que les divers méde-
cins qui ont assisté aux premières inoculations pratiquées par Yersin lui-même, en 1897, n'ont été nullement pénétrés de leur efficacité.
Les membres de la mission allemande croient devoir rester sur la réserve.
Ceux de la mission autrichienne sont du même avis, et quand, en 1898, Muller, à Vienne, se reconnut atteint de la peste, il refusa de se laisser injecter. Il s'agissait, il est vrai, d'une forme pneumonique. Les événements de Vienne en 1898 paraissent, du reste, plutôt favorables à l'usage du sérum. Muller, qui refuse les injections, meurt en deux jours et demi, tandis que la garde-malade Pécha, atteinte comme lui de peste pneumonique, reçoit des injections et survit dix jours et demi, ayant même, à un certain moment, permis l'espoir d'une guérison.
Les médecins anglais, et plus particulièrement Thomson, médecin en chef de l'hôpital dans lequel Yersin fit ses injections, sont très sceptiques. Thomson rapporte l'histoire de 20 cas qui donnent 13 guérisons et 13 décès, dont l'un n'est pas imputable à la peste. Certains malades reçurent des doses élevées; l'un d'eux reçut 230 grammes. Ces résultats paraissent pourtant assez favorables.
Il faut dire que le scepticisme des médecins
anglais tient moins aux résultats de la première série d'injections qu'à ceux de la deuxième, où Yersin dut employer un sérum trop hâtivement préparé et qui donna sur 19 cas une mortalité de 72 pour 100.
Deux séries ultérieures avec un vaccin plus actif donnèrent, la première pour 13 malades 38 pour 100, la seconde pour 58 cas 58 pour 100'.
En 1898, deux médecins russes, de Wigura et Jassenski, pratiquèrent dans les hôpitaux de Bombay des injections de sérum préparé à Saint-Pétersbourg. Les résultats furent peu satisfaisants.
M. de Wigura inocula 40 malades pris de préférence au deuxième ou troisième jour. Ces 40 cas donnèrent 32 décès, soit 80 pour 100, mortalité identique à celle des cas non traités du même hôpital.
Dans un autre hôpital, Jassenski inocule 50 malades, qui se comportent d'une façon absolument identique à celle de 50 malades non inoculés et pris dans des conditions semblables.
On voit que ces résultats ne sont pas bien satisfaisants, et que le sérum antipesteux est sorti
1. Metsciinikoff. — « Sur la peste bubonique «.Annales de l'Institut Pasteur, 1897.
moins triomphant des épreuves de Bombay que de celles qu'il avait subies en Chine et dans l'Annam.
Les raisons que nous a déjà indiquées Yersin : gravité plus grande de la peste de l'Inde, moindre activité du sérum employé, ne sauraient être mises en doute. Si le sérum anlipesteux a été moins actif qu'on l'espérait, il n'en a pas moins fait preuve d'une certaine utilité.
M. Simond, en 1898, a en eflet traité S 00 malades, et ce chiffre imposant de cas lui a permis de prouver que le traitement diminue d'une façon appréciable la mortalité. Pour bien se rendre compte il faut comparer des faits semblables.
Dès lors, il trouve que chez les Musulmans traités les deux premiers jours, la mortalité a été de 52 pour 100, tandis que chez les malades de même ordre non injectés, la mortalité a été de 75 pour 100.
Chez les Hindous traités les deux premiers jours, la mortalité a été de 68 pour 100; chez ceux non traités, de 85 pour 100.
Dans les deux groupes de malades, le traitement par les injections de sérum a donc augmenté la proportion des guérisons.
Le sérum est resté absolument inefficace sur
les sujets atteints de la forme pneumonique.
La qualité du sérum est, du reste, très importante, et dans certaines séries, la proportion des guérisons a été particulièrement favorable.
B. Sérum antitoxique de Lustig. — Le sérum de l'Institut Pasteur est obtenu au moyen de cultures mortes. Roux a préparé du sérum au moyen d'une toxine soluble tuant les souris au 1/80 de centimètre cube. Mais il trouve ce sérum moins actif que le sérum de Yersin.
Cependant, Lustig et Galeotti ont préparé des sérums antipesteux en inoculant aux chevaux la toxine pesteuse. Celle-ci est préparée de la façon suivante : une culture de bacilles est mise en contact pendant douze à vingt-quatre heures avec une solution de potasse caustique à 0,75 ou 1 pour 100. Le mélange est ensuite traité par l'acide acétique ou chlorhydrique qui déterminent un précipité. Ce précipité renferme la toxine pesteuse.
Celle-ci tuerait les animaux à la dose de 5 à 8 milligrammes par 100 grammes de poids et aurait un pouvoir immunisant très rapide.
Lustig a expérimenté ce sérum dans un petit
nombre de cas pendant la première épidémie de Bombay
Galeotti et Polverini ont repris ces inoculations à Bombay, en 1898, et ont rapporté le résultat de leurs recherches dans un mémoire dont nous extrayons ce qui suit :
Les malades traités étaient au nombre de 175 et le nombre de guérisons a été de 75, mortalité 57,1 pour 100. Ce chiffre brutal est satisfaisant, disent les médecins italiens, si l'on tient compte de la gravité des cas traités à l'hôpital d'Arthur Road, qui ont donné une mortalité de 83 pour 100.
Soixante et onze malades ont été inoculés avec le sérum d'un cheval qui avait une effica-
1. Lustig, Malenchini et Galeotti arrivés à Bombay en juillet 1397, au déclin de la première épidémie, ont reconnu le pouvoir préventif et curatif du sérum chez le singe. Ils ont inoculé à Poona et à Bombay 30 malades et obtenu 26 guérisons. Deux cas de guérison ont été obtenus chez des sujets atteints de la forme septicémique. (Lustig. — Sierolerapia e vaceinazioni préventive coulro la peste bubbonica. Torino, 1899.)
Le livre de Lustig ne nous est parvenu qu'après correction des épreuves de notre article du 6 Septembre et les publications indiennes ou autres ne nous avaient donné aucun renseignement sur ces faits.
Lustig nous apprend que les injections de sérum antitoxique continuent à donner de bons résultats et que le gouvernement anglais, d'accord avec la municipalité de Bombay, a créé un laboratoire dans lequel Galeotti prépare le sérum antitoxique.
cilé très minime. Ils n'ont donné, en effet, que 18 guérisons, soit près de 73 pour 100 de décès.
Les 104 autres malades qui oui été traités au moyen d'un sérum plus actif ont donné 57 guérisons, soit une mortalité de 45,2 pour 100, et cette proportion serait encore réduite si l'on défalquait les décès survenus le jour même de l'injection ou ceux qui sont le fait de complications sans rapport avec la peste.
Le traitement a d'autant plus de chances de succès qu'il est commencé de meilleure heure Les auteurs ont pu guérir trois cas de septicémie, parce qu'ils ont opéré le premier jour Ils n'ont jamais réussi à guérir la forme pneumonique qu'ils considèrent comme fatalement mortelle
L'analyse de leurs observations leur a montré qu'il n'y avait pas lieu de tenir un grand compte de l'élévation de la température, de l'intensité du délire, que l'on devait surtout se préoccuper de la fréquence et de la faiblesse du pouls.
Ils n'ont pas vu guérir d'adultes ayant plus de 140 pulsations par minute. L'existence de l'albuminurie simple n'a pas d'importance. Il n'en est pas de même des cas dans lesquels l'albuminurie est très abondante et où l'urine
renferme des cylindres. Les chances de succès sont plus grandes chez des sujets appartenant à des races plus élevées. Le même sérum employé à la même époque a donné 60 décès pour 100 à l'hôpital d'Arthur Road, où l'on soignait des Indous de basse classe, et 42 pour 100 à l'hôpital des Mahrattes dont la clientèle se compose de castes plus relevées.
La quantité de sérum injectée chez un adulte a été ordinairement de 60 à 80 centimètres cubes. L'injection est faite par dose de 10 à 20 centimètres cubes, répétée deux fois le premier jour et continuée les suivants. En général, les malades ont eu 4 à 6 injections. On s'arrête quand la crise s'est produite.
Le premier effet de l'injection est l'abaissement de la température qui est ordinairement de 1° à 2°, mais peut aller à o°. En même temps, la langue devient plus nette, le délire diminue ou disparait, le cœur reprend de la force, le pouls se régularise et devient moins fréquent. Les engorgements ganglionnaires subissent des modifications très rapides. Les bubons sont moins douloureux, diminuent de volume. Ceux qui sont moins gros qu'une noix disparaissent, se résorbent sans qu'il y ait de suppuration. Ces modifications concordent avec une diminution
très rapide de la virulence des bacilles de la région ganglionnaire.
La guérison peut êlre très rapide et se produire d'une façon crilique. Ordinairement, l'amélioration se fait d'une façon graduelle. La convalescence est de courte durée et n'est pas troublée par des complications.
C. Immunisation pai' le sérum antipesteux. Vaccin de Haffkine. — Le sérum antipesteux est doué d'un pouvoir prophylactique, comme le prouvent les premières expériences de Yersin, Calmette et Borrel, expériences qui, comme nous l'avons rappelé, ont donné des résultats non moins probants sur les singes entre les mains des médecins russes et allemands.
On l'a donc employé chez l'homme à titre préventif. Yersin y a eu recours tout d'abord chez plus de 500 individus vivant en plein foyer pesteux et, sur les sujets inoculés, 5 seulement ont contracté ultérieurement lapeste dont deux cas mortels. La peste a éclaté dix, vingt, quarante-deux jours après l'injection prophylactique.
L'un des exemples les plus démonstratifs
donnés par Yersin est le suivant, qu'il rapporte • dans une lettre à Roux :
« Dans une famille européenne, un domestique meurt de la peste. La petite fille est prise de la peste, je la soigne et elle guérit. J'inocule préventivement le père, la mère et quatre domestiques. Aucun de ces derniers ne prend la peste, tandis que sur cinq domestiques restant, non inoculés, quatre prennent la peste et en meurent les jours suivants. »
Simond a fait des injections de sérum anlipesteux à titre prophylactique à 1.160 sujets habitant des localités envahies par la peste, 9 de ces sujets seulement ont contracté la peste dans les trente jours qui suivirent l'inoculation. L'un de ces sujets contracta la peste quatorze jours après l'inoculation. C'était le secrétaire de l'hôpital. Deux furent pris après seize jours. Sur ces 9 malades, 5 succombèrent.
L'action préventive du sérum antipesteux est de courte durée, elle ne dépasse pas quatorze jours, et il sera nécessaire de renouveler l'injection au bout de ce temps.
On ne saurait recommander les vaccinations avec le sérum antipesteux comme mesure générale. En revanche, elles seront très utiles pour
les personnes vivant dans un foyer de pesle ou donnant des soins aux malades.
Dans une maison de Masour où Simond avait inoculé 1 seul individu, les 8 autres succombèrent à la peste, et le malade inoculé survécut seul.
L'immunisation de l'homme contre la peste u été plus souvent tentée par une autre méthode.
Au lieu d'employer le sérum d'animaux immunisés (immunisation passive), on inocule à F homme des cultures stérilisées du bacille de la peste (immunisation active).
C'est la méthode du médecin russe Haffkine, méthode que le même auteur avait déjà employée avec succès contre le choléra et qui, il convient de le rappeler, présente la plus grande analogie avec celle que Ferran avait préconisée contre ce dernier.
Haffkine1 prépare son vaccin de la façon suivante :
Un ballon de deux litres est rempli à moitié de bouillon, à la surface duquel il fait flotter du beurre. Le bouillon est stérilisé, puis infecté avec une culture de bacille.
1. Haffkine. — « The plague prophylaotic. » Indian médical Gazette, 1897, June.
Le bacille se développe surtout au-dessous de la nappe de beurre, envoie des végétations nombreuses en forme de stalactites vers la profondeur. Cinq ou six fois dans le courant du mois on agite légèrement le flacon de façon à précipiter au fond du ballon la majeure partie de la culture.
Au bout d'un mois, on s'assure que la culture est restée pure, puis le liquide est réparti dans des tubes de verre qui sont scellés et chauffés pendant une heure à 70°.
Le contenu de ces tubes sert aux inoculations. Avant de faire ces inoculations, le tube est agité de façon à ce que le dépôt soit en suspension dans le liquide.
Haffkine inocule 3 à 3 centim. cubes 1/2 chez l'adulte, 2 à 2 1/2 chez la femme, 1 centimètre cube chez l'enfant de plus de dix ans, 0,1 à 0,3 chez les jeunes enfants.
L'inoculation est faite sous la peau du bras. Quelques heures après l'injection, la température s'élève ; quelquefois même, il y a un frisson. Le thermomètre s'élève à 39 et même 40°. 11 y a un malaise général, de l'abattement, une douleur vive dans la région frontale. Au point où a été faite l'inoculation, il y a de la douleur et du gonflement. Souvent les ganglions correspon-
danls sont tuméfiés et douloureux. Ces symptômes, qui rappellent ceux de la peste à son début, durent douze à vingt-quatre heures.
Les sujets inoculés peuvent, dans certains cas, vaquer à leurs occupations; d'autres sont obligés de les interrompre.
Au début, Haffkine faisait suivre sa première inoculatiou d'une seconde au bout de dix jours. 11 paraît considérer actuellement cette seconde inoculation comme inutile pourvu que la première injection ait été suivie d'une réaction suffisante.
La première observation bien intéressante fut faile dans la prison de Byculla qui comptait à ce moment 345 hommes.
Du 13 au 29 Janvier il y eut dans cette prison D cas de peste dont 5 mortels.
Le 29 Janvier on pratiqua les inoculations sur 154 prisonniers; 3 de ces derniers étaient déjà contaminés et présentaient le soir même des signes de peste.
Le 31 Janvier il y eut 2 cas de peste parmi les 177 non inoculés ; 1er Février, 1 ; 2 Février, 1; 4 Février, 1; 5 Février, 2; 6 Février, 5.
Soit 12 cas et 6 décès sur les 171 sujets non inoculés ; tandis que, sur les sujets qui se firent inoculer il y eut 2 cas (1 le 31 Janvier, 1 le
6 Février) tous deux terminés par guérison.
Ces laits semblent bien établir, dès le début, une efficacité non douteuse des inoculations de Haffkine, inoculations cjui diminuent la réceptivité vis-à-vis de la peste et atténuent sa gravité chez les sujets atteints. Le liquide de HatTkine agit donc à la façon du virus vaccinal.
Les vaccinations faites à Mora, à Lower Damaun, Lanowlée, Kirkeet, Umarkadi, Undhera, Hubli, Belgaum par Haffkine et par de nombreux médecins anglais et portugais ont confirmé ces premiers résultats.
A Mora, près Bombay, au cours d'une épidémie, on inocule -429 personnes. Il reste 571 sujets non inoculés. La peste frappe 26 sujets inoculés et cause 24 décès. Les sujets inoculés ne fournissent que 7 malades dont aucun ne meurt.
Dans la ville portugaise de Lower Damaun Haffkine inocule 2.197 sujets, tandis que 6.033 ne sont pas inoculés. Les sujets non inoculés donnent 1.482 décès, soitune mortalité de 24,6, les sujets inoculés donnent 36 décès soit 1,6. 38 familles comprennent des sujets inoculés et
1. Haffkine et Lyons. — « Joint n port on the épidémie of plague in Lower Damaun and on the effect of préventive inoculation there ».
non inoculés. 50 sujets non inoculés donnent 28 cas et 18 décès, dont 56 cas pour 100 et 36 décès pour 100 tandis que les 206 sujets inoculés donnent 35 cas et 6 décès soit 18,6 cas et 2,95 décès.
La caste des Parsis, composée de gens relativement instruits et assez riches, se comporta de la façon suivante.
277 sujets inoculés donnèrent 8 cas de peste et un décès soit 2,86 cas et 0,36 décès pour 100-.
29 Parsis non inoculés fournirent 4 cas, 4 décès, soit 13,8 cas et décès pour 100.
La commission allemande composée de Koch, Gaûky, Pfeifler, Sticker et Dieudonné a étudié sur place l'épidémie de Damaun et a émis un avis très favorable à l'emploi de la vaccination de Haiïkine.
A Lanowlee1, près de Poona, on compte dans les deux quartiers les plus touchés par l'épidémie 700 habitants dont 323 sont inoculés.
Les 323 inoculés ont 14 cas et 7 décès, soit 4,3 cas, et 2,15 décès pour 100.
Les 377 non inoculés ont 78 cas et 58 décès, soit 20 cas et 14,6 décès pour 100.
1. Haffkine. — « A conversaziohe on the préventive inoculation against plague ».
A Kirkee, Haffkine inocule 671 sujels qui donnent 32 cas et 17 décès, soit 4,7 cas et 2,4 décès pour 100.
Les 859 non inoculés donnent 143 cas et 98 décès, soit 16,6 cas et 11,4 décès pour 100.
Dans la prison cTUmarkadi, 106 sujets non inoculés fournissent 6 décès par peste, 134 inoculés donnent 3 cas, sans un décès.
A Undhera1, près Baroda, 28 familles dans lesquelles ont été faites des inoculations ont des cas de peste. Ces familles comptent 64 sujets non vaccinés qui fournissent 27 cas et 26 décès et 71 sujets vaccinés qui donnent 8 cas et 8 décès.
A Jlubli2, Leumann inocule 38.712 habitants. Dans un tableau annexé à, son travail se trouve l'histoire de 71 familles dans lesquelles il y a eu des cas de peste.
Ces familles comptaient 305 sujets inoculés dont 11 sont devenus malades et 4 sont morts et 121 sujets non inoculés qui ont donné 71 cas de peste et 68 décès.
1. Haffkine. — « Experiment on the effect of the protective inoculation in the épidémie of plague at Undhera, February and March 1898.
2. Leumann. — « Report on préventive inoculations against plague in Hubli, from l*1 May to 27"> Septeruber 1898.
Les inoculés donnent 3,64 malades el 1,31 décès pour 100.
Les non inoculés donnent 59 malades et 56,2 décès; donc les inoculés ont donné 16,2 fois moins de malades et 43 fois moins de décès que les sujets non inoculés.
Une communauté spéciale de Bombay, les Khoja, se soumit à la fin de 1897 et au début de 1898 aux inoculations de Haffkine1.
Cette communauté comprend au maximum 13.330 individus dont 3.814«entété inoculés.
Ces 3.814 inoculés ont eu, en seize semaines et demie, 3 décès par peste et 4 décès par causes diverses. Les 9.516 sujets non inoculés ont eu 79 décès par peste et 94 de causes diverses.
En prenant les décès par peste avérée, on trouve que les décès par peste auraient dû être parmi les inoculés de 26,4 au lieu de 3, que les décès de toutes causes auraient dû être de 59,2 au lieu de 7.
Les sujets inoculés ont eu par conséquent près de 9 fois moins de décès par peste que les sujets non inoculés. En prenant le total des dé-
1. Haffkine. — « Report on the préventive inoculations against plague in the Khoja community of Bombay duriog the épidémie of 1897-1898. »
cès nous trouvons que celui-ci a été 8 fois et demi moins élevé chez les sujets inoculés.
Nous ne relaterons plus qu'un seul exemple de l'efficacité des injections de Haffkine. Il est fourni par MM. Bennett et Bannermann1. La ville de Belgaum, qui compte 40.700 habitants, a eu deux épidémies de peste ; la première, d'Octobre 1897 à Février 1898 ; la deuxième, de Juin 1898 à Décembre 1898.
Dans cette ville se trouve le 26e régiment d'infanterie indigène.
Du 24 Décembre au 30 Décembre, on inocula non seulement les soldats, mais encore leurs femmes, leurs enfants et leurs domestiques, soit 1665 personnes sur un effectif de 17-46.
Alors que du 12 Novembre au 31 Décembre il y avait eu à la caserne 78 cas de peste et 48 décès, il n'y a au mois de Janvier, date où la peste présente son acmé à Belgaum, que deux cas qui guérissent.
Lorsque l'épidémie reprit à Belgaum, tous les habitants de la caserne se soumirent à la réinoculation au mois d'Août.
i. Bennett et Bannermann. — «Inoculation of an entire communety with Haffkine's Plague vaccine », Jadian médical Gazclte, 1899, Juin.
Tandis que dans la ville il y eut, de Juin à Décembre 1898, 2.570 décès par pesle, il n'y eut au régiment que 12 cas et 6 décès. Trois des cas mortels ont frappé des sujets qui, pour des motifs divers, avaient négligé de se faire inoculer.
Il ne paraît pas possible, en présence de pareilles observations, de contester l'efficacité de la méthode de Haffkine.
L' immunité conférée par ces inoculations est de plus longue durée que celle que procurent les inoculations de sérum antipesleux. Elle est cependant de moins d'une année et l'exemple du 26° régiment de Belgaum montre qu'il convient, en cas de retour de l'épidémie, de recommencer les inoculations après six mois.
Les autorités dans F Inde s'accordent à reconnaître l'efficacité des vaccinations de Haffkine et les favorisent de toutes façons.
Les sujets qui présentent un certificat établissant qu'ils ont été vaccinés depuis moins de six mois jouissent de privilèges précieux.
Ils sont dispensés de l'isolement obligatoire pour les autres personnes ayant entouré les pestiférés. On ne leur lait pas subir de quarantaine quand ils arrivent dans une localité indemne.
Alors que l'internement des pestiférés dans
les hôpitaux est obligatoire, on peut autoriser le traitement à domicile quand l'entourage des malades sans exception a été vacciné (règlements de la présidence de Madras, des provinces du Nord-Ouest et d'Oudh).
Il est évident que les résultats obtenus à F heure actuelle sont susceptibles encore d'amélioration. On pourra obtenir un sérum et un vaccin plus actif, préciser davantage les conditions dans lesquelles on pourra obtenir de bons résultats, fixer la durée des immunisations.
En principe, la sérothérapie antipesteuse doit être reconnue comme résolue, et, dans la pratique, on peut affirmer que le sérum antiposteux, injecté dans les premiers jours, diminue d'une façon appréciable la mortalité, au moins dans la forme commune et môme dans la forme septicémique. Il parait sans valeur dans la forme pneumonique.
La vaccination antipesteuse, surtout par la méthode de Haffkine, confère une immunité assez marquée vis-à-vis de la peste, et celle-ci est bien moins grave chez les vaccinés. Son emploi parait s'imposer chez les personnes qui donnent leurs soins aux malades, chez les mem-
bres d une famille, les habitants d'une maison où il y a eu des cas. Il y aura tout avantage à on généraliser l'emploi dans une région envahie par la peste ou menacée d'être envahie.
Nous ne pensons pas, comme paraît faire Haffkine \ que la généralisation de la vaccination permette d'abandonner les autres méthodes prophylactiques : mesures de surveillance dans les ports, isolement des malades et de leur entourage, désinfection. On se rappellera que l'effet des vaccinations est d'une durée limitée et qu'elles devront être renouvelées au bout de six mois.
On voit que si la recrudescence actuelle de la peste nous inspire à bon droit des inquiétudes, si elle nous a fait même connaître des formes particulièrement graves, comme la forme pneumonique, nous pouvons néanmoins envisager sans trop de crainte son extension possible en Europe.
Elle y trouvera certainement, grâce aux progrès du bien-être et de l'hygiène générale, un
I. Haffkine. — « A coaversazione on the préventive inoculation against plague », 1898.
terrain autrement réfractaire qu'au moyen âge ou actuellement encore dans les pays orientaux.
Nous pourrons sans doute prévenir son introduction dans la plupart des localités, empêcher son extension là où elle aura paru, immuniser les personnes se trouvant accidentellement ou volontairement en rapport avec les pestiférés.
Nous disposerons enfin d'une thérapeutique rationnelle et de plus en plus efficace.