‹ La peste rougeChapitre 5 sur 45 · IL TUERA APRÈS L\ VICTOIRE · texte numérisé non relu

IL TUERA APRÈS L\ VICTOIRE

Carrier disait un jour au représentant Ruelle : « Il faut » à tout prix se défaire des marchands ; s'ils ne me sont » pas dénoncés sous peu d" Jours, je les fdis incarcérer.^ je » les décime. — ISous avons fait de la Vendée un désert; » —à Nantes, cinq cents têtes doivent tomber par jour, et )■> je wVw vois pas une. »

Il s'écriait le soir même, au club

Vincent-la- liJontagne : (( Vous., mes braves révolutionnaires, » l'OM.s, mes bons sans-culottes , qui èta dans l'indigence, » tandis que d'autres sont dans l'abondance., ne siivez-

)) vo'KS pas que ce que i^ossèdent les gros nigociants vovs » ojjpartient ? — // est temps que vous jouissiez- à votre tour » — Faites-moi des dénoncintions : le témoignage de deux )) bo7is sans-culottes me suffira pour faire tomber leurs )) têtes. »

Il organise la compagnie Marat, composée de soixante membres choisis parmi les êtres les plus corrompus.

Ces membres ont le pouvoir de faire des perquisitions, d'emprisonner, et même de condamner.

Ils entrent en fonctions après avoir prêté le serment que voici :

« Je jure que Marat, tant avili, tant calomnié par le » parti feuillantin, par les crapauds du Marais, par les » contre-révolutionnaires, en un mot, ne vivait que pour » le peuple, et qu'il mourut victime de son dévouement » pour ce même peuple ; — je jure que les principes ré- » volutionnaires qu'il osa professer, et dans ses écrits, et » à la tribune, furent, sont et seront toujours les miens ; » je jure que les sociétés populaires sont les vraies colon- )) nés de la liberté et de l'égalité ; — je jure de dénon- 1) cer et de poursuivre même de tous mes moyens les )) calomniateurs de ces sociétés bienfaisantes. — Je jure )) mort aux royalistes, aux fanatiques, aux muscadins, » aux feuillantins, aux modérés de quelque couleur, de » quelque masque qu^ils se revêtent. — Je jure de ne » reconnaître pour parents, pour frères, pour amis que » les seuls vrais patriotes, que les défenseurs ai'dents de » la République. »

Carrier avait établi en principe que les dépouilles des prisonniers appartenaient à ceux qui les avaient dénoncés ou arrêtés

« Je ne veux plus, disait Carrier, je ne veux plus » d^ accapareurs, de négociants^ à^ fédéralistes, de riches, » de modérés; il faut nationalement jouer à la houle avec » leurs têtes )>

Hérault de Séchelles , président de la Convention , complimentait Carrier sur son patriotisme, et lui écrivait alors : (( Un représentant du peuple en mission doit frapper » de grands coups, mais laisser peser sur ses agents tout » le poids de la responsabilité, sans jamais se compro- )) mettre par ses écrits. »

Aussi Carrier parle, mais il signe rarement

Un batelier patriote, nommé Perdreau, s'explique ainsi en racontant au comité une expédition nocturne dont il a eu le commandement. Cette nuit-là Perdreau noya sept ou huit cents ecclésiastiques. Son civisme n'est pas bien fixé sur le nombre.

u Lorsq\ie je fais des baignades, disdiit-ï[, je dépouille

» les hommes et les femmes ; je fouille leurs vêtements et

» les mets dans un grand mannequin ; je les attache par

n les bras et par les poignets ; je les fais venir sur les

» bords de la Loire ; ils montent deux à deux dans mon

)) bateau ; deux iiommcs les poussent par derrière et

)) les précipitent la tête la première dans l'eau ; puis,

)) lorsqu'ils veulent se sauver, nous avons de grands bâtons

» avec lesquels nous les asso)/imons. — C'est ce que nous » appelons le mariarje civique. »

Carrier appelait ces sortes d'exécutions, des déportations verticales.

Il existe sur le registre du comité révolutionnaire la délibération suivante :

« 15 brumaire.

« Incarcération de tous les gens riches et de tous les » gens d'esprit que l'opinion publique désigne comme sus- )) pects.

» Séance levée à 1 0 heures du soir.

» ^kciiELi^K , président ; Goullin, secrétaire. »

Carrier disait aux Nantais : (( Moi et mes amis de la » Montagne voulons faire un cimetière de la France^ plu- » tôt que de ne pas la régénérer à notre maîiière. »

Les districts de la Vendée implorent des vivres et des fourrages, car tout a été détruit.

Carrier répond au général Haxo, qui s'est chargé de faire valoir cette demande des patriotes :

(( 11 est bien étonn^int que la Vendée ose réclamer des )) subsistances après avoir déchiré la patrie par la guerre » la plus sanglante, la plus cruelle. — // entre dans mes » projets, et ce sont les ordres de la Convention natio- » nale, d'enlever toutes les subsistances, la denrées.^ les » fourrages, tout en un mot de ce maudit pays; délivrer » aux flammes tous les bâtiments, d'en exterminer tous » les habitants ; car je vais à l'instant en faire passer l'or-

» dre ; et ils voudraient encore affamer les patriotes, après

» les avoir fait périr par milliers ! Oppose-toi de toutes

» tes forces à ce que la Vendée prenne ou garde un seul

» grain ; fais-les délivrer aux commissaires du départe-

n ment, séant à Nantes ; je t'en donne l'ordre le plus pré-

» ois, le plus impératif; tu m'en garantis dès ce moment

). l'exécution ; en un mot , ne laisse rien dans ce pays de

» proscription ; que les subsistances, denrées , fourrages,

» tout, absolument tout, se transporte à Nantes,

» Signé : Garrirr. »

Le général H.\xo refuse de se faire le complice de tant de froides cruautés. — Carrier répond par cet ordre encore plus péremptoire :

« Il vous est ordonné d'incendier toutes les 7/iaisons des » rebelles , d'en massacrer tous les habitants et d'en en- )) lever toutes les subsistances.

» Signé : Carrier. »

L'Entrepôt était la prison, qui, comme le disait Carrier avec une atroce naiyeié, servait d'anticha7nbre patriotique a la mort.

Le chirurgien Thomas, un républicain qui a reçu vingtdeux blessures en combattant les royalistes , accepte la mission de constater l'état de grossesse de plusieurs Vendéennes détenues à l'Entrepôt. Écoutons son récit :

H Je trouvai, en entrant dans cette affreuse boucherie , )) une grande quantité de cadavres épivs çà et là; je vis )) des enfants palpitants ou noyés dans des baquets pleins

» (V excréments humains. — Mon âme était brisée. — Je » traverse des salles immenses. Mon aspect fait frémir les » femmes ; elles ne voyaient d'autres hommes que leurs » bourreaux. Je les rassure en leur parlant le langage » de l'humanité. — Je constate la grossesse de trente » d'entre elles ; plusieurs étaient grosses de sept à huit )) mois. — Quelques jours après , je revins voir ces fem- » mes, que leur état rendait sacrées... Ces malheureuses » femmes avaient été précipitées dans les flots ! Plus j'a- » vance sur ce théâtre de sang , plus la scène devient af- » freuse : huit cents femmes et autant d'enfants avaient » été déposés dans les maisons de l'Éperonnière et de la » Marinière; cependantiln'y avait dans ces prisons wî lits, » ni paille, ni baquets. Le médecin Rollin et moi nous » avons vu périr cinq enfants en moins de quatre minutes : )) ces malheureux ne recevaient pas d'aliments. — Nous » nous informons des femmes du voisinage , si elles sont » dans l'impossibilité de secourir ces créatures infortunées. » Elles nous répondent : Comment voulez-vMs que nous » fassions ? Grand-Maison (président du tribanal révolu - » tionnaire) fait incarcérer tous ceux qui portent dc.-^ali- » menlsàces femmes et à ces enfant s. »

Carrier ajoutait chaque jour quelque raffinement à ses supplices. — Les simples noyades lui paraissaient trop naturelles ; il inventa les mariages républicains.

Un vieillard et une jeune fille , un jeune homme et une vieille femme., un prêtre et une religieuse, étaient dépouillés de tous leurs vêtements, accouplés, garrottés et

descendus dans ces barques à soupapes qui s'entr'ouvraient au milieu de la Loire pour noyer ces malheureuses victimes du féroce proconsul.

Un vieux soldat révolutionnaire, nommé Gonchon, s'était laissé nommer président d'une des commissions militaires établies à Nantes après la bataille de Savenay. Il condamnait toute la journée et une partie de la nuit. En moins de vingt jours il ejivoya plus de quatre mille personnes à la mort. — Carrier n'est pourtant pas encore satisfait. Il appelle Gonchon; en le voyant, il le saisit au collet, il le secoue avec une fiévreuse violence et s'écrie : « C'est donc toi, vieux coquin, qui présides la commis- )) sion'i Si daîis deux heures lu n as pas fait fusiller tout » ce qu^il ij a de prisonniers à l'Entrepôt ., je te fais guil- )) lotiner. )> — Gonchon se retira consterné. Vingt-quatre heures après, il expirait dans le délire en prononçant ces poroles : « A/t .' scélérat de Carrier !... Condamner sans )) juger ! »

La femme Pichot, qui demeurait à la Sécherie, au point même de l'embarcation, raconte en ces termes les déportations verticales dont elle a été témoin :

u En frimaire, je vis amener au crépuscule un grand » nombre de femmes échevelécs et les vêtements en dé- » sordre; plusieurs portaient des enfants sur leurs bras. n Elles pleuraient et disaient amèrement : « On va donc » nous noyer sansvouloirnousentendre ! » Quelques-unes » étaient enceintes et accouchkrent dans la galiote qui » leur servit de tombeau.

» Je vis un jour amener des prisonniers sur une char- » rette; ils venaient de TEntrepôt. — On les déposa dans » une galicte. où ils Jurent oubliés pendant quarante- '.) huit heures. Les bourreaux avaient eu soin de bien fer- » mer le pont : aussi lorsqu'on l'ouvrit, soixante de ces » malheureux furent trouvés asph^jxiés. — Robin, le sabre » à la main, fit jeter ces cadavres à l'eau par de nouveaux » prisonniers qu'il venait d'amener ; puis, cette opération » terminée , il ordonna à ses agents de mettre nus » tous les prisonniers : hommes, femmes et enfants, tout » fut dépouillé et garrotté ; on les descendit dans un cha- » land, on les attacha à des boucles fixées aux membrures » du bateau , et le tout fut bientôt englouti. — Cette )) noyade eut lieu en plein jour. »

Sans compter les fusillades, dont le nombre est incalculable , il y eut , de Vaveu du comité révolutionnaire, plus de vingt-trois noyades, dont la plupart comptent huit ou neuf cents victimes.

On mourait partout et de toutes les façons. Bientôt l'eau de la Loire ne fut plus potable; on en défendit l'usage: elle était empoisonnée par la décomposition des cadavres. — Les bâtiments qui levaient l'ancre en faisaient monter par centaines à la surface de la Loire; et au bord des deux rives de Nantes à Paimbœuf , on n'apercevait plus que des fossoyeurs enrégimentés, ou des oiseaux de proie croassant au-dessus de leurs têtes.

Le 2 pluviôse, Carrier rend l'arrêté suivant : Le comilé révolutionnaire du Nantes mettra sur-le-

» vhamp en arrestation tous les courtiers^ banquiers, •> agents de change qui sont encore en activité, même ceux >' qui sous l'ancien régime exerçaient ce commerce scun- )) Jafeux. Le même comité mettra également en arresta- » lion les acheteurs et acheteuses de denrées de première » nécessité , les marchands , les négociants et tous ceux " qu'il regardera comme suspects, »

Carrier aux membres du tribunal révolutionnaire de Nantes :

u Vous êtes un tas de b de juges-, vous êtes un tas

» dej.. -/...; il vous faut des preuves pour guillotiner n un hommel f...-le-moi à l'eau, c'est bien plus tôt Jait. »

A une brigade allant combattre les insurgés :

« Braves défenseur s, vous qui avez porté le nom d'AU- » MÉE INFERNALE, je VOUS conjurc, ciu nom de la loi , de » mettre le feu partout, de n'épargner personne, ni » femmes, ni enfants ; de tout tuer , de tout incendier. »

« Représentant, répliqua le général de la brigade, indi- )) gné.'nous sommes des soldats et non des assassins! »

Parole imprudente, dont Carrier se souvint plus tard.

Dans le procès de Carrier , Bourdon fit la déposition suivante :

« La dernière fusillade que f ai vue était de quafre- » vingts femmes environ; elles furent d'abord fusillées^ » ensuite dépouillées et restèrent nues pendant trois Jours » sans être enterrées.

n Les enfants n'étaient pas plus épargnés que les n femmes. »

« C'étaient des Allemands^ dit le même témoin, q^n » s'étaient charges de ces exécutions. La fusillade leur » semblait trop i^rompte ; ils formaient un cercle, et se » jetaient les enfants de baïonnette en baïonnette. »

En face de la Convention, Carrier n'eut pour légitimer ses cruautés qu'un mot, mais un mot sublime d'horreur et de vérité : <( Vous êtes aussi coupables que moi^ s'écria- » t-il, et jusqu'à la sonnette du président! (1)

ISORÉ.

Isoré, représentant du peuple près l'armée du Nord, écrivait à la Convention :

n Quartier général de la Croix-Blanche, le l" du 2* mois, an II.

» J'annonce à la Convention nationale victoires sur victoires; nous forçons l'ennemi partout et nous sommes devant et derrière Menin... Nos succès sont au comble...

» Nous avons tué hier un troupeau entier d'émiyrcs sous le moulin de Warvick. — Un seul a été envoyé à Lille pour entretenir le service de la guillotine. A demain dans la Belgique. —Triomphe et joie aux sans-culottes! —

» Signe : Isoré. »

(1) Voir V Histoire de la Vendée militaire , par xM. Crétincau -Ji)ly: vol. I".

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