La petit soeur de Trott
Un soir, on ne peut pas dire exactement quand, mais il y a déjà bien longtemps, un soir, à riieure où il fait très bon, très doux, très chaud, au coin du feu près de la lampe allumée, à l'heure où l'on a des pensées tendres et où un peu d'angoisse descend avec la nuit qui tombe et les paquets d'ombre qui remplissent les coins de la chambre,
un de ces soirs-là d'hiver naissant, maman a pris Trott sur ses genoux, l'a beaucoup embrassé tt lui a dit :
— Trott, est-ce que tu serais content d'avoir un petit frère ?
Trott était en train de jouer avec la chaîne de montre de sa maman. Il a réfléchi un moment, et puis il a répondu :
— Non, merci. Si c'est pour me faire plaisir, j'aimerais mieux que vous m'achetiez une tortue vivante. Parce que, vous comprenez, il faudrait que je lui prête mes joujoux, et il les casserait; alors ça m'ennuierait.
La mignonne maman de Trott s*est mise à rire. Elle a démontré à son petit garçon comme ce serait amusant d'avoir un petit frère, de jouer avec lui, de lui donner le bon exemple... Ah! quant à ça, il faudra être sage pour deux... Trott soupire. C'est
déjà bien difficile d'être sage pour un; mais, pour deux, c'est tout à fait impossible. Trott l'explique à sa maman, qui rit encore plus fort. Le papa de Trott entre. Maman lui raconte les idées de son petit garçon; le voilà qui rit aussi. C'est très drôle comme les grandes personnes rient quelquefois de choses qui sont excessivement sérieuses...
Papa interroge Trott :
— Aimes-tu mieux une petite sœur?
Trott examine gravement toutes les faces du problème. Une petite sœur? Ça serait peut-être plus amusant. Marie de Milly est très gentille. Elle lui a apporté hier un sucre d'orge presque entier. Oui, Trott aime mieux les petites filles. Et puis elles sont moins fortes que les petits garçons. Alors, si on se dispute... Maman et papa sont en train de causer, très absorbés.
Comme une vrille, la voix perçante de Trott leur traverse le tympan :
— Eh bien! papa, si ça t'est égal, j'aimerais mieux une petite sœur.
— Allons, tant mieux. N'oublie pas d'en demander une au bon Dieu tous les soirs.
Et Trott l'a demandée tous les soirs.
Tous les soirs... enfin, pas tout à fait. Il y a des soirs, vous savez, où l'on a tellement sommeil qu'on ne sait pas trop ce qu'on dit. Alors, peut-être que ces soirs-là... Sans doute, on fait sa prière, seulement c'est un peu en dedans. Mais, tous les soirs où il ne s'est pas endormi trop vite, Trott a demandé au bon Dieu de lui envoyer une petite sœur. Et il lui a bien expliqué comment elle doit être. Il faut qu'elle soit très jolie et très sage, pas si grande que Trott, et qu'elle aime beaucoup la viande et pas du tout le dessert. Alors Trott lui donnera sa viande
PRÉSENTATION ii
à lui et mangera son dessert à elle. Et puis il faudra qu'elle s'appelle Polycarpe. Polycarpe, ce nom tient au cœur de Trott; on ne sait pourquoi. Maman a jeté les hauts cris. La petite sœur s'appellera Lucette. Quel vilain nom ! C'est un nom de chien ; Polycarpe est bien plus joli. Enfin, si elle est bien plus petite que Trott et n'aime pas du tout le dessert...
D'ailleurs, Trott a un peu oublié ces derniers jours qu'elle devait venir. Il s'est passé tant de choses qu'il est bien excusable. Maman était très fatiguée, et même un peu malade. Alors elle a dit à Trott qu'il irait faire un séjour avec Jane, sa bonne anglaise, chez Mme de Tréan, la vieille dame aveugle qui habite un chalet rouge sur la falaise. C'est bien aimable à Mme de Tréan d'inviter Trott. Mais il aurait mieux aimé rester près de sa petite maman qu'il n'a
jamais quittée. Et elle aussi, elle le serrait si fort en l'embrassant qu'on aurait cru qu'elle ne voulait pas le laisser s'en aller. Mais il a bien fallu partir. Tout doit être prêt à l'avance pour Mlle Lucette (quel vilain nom!), et Trott ne reviendra que quand elle sera arrivée. C'est une vraie princesse, cette jeune personne. Il y a déjà .sa nourrice qui est là, une énorme femme qui ne parle presque pas français et qui inspire à Trott un respect proportionné à ses dimensions. Le berceau aussi est tout dressé. 11 n'y a qu'elle qui manque. Ce n'est pas poli aux enfants de faire attendre les grandes personnes.
Tous les jours Trott vient faire une visite à sa maman. Il l'embrasse vite et se dépêche de regarder dans tous les coins de la chambre pour voir si elle n'y est pas cachée. Toujours rien. Après sa visite, Trott re-
tourne chez Mme de Tréan et pense à autre chose.
Mme de Tréan est très bonne. Trott l'aime beaucoup, quoiqu'il ait quelquefois un peu peur d'elle à cause de ses yeux qui ne voient pas. Tous les soirs il reste assis près d'elle, très longtemps, devant le feu qui pétille. Quelquefois il regarde des livres d'images pendant qu'elle tricote; d'autres fois elle lui raconte des histoires, des histoires magnifiques. C'est elle qui sait les plus belles.
Un soir, Trott rentre songeur; il est si plongé dans ses méditations que Mme de Tréan s'étonne et interroge. Qu'y a-t-il? est-ce qu'il a fait une sottise? ou peut-être a-t-il un peu mal au ventre? Ce n'est pas cela. Trott prend la parole.
— Madame, je voudrais savoir d'où viennent les petits enfants. Jane dit qu'on les trouve sous les choux. J'ai vu une image
où une cygogne en tenait un dans son bec. Et Bertrand, le jardinier, m'a raconté qu'on les achetait au marché comme des petits canards. Mais je sais que ce n'est pas vrai. Dites, madame, comment est-ce qu'ils viennent?
Mme Tréan répond doucement :
— C'est le bon Dieu qui les envoie la nuit sans faire de bruit et sans que personne les voie passer. Un ange vient les déposer dans le berceau qu'on leur a préparé. Et il faut beaucoup les aimer et les caresser, parce que, comme avant ils étaient au ciel, ils sont très tristes et pleurent beaucoup.
Trott songe. Comme il doit y en avoir au ciel des petits enfants qui attendent de naître! ça doit en faire du bruit! Alors, comme ça, les petits enfants connaissent le bon Dieu. Ils viennent de le voir. C est
drôle. Peut-être que la petite sœur... Mais Jane vient chercher Trott pour le coucher et le trouble dans ses pensées.
Ce matin Jane est très gaie en habillant Trott. Elle est si gaie qu'on ne la reconnaît presque pas.
— Quel drôle d'air vous avez aujourd'hui, Jane!
Jane rit et dit :
— Croyez-vous?
— Jane, qu'est-ce qu'il y a? Oh! ditesmoi...
— 11 faut deviner.
— On a retrouvé ma toupie? Le cheval noir s'est échappé? 11 a neigé du sucre candi comme au pays de Côcagnê ?
— Mais non, monsieur Trott; voyons, quelque chose qu'on attendait. . . Vous savez bien... dans le berceau...
'— ^ L^ petite soeur est arrivée!
i6 LA PETITE SŒUR DE TROTT
Elle est là; si Trott est sage, il la verra cet après-midi. Cette nouvelle enivre Trott. Enfin la voilà, cette petite sœur tant attendue! Peut-être qu'il faudrait lui porter un joujou? Non, pas le cheval à mécanique, elle pourrait l'abîmer. La poupée rose? elle est bien laide. Le grand polichinelle est trop lourd. Bah! il y a d'autres joujoux à la maison de maman.
La matinée s'est traînée bien lentement. Enfin la voici terminée. Trott a déjeuné; il est habillé; en route! Trott gambade comme un cabri le long du chemin. Quand il est gai, il a besoin, comme ça, de rire avec ses jambes. Et aujourd'hui elles ont de vrais fous rires, les jambes de Trott. Elles l'emportent à droite, à gauche, par-ci par-là. Que cette Jane est lente! Elle l'appelle et lui dit d'aller plus doucement. Trott s'en moque. Il a tort. Il tombe par terre de
tout son long et s'écorche le genou. Jane le ramasse, le gronde, l'époussette et le prend par la main. Il est calmé.
— Dites donc, Jane, la petite sœur ne courra pas aussi vite que moi, hein?
— Non, pas tout à fait aussi vite, monsieur Trott, vous pouvez être tranquille.
Pas tout à fait? C'est juste ce qu'il faut. Alors, quand ils joueront à l'attrape, Trott pourra l'attraper, dès qu'il en aura envie; et il ne se laissera prendre qu'au moment qui lui conviendra. C'est parfait. Seulement il ne faudra pas qu'elle grogne...
— Dites donc, Jane, elle sera bien sage, n'est-ce pas? Sans ça je lui donnerai une tape...
— Tâchez vous-même d'être sage ! Fautil avoir peu de cœur pour vouloir déjà la taper! Pauvre chérubin!
Trott est offensé! Cette Jane ne com-
i8 LA PETITE SŒUR DE TROTT
prend rien de ce qu'on dit. Naturellement il ne va pas lui donner de tape tout de suite; c'est sûr; ce sera plus tard, dans longtemps, demain peut-être...
— Et tâchez de ne pas faire de bruit en entrant ! Votre maman est très fatiguée, et peut-être que bébé dormira.
C'est ennuyeux. Trott aurait des tas de choses à raconter à sa maman. Hier 11 a trouvé un très beau coquillage rose. Et puis il a tenu très longtemps la bride du cheval noir. Et puis, il faut bien le dire, il a fait un accroc à son pantalon ; pas le neuf, heureusement... Mais voilà déjà la porte du jardin. Trott la franchit posément. Il commence à avoir une espèce d'inquiétude vague. Après tout, il ne la connaît pas du tout, cette petite personne. Et quand Jane a tiré le cordon de sonnette, une envie baroque le saisit de prendre ses jambes à son
cou... Quelle bêtise!... C'est Thérèse, la vieille cuisinière, qui ouvre la porte. Elle a reconnu la voix de Trott.
— Eh bien ! monsieur Trott, vous allez la voir, votre petite sœur! Mais ne faites pas de bruit. Votre maman veut vous embrasser d'abord. Montez tout doucement.
Trott gravit l'escalier. 11 est de plus en plus ému. Il y a dans la maison un grand silence qui vous serre la gorge. Il faut qu'il attende dans le corridor. Jane va voir s'il peut entrer chez sa maman. Trott attend longtemps. Il est tout à fait grave. Ce serait l'heure de goûter... Mais voilà papa...
— Papa !
— Chut. Viens près de ta maman. Elle est malade. Il faudra seulement lui dire bonjour, et puis tu t'en iras.
Ça n'est pas gai, tou|; cela. Papa n'a pas sa belle mine des jours où il est sanglé dans
son grand uniforme d'officier de marine. Papa est tout ébouriffé. lia les yeux rouges et est habillé tout de travers. Quel bouleversement pour cette petite personne ! Trott se sent mécontent...
La chambre de maman est presque noire.
Casent comme chez le pharmacien. Maman est dans son lit, toute pâle, toute blanche. Elle a l'air si fatiguée... Pourtant un tout petit sourire effleure ses lèvres, quand Trott s'approche. Il se penche pour l'embrasser, très ahuri, et il murmure machinalement :
— Vous savez, maman, j'ai trouvé un beau coquin...
Mais papa le fait taire, l'embrasse et le remet dans le corridor entre les mains de Jane. Il se retrouve en plein jour, très désorienté. Maintenant il faut aller voir la petite sœur. Ah bien! ça, c'est plus amusant. On va pouvoir un peu sauter et rire.
Chut! la petite sœur dort... Quelle paresseuse ! Trott aura vite fait de la réveiller. . .
— Si vous faites du bruit, monsieur Trott, on vous renverra tout de suite.
Trott promet d'être sage. Il suit le corridor sur la pointe des pieds. Jane frappe à une porte. L'énorme nourrice apparaît. Elle sourit en découvrant des dents de cannibale qui impressionnent Trott, et lui dit :
— Pépétôtô.
Trott s'arrête interdit. C'est peut-être une injure. Qu'est-ce qui va se passer? Non! la nourrice est Alsacienne. Ça veut dire que bébé fait dodo. Trott rassuré se glisse tout doucement. Il se dirige vers un grand berceau rose. Nounou en écarte les rideaux. Trott se penche, et il aperçoit...
Il aperçoit une espèce de pomme cuite toute rouge, toute ratatinée, avec çà et là des excroissances et des trous. Ça a vrai-
ment l'air d'une figure toute petite sur laquelle on se serait assis et qui aurait très chaud. Il y a aussi de microscopiques petites mains de vieille, toutes rouges, toutes ridées. Ça a un aspect vieux, misérable, racorni... Trott est consterné.
— Chôlipépé ! dit la nourrice.
Trott lève la tête avec hésitation, puis il reporte ses yeux vers le bébé qui dort toujours. C'est ça, la petite sœur!
— Eh bien! monsieur Trott, qu'est-ce que vous pensez de votre petite sœur?
— Est-ce que vous ne croyez pas, Jane, qu'en la renvoyant tout de suite, le bon Dieu voudrait la changer pour une autre moins laide?
Jane est indignée. Elle accable Trott de reproches vifs. Mais il ne l'entend pas. Il regarde toujours la petite poupée rouge. Qu'elle est vilaine! Ah bien! Lucette est
un assez joli nom pour elle; Polycarpe aurait été beaucoup trop beau. Tiens! la voilà qui bouge! C'est plus intéressant. Ça peut donc bouger, ces petites choses! Et puis, on dirait... oui vraiment : les paupières se lèvent : on voit apparaître deux espèces de câpres tout ronds, sans blanc, vagues... Tiens! la bouche se plisse. Il faut être poli. Trott, un peu intimidé, dit très bas :
— Bonjour, Lucette.
Elle ne répond pas. Ah si! la voilà qui fait une grimace :
— Ouin-in-in-in...
Trott fait un pas en arrière. Eh bien! elle a une jolie conversation! Trott se sent la tète tout embrouillée. Quoi! la petite sœur a cette voix-là? On dirait la poupée de Marie de Milly, qui crie quand on lui presse le ventre ; seulement c'est plus laid et plus fort...
24 LA PL'/riTE SŒUR DE TROTT
Le poupon braille de toutes ses forces avec une toute petite voix de polichinelle enrhumé. La nourrice l'a pris ; elle le bouchonne, le secoue! Oh! petit bon Dieu, pourquoi est-elle si laide ?
Elle agite ses mains comme si elle voulait s'arracher les yeux et le nez. Quatre cheveux lamentables errent sur un crâne nu qui ballotte à droite et à gauche... Et dire que personne ne s'étonne, qu'on trouve ça tout naturel ! Est-il possible que d'autres bébés soient comme ça? Dire que c'est cette petite chose-là qui vient du Paradis !
Trott l'avait oublié. Il se sent un respect inattendu. Hier elle était avec les anges... avec le bon Dieu...
— Il faut rentrer, monsieur Trott. Dites adieu à la petite.
La petite sœur est très tranquille maintenant dans son moïse. Ses yeux regardent
tout droit au plafond. La nourrice cause avec Jane. Il faut en profiter. Trott s'approche de la petite figure; il l'embrasse, quoique ça le dégoûte un peu, et chuchote tout contre l'oreille minuscule fripée :
— Est-ce qu'il va bien, le bon Dieu?
Pas de réponse.
— C'était joli au Paradis?
Pas de réponse.
— Est-ce que c'est vrai que le bon Dieu a une grande barbe blanche?
Pas de réponse. Si! oh! si! voilà la bouche qui se plisse. Trott bat en retraite avec précipitation.
— Ouin-in-in-in...
— Voilà déjà que vous la faites crier, monsieur Trott. Allons, sauvons-nous bien vite...
Trot et Jane cheminent côte à côte.
— Eh bien! avez-vous fait connaissance
avec votre petite sœur? Pauvre mignonne! Trott dit :
— Je trouve qu'elle est trop laide.
Jane se récrie :
— C'est trop fort. Vous étiez joliment plus laid, vous, monsieur Trott!
Trott rougit. Il est très blessé. Il voudrait répondre. Jane n'était pas là quand il est né. Il y avait une autre bonne... Mais sa langue s'embrouille. Il se taira. C'est plus digne.
On est rentré. Trott est assis au coin du feu à côté de Mme de Tréan. Elle lui demande de sa voix douce :
— Eh bien! Trott, avez-vous vu votre petite sœur?
Trott répond froidement :
— Oui, madame.
Mme de Tréan est aveugle. Malgré ça, elle voit des masses de choses.
— Est-ce que vous n'êtes pas content qu'elle soit venue?
Trott répond avec mollesse :
— Oh! si, madame, je suis bien content.
— Voyons, mon chéri, on ne le dirait pas. Racontez-moi tout ce que vous pensez.
Trott lâche la bonde. Elle est laide. Elle a des yeux troubles. Elle se frotte la figure. Elle est trop rouge. Et puis elle n'est pas du tout gentille. Trott lui a demandé des choses du bon Dieu et du Paradis. Elle n'a rien voulu dire. Elle a fait : ouin-ouin. C'est très vilain.
Mme de Tréan sourit. Elle prend le petit [homme sur ses genoux. Elle raconte. Elle explique. Tous les petits enfants sont comme ça... Est-ce possible?
— Et puis, vous comprenez, Trott, les tout petits enfants ne savent pas parler. Alors ils ne peuvent rien dire des anges et
du bon Dieu. Mais ils sont très tristes et pleurent parce qu'ils se souviennent des caresses des anges et de toutes les belles choses du ciel.
Trott a compris. Certes, ça doit être plus agréable d'être bercé par un ange que par cette vilaine grosse nounou. Et puis, ne pas pouvoir marcher et parler! voilà qui doit être terrible ! Trott frémit rien que d'y songer. Les bons sentiments rentrent en son âme, et il dit à Mme de Tréan :
— Je tâcherai d'être bien gentil avec ma petite sœur pour qu'elle ne regrette pas trop les anges.
— Toc, toc.
— Qui est là?
— Est-ce que je puis entrer pour dire bonjour à ma petite sœur?
Mme Prudent — c'est la dame qui soigne maman depuis qu'elle est malade — entr'ouvre la porte :
— Revenez tout à l'heure, nion petit ami. Maintenant elle va prendre son bain. Allez en attendant dire bonjour à votre maman.
Trott s'achemine patiemment vers la porte de maman :
— Toc, toc.
La voix de papa demande ;
— Qui est là?
— C'est moi, papa; est-ce que je puis te dire bonjour et à maman aussi?
— Tout à l'heure, mon bonhomme. Ta maman est occupée à sa toilette. \'a au salon. Tu tiendras compagnie à Mme Ray qui est venue prendre des nouvelles de bébé et qui attend toute seule.
Trott pousse un soupir et rebrousse chemin. C'est ennuyeux d'aller comme ça frapper à toutes les portes et d'être mal reçu partout. Trott n'est pas habitué à trouver si peu d'égards. Heureusement Mme Ray est très gentille. Un peu moqueuse pourtant quelquefois. Mais elle a souvent des pastilles de chocolat ou des gâteaux. Alors .on peut passer sur bien des choses. Trott ouvre la porte du salon. Mme Ray bondit et sautille à travers le salon, preste comme
un petit oiseau. Et, avant que Trott ait dit un mot, elle interroge avec son petit accent américain ;
— Est-ce que je puis aller voir le baby? Elle aurait bien pu dire bonjour à Trott.
Trott dit sèchement :
— Non, madame. Mme Prudent ne veut pas qu'on aille dire bonjour à ma petite sœur.
— Oh! qu'elles sont ennuyeuses, ces femmes! Toutes les mêmes. Alors donnezmoi de ses nouvelles. Elle va bien?
Trott répond d'un air gourmé :
— Mme Prudent va très bien.
Mme Ray frappe la terre du pied.
— Mais non, petit bêta, c'est de bébé que je parle.
Trott dit, toujours plus digne :
— Elle va très bien, madame, je vous remercie.
— Allons, venez vous asseoir près de moi et faites-moi son portrait.
Il n'y a jusqu'ici pas l'ombre de pastille. Trott regarde le plafond d'un air perplexe. Il faudrait trouver moyen, par une allusion délicate...
— Elle est très drôle. Elle n'aime pas du tout le chocolat.
Et en même temps il coule un regard doucereux vers la poche de Mme Ray.
Sans doute ce n'est pas très discret, et Trott se juge sévèrement. Mais il a si envie de chocolat! Mme Ray ne comprend rien.
Il y a des jours où les grandes personnes sont trop bêtes. Si Trott était si bête que ça quand on lui fait lire sa page. Miss le gronderait joliment. Mme Ray rit, de son drôle de rire très gai, qui est comme si on secouait très vite un tas de petites sonnettes, et elle dit :
— C'est extraordinaire. Ça lui viendra plus tard. Mais dites-moi à qui elle ressemble : à votre papa ou à votre maman ?
Trott rougit d'indignation. Est-ce que ce vilain petit paquet pourrait ressembler à sa maman qui est si jolie avec ses cheveux si blonds, ses yeux bleus comme le ciel du beau temps et ses joues blanches et roses comme si elles étaient en cire? ou à papa qui a une si belle barbe brune et des galons d'or sur sa casquette? Trott répond d'une voix dédaigneuse :
— Non, madame, elle ne leur ressemble pas du tout. Elle ressemble plutôt à ces choses rouges, vous savez, qu'on voit chez le monsieur qui vend des saucisses.
Mme Ray pousse un cri d'horreur :
— Et la voix du sang, Trott?
Trott ne la connaît pas. La voix du
sang, ça doit être terrible. Heureusement une autre voix crie :
— Vous pouvez amener Mme Ray chei bébé.
' Cette mission rassérène Trott. Il pourrait mener Mme Ray n'importe où, puisqu'elle ne sait pas le chemin. Mais lui, il le sait, lui qui n'est qu'un petit garçon. Et il la conduit d'un air protecteur. Chemin faisant, il lui explique que bébé n'est pas encore très jolie; qu'il ne faut pas que Mme Ray soit fâchée si elle ne lui dit pas bonjour, et mille autres choses encore.
Voilà le seuil de la porte franchi. Trott passe très vite devant la nounou qui l'effraye toujours un peu et conduit Mme Ray près du berceau. Sans doute bébé est encore trop rouge; mais, après tout, c'est rare d'être si rouge que ça. Il n'y a guère que Will, le cocher anglais de Mme Gor-
don, dont le nez brille encore plus. Et Trott fait l'article :
- — Regardez, madame, comme elle est rouge.
Mais il demeure bouche bée, et la stupeur la plus complète se peint sur sa figure. Car voilà que bébé n'est plus rouge du tout. Elle est jaune, jaune comme un petit Chinois. C'est prodigieux. C'est toute une nouvelle connaissance à faire. TïoH;" était habitué maintenant à cetle*petite machine rouge. Et voilà qu'elle n'est plus là. Il faut recommeftçer. Peut-être que c'est un autre bébé. Mais noti : voilà cette même petite face grimaçante, ces mêmes petites mains, maigres comme des pattes d'oiseau, et ce même « ouin-oùin n qui sort comme iin cri de guerre. Alors, qu'est-ce qui s'est passé? On l'a fait peindre? Mais non, on aurait pri-Ç une plus jolie couleur : bleu, par
exemple. Alors, ça s'est fait tout seul? Estce qu'elle va changer comme ça tous les jours? Peut-être que demain elle sera verte ou violette? Trott est inquiet. I^ naissance de cette petite sœur est vraiment un événement très compliqué. Il se passe à chaque instant des choses qui vous déconcertent tout à fait. Trott regarde tout autour de lui avec une sorte d'angoisse, appréhendant de voir apparaître derrière les meubles une foule de diablotins de toutes les couleurs.
— Elle a faim, cette petite. Est-ce que vous ne l'oubliez pas, nounou?
Tiens ! on va lui donner à manger. Quoi donc? du chocolat, du poulet, ou du millet comme aux canaris ? Trott regarde avec intérêt. Nounou s'approche de bébé. Où at-elle sa casserole, ou son assiette, et la cuiller, la fourchette?... Nounou prend bébé, et la voilà qui fait des gestes singu-
liers. Trott est horriblement troublé. Il a un haut sentiment des convenances. Il se sent devenir très rouge. Non, vraiment, ce n'est pas possible ! Qu'est-ce qui va se passer? Oh! là! là! c'est trop. Trott ne peut pas assister à une chose pareille...
— Tiens, où est Trott?
Trott est parti. Il est descendu au jardin, et, en attendant qu'on le ramène chez Mme de Tréan, il s'y promène en songeant avec stupeur à cette extraordinaire petite sœur que le bon Dieu lui a envoyée, qui crie toujours, qui passe par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui a une manière si étonnante de prendre ses repas, Trott est en proie à une grande détresse. C'est un vaste inconnu qui s'est ouvert devant lui. Et jamais il ne s'est senti si petit que devant ce tout petit être. Quand on a peur, il faut prier le bon Dieu. Trott tire son
mouchoir; il essuie soigneusement un petit coin d'allée pour ne pas salir son pantalon neuf, il s'agenouille et il prie :
— Mon cher petit bon Dieu, faites que ma petite sœur ne change plus de couleur comme ça, et puis qu'elle soit moins laide et qu'elle ne crie pas tant; et aussi... — non, c'est trop difficile d'expliquer au bon Dieu le cas de la nounou — et, je vous en prie, faites que je ne sois plus effrayé et qu'on m'aime très fort, et puis qu'il n'y ait plus de choses trop étonnantes. Amen.
Ayant fini sa prière, Trott se relève, essuie ses genoux et, un peu ra.s.séréné, se rend à l'appel de Jane qui le cherche pour retourner chez Mme de Tréan.
Ce n'est pas amusant du tout d'avoir une petite sœur, oh! mais, pas du tout.
Voilà plusieurs jours que Trott est réinstallé à la maison. Eh bien ! tout va de travers, et rien n'est plus comme autrefois. Le plus ennuyeux de tout, c'est qu'il faut toujours marcher sur la pointe du pied, sans faire de bruit, sans courir, sans crier. Cette petite sœur dort du matin au soir. Maman n'est plus malade dans son lit. Mais elle est toujours étendue sur une chaise longue. On ne peut pas du tout s'amuser avec elle. Et elle est si fatiguée! Trott
avait une jolie chambre à lui, tout près de celle de maman. On l'en a expulsé; on a mis dedans Lucette et sa grosse nounou. Quant à Trott, on l'a fourré à un autre étage, tout simplement, sans lui demander si ça lui convenait. Et, comme la nouvelle chambre est plus petite, on a laissé presque tous ses joujoux dans le placard de l'ancienne; et justement, chaque fois qu'il en a envie, Lucette est en train de dormir. Alors, on ne peut pas les lui donner. Ce n'est pas drôle. Autrefois Trott était un grand personnage. Toute la maison tournait autour de lui. Chacun de ses faits et gestes était un événement. Thérèse, la cuisinière, lui donnait des friandises en cachette, et Bertrand, le jardinier, laissait son râteau pour venir lui montrer les nids d'oiseaux. Maintenant Thérèse ne songe qu'à faire des risettes à Lucette, et sitôt que la nounou
paraît au jardin, Bertrand est derrière elle. De Trott on ne se soucie plus du tout. Il est pourtant plus gentil que ce petit paquet. La petite sœur n'est plus ni jaune, ni rouge, c'est vrai; mais elle a toujours la même figure fripée, les mêmes gestes et les mêmes grimaces. Elle ne comprend pas ce qu'on lui dit. Et elle ne sait dire qu'une chose : « Ouin-in. » Quand elle ne dort pas ou qu'elle ne crie pas, elletette. Elle gonfle ses joues, les vide, les regonfle, les revide. Elle ne songe qu'à ça. C'est une goulue. Et puis elle est très sale. On ne peut pas donner de détails. Elle est très sale, ça suffit. Tandis que Trott, lui, sait parler et courir, il fait la culbute, il dit des fables, et il porte des culottes qu'on n'est pas obligé de lui changer toutes les heures. Est-ce qu'il n'y a pas de quoi vous mettre de mauvaise humeur?
Mais Trott n'est pas de mauvaise humeur seulement, il est quelque chose de plus. Quoi donc? Oh! il n'est pas jaloux de sa petite sœur. Il l'aime bien à sa manière et il a un trop bon cœur, maître Trott. Il voudrait qu'elle fût bien contente et n'a pas l'ombre d'un mauvais sentiment contre elle. Non, Trott n'est pas jaloux. 11 est triste; il est même très triste. Puisque maintenant on ne fait plus attention à lui, c'est que peut-être son papa et sa maman ne l'aiment plus. Maintenant qu'ils ont un enfant neuf, ils ne se soucient plus du vieux. Trott lui-même, dès qu'on lui a donné sa botte de cuirassiers en plomb, a tout à fait délaissé ses turcos, qui n'étaient plus très jolis. Pour les grandes personnes, c'est la même chose, évidemment. Oui, maintenant, on l'oublie tout à fait. Ainsi, l'autre soir, maman et papa discutaient s'il fallait
OU non donner de l'eau de chaux à bébé. On a annoncé le dîner. Ils se sont levés et allaient passer dans la salle à manger, laissant Trott dans son coin. Par hasard papa s'est retourné et l'a aperçu : « Hé, nous allions t 'oublier! dépêche-toi. » Oublier! c'est papa qui l'a dit. On oublie Trott. Deux ou trois larmes sont tombées dans son potage. On n'a rien vu. On discutait de nouveau sur l'eau de chaux.
Une grande peine a envahi le cœur de Trott. On ne l'aime plus du tout. Peut-être un tout petit peu encore, mais pas comme avant. Et quand on a été aimé tout plein, ça n'e.st pas assez. Trott a le cœur très lourd, un peu comme quand il a mangé trop de tarte aux pommes...
Et aujourd'hui tout est allé plus mal que jamais.
Ce matin, Trott prenait sa leçon avec
Miss; et il était un peu grognon. Alors, quoiqu'il soit très poli d'habitude, il lui a dit un mot qui ne l'était pas tout à fait. Et papa, qui entrait, l'a entendu. Trott a été privé de dessert. Il y avait de la crème fouettée !
Après déjeuner, Trott était pressé de se dégourdir les jambes. Il s'est précipité hors de la salle à manger en lançant bien fort la porte derrière lui pour la fermer. La petite sœur s'est réveillée et a hurlé. Maman a dit ; « Que ce Trott est insupportable! »
Ce soir, en rentrant de la promenade, il faisait presque nuit. Alors, surtout quand on a un peu gros cœur, c'est très bon d'être caressé. Trott a voulu aller trouver sa maman, et s'asseoir, comme il fait d'habitude, sur son petit fauteuil, à côté de la chaise longue. Et voilà qu'à sa place il y avait Lucette dans son moïse. Et maman
était si occupée à lui faire des mines qu'elle a à peine donné à Trott un petit baiser très leste. Alors Trott a eu très froid dans le cœur et est allé s'asseoir tout seul près de la fenêtre à regarder la nuit descendre lentement sur le jardin.
Puis papa est entré. Il s'est assis près de la petite, a dit à Trott : « Tiens, tu boudes, mon garçon? » et s'est mis à bavarder avec maman par-dessus le poupon qui tenait son doigt. Et Trott s'est rencogné dans son coin, et sa mélancolie s'est faite plus noire. C'est sûr maintenant, tout à fait sûr, qu'on ne l'aime plus. Autrefois, quand il était méchant, on le grondait un peu, et puis c'était fini; on l'embrassait plus fort, et c'était presque très bon d'avoir été grondé. Maintenant on le gronde plus sévèrement et on ne le caresse plus du tout. Que faire? dire qu'autrefois on l'aimait tant,
tant, tant! Et quand il a été malade, c'est comme si on l'avait aimé plus encore. Estce que si Trott était malade maintenant, peut-être que...
C'est une idée. On a emporté bébé. Personne ne regarde. Papa et maman parlent à demi-voix. D'un bond Trott est debout sur sa chaise. Il appuie ses deux mains sur le dossier et se donne une bonne poussée. La chaise s'écroule avec un fracas épouvantable, et Trott roule sur le plancher au milieu de la chambre.
Maman pousse un cri perçant. Papa se précipite vers Trott, le relève et se dépêche de regarder son front. Mais maman veut l'avoir à elle ; elle s'empare de lui, le pose sur ses genoux, le dorlote, le caresse, l'appelle son cher petit maladroit. Trott pleure de joie et de douleur : car il a une belle bosse au front.
— Comment as-tu donc fait pour te jeter par terre, mon pauvre bonhomme?
Trott ne peut pas répondre. Il pleure trop. Enfin, il articule entre deux sanglots :
— Je... je l'ai fait exprès.
Papa et maman se regardent avec stupeur. Qu'est-ce que ça veut dire?
Il ne faut jamais mentir. Quoique ce soit difficile, surtout quand on a tant de larmes à écouler, Trott explique. Il a voulu savoir si sa maman et son papa ne l'aimaient plus du tout. Il sait bien qu'on ne peut pa^ l'aimer , lui qui est vieux , comme ,sa petite sœur qui est neuve. Mais il croyait qu'on pouvait tout de même l'aimer encore un peu. Il voulait savoir. Alors, maintenant, il est bien content, bien content, quoique... Les cataractes redoublent de violence.
Maman passe un bras autour du cou de Trott et lui tamponne les yeux. Papa lui tient les mains dans les siennes. Ils sourient tous deux, mais avec un sourire particulier, encore plus tendre. Et une musique de paroles très douces vient caresser les oreilles et le cœur de Trott. Et il apprend une nouvelle étonnante. Il paraît qu'on l'aime tout autant qu'avant, et même tout autant que Lucette. Seulement Lucette est toute petite. Elle ne peut rien dire. Elle n'a pas de force. Alors il faut veiller sur elle. Tandis que Trott est un grand garçon. Mais on l'aime tout autant, bien sûr, tout autant. Papa soulève son petit garçon dans ses bras, lui plante un gros baiser sur chaque joue* et interroge, le regardant bien en face :
— On est consolé maintenant, mon bonhomme?
UXE BOSSE 49
Et Trott répond, les yeux rouges encore et la bouche souriante :
— Oh oui! mais, tout de même, je suis bien content que je me sois fait une grosse bosse.
Il fait un très beau temps de soleil.
Comme maman est toujours un peu fatiguée, papa l'a emmenée faire une promenade en voiture. Trott et sa petite sœur sont installés au jardin avec Jane et la nounou. Trott joue par terre avec le gravier. On choisit des pierres noires et des blanc hes. On les fait passer dans une main et puis dans l'autre, en les faisant sauter comme ça. C'est un jeu très compliqué. On ne peut pas l'expliquer aux grandes personnes. La petite sœur est dans les bras de sa nounou qui la promène. De temps en
temps elle la dépose dans une petite voiture de jardin et la berce doucement pour qu'elle se tienne tranquille.
A peine papa et maman partis, voilà la vieille Thérèse qui arrive. Elle tient un poulet qu'elle est en train de plumer. Elle a aussi apporté une râpe, des croûtons de pain et une boîte ronde en fer-blanc. C'est pour faire de la chapelure. Et Bertrand, qui était en train de ratisser, vient aussi se planter là, son râteau à la main. Il raconte une histoire très drôle, paraît-il. Tout le monde pousse des cris, il y a de gros rires. C'est une grande réunion qui jacasse. Trott se sent mécontent. Il n'aime pas beaucouj» qu'on crie comme ça. Et maman non plu^ Ça n'est pas convenable. Il a bien envie.de dire quelque chose; mais il réfléchit que c'est inutile : on l'enverra promener. Alors il se tait.
Une boMKë ibÉÉ 3j
Il s'approche de sa petite sœur. Comment fait-elle pour dormir avec tout ce bruit? Enfin, tant mieux! alors elle ne crie pas. Dès qu'elle est réveillée, elle crie. Trott a beaucoup de pitié pour elle. Est-ce qu'elle a donc toujours mal? On lui frotte le ventre, on lui tape sur le dos, on la secoue, on lui donne à teter, on la berce, on la promène. Souvent rien n'y fait. Qui sait? peut-être qu'on se trompe. Peut-être qu'elle n'a pas mal. Peut-être qu'elle a des chagrins. Ça arrive aussi, ça. Trott se souvient tout à coup de ce que Mme de Tréan lui a raconté. Les petits enfants sont très tristes quand ils viennent sur la terre parce qu'ils ne voient plus les anges ni le bon Dieu.
C'est sûr qu'à la maison personne ne ressemble à un ange. Papa est très beau, mais c'est tout autre chose pourtant. Maman s'en rapprocherait plutôt, mais elle n'a pas
d'ailes. Et quant à tout ce monde-là qui crie, il vaut mieux n'en pas parler : Jane a le nez et le menton trop pointus, et un peu de moustache; nounou ressemble juste à un éléphant ; Thérèse est bien trop vieille ; Bertrand est sale et sent un peu mauvais. Et c'est tout. Il y a bien encore Trott. Mais Trott n'est pas un ange, il le sait bien. Hier encore, sa mère lui a dit qu'il était un petit diable. Pourtant, Mme Ray s'est écriée l'autre jour qu'il avait une figure de chérubin. Et un chérubin, c'est un petit ange. Positivement. Cette idée rend Trott grave. Il pense avec intensité.
Tout à coup Thérèse sent qu'on lui tire la jupe. Elle se retourne.
— Que voulez-vous, mon mignon?
. — Je voudrais, Thérèse, que vous me donniez des plumes du poulet, les grandes.
Thérèse en fait un paquet et les remet
généreusement entre les mains de Trott.
C'est bien dommage qu'elles ne soient pas blanches. Enfin !
— Je voudrais aussi avoir une ficelle.
Justement Bertrand en a une dans sa
poche. C'est parfait. Trott s'assied par terre et se met à l'ouvrage. C'est excessivement difficile. Mais avec beaucoup de travail il arrivera...
Cependant Bertrand raconte à ces dames que tout à l'heure les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier vont passer. Il y en a, des toilettes ! On verrait ça très bien de la grille. La voix de Jane tire Trott de son travail.
— Monsieur Trott, vous allez rester un moment avec votre petite sœur. Si elle crie, vous appellerez. Nous sommes au bout du jardin.
C'est bien. Jane ôte très vite son tablier
56 LÀ PÉf îtË SŒOR bÊ TROtf
pour que les gens qui vont passer croient peut-être qu'elle n'est pas une bonne, mais une institutrice. Et toute la bande se met en route. Bertrand fait l'aimable auprès de nounou qui se tortille.
Trott reste par terre absorbé. En voilà une finie. Et voilà l'autre. Elles ne sont pas tout à fait pareilles. Mais il ne faut pas être trop exigeant. On fait ce qu'on peut. Maintenant il s'agit de se les attacher sur le dos. Ce n'est pas une petite opération. Trott se démanche les vertèbres du cou à essayer de se lorgner les omoplates. C'est terrible : et dire que les petits oiseaux font ça si facilement! Enfin, grâce à la ficelle, ça doit tenir. Quel dommage de ne pas savoir! Pour sûr, c'est ressemblant. Le principal est fait. Maintenant il faudrait aussi une robe blanche. Le tablier de Jane est fait pour ça. Trott se l'attache soigneuse-
\j^È feoSiisiÉ it)ÉÉ sf
tnent autour du cou. Il faut se dépêcher. Voilà la petite qui commence à se trémousser. Vite, vite, une couronne! La boîte de fer-blanc ira très bien. Elle ne tient pas tout à fait ; mais en ne se remuant pas trop... Il faudrait aussi une harpe. Trott s'empare de la râpe; en grattant dessus avec le couteau que Bertrand a oublié, ce sera merveilleux.
— Ouin-in-in ! . . .
Non, non, ne crie pas ! attends un peu, petite sœur!... Elle ne le voit pas. Tout l'effet sera perdu. Trott pousse une chaise contre la voiture et grimpe dessus. Attention à la couronne! Ça y est.
— Regarde-moi, Lucette!
Elle ne regarde pas. Elle donne des coups de pied, elle s'agite, elle va crier. . . Que faire ?
Ah ! oui, ils chantent en jouant de la harpe. Jouer de la harpe, ça va très bien,
mais chanter! Trott n'est pàs^très fort clan.^ cette partie-là. Il a une voix horriblement fausse. On n'a pas pu lui apprendre decanti(|ues. Voyons, il y a pourtant une chanson très belle... La petite sœur l'aimerait sûrement. Les hommes chantent ça dans la rue quelquefois..., le soir...
— Le san-guimpure, abreuver lérisson...
Voilà, ça y est, ou à peu près. Avec des mouvements gracieux et déployant toute la force de ses poumons, Trott se met à chanter. Et tout à coup la petite sœur cesse de se trémousser. On dirait que ses yeux vagues se sont fixés et qu'elle regarde Trott avec sympathie. Il n'y a pas à dire, elle le regarde. Et qu'est-ce que c'est que cette grimace-là? Quand elle va pleurer, elle n'ouvre pas la bouche comme cela. C'est qu'elle rie pleure pas... elle rit, ou du moins elle sourit d'un drôle de petit sourire, et
elle agite sa main d'un air tout content. Trott est gonflé d'orgueil et de joie. Lui seul a trouvé ce qu'elle voulait. Et il reprend de plus belle :
— Le san-guimpure, abreuver iérisson!
Les voitures qui reviennent de la fête
de Saint-Didier ont passé. Alors ces dames se souviennent de Trott et de Lucette, et, sous l'égide de Bertrand, les voilà qui reviennent. Et nounou qui marche en tête s'arrête et jette un cri :
— Chéssu!
Et toutes demeurent immobiles de stupeur, contemplent bouche bée Trott transformé en ange, les yeux au ciel, le visage séraphique, grattant sur la râpe avec le couteau, et hurlant d'une voix atrocement fausse une Marseillaise fantaisiste devant la petite sœur qui trépigne d'allégresse.
Quand on demande à Trott si sa petite sœur est bien gentille et s'il s'amuse beaucoup avec elle, il répond en hochant la tête d'un air capable et supérieur :
— Lucette est bien gentille, mais, vou^, comprenez, ce n'est pas amusant de jouer avec elle. Elle ne pense à rien du tout.
Et quand il dit cela, Trott, sans qu'il s'en doute, est d'une effroyable injustice. Car il n'y a pas de cerveau de métaphysicien abstrus ou de prestigieux calculateur qui travaille avec autant d'intensité que celui de Mlle Lucette. Et depuis le jour où elle
a poussé son premier « ouin-in-in », c'est prodigieux la quantité de choses qui sont venues s'y entasser. Eh! non, sans doute, on ne peut pas dire justement qu'elle pense ou qu'elle comprenne. Ce sont là des mots beaucoup trop grossiers à la fois' et beaucoup trop ambitieux pour traduire les phénomènes très simples et extraordinairement délicats qui se passent en elle. C'est très difficile de les expliquer avec les mots lourds qu'on emploie pour des grandes personnes qui portent des chapeaux hauts de forme ou des robes de soie. « Papa » et « maman » .sont pour Mlle Lucette des idées infiniment inaccessibles, autant que la gravitation universelle ou les théories des économistes. Et pourtant elle pense à sa manière. Mais il y a sur le monde qu'elle perçoit' et sur sa pensée elle-même une espèce de brouillard assez 'dense et à peu près uni-
forme, où passent très vaguement des choses peu distinctes qui suggèrent des sensations variables, très confuses quant aux détails, très nettes parfois pour ce qui est de savoir si elles sont de plaisir ou de douleur : quand les choses du dehors frappent agréablement, Mlle Lucette approuve : gueu-gueu-gueu ; et quand c'est le contraire, on entend : ouin-in-in. Et il y a une foule de sensations qui ne sont ni agréables ni désagréables, à peine senties, et qu'elle subit en bavant d'un air distrait. Mais chaque jour le nombre des choses réellement perçues augmente prodigieusement, et le brouillard s'éclaire d'étonnantes percées lumineuses. Quelquefois, en lous réveillant, nous sentons que des songes très légers, très fugitifs, viennent de ■s'estomper en nous; il y a dans notre âme un petit fond trouble, un trou où quelque :hose a passé qui s'est évaporé. Cela a été
trop peu pour émouvoir notre épaisse faculté de sentir et réveiller notre conscience alourdie. Et quand nous nous réveillons, cela s'enfuit et s'efface d'autant plus vite que nous nous efforçons davantage de le ressaisir. Ce sont des sensations de ce genre, très ténues, très nombreuses, infiniment variées, qui viennent frapper la faculté de sentir de Mlle Lucette. Elle ne les sent pas et ne s'en doute pas ; plus tard, jamais elle ne s'en souviendra; mais elles s'empilent et s'accumulent tous les jours, et peu à peu elles forment comme une pyramide qui émerge du brouillard général. Et c'est pour cela que l'autre jour Mlle Lucette s'est mise à sourire en apercevant un rayon de soleil, elle qui jamais auparavant n'y avait prêté nulle attention. Il s'est fait ainsi en elle, depuis le jour lointain et pourtant si proche de sa naissance, toute une
éducation, raffinée, compliquée et intensive. Il s'est formé comme des dépôts successifs dans la petite machine à sentir que les anges, après l'avoir posée dans son berceau, lui ont donnée, et ce qui s'y trouve maintenant, ce n'est pas encore une conscience, mais c'est quelque chose de très vivant, de très agissant et de très développé.
Eln ce moment Mlle Lucette est couchée dans son moïse entre sa nounou qui coud sur une chaise et sa maman qui brode, étendue sur sa chaise longue. Elle vient de s'éveiller d'un bon petit sommeil. Elle a les yeux au plafond. Elle tortille ses mains, s'empoigne successivement un doigt et puis un autre, bave avec générosité et pousse des sons de petit cochon d'Inde en belle humeur. Et si vous voulez recouvrir d'une gaze épaisse, embrumer, éloigner, arrondir,
impréciser, les mots absurdement précis et techniques, les raisonnements ridiculement logiques et la forme infiniment trop mathématique que je vais leur prêter, je vais vous faire assister au défilé prodigieux des « pensées » qui tourbillonnent sous son crâne, hélas! toujours déplumé.
« Il y a de la lumière, ça vient, ça luit, ça caresse. C'est très amusant. Comme elle vient, la lumière! Il faut la manger la lumière, c'est joli. Le noir, c'est laid. De ce côté, c'est la lumière. C'est très joli. C'est très gai. Il faut la manger. De ce côté, c'est le noir. Le noir, c'est laid. Ça fait mal. Hou! hou! Mais de ce côté c'est la lumière, gueu-gueu-gueu. Et là-bas le noir. »
— Nounou, arrangez donc les coussins de cette petite. A force de se tortiller dans son moïse, elle a la tète plus bas que les pieds.
({ La lumière, il faut la manger, la manger, ou au moins l'attraper. Ça ne remue pas comme on veut , toutes ces petites choses qui sont sans cesse à vous griffer le nez, à se fourrer dans vos yeux, ou à vous entrer dans la bouche. Il faudrait attraper... attraper. Ouin-in-in. »
— Doucement, bébé.
« Ça balance, c'est bon, c'est comme dodo. Les petits doigts roses sont amusants. Il faudrait les prendre. C'est difficile. Ils se sauvent toujours. Ah! voilà... Ça ne va pas. Il faut griffer, griffer tout ce qu'on peut, très fort. Ça fait mal. Tant pis. Griffons. Bobo. Ouin-in-in... »
— Mais qu'elle est sotte, cette petite! la voilà qui se griffe elle-même. Voulez-vous être sage, mademoiselle?
« Tiens, la grande machine qui remue s'est approchée. Pas celle qu'on tette.
L'autre. Qu'est-ce qu'elle veut à s'approcher comme ça? Ça fait noir, il faut crier. Non, c'est drôle, c'est très drôle. Elle chatouille. Il faut sauter, il faut faire des j^rimaces. C'est très amusant. Il y a un petit rond de lumière qui brille. II faut l'attraper. Mais on ne peut pas. La grande chose est partie. Où est-elle? Ce n'est pas la peine de se fâcher. Elle a laissé qnelque chose entre les doigts. Mais on ne sait pas quoi. Heureusement il y a la lumière. Mais c'est ennuyeux, la lumière. On l'a assez vue. Et le noir aussi. On les assez vus.
« Ah ! voilà quelque chose qui vient par les oreilles. Qu'est-ce que c'est? Ça vient très fort par les oreilles. II faut crier. Ah! non, ce sont des machines qui remuent. Il y à celle qu'on tette et un tas d'autres qui grouillent. C'est très laid. Ça fait noir. Ce n'est pas amusant, la lumière; mais c'est
plus joli que tout ça. Et puis j'en ai assez. Ouin-in-in. »
— Prenez un peu la petite, nounou, qu'elle soit gentille...
— C'est tout le portrait de votre mari.
— C'est vrai, mais elle a absolument la bouche de votre pauvre mère.
« C'est bon d'être balancé. Oui, ça secoue, ça donne du vague à l'âme. C'est très agréable. On voit des tas de choses. Du noir, de la lumière, des espèces d'autres choses encore. C'est amusant. C'est aussi très compliqué. On en perd un peu la tête. Enfin ça fait passer le temps. Autant ça qu'autre chose. Aïe, aïe! Voilà quelque chose qui vient. Ça vient par l'intérieur. Pas par les yeux, ni par les oreilles. Ça vient par dedans. Ça vient. Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces machines qui remuent ! Est-ce qu'elles n'ont pas bientôt
fini de vous agacer les yeux et les oreilles ? On a bien autre chose à faire qu'à faire attention à elles. »
— Il n'y aura pas moyen d'avoir seulement une risette. Bébé, voyons, bébé!
« Mais laissez-moi donc tranquille! 11 y a là dedans quelque chose qui ne va pas. Positivement, ça gêne, ça gêne. Ça fait mal. Mais vous m'ennuyez, les grosses machines qui remuent. Ça fait mal. Il faut que ça sorte. Il le faut. C'est très difficile. Ça fait très mal. Ouin-in. Non, pas balancer. Il y a de la lumière, on le sait bien, c'est tout à fait indifférent. Ça fait mal là en bas, il faut que ça sorte, oui, il te faut. Colique. Colique. Allons donc! Ça n'est pas très agréable, mais enfin c'est le seul moyen... Ça y est. Ouf! »
— Nounou! nounou! venez vite. Oh! la petite sale! Dépêchez-vous de la changer.
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« Ça pique. C'est insupportable. Il faut crier, crier de toutes ses forces. Ouin-in. Non, on ne se laissera pas attendrir. Non, on ne se laissera pas consoler. Ça pique trop. On ne se taira pas. Il ne faut pas se taire. C'est bien inutile qu'on vous fasse entrer un tas de choses par les yeux et par les oreilles. Ça ne sert à rien. Il n'y a pas besoin non plus de vous frotter la figure, ni de vous taper dans le dos, ni sur le ventre. Ça n'est pas ça. Ça fait mal. Vivre est mauvais. C'est abominable de vivre. Il faut rager. Il faut rager de toutes ses forces. Ça fait trop mal en dedans. Pas la même chose que tout à l'heure. C'est creux. Il faudrait remplir. C'est creux. Ça vous tire en dedans. Il faut remplir, remplir...
Ouin. »
— Allons, nounou, votre poupon a besoin de vous. Elle est charmante, cette pe-
tite, tout à fait les yeux de votre beaupère...
« Mais donne, donne donc, dépêche-toi, hé^ la grosse machine à téter. Mais oui. C'est ça. Dépêche-toi. Mais dépêche-toi donc, ou je me fâche encore. Ça ne va pas assez vite, pas assez... Ah! maintenant, c'est bon. C*est tout ce qu'il faut. C'est excellent. C'est le meilleur de tout. C'est tout. Elles peuvent gesticuler là-bas, les grandes machines, on s'en moque. Ça, c'est bon, c'est sûr. Ça remplit. Ça fait du bien. La vie est succulente... Qu'est-ce qu'il y a? C'est parti. Ah! mais il en faut encore. On n'est pas plein. C'est horrible. C'est une trahison. Il faut crier, oui, on s'étouffera, ça ne fait rien. Il faut hurler, hurler, et tâcher de tout déchirer, s 'arrachez le nez, et tout, et le reste... »
— Regardez cet appétit ! Qu'elle est mé-
chante, cette petite ! Elle ne laisse pas seulement à sa nourrice le temps de changer de côté.
« Ah! enfin! c'est revenu. Ce n'est pas trop tôt. Il ne faudrait pas qu'on l'enlève encore. Il faut bien téter et puis dormir. Cher téter! qu'il est gentil! C'est meilleur que tout. Tout est bien vague. Téter, il n'y a que ça. Et puis dodo. Téter, dodo, c'est la même chose. Téter, dodo... dodo... »
Dodo.
— Remettez-la bien doucement dans son moïse, nounou.
Voilà qui est fait. Mlle Lucette dort à poings fermés. Avec de la chance, il y en a bien pour une heure.