LES INCONSÉQUENCES
La petite sœur est un peu moins petite. Sa tête brinqueballe encore sur son cou; quand par hasard on veut l'asseoir seule, elle s'écroule comme un pudding trop cuit. Elle a encore une expression très vague. Elle bave indéfiniment d'un air pensif, son poing dans sa bouche. Elle crie très souvent. Elle a presque toujours faim ou sommeil. Pourtant elle suit les lumières avec beaucoup d'attention. Elle compte ses doigts indéfiniment, et elle a l'air pleine de satisfaction en contemplant ses mains. Il y
a des personnes qu'elle reconnaît tout à fait bien. Elle rit ou elle pleure avec un semblant de raison. Il est certain qu'il s'élabore en elle des raisonnements, des réflexions, des observations de toute sorte. Souvent elle paraît plongée dans des méditations insondables. C'est tout le dessin de son âme future qui est en train de s'esquisser. Mais ce dessin est très difficile à suivre. Il y a des endroits excessivement enchevêtrés et compliqués, et des lacunes énormes. Sur certains points, évidemment, Mlle Lucette s'est formé des idées tout à fait précises : téter est bon ; dodo est bon ; être balancé est bon. Chaque chose, d'ailleurs, doit être produite en son temps, et il ne faudrait pas qu'on voulût faire faire dodo au moment où il s'agit de téter.
Mlle Lucette saurait immédiatement manifester son mécontentement. D'ailleurs, avec
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une faculté d'observation suffisante, on réussit assez facilement à se rendre compte de ses volontés en ces matières. Elles sont à peu près périodiques. Mais il est infiniment ardu de concevoir les raisons et l'enchaînement d'autres idées qui commencent à émerger du brouillard.
On lui a donné un hochet, une balle, des bêtes en caoutchouc, des poupées. Tout cela lui est complètement indifférent, ou, pour mieux dire, tout cela n'existe pas pour elle. Elle ne le perçoit en aucune manière. Cela fait partie de la masse neutre du monde extérieur. Par contre, certain chapeau de maman excite visiblement son admiration.
Car elle ouvre une bouche énorme en l'apercevant; et quand elle admire, c'est par la bouche. Devant une cuiller ou un rayon de soleil elle se distend la mâchoire comme quand nounou s'approche au moment du
repas. Il est évident que le beau lui donne envie de manger, comme plus tard il lui inspirera le besoin impérieux et irrésistible de toucher. Mais on ignore quel critérium lui fait juger généralement Mme Ray digne d'être absorbée, tandis qu'invariablement la vue de Mme Thilorier lui fait serrer les lèvres d'un air hostile. D'ailleurs, elle a des changements très brusques dans ses dispositions. Il faut user de beaucoup de réserve à son égard et s'incliner immédiatement devant ses volontés. Les bonnes intentions ne lui suffisent pas ch«c autrui; il faut qu'on devine les siennes, ce qui est infiniment compliqué, car elles varient selon des lois inconnues qui sans doute dépendent en grande partie des dispositions de son estomac, do son vontre et de toute sa personne physiqiK
Cette inégalité d'humeur n'est pas sanr