INCONSÉQUENCES DE LUCETTE
Tout le bon effet de sa douceur est perdu. Mlle Lucette fronce son front. Elle contemple un moment Trott d'un air indécis, et puis, lançant ses deux bras en l'air, pousse des hurlements d'écorchée. Pas de chance! Trott se retire le cœur un peu gros. Il se promène au jardin, méditatif, et cuvant sa déconvenue. C'est long de digérer tant d'insuccès. Mais Trott n'a pas de fiel dans l'âme. Et quand sonne la cloche du déjeuner, il est rasséréné. Il n'y a qu'à av)ir de la patience. Peut-être Lucette sera plus gentille demain, ou après-demain, ou plus tard. Elle est si petite!...
Vfî l'ange noir
Il y a sur la maison quelque chose de lourd qui pèse. On dirait qu'un grand voile de tristesse s'est abattu, très épais, dont on ne sait pas comment se délivrer.
La petite sœur est malade.
L'autre soir elle a été très rouge. Elle riait trop. Elle jetait ses jambes en l'air. On ne savait pas comment la calmer. Maman disait : « Comme elle est gaie! » Mais papa n'était pas très content. Dans la nuit elle s'est mise à tousser. Le matin le médecin est venu. Il l'a regardée, il l'a tapotée par
devant et par derrière, en écoutant. Enfin il a dit qu'elle avait une grosse bronchite et qu'il fallait faire bien attention parce que sans cela — il hochait la tête comme un gros pigeon, et roulait ses yeux derrière son lorgnon, — sans cela, ça pourrait être très sérieux. Papa est devenu un peu pâle, maman s'est mise à pleurer comme une fontaine, et nounou, de saisissement, s'est assise dans la cuvette de bébé qui était sur une chaise derrière elle. Quant à Trott, il a été épouvanté. Quand on est très malade, on meurt quelquefois. Est-ce que Lucette va peut-être mourir?
Pauvre petite Lucette! elle a l'air si fatiguée I Avant, dès qu'elle avait un œil ouvert, c'était un trépignement perpétuel, un fourmillement ininterrompu des bras et des jambes. On aurait dit qu'il y avait des tas de petits ressorts qui se tendaient et se dé-
tendaient sans cesse : il fallait que ça bouge, que ça saute, que ça grouille. Elle faisait des grimaces, poussait des petits cris, elle riait, elle pépiait comme un petit oiseau. On était fatigué pour elle de tout ce mouvement. Maintenant c'est changé. Elle ne crie plus, elle ne bouge plus, elle ne rit plus. Elle est très tranquille. Elle reste couchée toute droite, toute muette, toute pâle, avec de très petites joues ratatinées. De temps en temps il y a une toux sèche qui la secoue. Alors elle devient toute rduge. On voit que ça lui fait très mal. Elle se tord. Elle fait une moue comme si elle voulait pleurer. Mais elle ne pleure pas : c'est trop fatigant. On entend de drôles de bruits dans sa poitrine. Trott a beau lui faire des sourires et des signes d'amitié, elle ne le regarde pas. Presque tout le temps elle ferme à moitié les yeux d'un air las, et,
quand elle soulève ses paupières, elle a l'air d'apercevoir devant elle, là-bas, des choses que les autres ne voient pas.
Que peut-elle regarder comme cela? Malgré lui Trott suit la direction de ses yeux, comme s'il s'attendait à voir quelque chose de surprenant. Elle à qui tout est égal, que peut-elle regarder d'inconnu qui la fascine? Et soudain une pensée froide serre le cœur de Trott. Qui sait si peut-être là-haut elle n'entrevoit pas les anges qui l'ont quittée depuis si peu de temps? qui sait s'ils ne lui font pas des signes avec leurs ailes étendues? Qui sait si à la fin, très fatiguée de vivre, elle ne va pas s'en retourner vers ce beau paradis, qu'elle regrette si souvent, où l'on n'a pas mal et où l'on ne pleure jamais? Et, devant ce pauvre petit être exténué, Trott est pris d'une grande angoisse, sentant vaguement tout près des forces in-
connues et irrésistibles aux volontés sans appel.
Tout bas, penché vers la petite oreille, il murmure de tendres conseils d'être très patiente, de bien prendre ses médecines, et de ne pas faire tant de peine à maman qui serait si désolée, à papa qui est si bon et à Trott qui aurait trop de chagrin. Avant, quelquefois la petite sœur était un peu ennuyeuse. Elle criait quand on avait envie d'être tranquille. 11^ fallait que maman la [prenne quand Trott aurait voulu grimper sur ses genoux. Elle dormait quand on aurait voulu faire du bruit. Mais maintenant Trott sent comme il l'aime au fond, tout au fond. Et si elle s'en allait, il ne pourrait pas se consoler, non, pas même avec Puss, son chat, ou avec Jip, son caniche noir. Une fois Trott a été malade, lui aussi. Comme il était mal à son aise! Est-il possible que
cette pauvre petite Lucette ait aussi mal que cela ! Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet?
Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet? Trott se répète cette question. Et, pour la première fois de sa vie, une espèce d'inquiétude vague, que peut-être il se rappellera plus tard, le remplit tout entier. Pourquoi permet-il cela, le bon Dieu qui est si bon et si puissant? Pourquoi permetil que sa maman ait tant de chagrin ? Peutêtre qu'il n'a pas fait attention, qu'il est occupé d'autre chose... Mais non, il entend tout, il sait tout, M. le curé l'a encore dit l'autre jour. Il sait que Lucette est malade. Il le permet. Pourquoi? Peut-être est-ce quelque chose que savent seulement les grandes personnes. Il faudrait demander.
Mais pas moyen de s'adresser à papa ou à maman; ils sont trop préoccupés; Miss
est Anglaise; peut-être n'a-t-elle pas sur ce sujet des idées tout à fait exactes. Et Jane, et Thérèse, et nounou, et Bertrand, ne sont pas à la hauteur. Mme de Tréan saurait. Mais on ne peut pas aller chez elle...
La nuit a été très mauvaise. Par hasard, Trott s'est réveillé. Et il a entendu à l'étage au-dessous de lui cette terrible petite toux sèche. Il y avait aussi des bruits de pas de gens qui allaient et venaient. Sans doute la petite sœur avait très mal. Dans la lourdeur de la nuit, Trott sentait comme un poids qui l'écrasait. Au matin, quand il s'est levé, il a bien vu que tout allait de travers. Papa avait des plis sur le front; on n'a pas vu maman. On n'a pas laissé Trott s'approcher de sa petite sœur. Alors, c'a été un grand désarroi. Il semblait que quelque chose de nouveau était dans la
ç;4 LA l'I£HTE SŒUR DE TROTT
maison, et que quelque chose d'autre n'y était plus. Et, sans qu'il sache pourquoi, Trott a pensé aux hommes noirs qu'on voit passer quelquefois et qui portent des boîtes noires... Il y en a de toutes petites...
M. le docteur est venu de bonne heure. Trott errait au jardin, très désempare, avec ce bête de Jip qui ne comprenait rien et voulait jouer. Le gros ventre de M. le docteur a passé très vite, porté sur ses petites jambes. Il a l'air très savant. M. le docteur, avec ses cheveux gris d son lorgnon. Lui qui soigne tant de gens très malades, sans doute il pourrait dire h Trott...
M. le docteur est sur le perron. Il serre la main à papa, lui dit quelques mots et descend dans l'allée.
Une voix aiguë le hèle :
P — Monsieur le docteur !
Il lève la tête et aperçoit Trott qui lui barre le chemin.
— Est-ce que vous allez bien vite guérir ma petite sœur?
— Je l'espère, mon ami, je l'espère bien.
— Dites-moi, s'il vous plaît, pourquoi le bon Dieu a permis que ma petite sœur soit malade ?
M. le docteur a l'air embarrassé. Il tousse. Il bafouille devant le regard droit de Trott.
— Tous les petits enfants sont quelquefois un peu malades. C'est nécessaire pour qu'ils se portent bien après.
Trott est p©u satisfait de cette explication. Pourtant il ne peut pas insister. Enfin, si tous les petits enfants sont comme ça, c'est rassurant.
P — Alors, n'est-ce pas, monsieur le doc-
teur, elle ne va pas mourir, et l'ange ne la remportera pas ?
M . le docteur est très troublé. Il est papa. Il se souvient d'une petite fille qu'il a perdue. Enfin, il articule :
— Non, mon petit homme, nous la soignerons et l'entourerons si bien que l'ange ne nous l'enlèvera pas.
Trott est content de cette réponse. Et, ie docteur parti, il la complète et la médite en son âme. Il faut bien « entourer » la petite sœur. Ça veut dire qu'il faut être tout le temps auprès d'elle, la tenir et la caresser. C'est pour ça que toute la journée papa et maman ne la quittent pas et qu'on est toujours auprès de son berceau : alors, si l'ange vient, il ne pourra pas la prendre. C'est très clair. Toute la journée, Trott agite ces pensées. «Et le soir, après qu'il a très bien prié le ton Dieu, elles viennent
encore voltiger autour de lui, tandis qu'il s'endort. Son sommeil est agité. Des vols d'anges aux ailes noires s'enfuient les mains chargées... Et tout à coup, comme la nuit précédente, il se réveille au milieu du noir. D'abord, il ne sait pas où il est. Mais voici la petite toux qui le fait tressaillir. Alors il se rappelle, et une angoisse plus horrible l'étreint. Partout, tout semble muet. Il n'y a aucun pas qui aille et qui vienne. Qui sait? peut-être que cette nuit tout le monde dort, peut-être qu'on n'entendra rien, et que tout doucement l'ange noir va passer...
Trott a peur de la nuit. Il a peur du froid. Il a peur d'être seul. Non, il ne peut rien faire, n'est-ce pas? Il écoute de toutes ses forces. On entend des bruits ténus, vagues, sinistres. On entend le terrible silence noir qui dort sur la maison. Et puis
tout à coup la petite toux reprend, et il semble qu'il y ait une espèce de grand soupir. . .
La porte de la chambre de Trott s'est ouverte. Un petit pas tout léger glisse à tâtons dans l'escalier. Plus doucement encore la porte de la chambre de Luçette s'entr'ouvre. La lueur pâle d'une veilleuse éclaire un petit fantôme blanc qui accourt. Ce n'est pas l'ange redouté. Le petit fantôme s'assied sans bruit sur une chaise à côté du berceau. Il se penche sur le petit être qui dort et saisit une des petites mains moites. Maintenant elle est « entourée ». L'ange ne pourra pas la prendre. Peu à peu la tête du petit fantôme s'incline, son cou fléchit. Et quand, aux premières lueurs du jûUF, maman sur sa chaise longue s'éveille brusquement de son lourd sommeil et s'approche, si heureuse que la nuit ait été meil-
LANGE XOIR 99
leure, elle ne peut retenir un cri de surprise en apercevant, penché sur le berceau de la petite sœur qui dort d'un sommeil tout paisible, Trott en chemise de nuit, transi, endormi, tendre barrière que n'a pas osé franchir l'ange inconnu.
vin
La petite sœur est guérie. Elle est tout à fait guérie, et on dirait que ça lui a fait beaucoup de bien d'avoir été un peu malade. Elle est bien plus grande fille. Elle est plus gaie, elle est plus forte. Elle tient sa tête toute droite comme Trott en personne et peut regarder à droite et à gauche et rester ainsi toute seule sans aucun danger. Quand on lui présente quelque chose, elle le garde volontiers dans ses mains et même le tient très fort. Toutefois, la majorité des objets lui sont encore assez indifférents; et l'opération qui consiste à le§
saisir volontairement est encore très malaisée. Il lui faut des tentatives répétées et laborieuses pour y arriver. Et quand elle tient quelque chose, elle ne fait guère que l'agiter sans y attacher d'idées très précises. Cependant elle a des préférences très nettes. Ainsi il est visible qu'elle a une grande prédilection pour un morceau de racine de guimauve : elle se le fourre volontiers jusqu'au fond du cou et le mâchonne avec persévérance d'un air absorbé. Elle est un peu moin^ souvent de mauvaise humeur.
iVlais elle a des instincts de plus en plus despotiques et, tel Napoléon I", n'admet pas que toutes ses volontés ne soient pas immédiatement prévenues ou réalisées. Or, souvent elles sont malaisées à discerner. Alors Mlle Lucette se renverse en arrière avec une expression sur laquelle on ne peut se tromper. Des éclats de voix perçants ne
tardent pas à en expliquer le sens aux moins perspicaces. Mais il paraît que toutes ces démonstrations sont très légitimes. Avant, on disait qu'elle était trop petite. Maintenant il paraît qu'elle fait ses dents. Or, Trott doit en faire certainement, et de plus il en a perdu une l'autre jour, ce qui est fort désagréable; et deux autres branlent. Eh bien ! on verrait un peu ce qui se passerait si l'idée le prenait d'envoyer des coups de pied à la figure de Jane pendant qu'elle l'habille! Il est vrai que Trott est un très grand garçon, tandis que Lucette est une toute petite fille. C'est une raison péremptoire.
La situation respective de Trott et de l'humanité, particulièrcm.ent des différents membres de sa famille, s'est en effet beaucoup modifiée peu à peu depuis l'arrivée de Mlle Lucette. C'est que, maintenant, il n'est
plus le seul petit enfant, et surtout il a cessé d'être le plus petit. De là sont nées des quantités de choses nouvelles.
Trott a toujours été un très bon petit garçon. Jamais on ne l'a trop gâté. Il ne se disputait jamais trop avec les autres enfants; au contraire, il était doux et cédait assez volontiers, surtout aux petites filles, parce que ce sont des demoiselles, et aux très grands garçons, parce qu'on risque de recevoir d'eux une bonne taloche. Quant aux tout petits bébés, ils ne lui inspiraient pas grand intérêt. Mais à la maison il était bien avéré qu'il était le personnage principal. Sans doute papa et maman étaient gens de plus haute importance. Il n'empêche que Trott se rendait fort bien compte de la sienne; il se rendait compte de la gravité de ses faits et gestes, voire de ses moindres paroles; il n'était pas insensible aux com-
pliments des visites devant qui on le faisait comparaître; il se sentait vaguement une espèce de joujou très précieux qui était en même temps un phénomène unique. Et au fond il n'était pas sans soupçonner que l'univers avait été créé pour lui. Après tout, puisqu'il était le plus petit...
Mais maintenant il n'est plus le plus petit. Et, de ce fait, il dérive que l'orientation du monde est changée à ses yeux. Il y a dans la maison quelqu'un de beaucoup plus petit que lui, de bien plus fragile, de bien plus délicat. Et ce quelqu'un-là, ce n'est pas une petite bête, un chien, un chat, un oiseau, qu'on caresse un moment et puis dont on ne s'occupe plus. C'est un petit enfant qui grandit, auquel on ne cesse de songer, qui est déjà une petite personne. Tout le monde est préoccupé de lui, l'entoure, Je soigne, veut le yoir et le caresser. Et
io6 LA PETITE SŒUR DE TROTT
il a pris une très grande place dans la maison. Maintenant que Trott sait qu'on l'aime tout à fait comme on l'aimait autrefois, il n'est certainement pas jaloux, oh! pas du tout, surtout depuis qu'il sent lui-même que sa petite sœur a une grande place dans son cœur. Mais pourtant, il pense encore quelquefois que c'est un peu ennuyeux de n'être plus aussi important qu'autrefois. Certainement ce n'était pas amusant qu'on surveille chacun de vos faits et gestes (t que toutes les visites veuillent vous embrasser et vous triturer. Mais au fond cela avait bien quelque chose de flatteur. Autrefois, s'il éternuait ou avait un peu mal au ventre, c'était une consternation générale ; maintenant on lui dit : « Mouche-toi », ou : « Tu as trop mangé. » C'est comme ça.
Heureusement, il y a aussi des compensations, de grandes compensations. C'est
que maintenant Trott se sent supérieur à quelqu'un, d'une supériorité incontestée, permanente, qui le gonfle d'un orgueil indéniable. Il y a quelqu'un qui est moins grand, moins fort, moins leste, moins vieux que lui. A côté de sa petite sœur, lui, qu'on appelle toujours : mon petit bonhomme, il est un colosse, un géant, quelque chose de superbe. Et, de la petitesse de Lucette, il se sent une grandeur prodigieuse. S'il le voulait, il pourrait comme ça l'écraser d'un geste, la porter comme un paquet, en faire ce qu'il voudrait. Sans doute, il n'y songe pas. Il ne voudrait pour rien au monde lui causer la moindre peine. Et quant à la porter, d'abord, quoiqu'il soit bien assez fort, on ne le lui permettrait pas, et lui-même aurait beaucoup trop peur de la casser. Mais enfin, s'il le voulait, il le pourrait; et s'il ne le veut pas^ c'est par un acte de sa bonté.
io8 LA PETITE SŒUR DE TROTT
Oui, Trott a la bonté de s'intéresser à ce petit être, de descendre de sa hauteur jusqu'à lui. Ah! ça vous console bien d'être moins important d'une autre manière. L'autre jour, nounou promenait Lucette dans ses bras au jardin ; Trott est allé lui recommander d'un air entendu qu'elle fasse bien attention que bébé ne reprenne pas froid. Oui, Trott a senti qu'il était du devoir de sa sagesse supérieure de suppléer à celle qui manque à sa petite sœur. 11 constate combien sa faiblesse à elle est faible à côté de sa force à lui. Quand il est assis à côté d'elle, il compare avec satisfaction ses grandes mains aux tout petits doigts roses, et il se sent saisi d'une pitié un peu dédaigneuse. C'est qu'il est un être supérieur. Et en voici la preuve : aujourd'hui maman vient de lui confier sa petite sœur à lui tout seul. Maman, bébé et lui étaient ensemble
à la nursery, pendant que Jane et nounou étaient allées faire des commissions ensemble. Tout à coup Thérèse est venue cire qu'une demoiselle était là avec un chapeau pour maman. Maman a dit à Trott :
— Reste un moment auprès de ta petite sœur. J'en ai pour cinq minutes.
Et Trott, débordant de vanité, est resté seul avec Mlle Lucette.
Mlle Lucette est assise confortablement dans un panier, au milieu d'un tas d'oreillers. Elle regarde à droite et à gauche d'un air dominateur et ne semble pas soufïrir de son infériorité. Trott la considère avec ironie. Qu'elle est peu de chose à côté de lui! Il s'amuse sur le parquet à faire des jeux avec des morceaux de bois et des soldats. Il y a les Français et puis les Prussiens... Maman a joliment bien fait de lui confier sa petite sœur. C'est lui qui saura
iio LA PirriTE SŒUR DE TROTT
bien lui faire entendre raison. Il s'approche d'elle :
— Tu sais, si tu n'es pas sage, je te fer: i panpan.
Ce n'est pas vrai. Trott ne commettrait jamais une action pareille. Mais il lui plaît de faire cette déclaration pour affirmer les droits de sa force. Il ne paraît pas qu'elle impressionne Mlle Lucette. Elle reganl' Trott avec indifférence, secoue son hochet en l'air, et puis, passant sa main pardessus le rebord du panier, le jette par terre.
Trott avec beaucoup de condescendance k ramasse et le lui rend.
— Ne le fais plus !
Et il rejoint les Français et les Prussiens qui se livrent une grande bataille. Un sourire gracieux erre feur les lèvres de Mlle Lucette. Elle contemple son hochet et
l'agite avec frénésie. Mais tout à coup, pan! le voilà de nouveau par terre. Trott est complaisant ; il se dérange encore une fois et derechef restitue l'objet à la jeune personne, qui immédiatement, d'un air aimable, le rejette par-dessus bord. Alors Trott se sent mécontent. Il le ramasse et dit avec sévérité :
— Si tu le jettes encore, tu ne l'auras
(plus...
Il n'a pas regagné ses armées qu'il entend un bruit de chute sur le parquet. Trott est tout à fait de mauvaise humeur. Non, , il ne se dérangera plus. Et il contemple Mlle Lucette d'un air de défi. Mlle Lucette contemple également. On dirait qu'elle rend sa mesure. Sans doute, le résultat de ['examen lui démontre que Trott n'est pas e taille à lutter avec elle et qu'elle aura facilement le dessus. Elle fronce les sourr
cils et pousse deux ou trois petits grognements, précurseurs sinistres...
Trott soupire et accourt. Si Lucettecrie, maman va l'entendre et grondera Trott qui ne sait pas même amuser sa petite sœur. Une quatrième fois, il ramasse le hochet et TofiFre, résigné. Mais il est probable que ce retard a offusqué Mlle Lucette. Elle ne daigne pas jeter un coup d'oeil au hochet, et le lâche avec mépris quand Trott ess^e de le lui insérer entre les doigts. Après tout, si elle n'en veut pas... Mais à peine Trott a fait un mouvement pour s'en aller, qu'une gamme de grognements nouveaux le ramène à son poste. Il se sent moins fier et contemple sa sœur avec inquiétude. Que peutelle vouloir? Ce serait bien plus amusant de jouer avec ses soldats que de négocier avec ce poupon. Mais il n'y a pas moyen. Au moindre geste de recul, Mlle Lucette se
livre à des contorsions alarmantes ; et rien de ce qu'on lui offre ne la contente. Trott présente inutilement le chien en caoutchouc, la poupée, le bâton de guimauve lui-même. Mlle Lucette ne daigne pas seulement les honorer d'un coup d'œil. Mais quand Trott approche sa main avec un morceau de bois dedans, elle se saisit de cette main et se met à la tripoter de bonne grâce. Trott est peu satisfait. Elle est vraiment exigeante, cette jeune personne. Elle le tient comme un petit crampon. S'il s'en allait, elle crierait de toutes ses forces. Et Trott n'aime pas cela. C'est une musique trop désagréable. Et puis un grand garçon ne doit pas faire pleurer sa petite sœur. Jetant un regard de regret aux soldats français et aux Prussiens inactifs, Trott reste assis à coté du panier. Ça n'est pas agréable. Le plancher est très dur... Et pas
moyen de mieux s'arranger. S'il bouge, ce sont des menaces... Trott se sent mal à Taise et un peu humilié. Est-ce que ça va durer longtemps comme ça? maman pourrait bien revenir...
Mlle Lucette palpe les doigts de Trott d'un air connaisseur; elle lui égratigne la peau, lui pince les chairs et le griffe, sans paraître, du reste, lui en avoir la moindre reconnaissance. C'est tout à fait désagréable. Encore si elle avait l'air satisfaite! Mais non, depuis un moment, ça n'a plus l'air do lui suffire. Elle voudrait autre chose. Elle tire très fort sur la main de Trott et commence de nouveau à froncer les sourcils d'un air napoléonien. Qu'est-ce qu'elle peut vouloir? Trott se sent le jouet d'une force rnystérieuse. Il n'y a pas à résister . Il suit le mouvement.
Ah! non, par exemple, non, pas de ça.
Elle est trop sale, la petite sœur. Savez-vous ce qu'elle veut? Elle veut fourrer le doigt de Trott dans sa bouche pour le sucer. Non. D'abord, ce n'est pas convenable pour une jeune fille. On n'a jamais vu ça. Et puis, Troft, ça le dégoûte horriblement. Non, ça n'est pas possible. Et puisque c'est comme ça...
D'un geste ferme, Trott s'est dégagé.
Une seconde, Mlle Lucette contemple avec ahurissement l'esclave rebelle. En luimême, Trott s'applaudit. Voilà comment il faut s'y prendre. Il faut être énergique, très énerg... Aïe! aïe! Qu'est-ce qui arrive? Brusquement, Mlle Lucette abaisse ses sourcils, ferme les yeux, devient très rouge, agite deux ou trois fois les mains, et, d'un vigoureux coup de rein, se rejette en arrière en poussant des clameurs affreuses : les bras et les jambes frétillent désespéré-
ii6 LA PETITE SŒUR DE TROTT
ment, et l'on voit une face apoplectique qui roule parmi les oreillers blancs, avec, au milieu, un grand four ouvert d'où s'échappent des sons inexprimables.
— Lucette! Lucette!
Trott est éperdu. Il se confond en expressions câlines, il multiplie les gestes tendres, il offre sa main aux petits doigts crispés qui s'agitent. Rien n'y fait. Il est consterné. Où est son orgueil de créature supérieure? Il se sent un être infime, cK'daigné, proie pantelante a la merci d'une volonté d'essence supérieure. Comment apaiser les dieux irrités? Une idée désespérée le traverse. Il fera comme ce monsieur romain qui s'est jeté lui-même dans un trou. Il s'offrira spontanément en victime propitiatoire... Et le voici qui, héroïquement, plonge son index dans la bouche ouverte...
Cette capitulation pitoyable a désarmé l'ennemi. Le teint de Mlle Lucette se rafraîchit. Ses évolutions se calment. Elle joint les deux mains sur le doigt de Trott d'un air de concupiscence satisfaite et se met à sucer voluptueusement, en poussant de petits grondements expressifs, en bavant agréablement alentour et en roulant des yeux menaçants dès qu'elle soupçonne une velléité d'évasion.
Quant à Trott, le dégoût et l'humiliation se disputent son âme. Il se sent le doigt mouillé, léché, et collant, d'une manière qui lui répugne à un point extraordinaire. Et, d'autre part, il est écrasé de la défaite. Lui Trott, un grand garçon, a été ainsi bafoué et dompté par ce petit bout de femme! Il en est réduit au rôle de suppléant du bâton de guimauve ou de nounou! Il a des crampes dans tous les mem-
lis LA PETITE SŒUR DE TROTT
bres. Il a besoin de se moucher. Ça lui démange dans le dos. Et mille autres choses encore. Mais il est maté, abattu. Passivement, il sent des petits ruisseaux baveux couler sur sa main. Est-ce que ça s'en ira en se lavant, toutes ces horreurs-là?...
Enfin, on entend un pas pressé dans le corridor. Maman se précipite :
— Eh bien ! il me semble que Lucette a été bien sage ! . . .
Lucette voit sa maman. Elle lâche son prisonnier et pousse un gloussement de joie. Trott retire prestement sa main. On n'a pas vu son abjection. Il va vite aller se laver...
— Tu as très bien su la garder, mon petit Trott...
Maman est bien aimable. A part lui, Trott pense que c'est bien plutôt lui qui a été gardé par Lucette, et ce n'est pas sans une
certaine crainte qu'avant de s'évader il jette un dernier regard à son vainqueur qui exécute une danse triomphale dans les bras de sa maman.
Les petits enfants sont beaucoup plus forts qu'on ne croit.
PAUVRE .]IPl
Miss vient de s'en aller. Quelle chance! C'est extraordinaire comme elle reste longtemps. On n'imagine pas ce que ça peut durer, cette heure qu'elle passe en tête à tête avec Trott. C'est plus que tout le reste de la journée. On s'y ennuie tant, oh! tant ! Avant qu'elle arrive, Trott se sent une espèce de malaise général très caractéristique. C'est, en un peu moins terrible, comme d'aller chez le dentiste; ou, en beaucoup plus désagréable, comme de venir dire bonjour au salon à une dame qu'on ne connaît pas. Au moment où elle franchit la
122 LA PETITE SŒUR h.. ...... :
porte, Trott a un peu mal au ventre, et, a;! moment où elle commence à enlever son voile, il sent un accablement énorme s'affaisser graduellement sur lui. Pendant toute la première demi-heure de la leçon, tant que l'aiguille de la pendule descend, cet -accablement s'étend, s'alourdit, l'emplit d'une torpeur croissante. 11 a toutes les peines du monde à articuler sa fable ou à répondre aux questions de Miss. Quelquefois même il n'arrive pas à dire des choses qu'il sait très bien ; il s'ennuie trop. Mais à peine l'aiguille a franchi la demie et commence à remonter, que soudain les esprits de Trott s'allègent et s'exaltent. Et bientôt ils s'exaltent beaucoup trop, car voilà que Trott, malgré tous ses efforts, ne peut plus rester en place. C'est comme si des courants électriques passaient dans ses membres, des courants qui bientôt se transfor-
PAUVRE IIP!
ment en décharges. Malgré lui ses bra;? remuent, il se tortille sur sa chaise, regarde par la fenêtre; ses jambes s'allongent et piétinent sous la table; hier, dans une détente trop brusque, il a même envoyé un vigoureux coup de pied dans les tibias de Miss ; ça a sonné comme quand on tape sur du bois. A la fin, il est dans une espèce de surexcitation nerveuse, d'exaspération générale, qui lui secoue tous les muscles; sournoisement son œil ne quitte plus la cheminée, il répond tout de travers, ne regardant qu'une chose, l'aiguille qui monte, qui monte... Et quand arrive l'heure de la délivrance, quand Miss a fermé son cahier et se saisit de son ombrelle ou de son parapluie, le cœur de Trott déborde d'une allégresse surhumaine, telle celle des Israélites s'enfuyant d'Egypte. A peine Miss dehors, c'est une frénésie de gambades, de cabrio-
les, de cris, de rires. Il faut liquider tout l'ennui amassé.
D'habitude, Trott va s'amuser à ce moment avec sa petite sœur. Mais aujourd'hui elle n'est pas encore rentrée de la promenade. On ne sait pas où elle est allée. Trott ne peut pas sortir à sa rencontre. Alors maman lui dit :
— Va courir un peu au jardin. Ça te fera toujours prendre l'air.
Ça n'est pas très amusant, mais enfin, avant tout, il s'agit de remuer et de crier. Une bonne idée vient à Trott. Il va faire une partie avec Jip, son bon caniche noir. Où est donc ce brave Jip?
Voilà plusieurs jours que Trott le voit à peine. Il n'y a pas à dire, c'est très absorbant d'avoir une petite soeur. Allons! Jip, Jip!... Maman dit :
— Il doit être à la cuisine.
Trott s'y précipite; et, sur une chaise de paille, il aperçoit un gros paquet noir pelotonné. C'est Jip.
-Jip!
Le paquet ne bouge pas. A un bout, un œil jaune brille; à l'autre, le petit pompon qui sert de queue s'agite un peu.
— Jip, viens donc!
Jip se décide à lever la tête, regarde Trott, ouvre la gueule toute grande et baille. Puis il replace sa tête sur ses pattes, comme s'il voulait se rendormir.
Trott est offensé. Il saisit la chaise et la secoue de toutes ses forces. Il faudra bien qu'il descende.
La vieille Thérèse dit :
— Pauvre bête! il se fait vieux, lui aussi.
Enfin Jip s'est décidé à dégringoler et à suivre Trott. Il semble d'ailleurs le faire
126 LA PETiTK SŒUR DE TROTT
par pure complaisance et sans y tenir autrement. Il marche à petits pas, en ayant l'air de les compter, sans remuer la queue et sans lever le nez. Qu'a-t-il donc, lui qui était toujours si exubérant autrefois? Même dehors il est long à se dérider; et pendant un bon moment il se contente de trotter à côté de Trottavec une contenance résignée. Qu'il est devenu grognon, ce pauvre JipI Enfin, à force de bonnes parolfes et d'admonestations, il tommence à se dégourdir. Et à la fin le voilà qui se met à galoper en aboyant à côté de Trott tout à "fait tomme autrefois. A la bonne heure! ils font des courses folles à travers le jardin. Il y a surtout un jeu qui est très amusant. On renverse les chaises par terre et on saute en même temps par-dessus. Jip saute très bien, Trott un peu moins, mais ça va tout de même. C'est excessivement difficile, tout à
fait comme au cirque. Quel dommage qu'il n'y ait pas de spectateurs!
Ah! voilà la petite sœur qui rentre. Elle est assise dans la voiture que pousse nounou, toujours majestueuse.
— Bonjour, Lucette.
Son caractère s'amadoue chaque jour en ce moment. Elle honore Trott d'un sourire aimable et crache deux ou trois fois devant elle. C'est une faveur spéciale. Elle y joint un gloussement de haute bienveillance. Voilà un public tout trouvé. Peutêtre que Lucette ne comprendra pas encore très bien la représentation, mais certainement nounou doit être grand amateur de steeple.
— Regarde, Lucette, regardez, nounou, comme c'est beau, ce que nous allons faire. Viens, Jip!
Jip n'est plus là. Où est-il? Tiens, le
voilà assis là-bas. Il tourne le dos à moitié et regarde par terre d'un air absorbé. On dirait qu'il a craint d'être indiscret.
-Jip!
Jip ne bouge pas : telle une borne.
C'est trop fort. Trott se précipite vers lui, lui donne deux bonnes tapes et l'amène près de la petite sœur eu le tirant par son collier. Il se laisse traîner passivement.
— Allons, Jip, maintenant cours avec moi et saute.
Trott s'élance. Jip, lui, se remet sur son derrière. On dirait que ses moustaches sont plus minces et son museau plus étiré. Au lieu de dresser ses oreilles comme il fait d'habitude quand il joue, il les laisse tomber toutes plates contre la tête. Il regarde Trott en face, de ses yeux d'or, se lèche les babines, et, sans bouger une patte, remue tout doucement la queue comme s'il voulait
Î^AÙVRE jIP! 120
dire : « Je comprends très bien, mais ça m'est égal. »
Trott est indigné. Deux fois, trois fois il recommence sans plus de succès. C'est irritant. Trott fait la grosse voix. Jip baisse la tête d'un air soumis. Mais il n'en est pas plus obéissant.
— Tu ne vois donc pas, Jip, que c'est pour amuser la petite sœur !
Trott, qui est très fort, prend les deux pattes de devant de Jip dans ses mains et le force à se tenir debout à côté de la voiture de Lucette.
— Regarde la petite sœur, comme elle est gentille !
Lucette avance la main pour caresser Jip ou peut-être pour lui empoigner une touffe de poils...
On n'a pas le temps de voir. Jip fait un mouvement de tête brusque, pousse un
très vilain grognement et s'enfuit à toutes jambes, le pompon de sa queue tout à fait baisse.
Trott est ahuri. Jip, le bon Jip, a grogné! il a voulu mordre la petite sœur; il boude et il n'est plus gentil du tout. Qu'estce qui se passe? Nounou, psychologue, dit avec un gros rire :
— Il est chaloui.
Chaloux! Jip est chaloux! c'est-à-dire non, jaloux! De qui? de la petite sœur! Est-ce possible?
C'est peut-ôtre vrai. Qu'il est vilain, et comme Trott va le fouetter!
Trott se met à sa recherche. Et tout en cherchant, il réfléchit à cette méchanceté de Jip. Et pendant qu'il réfléchit, peu à peu ses pensées se transforment... Après tout, autrefois Jip et Trott étaient presque inséparables ; tous leô jours ils faisaient en-
semble de bonnes parties. Depuis que la petite sœur est là, surtout depuis qu'elle devient plus gentille, ça n'est plus tout à fait comme cela. Trott ne s'est plus guère occupé de Jip ces derniers temps. Il l'a à peine vu. L'autre jour, il lui a même donné un coup avec sa baguette de cerceau, parce qu'il voulait jouer quand Trott était pressé de dire bonsoir à Lucette. Tout cela a fait de la peine à Jip, et il est jaloux. Il voit qu'on ne fait plus attention à lui. Il croit qu'on ne l'aime plus. Alors il est tout triste. Un petit souvenir gratte au cœur de Trott. Est-ce qu'autrefois, tout au cgmmencement, il n'a pas été un peu comme ce pauvre Jip? et, maintenant même, est-ce que quelquefois encore il n'a pas un tout petit sentiment de ce genre quand il voit donner à Lucette un de ses joujoux, ou qu'on l'embrasse, ou qu'on la caresse un peu trop longtemps?
Trott rougit tout seul. Peut-être y a-t-il bien quelque chose comme ça. C'est désagréable évidemment d'être oublié; surtout, ça vous fait beaucoup de peine. Et Trott a cru qu'on l'abandonnait lui-même, Trott qui est un petit garçon, qui sait combien ses parents l'aiment et qui est très intelligent. Jip n'est qu'une bête, une très bonne bête, et c'est vrai qu'on le traite comme si on l'oubliait tout à fait. Et pourtant c'est un si bon ami! Une fois, quand Trott a été malade, il venait si souvent pleurer à la porte qu'on avait été obligé de l'attacher : et le jour où il a revu Trott, il a été comme fou de joie. Ça n'esl pas Puss qui aurait été comme ça; ça n'est pas lui non plus qui aurait du chagrin qu'on l'oublie. C'est un . égoïste qui ne tient pas aux autres et qui se moque bien qu'on l'aime ou non, pourvu qu'il ait son lait et son coussin. Tandis que
Jip a du cœur; il est heureux qu'on l'aime, et il a de la peine quand on ne l'aime pas; et il ne peut le dire à personne, et personne ne le console. 11 ne sait que se réfugier mélancoliquement à la cuisine, chez Thérèse qui le bouscule quelquefois.
Trott est très ému. Il a cherché le pauvre Jip par tout le jardin sans le rencontrer. Peut-être est-il retourné chez Thérèse. Il faut que Trott le console... Mais Jip n'a même pas pu regagner la cuisine. La porte de la maison était fermée. Alors il s'est couché tout contre, attendant que quelqu'un vienne lui ouvrir. Et le voilà qui aperçoit Trott. 11 se met à remuer faiblement la queue et à se tortiller avec embarras; et quand Trott approche, il baisse la tête d'un air humble, comme s'il s'attendait à être fouetté. C'est qu'il a une conscience rigide, le pauvre Jip, la conscience d'un
soldat fidèle, ou celle d'un chrétien irréprochable : il sait qu'il a la consigne de tout souffrir sans riposter. Et le remords d'avoir mal agi se joint à la tristesse pour l'accabler. Il fait tout noir dans sa pauvre âme simple.
Trott appelle :
— Jip! mon bon Jip!
Il approche à petits pas douloureux et craintifs. Trott s'est assis sur le gazon. Jip se traîne languissamment jusqu'à lui et s'offre au châtiment mérité. Trott est attendri. Il a presque envie de pleurer en le voyant si repentant et si triste. Et, pour le consoler, il lui plante un gros baiser sur son museau noir qui brille.
Alors, comme le soleil perce brusquement un nuage, la douleur de Jip s'illumine et s'enfuit. Il se sent pardonné, et, pour prouver son soulagement, il veut lécher la
figure de Trott à grands coups de langue. Trott se défend gentiment et le fait tenir tranquille. Il lui passe un bras autour du cou, et se met à lui expliquer très doucement les complications de la vie. Jip ne comprend pas tout; peut-être même qu'il ne comprend presque rien. Mais, sûrement, il comprend que Trott l'aime et qu'on est réconcilié. C'est tout ce qu'il lui faut. On sonne le déjeuner. Trott et Jip font leur entrée côte à côte. En les voyant, papa s'écrie :
— Tiens! ce brave Jip, tu as bien fait de le ramener. On ne le voyait plus du tout. Et Jip remue la queue et vient saluer chacun avec un air de parent pauvre qui s'aperçoit tout à coup qu'on songe à lui et qui ne sait comment remercier, trop heureux pour garder la moindre rancune d'avoir été si longtemps oublié. En lui-même Trott
pense qu'il a bon cœur, très bon cœur, et, se rappelant comme il a eu de la peine luimême, il se baisse très vite pour donner à Jip une caresse encore plus tendre que celle de tous les autres.
On pourrait croire que l'existence de Mlle Lucette s'écoule d'une manière extrêmement monotone. Tous les jours elle se réveille à peu près à la même heure le matin et elle s'endort à la même heure le soir. Ses repas et ses sommes se succèdent à des intervalles invariables. Elle se met en colère périodiquement et périodiquement a des accès de joie. D'autres fonctions plus intimes s'accomplissent avec la même ponctualité. Tout changement anormal dans ce t programme est un mauvais symptôme et jette le trouble au sein de sa famille.
Il n'empêche, malgré toute cette régularité apparente, que l'existence de Mlle Lucette est une succession d'événements merveilleux et de phénomènes qui touchent au prodige. Trott ne remarque pas qu'il se passe tant de choses étonnantes. Mais sa maman, chaque fois qu'une dame vient la voir, ne tarit pas sur les faits et gestes de Mlle Lucette qui, paraît-il, sont des plus surprenants. L'autre jour, on aurait presque pu croire qu'elle allait dire papa; une autre fois, positivement, elle a souri en regardant le portrait de sa grand'mère; il y a quelque temps, elle a eu des mines impossibles toutes nouvelles ; il ne se passe pas de période de vingt-quatre heures où ne se produisent des faits analogues, pas tous aussi prodigieux évidemment, mais pourtant dignes du plus grand intérêt.
Trott est un peu humilié de ne pas se
sentir à la hauteur de toutes ces merveilles. Il est certain que sa maman voit des choses qu'il ne soupçonne pas; après tout, c'est bien naturel, puisqu'il n'est qu'un petit garçon. Dans tous les cas, il met la plus parfaite volonté à s'enthousiasmer. Quand il se produit un de ces grands phénomènes qui frappent même les plus incrédules, il sait faire sa partie dans le concert d'allégresse qui s'élève et tâche de rattraper par un excès d'admiration ses froideurs involontaires.
C'est presque tout de suite après sa naissance que Mlle Lucette a commencé à étonner le monde. Elle n'était pas depuis trois jours au monde qu'elle distinguait déjà parfaitement le jour de la nuit, la lumière du noir. Elle a ri vers l'âge de trois semaines. Elle a ri positivement. Son papa a prétendu qu'elle faisait tout simplement
une grimace. C'est absolument faux. Elle faisait bien une grimace, si l'on veut, mais c'était une grimace de bonne humeur. Alors on peut très bien appeler cela rire. Et rire si jeune, c'est très remarquable.
Bientôt elle a reconnu maman, et nounou, et Trott, et papa. Elle avait des petits signes tout à fait intelligents. C'est extraordinaire. Puis elle a commencé à être méchante exprès. C'est adorable. Et à faire des petites mines. C'est trop délicieux. Il est survenu encore une innombrable quantité d'autres choses étonnantes. On aurait dit qu'on vivait au temps des miracles.
Quelquefois, il faut bien le dire, Trott ne trouvait pas tout cela extrêmement intéressant. Car, vraiment, il n'arrivait pas toujours à comprendre exactement ce qu'il fallait admirer. Depuis quelque temps, c'est beaucoup plus facile. Qui dira l'émotion, la
fierté générale, le contentement intime qui s'épandit le jour où, désireuse d'apercevoir Trott qui jouait avec ses soldais, Mlle Lucette, qui était couchée dans son panier, empoigna vigoureusement des deux mains les bords de ce récipient et, d'un coup de rein, non sans que sa figure devînt écarlate, se trouva assise toute seule? Nounou en eut les larmes aux yeux et se précipita au fond de la cuisine pour en ramener la vieille Thérèse, afin qu'elle fût témoin du prodige. Maman se mit à battre des mains et à embrasser sa fille avec frénésie. Papa sourit avec calme d'un air flatté, qui voulait être indifférent. Trott sauta en l'air à plusieurs reprises en criant de toutes ses forces. Et Jip, excité par ce vacarme, se mit à gambader par la chambre en aboyant comme un furieux... Tant et si bien que la jeune héroïne, épouvantée de toutes ces
manifestations, se mit à rouler des yeux inquiets et finalement fondit en larmes désespérées... Mais on se la passait de main en main, on l'accablait de flagorneries... Et quelques instants après, lorsque à peine on l'avait recouchée dans son panier, soudain, par un effort identique, Mlle Lucette de nouveau se redressait... Alors c'était dans l'assistance des sourires satisfaits et extatiques de dévots dont les vœux sont exaucés... Ce n'était donc pas un hasard; c'était une chose acquise et avérée : cette enfant savait maintenant s'asseoir seule!
Depuis ce temps, quoiqu'on ait peine à le croire, il y a eu des prodiges plus étonnants. Il y en a un entre autres qu'assurément personne ne pourrait deviner. Sans doute, il se manifeste en somme chez quelques autres enfants, peut-être même, à tout prendre, chez la totalité. Mais, pour
les autres, cela n'a aucune importance, car ce n'est pas la même chose; il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais qui soient aussi..., qui aient autant de... Enfin, vous comprenez. Il n'y en a pas. Cette enfant exceptionnelle, après huit mois à peine d'existence terrestre, elle a... elle a percé une dent. Une dent qui était la première. Depuis quelques jours déjà, on attendait l'événement. Mlle Lucette était de très mauvaise humeur, elle changeait de couleur facilement, bavait à pleins seaux, ses gencives étaient gonflées, elle y frottait ses mains à chaque instant : autant d'indices précurseurs. Tous les matins, le cœur battant, maman passait l'inspection. L'autre jour déjà, il y avait un tout petit craquement, mais on n'osait encore rien dire.
Tandis qu'aujourd'hui elle y est. Elle y est. Maman s'est précipitée comme une trombe
dans le cabinet de papa pour lui apporter la nouvelle. Plus calme, papa a néanmoins montré une vive satisfaction, et, comme il arrive dans toutes les circonstances solennelles, toute la maison s'est réunie pour vérifier le prodige. On ne voit pas encore la dent certainement, mais on la sent quand on met le doigt...
Et c'est d'abord le doigt rose de maman qui s'introduit, et puis le grand doigt de papa, et puis le gros doigt de nounou, et puis le doigt maigre de Jane, et puis le doigt ridé de la vieille Thérèse. Sans doute, les convenances exigent que Trott offre aussi le sien. Il le présente. Mais maman lui dit :
— Non, mon chéri, c'est bien inutile. Et puis peut-être que ta n'as pas les mains très propres.
Trott se sent un peu froissé. Évidem-
ment, si l'on veut, ses mains ne sont pas complètement immaculées, mais, enfin, elles ne sont pas beaucoup plus sales que d'autres... Qui sait si celles de Thérèse ou celles de nounou... Trott est poli, il se tait. Au fond, ça lui est tout à fait égal. Il ne tenait pas du tout à fourrer ses doigts dans la bouche de Lucette. Ça n'est pas si agréable. S'il l'offrait, c'est parce qu'il croyait que c'était l'usage. Il est visible, d'ailleurs, qu'elle commence à en avoir assez de déguster tous les doigts de la famille. Aussi, pour changer, on lui fait pénétrer une cuiller dans la bouche; on la frappe doucement contre la gencive : il paraît que ça fait un petit bruit...
— Tu entends, Trott?
Trott n'est pas sûr d'entendre très bien. Mais, puisque les autres entendent, il doit certainement entendre é^ussi, sans qu'il s'en .__ 19
aperçoive tout à fait. Après tout, puisque maman l'a dit, la dent est là. Les dames qui viennent lui faire une visite aujourd'hui n'ont pas, paraît-il, la même confiance que Trott. Chacune se dégante et tient à opérer elle-même la constatation du phénomène.
Kn lui-même Trott plaint sa petite sœur et admire sa patience. Uh sucrfe d'orge vaudrait beaucoup mieux. Ça doit être très ennuyeux à la longue. Enfin, chaque âge a ses épreuves...
Deux jours après, on a vu paraître une petite raie blanche sur la gencive supérieure. Alors Ti-ott a annoncé avec fierté à Marie de Milly qu'il avait une petite sœur qui avait une deht, pas encore tout entière, mais déjà un bon morceau au moins. Et il s'est senti grandi d'être le frère d'une telle petite merveille. D'ailleurs, elle rie s'en est pas tenue là. Il en est bientôt venu une
autre, et puis deux encore. Il paraît que ça va continuer. Qui sait si un jour elle n'en aura pas autant que Trott, qui commence à perdre les siennes?
Sans doute, c'est infiniment remarquable que Mlle Lucettè ait une dent. Mais, enfin, on s'y habitué en somme assez vite, et cela finit par ne plus vous amuser beaucoup. Il y a eu un autre J)i:odige bien plus amusant : c'est que la petite sœur s'est mise à marcher à quatre pattes. Ça ne s'est pas fait non plus en un jour. Quand elle a su s'asseoir totite seule, elle à aussi su assez vite se retourner et se mettre sur le ventre. Les premiers jours, elle s'embrouillait un peu avec ses jambes, qui restaient toujours en dessous aii lieu dé glisser de côté. Mais, avec un peu d'exercice, elle est arrivée à les manœuvrer avec beaucoup d'aisance.
Elle se mettait donc assez facilement sur le
ventre et, dans cette position, éprouvait une véritable allégresse; elle frétillait des bras et des jambes, se dressait sur ses mains et se laissait retomber, se livrait aux contorsions et aux discours les plus variés, se rendant, d'ailleurs, parfaitement compte de l'impression admirative qu'elle ne pouvait manquer d'éveiller. Mais là s'arrêtait son répertoire. Il ne fallait pas lui demander davantage. Les paroles les plus flatteuses et les instances les plus persuasives n'avaient d'autre efïet que de lui faire multiplier les mêmes mouvements et « naviguer davantage sur la pointe de son ventre » , comme dit papa. Elle n'arrivait pas à réaliser l'acte prodigieusement compliqué de coordonner les mouvements de ses bras et ceux de ses jambes, de manière à franchir un espace appréciable sur le parquet. Cela a duré çiinsi pendant plusieurs jours; et tout à
QUELgUES PRODIGES 149
coup, un beau matin, sans rime ni raison, après plusieurs tentatives inutiles et plusieurs chutes sur le ventre ou sur le nez, par on ne sait quel" mystérieux phénomène, la voilà qui a démarré et qui a bien parcouru un mètre vingt-cinq centimètres avant de retomber sur le parquet. Cela est réellement prodigieux.
Il y a des gens malintentionnés ou malicieux qui affectent de ricaner à chaque progrès de Mlle Lucette. Par exemple, le capitaine de Martinet, un ami de papa, a l'air de se moquer dans sa barbiche à chacune de ces occasions. Cette conduite indigne vivement Trott. Dès l'instant que maman admire quelque chose, c'est que c'est admirable; et alors le plus gros capitaine du monde n'a qu'à se taire et à admirer.
Qu'est-ce qu'il va pouvoir dire, le capitaine de Martinet, quand il saura que Lu-
I50 LA PliTITH SCtUR DE TROTT
cette a été toute seule depuis le fauteuil jusqu'à la table, elle qui, il y a quelques mois à peine, vivait dans le ciel où, naturellement, on ne peut pas apprendre à marcher (on enfoncerait dans les nuages), et qui, quand" elle est descendue sur la terre, n'était encore qu'une si petite chose grouillante?
Elle ne s'en est pas tenue là. Voilà quelque temps qu'en la soutenant sous les bras, on a commencé à essayer de lui apprendre à se dresser sur ses jambes comme une grande personne. Il paraît, c'est maman qui l'a dit, qu'un jour viendra où elle saura marcher et courir tout debout aussi bien que Trott en personne. Il parait même que cet événement sera réalisé avant que Trott ait de la moustache ou des pantalons longs. Il y a quelques jours, Mlle Lucette ne semblait pas avoir la moindre idée de ce qu'on
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attendait d'elle. Elle se contentait de se livrer aux gambades les plus incohérentes et de se lancer dans toutes les directions de la manière la plus fantaisiste, et la musculature de nounou n'était pas de trop pour la maintenir dans ses extravagances. Toutefois, peu à peu, elle a pris un goût très vif à cet exercice, et il semble que ses mouvements aient acquis un peu plus de régularité. On ne peut pas dire encore qu'elle fasse positivement des pas ; cela y ressemble pourtant un peu, et l'idée qu'un jour elle marchera apparaît comme moins invraisemblable. Elle sait rester debout, appuyée contre une chaise. Quelquefois on croirait qu'elle va se mettre en route. En son âme, Trott admet que de quadrupède elle deviendra bipède, peut-être prochainement.
Un autre grand événement se prépare.
Papa et maman ont gravement délibéré sur
l'alimentation de Mlle Lucette. Il paraît que l'heure approche où nounou sera appelée à d'autres fonctions. A déjeuner et à dîner, on ne parle plus que de lait stérilisé, de lait maternisé, de farine Nestlé, de bouillies variées, etc. On ne peut mettre trop de soin à choisir le produit alimentaire qui aura l'honneur d'entrer en compétition avec les fournitures de nounou. On est allé prendre l'avis de M. le docteur. Si on demandait celui de Trott, il conseillerait du chocolat ou bien de la tarte aux pommes. C'est ce qu'il y a de meilleur. Peut-être le chocolat vaudrait-il mieux, parce que pour manger la tarte aux pommes il faut beaucoup de dents, et peut-être que Mlle Lucette n'en a pas encore tout à fait assez. Mais on néglige de demander l'avis de Trott. Comme il est plus petit, il saurait pourtant mieux que papa et maman ce qu'aiment les en-
fants. Il faut dire que la pauvre Lucette ne doit pas être difficile. En son âme et conscience, Trott a toujours protesté contre son régime. Souvent elle n'avait pas faim, ou elle avait des petites coliques, ou elle était très grognon : Trott a toujours pensé que ce n'est pas étonnant que l'on soit mal disposé quand on a à chaque repas la même chose à manger, et quelle chose! Ce n'est vraiment pas malheureux que la maman et le papa de Trott se décident enfin à donner autre chose à leur petite fille. Il vaut bien mieux prendre de bonne heure de bonnes habitudes, a dit papa l'autre jour. Eh bien, comme c'est sûr que la petite sœur ne pourra pas avoir ce menu-là pendant toute sa vie, on aurait bien mieux fait de lui donner tout de suite à manger quelque chose d'un peu meilleur. Chose curieuse, papa et maman ont attendu plus d'un an
154 ! A 1 i.TITE feŒUR DE TROTT
avant de se dire une chose que Trott s'était dite tout de suite. Si ce n'était pas eux, on croirait qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Mais comme c'est eux, il est parfaitement sûr qu'ils ont tout à fait raison et que c'est Trott qui n'y entend rien, quelque singulier que cela puisse paraître.
Aujourd'hui est la date fixée pour cette grande innovation. Une assistance imposante est réunie. On prie nounou de se retirer. Elle jette un coup d'œil de rivale évincée à une casserole placée sur une lampe à esprit-de-vin et se retire d'un air offensé. Mlle Lucette semble ne pas se rendre compte de la gravité des circonstances. Elle piaffe avec ardeur sur les genoux de Jane et se livre à des démonstrations amicales à l'adresse de papa dont la présence a été requise. Il paraît qu'on craint d'avoir besoin de son autorité. En
lui-même, Trott se permet d'en douter. Ça n'a pas l'air bien bon, cette bouillie claire, mais, à côté du breuvage d'autrefois, ça doit être exquis.
Les dernières dispositions sont prises.
Très émue, maman s'avance, la casserole dans une main, une petite cuiller dans l'autre. Jane assied Mlle Lucette sur ses genoux, l'incline légèrement en arrière et lui place une petite serviette sous le menton. Elle se laisse faire sans hostilité préconçue. Pour sûr, elle est dans un de ses bons moments. Papa se place en vue, de manière à en imposer le cas échéant, et Trott est prié de se livrer aux exercices les plus divertissants qu'il puisse imaginer afin de captiver l'attention de sa petite sœur. Il se met donc à faire le clown. Cela consiste à branler la tête comme si elle allait tomber et à se contorsionner les bras et tout le
corps. Il paraît qu'il n'y a rien au monde de plus comique.
Alors, avec décision, maman juge l'instant venu d'ouvrir le feu. La cuiller pleine dans la main, elle avance le bras. Les respirations s'arrêtent. L'instant est solennel. Il y a un silence religieux. Trott lui-même est impressionné de la gravité de l'acte qui s'accomplit, et il en oublie de faire ses grimaces. Soudain toutes les bouches se fendent et les poitrines se détendent. Ça a passé. Ça y est. Nounou est enfoncée. Parbleu! Trott le savait bien. Il ne fallait pas être bien malin pour le deviner.
Pour deviner quoi? on dirait que ça se gâte. Mlle Lucette commence à se trémousser d'une manière tout à fait inquiétante. Ah! mais, c'est qu'il ne faut pas qu'elle se fâche... Maman et Jane exécutent un concert calmant...
— Ça devait être trop chaud.
Peut-être bien. Papa conseille d'un air
entendu :
— Faites attention que la deuxième cuillerée soit à la bonne température.
Mlle Lucette, la bouche ouverte, est en train de considérer Jane qui lui raconte beaucoup d'histoires.
Subrepticement, d'un mouvement précis, maman lui déverse dans la gorge cette deuxième cuillerée. . .
Il paraît que ce n'est tout de même pas si bon que ça.
Mlle Lucette, prise en traître, a dû avaler pour ne pas étouffer. Mais il est visible que la moutarde lui monte au nez. Elle devient très rouge.
Ses bras s'agitent violemment. Ses lèvres se plissent, hostiles...
— An^use-la, Trott»
Consciencieusement Trott exécute tout son répertoire. Il y va de tout son cœur et se convulsé toute la figure. Mlle Lucette le contemplé froidement, avec une expression de dédain qui signifie, à ne s'y point tromper : « Espèce de pitre, remue-toi si tu veux, je ne suis pas ta dupe. » Et quand maman essaye de profiter d'un instant qu'elle croit propice, Mlle Lucette, d'un rapide revers de main, envoie la troisième cuillerée de lait asperger Jane et papa.
Papa est très mécontent. Il fait la grosse voix. Intimidée quelques secondes, Mlle Lucette n'ose s'opposer complètement à une nouvelle tentative. Elle se laisse verser le lait dans la bouche. Mais elle ne l'avalera pas. Avec une patience inaltérable et un merveilleux sang-froid, elle commence à se gargariser.
Maman multiplie les supplications et papa
les menaces sans le moindre résultat... Ah! si, pourtaiit, la voilà qui ferme la bouche. Elle va se décider à avaler. Hélas! deux ruisseaux de lait se mettent à dégouliner des deux coins de la bouche sur là bavette. Maman est très patiente quelquefois, mais pas toujours. Elle commence à être tout à fait en colère, et se met à gronder très fort. Résolue à procéder par intimidation, elle enfonce encore ùhe fois son instrument avec un admirable courage. Mais elle a trouvé à qui parler. D'un souffle énergique, Mlle Lucette disperse une bonne partie du liquide parmi l'assistance et se précipite le reste dans la tràchée-artèré. Alors c'est une scène affreuse. Des qiiiritès de toux abominables là secouent tout entière; sa figure tourne au violet; et tout son corps se tord comme s'il était placé sur un fer rouge. En vain Jane s'efforce de la
i6o LA PETITE SŒUR DE TROTT
maintenir, maman lui tape dans le dos, et papa éperdu se livre à des exhortations dont le sens lui échappe complètement. Non contente de s'être étouffée avec son lait, elle s'étouffe de colère, elle s'étouffe de douleur. Ce sont de vrais râles qu'elle pousse. Tout le monde parle, crie, s'agite à la fois. C'est un brouhaha, un vacarme, un tohu-bohu indescriptible. Ahuri, réfugié dans un coin, Trott est muet de stupeur. Comment est-ce que tout cela va finir?
Il faut beaucoup de temps et de caresses, des baisers tendres, des paroles mielleuses, toute une kyrielle d'aménités et de platitudes pour ramener Mlle Lucetteà son état normal. Et, même quand on y est arrivé, il 1 est visible qu'elle demeure aigrie. Maman, qui est vraiment très courageuse et ne doute de rien, veut replonger la cuiller fatale dans le lait. Mais, avant même qu'elle l'ait sortie
QUELQUES PRODIGES i6i
de la tasse et approchée des lèvres de Mlle Lucette, celle-ci empoigne d'une main une oreille de Jane qu'elle secoue frénétiquement et se fourre l'autre main au fond du cou en poussant des cris d'agonie...
Papa est marin. Il sait que rien ne peut résister aux éléments déchaînés. Le sage doit laisser passer la bourrasque, quitte à se remettre à l'œuvre plus tard. Donc, d'une voix humiliée, il conseille la retraite. Mlle Lucette suit des yeux la tasse funeste jusqu'à ce qu'on l'ait enlevée de la chambre. Il est patent qu'une défiance absolue l'a envahie. Mais soudain voici que son œil s'illumine et qu'un gazouillis gracieux jaillit de ses lèvres...
Énorme, triomphante, sereine de sa puissance, nounou est apparue, et bébé se précipite vers elle, avide de puiser dans son sein Toubli et la consolation.
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i62 LA PETITE SŒUR DE TROTT
Cependant papa et maman demeurent penauds et se taisent. Trott est outré de l'entêtement de la petite sœur et navré de son mauvais goût. Il paraît que c'est joliment difficile d'apprendre aux petits enfants à manger comme les grandes personnes. Trott pressent que peut-être demain ce sera la même chose, et après-demain aussi... La vie est une chose très compliquée.
UNE PROMExNADE
Aujourd'hui, Jane est indisposée. Alors Trott ira se promener tout seul, avec nounou et Mlle Lucette. C'est excessivement flatteur. Nounou pousse la voiture de Mlle Lucette et est très occupée d'elle. Elle ne fait donc aucune attention à Trott. Il pourrait, s'il lui plaisait, se livrer à toutes les fantaisies sans que personne puisse l'en empêcher : exécuter des culbutes au milieu de la rue, ou marcher dans les ruisseaux, ou cracher par terre. Il est tout à fait évident que Trott ne commettra aucune de ces actions. Mais, physiquement, il le pourrait. Cette
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idée seule est déjà une volupté. Il emmènera Jip qui, depuis la réconciliation, ne demande pas mieux. Alors ce sera un cortège tout à fait respectable. Trott aura l'air presque aussi imposant que ces gros domestiques anglais qui promènent un colley à côté d'une nurse qui pousse une petite voiture. Il n'y a pas à dire, ça fait plaisir. Trott se sent quelqu'un. Il va lui-même chercher toutes ses affaires, et s'en laisse affubler avec docilité. Il descend au jardin où la petite voiture de Mlle Lucette est toute prête, attendant son contenu. Jip voudrait jouer et courir. Mais Trott refuse gravement. Un jeune gentleman qui va se promener avec une charmante miss ne peut pas commencer par courir avec son chien quand il est déjà tout habillé. Jip ne s'en offusque pas. Il se livre à des rondes folles sur la pelouse devant la maison et souv'ain
se précipite sur Puss qui se promenait d'un air nonchalant. Puss crache et s'élance d'un bond sur l'appui de la fenêtre, d'où il contemple son adversaire avec des yeux miclos et ironiques.
Enfin, on voit apparaître l'héroïne dans les bras de sa nounou. Elle est toute pomponnée, tout emmitouflée dans son manteau blanc. On lui a mis un voile parce qu'il y a beaucoup de vent. On ne peut pas distinguer au travers l'expression exacte de ses traits. Mais il semble que la bonne humeur en soit absente. Elle pousse de temps en temps des grognements qui ne présagent rien de bon. Pourtant, elle se laisse mettre dans sa voiture sans protester positivement. Maman, sur le seuil, recommande à nounou de se promener dans un endroit bien protégé du vent, pour que bébé ne s'enrhume pas.
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Trott propose :
— Sur la promenade de Valade?
Maman dit :
— Si tu veux.
Trott est content. La promenade de Valade est pour lui quelque chose d'imposant, quelque chose qui ressemble à un sanctuaire, où Ton ne va qu'avec une certaine solennité. C'est l'endroit où tout le beau monde se rencontre. C'est beaucoup plus intimidant que la plage. Peut-être que Marie de Milly sera là. Quelle chance ce serait! Leur cortège doit vraiment avoir assez grand air : un joli poupon tout blanc dans une belle voiture poussée par une nounou colossale, beaucoup plus grande qu'un homme, sur le crâne de laquelle s'agite un énorme nœud alsacien, semblable à un papillon sur le point de s'envoler. A côté d'elle, on verra passer, une élégante
badîne à la main (c'est une baguette ébranchée par Bertrand), un jeune gentilhomme de la meilleure venue, escorté d'un superbe caniche noir. La vision de ce tableau emplit Trott de satisfaction. Certainement, il n'est pas vaniteux, et il n'aimerait pas du tout être en représentation tous les jours. Mais il y a des moments où, si modeste qu'on soit, le sentiment de votre importance n'est pas fait pour vous déplaire. Trott marche avec gravité, conscient de la solennité de son rôle.
Il ne semble pas que Mlle Lucette soit suffisamment pénétrée du sien. Il n'y a pas à dire : elle paraît s'être éveillée du mauvais côté. Trott lui adresse de temps en temps la parole sur un ton aimable. Il n'obtient rien que des petits grognements haineux. Elle semble concentrée dans une seule idée fixe qui est d'avaler le voile que
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l'on a placé sur sa figure. Elle tâche de le happer par le milieu, et puis, peu à peu, à force de le sucer, de se l'ingérer tout entier. Un rond mouillé qui grandit se dessine sur le voile aux alentours de la bouche. Trott essaye de la détourner de ce passetemps qu'il ne trouve pas du meilleur goût. Mais c'est sans succès. Il s'adresse à nounou, d'un air d'intelligence :
— Nounou, est-ce que vous ne pourriez pas empêcher Lucette de sucer comme ça son voile?
Nounou arrête la voiture, extrait le voile de la bouche où il s'engouffre et l'étiré. Pour témoigner son déplaisir, Mlle Lucette accentue ses grognements, et elle se jette brusquement de côté dans sa voiture, arrachant un cri de terreur à nounou qui croit déjà la voir étalée sur le trottoir. S'apercevant de ce succès, elle récidive à deux ou
trois reprises ; mais elle voit qu'on n'y fait plus attention; alors elle se tient coite, grognon et malveillante.
Cependant on est arrivé à la promenade de Valade. Il y a là, sous les arbres verts, tout un peuple de nounous enrubannées et de poupons roses et blancs. Il y a aussi, assises sur des chaises, ou se promenant dans les allées, un tas de belles dames avec des messieurs pommadés qui viennent s'incliner devant elles. C'est un endroit aristocratique oii l'on ne circule qu'avec une tenue un peu gourmée, où il serait tout à fait malséant de se livrer à des jeux trop bruyants...
Mlle Lucette n'est pas impressionnée par la solennité du lieu. Elle continue de se pencher tantôt à droite, tantôt à gauche, d'essayer de se jeter en arrière, de grommeler... Trott est mécontent. Une tenue
plus convenable serait tout à fait à désirer. Il essaye discrètement d'insinuer quelques bons conseils. Ils n'ont pas le moindre succès. Enfin nounou s'arrête près d'un banc. Elle extirpe Mlle Lucette de sa voiture et la met sur ses pieds en la soutenant sous les épaules. Certainement ça va la calmer. Et, de fait, pendant un moment cela va beaucoup mieux. Trott a même la satisfaction d'entendre une jolie petite dame dire à une autre : « Regardez donc cet amour de poupon! » Et toutes deux parlent un moment en regardant Mlle Lucette. Ça, c'est très bien. Jip est venu s'asseoir à côté de Trott, la langue pendante. Trott se dit à part lui qu'ils doivent tous ensemble former un groupe fort intéressant. Il se sent fier. Quel dommage que Marie de Milly ne soit pas venue! Il pourrait lui montrer son chien et sa petite sœur...
La petite sœur ne se montrerait peutêtre pas sous un jour très favorable. Elle a les nerfs très excités, et s'impatiente contre nounou, qui ne veut pas la laisser s'accroupir par terre. C'est une succession de petits cris qui deviennent de plus en plus stridents. Sur une chaise en face, de l'autre côté de l'allée, un vieux monsieur qui lisait un journal lève le nez d'un air impatienté et puis s'en va s'asseoir plus loin. C'est humiliant. Mlle Lucette n'est pas humiliée. Elle envoie des coups de griffe de tous les côtés, et de temps en temps empoigne son voile des deux mains pour tâcher de l'arracher. Nounou a fort à faire pour la contenir. Son beau bonnet lui-même n'est pas épargné. Mlle Lucette en a attrapé une coque et l'a secouée si vigoureusement que le papillon s'incline d'un air affaibli. Elle a
I voulu aussi arracher à Jip une poignée de
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laine. Mais Jip s'est mis hors de portée, et, la gueule de travers, il la contemple d'un air goguenard; évidemment, Mlle Lucette perçoit la goguenardise de ce regard... Cela l'irrite très violemment. Son teint devient plus animé. Elle piétine avec colère. Il y a lieu d'appréhender toutes sortes de choses. A ce moment, une voix dit bonjour à Trott. C'est Marie de Milly. Elle n'arrive pas bien à propos. Cependant Trott fait bon visage. Il présente Jip. Il lui fait donner la patte. Mais Marie de Milly le connaît déjà. C'est la petite sœur qu'elle veut voir. Il semble que la petite sœur ne veut pas être vue. Quand Marie de Milly, qui est si jolie, s'approche, elle se rejette en arrière, derrière le cou de nounou. Trott est tri- s fâché. Marie de Milly rit. Elle fait une nouvelle tentative. Mlle Lucette commence à crier pour tout de bon. Marie de Milly
essaye encore. Cinq griffes roses lui effleurent le nez. Alors elle dit à Trott :
— Ta petite sœur n'est pas bien gentille.
Et elle s'éloigne. Trott la suit jusqu'à ce qu'elle ait rejoint sa bonne. Il essaye d'excuser Mlle Lucette. Marie de Milly daigne l'écouter et tâche d'avoir l'air convaincue, mais, en lui-même, Trott se doute bien qu'elle garde une fort mauvaise impression, et il en est affligé. Il lui dit adieu et, soudain, tressaille et se retourne brusquement.
Mlle Lucette a été remise sur ses pieds par nounou qui veut l'apaiser. Mais elle n'est pas de bonne humeur, loin de là. Elle crie des injures abominables aux passants qui, heureusement, ne s'en doutent pas... Cependant, elle s'arrête net dans ses vociférations. Qu'y a-t-il? Sous le banc, il y a une pelure d'orange. On ne peut pas dire qu'elle soit immaculée. Mais, telle quelle,
c'est une des plus belles œuvres de la création. Par une pantomime expressive, Mlle Lucette intime Tordre à nounou de lui en faire hommage. Nounou répond d'un ton insinuant :
— Pêlpêisale!
Mlle Lucette est patiente, au moins jusqu'à un certain point. Il est évident que son ordre n'a pas été compris. Elle le réitère donc de la manière la plus compréhensible. Nounou lui offre sa poupée. Mlle Lucette l'envoie promener d'un revers de main. Elle découvre la noirceur de l'âme de son esclave. Alors éclate la série de hurlements qui a fait tressaillir Trott.
Immobile, il contemple avec détresse le révoltant spectacle qui afflige sa vue.
Mlle Lucette se débat avec des râles d'agonie, comme si on lui plongeait un fer rouge dans les entrailles. Quelques personne»
s'arrêtent. Deux messieurs rient. Une dame murmure : « Encore une mauvaise femme qui martyrise un enfant. » Une bonne dit à une petite fille : « Regarde ce bébé, tu es aussi laide que lui quand tu es méchante. » D'autres propos peu flatteurs parviennent aux oreilles de Trott. Il est très décontenancé. Une envie le saisit de se sauver très vite tout seul. Personne ne saurait qu'il est le frère de cette petite peste. C'est impossible. On ne se promène pas tout seul; et puis, ce serait très mal d'abandonner nounou dans le malheur.
Héroïque et résigné, Trott la rejoint. Il s'unit àelle pour s'efforcer d'adoucir Mlle Lucette. Peine perdue! elle continue de s'égosiller. Pour comble de malheur, Jip, à la fin énervé, dresse soudain la tête et se met à hurler à la lune. Ça, c'est complet. Maintenant tout le monde s'arrête. Une espèce
de cercle de curieux se forme. Un vieux monsieur rit si fort qu'il s'étouffe et devient violet. Trott est humilié jusqu'au fond de l'âme. Il se sent déshonoré. Il a envie de pleurer. Heureusement le calme de nounou le soutient. Elle sourit avec placidité. Elle a l'air de trouver tout cela fort naturel. 11 n'y a pas à dire, c'est une nature d'élite. Ravigoté, Trott administre à Jip deux ou trois bonnes tapes qui lui détendent les nerfs; Jip se tait. De son côté, nounou se décide à employer les grands moyens : elle retire une bouteille de lait du fond de la voiture. Cette vue commence par procurer un sursaut de r^ge à Mlle Lucette. Mais ce sont les dernières convulsions. Elle se résigne à boire son biberon, non sans s'arrêter de temps en temps pour grommeler. Le cercle des curieux se dissipe. Seule une petite pauvresse, le doigt
vissé dans son nez, demeure immobile, rêveuse. Mais elle n'est pas digne de l'attention de Trott. Il se sent un peu remonté. Pourtant il a très envie de quitter ces lieux témoins du scandale. Aussi c'est avec un vrai soulagement qu'il entend nounou déclarer que décidément le vent est trop fort, et qu'il faut rentrer pour que Mlle Lucette ne risque pas de s'enrhumer.
On se hâte. Réintégrée dans sa voiture, Mlle Lucette semble un peu mieux disposée. Elle daigne oublier la pelure d'orange. Elle regarde autour d'elle d'un air sinon aimable, au moins indifférent. Mais on dirait qu'elle est absorbée dans ses pensées, qu'elle écoute des voix intérieures...
Pas de chance : voilà Mme Ray et une dame anglaise. Pourvu que nounou ait la bonne idée de passer bien vite sans qu'on la voie! Mais non, Mme Ray et son amie
et nounou et sa voiture s'arrêtent en même temps. Nounou est très fîère d'exhiber son poupon. Les dames s'extasient et lui font des compliments. Mme Ray essaye d'attirer l'attention de Mlle Lucette. Pourvu que celle-ci n'aille pas de nouveau se fâcher! On ne peut pas dire qu'elle semble çn colère. M^is elle est très rouge et a l'air de ne pas même soupçonner la présence de Mme Ray en particulier, celle du monde extérieur en général. Elle semble absorbée par un travail intérieur; ses regards vont en dedans... Trott est inquiet. Il vaudrait beaucoup mieux s'en aller. C'est déjà bien joli que Lucette n'ait pas crié. Qu'est-ce que nounou peut bien attendre? Elle donne un tas de renseignements aux dames qui l'interrogent, sans se presser. Mlle Lucette devient de plus en plus rouge. Enfin Mme Ray se penche pour l'embrasser. Trott
pousse un soupir de soulagement... prématuré. Au moment précis où Mme Ray se penche, on entend un petit bruit particulier... Mme Ray se relève très vite. Les couleurs de Mlle Lucette ont repris leur aspect normal...
Cheminant à petits pas, Trott dévore sa honte. C'en est trop pour une seule aprèsmidi. Avec ça le vent le bouscule si fort qu'il est presque jeté par terre. Jip trottine tout de travers, le poil retourné. Le bonnet de nounou s'ébat dans les cabrioles les plus fantastiques. Tout cela s'harmonise avec les pensées de Trott. Ah! c'est une jolie après-midi! Son cœur est gonflé d'amertume. Ce n'est pas encore une femme du monde, Mlle Lucette. Il jette sur elle un regard furibond.
Mlle Lucette est maintenant tout à fait de bonne humeur. Elle regarde avec satis-
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faction les messieurs courir après leurs chapeaux, les arbres se secouer et les feuilles s'envoler en sarabandes effrénées. Elle approuve tout cela et sourit à Trott d'un air charmant. Trott lui fait de gros yeux. C'est inutile. Puisqu'il n'y a plus rien qui la gêne, pourquoi serait-elle de mauvaise humeur?
Elle redouble de grâces...
Il n'y a pas moyen d'être fâché contre elle. Elle est trop petite. Et puis, vraiment, elle est trop gentille. En franchissant le portail, Trott lui a pardonné. Pourtant, quand maman lui demande s'ils ont fait une bonne promenade, il répond d'un ton pénétré :
— Assez bonne, merci. Mais j'aimerais mieux, une autre fois, ne plus aller avec Lucettc à la promenade de Valade. Elle est un peu petite, tu sais..,