INCONSÉQUENCES DE LUCETTE
inspirer à Trott une certaine timidité vis-àvis de sa petite sœur. Trott est un grand garçon. Il conçoit que la vie est une chose sérieuse, que les mêmes causes produisent les mêmes effets, qu'il y a des principes stables, que certaines choses sont invariablement bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, laides ou belles. Une boîte de soldats de plomb neufs est jolie; Marie de Milly est jolie aussi; et aussi le ciel tout bleu quand il fait beau temps. Toutes ces choses ne se ressemblent pas, mais toutes elles plaisent aujourd'hui comme hier. C'est toujours bon de manger une pastille de chocolat. Et on sait toujours, à peine Miss arrivée, qu'on va s'ennuyer. Ce sont des choses sûres, régulières, ordonnées. On ne verrait pas plutôt Miss faire une culbute [ue le soleil et la lune s'embrasser au mileu du ciel. Et les personnes comme les
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choses apparaissent à Trott sous un angle déterminé. Elles n'ont pas d'inégalités, de caprices. Elles seront demain ce qu'elles sont aujourd'hui ; et chacune a des qualités propres persistantes. Il est absolument avéré que papa est plus fort que tous les hommes; que Miss est plus savante que personne; que Thérèse est la meilleure cuisinière de la terre. Ce sont des choses invariables, sur lesquelles on peut se reposer et compter d'une manière absolue.
Il n'y a que la petite sœur qui échappe à ces habitudes d'ordre et de classification. Depuis le jour où tout à coup de rouge elle est devenue jaune, Trott a gardé à son égard une petite défiance. Et vraiment il semble qu'elle change d'âme comme elle a changé de peau. Tous les jours elle est autre. C'est quelque chose d'excessivement déroutant. Chaque matin Trott vient lui
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dire bonjour très correctement. Il ne reçoit pas deux fois de suite le même accueil. D'habitude elle ne cligne pas de l'œil et demeure dans une indifférence complète en le contemplant d'un air sérieux. D'autres fois, elle a l'air de regarder à travers sa tête à lui, Trot , quelque chose qui est beaucoup plus loin. Cela l'intimide horriblement, et malgré lui il se retourne pour voir ce qu'il peut bien y avoir là-bas. Il y a des jours où elle daigne rire. Alors Trott est très flatté. Il le témoigne en lui tapotant les joues et même en lui donnant un petit baiser. Pourtant il n'aime pas beaucoup ça. La petite sœur sent toujours un peu le bébé. Alors ça le dégoûte. Mais il y a des cas où il faut surmonter ses répugnances. Mais très souvent, à peine Trott apparaît, sa petite sœur se met a crier de toutes ses forces. C'est pré^isémcnl ce qui est arrivé aujour-
d'hui; Trott n'avait pas encore tout à fait aperçu Mlle Lucette dans son berceau, que celle-ci était déjà rouge comme un homard, se tordait comme un ver et criait comme un aigle. Trott a été très blessé. Elle Wi avait déjà fait cette mine hier. Elle aurait pu être plus polie aujourd'hui. Il essaye de Ja calmer par des paroles bienveillantes. Rien n'y fait. Et il entend nounou qui ricane tout en rangeant les affaires de bébé dans la commode. Alors son mécontentement redouble. Après tout, Trott est bien bon de se donner tant de mal. Ah! tu ne veux pas être gentille quand on est aimable avec toi! attends un peu! Et Trott, retroussant son nez, plissant son front, gonllant ses joues et tirant la langue, se convulsé toute la face dans une grimacç abominable qui se termine par un clappement de lèvres peu gracieux.
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Alors la petite sœur se met à gigoter des bras et des jambes en fendant sa bouche vide dans un sourire où se peint la joie la plus expressive...
Trott est déconcerté une fois de plus. Elle ne comprend donc rien du tout, cette petite? A cette idée, Trott se sent un peu ému. Ça doit être bien ennuyeux pour elle, si elle ne comprend rien du tout. Si elle ne sent pas comme papa et maman et Trott et tout le monde l'aime, elle doit être bien triste. Et puisqu'elle ne comprend pas, elle doit avoir peur de tant de choses, et puisqu'elle ne sait pas parler, il doit y en avoir tant qu'elle ne peut pas expliquer! Peutêtre qu'elle croit qu'on veut lui faire du mal quand on essaye de la caresser. Peut-être qu'elle est effrayée quand on lui fait un sourire. Et peut-être qu'elle ne voit partout que des espèces de géants très forts, qui
tout à coup pourraient l'écraser, la broyer, la réduire en miettes. Trott se sent tout attendri. Pauvre Lucette ! Si seulement elle arrivait à comprendre comme Trott a de bonnes intentions, comme il voudrait qu'elle n'ait pas de peine!...
Trott avance sa main vers la toute petite main qui lui agrippe un doigt. Tiens, elle ne veut pas le lâcher. C'est peut-être le commencement de l'alliance espérée et offerte. C'est tout à fait gentil. Il faut cimenter cela solennellement. Malgré la petite odeur, Trott se penche; mais voilà que de l'autre main Lucette empoigne vigoureusement une bonne mèche de cheveux et se met à sonner de toutes ses forces comme si elle était pendue à un cordon de sonnette. Trott est un peu douillet. Il pousse un glapissement, se dégage et se relève au plus vite.