‹ La petite amie; pièce quatre actesChapitre 19 sur 46 · SCÈNE V MARGUERITE, MADAME LOGEIUIS · texte numérisé non relu

SCÈNE V MARGUERITE, MADAME LOGEIUIS

MADAME LOGERAIS

Eh bien ! Marguerite, je ne vous reconnais pas. Vous êtes, à l'ordinaire, très obéissante, très zélée... Qu'est-ce qu'il y a?

MARGUERITE

Il n'y a rien.

MADAME LOGERAIS

Mais si, il y a quelque chose.

MARGUERITE

Je veux m'en aller.

MADAME LOGERAIS

Ne faites pas l'entêtée, allons!... A quoi cela va-t-il avancer. Vous allez vous faire mettre à la porte.

Qu'on me mette à la porte.

MADAME LOGERAIS

C'est la morte-saison. Où irez-vous?

MARGUERITE

Eh bien ! madame, dites à M. Logerais qu'il me laisse tranquille .-

MADAME LOGERAIS

Qu'il vous laisse tranquille?

MARGUERITE

Oui, madame. Vous m'avez comprise. Je ne demande pas mieux que de travailler et même de rester pour fermer... Seulement, je ne veux pas être seule avec M. Logerais.

MADAME LOGERAIS

Ma chère enfant, vous comprenez bien que depuis trente-quatre ans que je suis mariée et que j'occupe des ouvrières, ce n'est pas la première fois que j'entends de pareilles plaintes. Je n'en suis ni plus fière ni plus heureuse, je vous en réponds. Il m'est arrivé de faire des scènes de jalousie à mon mari. Le résultat c'est qu'il a failli abandonner son enfant et sa maison pour s'en aller avec celles qui étaient l'objet de ces scènes. Depuis, je sais que mes reproches feraient inutiles ou dangereux et je m'abstiens. Il faut donc, chez moi, qu'on se défende soi-même.

Ou que l'on cède pour éviter le scandale ou le renvoi.

MADAME LOGERAIS

L'on n'évite pas le renvoi si l'on a cédé. Je vois plus clair que je ne veux en avoir l'air, et la meilleure des employées commet assez de fautes pour me fourufr le prétexte d'un congé sans que j'aie à lui en donner le vrai motif.

MARGUERITE

C'est monstrueux.

LA l'EÏITE AMIE 83

MADAME LOGERAIS

Mon enfuul, si vous pouviez voir le fond de moi-même, et si vous saviez les larmes que j'ai cachées, vous parleriez autrement. Mais j'ai connu trop d'intrigantes et d'effrontées qui n'avaient d'autre but que de me prendre ma place, ici, pour que mon coeur ne soit pas endurci. Je me défends comme je peux et du mieux que je peux.

MARGLERITE

Tant pis pour les vraies victimes.

MADAME LOGERAIS

Qu'elles s'en prennent aux vraies coupables, ce sont celles-là qui m'ont faite ce que je suis. Dure, je le veux bien. On la été pour moi plus que je ne pourrai l'être pour les autres.

MARGUERITE

Mais, moi, madame, je suis digne de votre estime.

Les plus dangereuses de celles que j'ai eu à combattre, avaient, par hypocrisie, l'attitude même que vous avez peut-être par vertu.

MARGUERITE

Peut-être?...

MADAME LOGERAIS

Eh ! oui, peut-être...

MARGUERITE

Vous êtes sans bonté.

MADAME LOGERAIS

Dans un sens, c'est vrai... Maintenant, je vous en ai assez dit. Je n'en ai pas confié autant à tout le monde. Mais vous m'étiez sympathique et à tout hasard, je vous devais cette explication.

MARGUERITE

Qu'est-ce que je vais faire ?

MADAME LOGERAIS

Tenez-vous tranquille.

MARGUERITE

J'ai peur de monsieur Logerais.

MADAME LOGERAIS

Allons! allons! n'exagérez rien. Ses caprices ne résistent pas à un refus nettement exprimé. Il y en a eu de plus jolies que vous et qui l'ont lassé. Peut-être avez-vous un peu trop d'imagination, ma petite. Il y en a eu aussi qui sont venues se plaindre de poursuites qu'elles avaient rêvées... ou désirées. Je ne dis pas cela pour vous, seulement je vous prie de ne plus me reparler de ces choses. Si vous ne savez pas vous garder comme beaucoup ont su le faire... Eh bien, mon Dieu, il n'y a pas que ma maison à Paris. Je vous regretterai beaucoup, mais si vous croyez devoir vous en aller, je ne vous retiendrai pas de force.

MARGUERITE

Vous le disiez vous-même, madame, c'est la morte-saison, et j'ai besoin démanger.

LA l'ETITE AMIE 85

MAIIAME LOGERAIS, ('mue.

Pauvre fille!... Croyez-moi, il se découragera bien vite, s'il sent que ses eflorts sont destinés à rester toujours inutiles. Restez. N'ayez pas l'air d'avoir peur de lui... Et si vous êtes forcée de partir, je vous trouverai une autre place. Travaillez. [Elle sort par la droile.)

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