SCÈNE VI
MARGUERITE, puis; A.NDRÉ. Margueiile commence à mettre tout en ordre. Entre André, après un moment, par le fond gauche.
ANDRÉ
Bonjour, mademoiselle Marguerite.
MARGUERrrE
Bonjour, monsieur André.
Comment se fait-il que vous soyez encore là un dimanche?
MARGUERITE
C'est madame Logerais qui a voulu que je reste.
ANDRÉ
Pourquoi?
MARGUERITE
Une commande pressée.
ANDBE
Vous avez l'air triste.
MARGUERITE
Oui. .îe devais aller retrouver mes parents à la campagne, et me voilà forcée de dîner toute seule, à Paris.
ANDRÉ
Nous, nous allons dîner en ville chez des gens qui m'assomment... J'ai bien envie d'inventer un' prétexte pour ne pas assister à cette petite fête.
MARGUERITE
Il faut y aller. Vous contrarieriez vos parents.
ANDRÉ
Est-ce bête, l'existence... On se croit forcé à des devoirs de politesse, et on court au-devant d'un ennui certain, au lieu de faire ce qui vous plairait.
MARGUERITE, distraitement, en poursuivant son travail.
Qu'est-ce qui vous plairait?
ANDRÉ
Dîner avec quelque camarade, devant qui je pourrais penser tout haut au lieu de me contraindre à paraître <■ bien élevé » comme je vais y être forcé.
MARGUERITE, JJ^UV dir' qurlfjKr rhose.
Une soirée passe bien vite.
LA l'ETlTli AiMlE 87
ASDWK
Vous croyez ça, vous?... Tenez, s'il n'y avait pas tant de préjugés imbéciles, savez-vous ce que nous devrions faire tous deux, bien honnêtement, bien gentiment...
MARGl'EKITE
Vous prenez trop de précautions ; vous m'effrayez. ^Dites.
ANDRÉ
Vous me gronderez.
MAKCIEHITK
Alors, ne dites pas.
ANDKK
Vous n'êtes pas curieuse'?
MARGLEKITE
Non.
ANDRÉ
Je vais vous le dire tout de même .. Nous devrions dîner tous les deux ensemble...
MARGUERITE, tout 6)1 rangeant le magasin, rianl.
Sur l'herbe ?
ANDRÉ
Si vous voulez.
MARGUERITE, jeune, gaie, simple, pendant tonte
la première partie de la scène.
On attendra qu'il fasse plus chaud, pas?/..
ANDRÉ
Vous avez tort de refuser.
MARGUERITE
Je sais bien !
ANDRÉ
Vous êtes très vilaine !
iMARGLERITE
Ah! voilà!...
ANDRÉ
Qu'est-ce qu'on ferait de mal?
Oui, je vous le demande?
ANDRÉ
Vous êtes forcée de dîner toute seule à Paris, un dimanche; moi, de mon côté je ne tiens pas à accompagner mes parents ; nous unissons nos deux solitudes, c'est tout simple !
MARGUERITE
Mais c'est tellement simple, mesdames et messieurs, qu'un enfant de trois ans le comprendrait.
ANDRÉ
Vous n'êtes pas sérieuse!
MARGUERITE, riant.
Non, répétez un peu... pour me faire plaisir...
ANDRÉ
Certainement. Je vous fais une proposition...
MARGUERITE
... Des plus honorables...
ANDRE
... Vous me répondez par des plaisanteries.
MARGUERITE
Voulez-vous que je pleure?...
Vous vous moquez de moi.
MARGUERITE
Je vous rends la monnaie de votre pièce.
ANDRÉ
Je vous affirme, Marguerite, que je ne plaisante pas.
MARGUERITE
Ne dites pas ça, monsieur André!
ANDRÉ
Pourquoi"?
MARGUERITE
Parce que si vous ne plaisantiez pas, c'est que vous me prendriez pour une autre.
ANDRÉ
Je vous jure que j'ai pour vous la plus grande estime...
MARGUERITE
Zuze un peu, comme disait Machin... Tenez... voulez-vous être gentil, passez -moi donc le livre de caisse qui est à côté de vous.
ANDRÉ
Voilà.
90 LA PETITlï AMlli
MARGUERITE, elle le ranije.
Merci.
Nous aurions été au théâtre après.
MARGUERITE, Ivès souriciiHe.
Si on parlait d'autre chose, voulez-vous?...
A.XDRÉ
Non. Ecoutez, mademoiselle Marguerite ; je vous assure que vous m'inspirez la plus grande sympathie.
MARGUERITE, de même.
J'en suis très contente...
ANDRÉ
Vous ne me croyez pas, je vous jure que c'est vrai... Vous ne me croyez pas,
MARGUERITE
Et quand je vous croirais...
ANDRÉ, très sincère.
Ce serait de la bonté, Marguerite, de m'en montrer aussi un peu. J'en ai besoin.
MARGUERITE
Comme vous dites cela.
ANDRÉ
Je suis très malheureux.
MARGUERITE
Vous?
l\ l'I'/ITŒ AMIE î)l
AMJIUÔ
Util... je sens que par raiimône d'un pou d'amitié, vous me feriez voir le ciel plus bleu et la vie moins sale... C'est une vilaine chose, la vie !
MAHCUERITE, vèveuse.
Uni.
ANDRÉ
Vous avez aussi vos chagrins... Pourquoi me refusez vous cette cordialité que je vous. demande. Je me sens si fortement attiré vers vous, moi... 11 ne faut pas trop tût parler d'amour, mais...
MARGUERITE, rianl.
Oh ! non, monsieur André, n'en parlez pasi
ANDRÉ
Ne riez pas... votre rire m'énerve... Je ne sais pas, mais il me semble quand vous riez ainsi, que...
MARGUERITE
Allons! allons! Si vous tenez à parler sérieusement, monsieur André, je veux bien. Ce sera une fois pour toutes!... Quand on a passé dans les ateliers de modistes, on est très tristement savante sur bien des choses qu'on aimerait mieux ignorer, mais enfin, on les sait, et l'on comprend!... Vous voulez que je sois votre maîtresse...
AiNDRÉ
Le vilain mot !
Ce n'est pas le mot qui est vilain...
ANDRÉ
Croyez-moi, Marguerite, je vaux mieux que cela. Je vous demandais votre amitié... un peu de tendresse... J'aurais voulu que nous fussions bons camarades.
MARGUERITE
Camarades !
ANDRÉ
Très sérieusement, je me sens sur le point de vous aimer, peut-être même je vous aime déjà, mais vous pouvez avoir confiance en moi...
MARGUERITE
Bon. Je veux bien. Vous m'aimez. Vous me respectez, même. Combien de temps me respecterezvous ?
ANDRÉ
Aussi longtemps que vous le voudrez.
MARGUERITE
Mais vous voudrez, vous, que ce soit le moins longtemps possible. Allons, ne me trompez pas, ou ne vous trompez pas. L'amour platonique, on n'en parle même plus dans les romans... Vous ne pouvez pas m'épouser, n'est-ce pas ?
ANDRÉ
Malheureusement.
MARGUERITE
Vous l'avouez et vous dites «malheureusement» par politesse. Vous le pourriez que vous ne m'épouseriez pas, et je vous comprends. Je nai pas de dot, je suis fille d'ouvriers et je ne sais rien. Vous, vous avez été élevé pour faire un beau mariage. Je vous répète que je vous approuve. Alors? alors, si je vous écoutais, je de viendrais votre maîtresse dans un mois, dans deux ou dans six...
ANDRÉ
Je n'ai pas dit cela.
MARGUERITE
Je vous dis que c'est certain... Vous n'êtes pas un saint, et moi-même, je ne suis pas une sainte... Après? vous.me garderiez jusqu'à votre mariage, et un beau jour, vous me tireriez la révérence, en me laissant là, peut-être avec un enfant...
ANDRÉ
Oh ! Marguerite.
MARGUERITE
Quoi «oh! Marguerite». Ce n'est pas vrai? Jo ne serais pas la première à qui cela arriverait...
ANDRÉ
Vous me faites de la peine...
MARGUERITE
A moins qu'il n'y ait pas même cela dans votre proposition et que vous me trouviez bonne sim-
plement à vous faire passer l'ennui d'une soirée. .
ANDRÉ
Je vous en prie, Marguerite. Taisez-vous. Je ne raisonne pas parce que je vous aiiTi e...
MARGUERITE
Vous ne m'aimez pas...
ANDRÉ
Je...
MAAGUERITE
Mais non, vous ne m'aimez pas, vous me trouvez à votre goût, voilà tout... Moi, je n'ai pas non plus d"amour pour vous. Alors, je n'aurais pas d'excuse si je vous écoutais. Parlons d'autre chose, je vous le répète, cela vaut mieux.
ANDRÉ
Vous me détestez.
MARGUERITE
Non. Même, vous me plaisiez plutôt, parce que, jusqu'à aujourd'hui, je croyais que vous étiez autrementque les autres.
ANDRÉ
Eh bien voulez-vous me faire une grâce ?
MARGUERITE
Dites?
Oubliez tout ce que je vous ai dit.
LA PETIT!': AMIK *.)o
MARGLEHITK
Je ne demande pas mieux.
ANDRÉ
Pardonnez-moi...
MARGUERITE
Vous êtes pardonné...
ANDRÉ
Alors, donnez-moi la main... de ])on creiir.
MARGUERITE
Voilà. (7Vr'.s' sincères Unis les dcn.r. ils si; dimncnl une poiguée demain masculim .
ANDRÉ
Je vous ai fait du chagrin : je vous ai blessée. Il faut m'excuser si je suis méchant, mademoiselle Marguerite, parce que j'ai eu, ces jours-ci, une grande^trislesse.
MARGUERITE
Oui, je sais.
ANDRÉ
Vous savez?
Je suppose...
ANDRÉ
Le mariage de...
MARGUERITE
C'est cela. Vous l'aimez donc encore?
ANDRÉ
Non. Mais la célébration de ce mariage m'a
rappelé ce que j'ai souffert il y a huit mois. . . Vous avez déjà vu des gens ordinairement gais et chez lesquels un anniversaire fait jaillir de nouvelles larmes et ressuscite pour un jour une douleur qu'on croyait morte.
MARGUERITE
Je vous comprends... plus que vous ne pouvez le supposer...
ANDRÉ
Je n'ai personne à qui raconter tout cela... Mon père se moquerait de moi... maman... maman, je n'ose pas... quant aux amis ils m'écouteraient et après, ils riraient entre eux... C'est peut-être mon bonheur que j'ai perdu en ne l'épousant pas.
MARGUERITE
Pourquoi ne l'avez-vous pas épousée ?
ANDRÉ
Mon père n'a pas voulu.
Pourquoi ?
ANDRÉ
Des idées à lui... Âh ! je puis bien vous le dire : parce qu'elle n'était pas assez riche... Qu'est-ce que ça me fait, la richesse? Au moins, j'aurais quelqu'un qui m'aimerait... tandis que maintenant, je suis isolé, abandonné. {Il pleure.) Je vous demande pardon...
MARGUERITE
Pauvre garçon !
ANDRÉ, lui prenant la main.
Comme vous êtes bonne, de m'écouter et de vous attendrir... J'avais le cœur gros depuis si longtemps, si vous saviez... Quand je suis tout seul, même, je n'ose pas pleurer : je me dis qu'un homme doit être fort, je me raidis... je pose devant moi-même... C'est imbécile!... {Nouvelles larmes.)
MARGUERITE, Ivès dourc.
Consolez-vous, monsieur André. Il no faut plus songer au passé... il faut penser à votre avenir... oubliez tout à fait celle que vous avez aimée puisqu'elle, elle ne vous a pas assez aimé pour vous attendre. Et puis... quand vous vous plaignez d'être seul... si vous êtes isolé, n'est-ce pas parce que vous avez un peu trop... comment dirai-je... pras trop d'orgueil, si vous voulez, mais enfin il y a toujours un peu de cela, quand on n'a confiance en personne... Votre maman... je suis certaine qu'elle vous comprendrait...
Vous avez raison... je n'ai pas assez confiance en elle.
MARGUERITE
Moi, je n'ai plus ma mère : c'est pourquoi je sens mieux qu'une autre combien ça doit être doux, d'en avoir une... Mon père est remarié.
ANDRÉ
Pauvre petite... Vous devez pleurer souvent...
MARGUERITE, l'i'iii'anl SCI maiit.
On ne peut pas toujours rire... Allons, je vais ranger Tatelier. Bonsoir, monsieur André.
ANDRÉ
Bonsoir, mademoiselle Marguerite. [Ello sort. Peu de temps après, entrent M. et madame Logerais en toilette, redingote et robe de ville. Il sr (ffinte.)