UNE VOIX
Pas encore, ma'dame!
MADAME LOGERAIS
Nous sommes là à nous manger les sangs... Je viens justement d'apercevoir, dans l'atelier, Herminie...
LOGERAIS
Et Valentine?... Elle aussi, il me semble, elle ne cessait de pleurer...
MADAME LOGERAIS, o.vec mépris.
Oh ! Valentine, elle, c'est différent.
LOGERAIS, après un moment. La voix changée,
honteux.
Annette !
Je crois que je deviendrais folle, à penser toujours à cela...
LOGERAIS
Si elle mérite qu'on soit bon pour elle, nous agirons comme tu disais tout à l'heure. Nous l'enverrons à Genève. On lui fera accepter en une seule fois la somme nécessaire pour vivre jusqu'à... la date et pour payer un an de mois de nourrice. Je crois ([ue c'est raisonnable.
MADAME LOGERAIS
Il y en a beaucoup qui n'en ont pas autant.
LOGERAIS, sans conviciion.
Après... après, elle se débrouillerait.
MADAME LOGERAIS, de même.
Elle ferait comme les autres, elle se débrouillerait.
LOGERAIS
Je ne vois pas d'autre solution.
MADAME LOGERAIS, sons conviclion, cherchant
des excuses.
Le petit... Le petit... Lorsqu'il sortira de nourrice, il y aura des asiles...
LOGERAIS, de même.
Et puis, elle trouvera peut-être un brave homme qui l'épousera tout de même !
MADAME LOGERAIS
Oui!... Et s'il ne vient pas d'autres enfants...
11 sera très heureux.'...
MADAME LOGERAIS
Mais s'il en vient d'autres, ou si elle ne rencontre pas ce brave homme dont tu parles... Qu'est-ce qu'elle en fera de ce petit?... {Un long silence. — A voix basse.) : Pierre?... Si c'était tout de même le fils d'André, ça ne te ferait pasde ]a peine?
LOGERAIS, après un silence.
Allons ! Allons !... Si nous nous attendrissons, nous ne trouverons rien de sensé... Faisons ce qu'il faut. Rien de moins, rien déplus. L'avenir de notre enfant avant tout.
MADAME LOGERAIS
Tu as raison : L'avenir de notre enfant avant tout. Nous allions le perdre de vue. De quoi vivre jusqu'à la naissance et un an de mois de nourrice, ça me paraît très gentil.
LOGERAIS
Sur dix de mes confrères, il n'y en a peut-être pas un qui en ferait autant !
MADAME LOGERAIS
C'est-à-dire que la plupart se moqueraient de nous s'ils savaient ce à quoi nous sommes décidés.
LOGERAIS
Et puis, comme disait l'autre, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.
MADAME LOGERAIS
A chaque jour suffit sa peine ! [Entre Marguerite.)
MARGUERITE
Yous m'avez demandée, madame Logerais?
MADAME LOGERAIS
Un petit moment. Je vous appellerai. {A Logerais.) Je vais prendre des renseignements sur elle à l'atelier. Je vais faire bavarder les petites camarades. Pendant ce temps-là tu questionneras Marguerite.
LOGERAIS
Nous la questionnerons tous les deux !
MADAME LOGERAIS
Non, J'aime mieux ne pas être là. Je me connais, je l'agoniserais de ^sottises ou je pleurerais avec elle. [Eile va à la jjorle de râtelier.) Venez, Marguerite ! [Elle sort. — Entre Marguerite.)