AND HÉ
Votre acte de naissance, bon...
CIIARLOT, le lui montrant.
Vous voyez ce que je vous disais...
ANDRÉ
Oui : Fils de... et de père inconnu...
CIIARLOT
Merci, monsieur André. {Jl sort en traversant la scène.)
ANDRÉ, après l'avoir suivi des yeux, à lui-même. ... Père inconnu...
lo(;erais Est-ce que nous ne savons pas mieux que toi ce
LA IMÎTITE AMIE 101
qu'il faut faire. Est-ce que nous n'avons pas plus d'expérience que toi ?
ANDKÉ
Je veux voir Marguerite.
LOGERAIS
Je m'y oppose absolument.
ANDRÉ
Je veux voir Marguerite.
LOGERAIS
Je te défends de la voir.
MADAME LOGERAIS
Puisque vous devez vous séparer, pourquoi encore vous faire du chagrin ?
LOGERAIS
Je te défends de la voir.
ANDRÉ
Tu as déjà eu de formidables influences sur ma vie. Tu as empêché le mariage qui m'aurait peut-être donné le bonheur. Tu avais réussi à me faire accepter l'idée d'une autre union qui t'aurait peut être causé des remords. C'est assez. C'est de moi qu'il est question, de ma dignité, de mon honnêteté. Je ne te dis pas que je n'accepterai pas ta solution, mais je veux me rendre compte par moi-même du mal que j'ai causé et dans quelles proportions vous l'avez réparé.
LOGEltAIS
Qu'est-ce que tu comptes faire? Enfin... Tu par-
lais tOLil à riieure d'épouser. Ce a'élait pas sérieux, n'est-ce pas? Tu n'y penses pas ?
ANDRÉ
J'y pense, au contraire.
MADAME LOGERAIS
Es-tu bien certain que tu lui donnerais le bonheur ? Comment a-t-elle été élevée ? Dans la misère. Je ne lui en fais pas un reproche, mais cela ne l'a pas préparée à être la femme d'un homme comme toi.
LOGERAIS
Je vous suppose mariés. Quand vous aurez fini de vous embrasser, que vous direz-vous ? Quel sera le sujet de vos conversations? Combien de fois te froissera-t-elle en un seul jour par son ignorance et l'étroitesse de son jugement? Passée la lune de miel, quels reproches ne lui feras-tu pas lorsque tu verras tes camarades arrivés aux situations qu'elle t'aura empêché d'atteindre?
MADAME LOGERAIS
Tous les deux vous regretteriez un jour le roman de vos vingt ans.
ANDRÉ
Je n'ai pas à me laisser influencer par l'examen de résultats à peine probables. Le devoir actuel est le seul impérieux. Si mon devoir est d'épouser, j'épouserai.
LOGERAIS
Tu épouseras?... si je veux!... Et je ne veux pas !
ANDRÉ
Tu abuses de ton autorité.
LOGERAIS
J'use de celle que m'a confiée la Loi.
ANDRÉ
La Loi me reconnaît le droit d'être père puisque je puis donner mon nom à l'enfant, mais elle ne me reconnaît pas celui d'être mari. C'est imbécile ! ^
LOGERAIS
Ce n'est pas moi qui l'ai faite, la loi.
ANDRÉ
Si c'était toi, elle ne serait pas plus dure.
- LOGERAIS
Qui sait !
ANDRÉ
Mais enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc ? Que je l'abandonne après lui avoir jeté une aumône...
Une aumône de mille francs !...
ANDRÉ
Mille francs! Si ses parents la chassent, si elle ne trouve pas d'ouvrage, combien lui en restera-t-il dans six mois? Je mets les choses au pire... Suppose qu'alors, dénuée de ressources,
dans un délire, dans un accès de désespoir, elle fasse ce que font tant de malheureuses séduites et abandonnées... suppose qu'elle lue son enfant !
LOGERAIS
Oh ! oh !
ANDRÉ
Est-ce que cela n'arrive jamais? Eh bien, si cela arrivait à Marguerite, est-ce que tu ne sens pas que ce crime là, c'est un peu toi et moi qui l'aurions commis ?
LOGERAIS
Comme elle ne le tuera pas...
ANDRÉ, prenant le papier de Chariot.
S'il vit et qu'il devienne comme ce malheureux?... Décidément, non, non, non ! Je ne veux pas faire peser sur ma vie la possibilité d'un tel remords. Tout à l'heure j'hésitais. Vous m'avez contraint à la réflexion. Je vois clair en moi. J'épouserai Marguerite dans un mois si tu y consens ; dans deux ans si tu t'y opposes.
LOGERAIS, après avoir levé les épaules.
Je me demande alors, moi qui l'ai entendue, ce qu'elle choisirait si tu lui montrais les choses sous leur vrai jour.
ANDRÉ
Je vais le lui demander. Je veux la voir.
LOGERAIS
Eh bien, autant en finir tout de suite... [A sa femme.) Va la chercher.
MADAME LOGERAIS
Pierre, tu as tort de céder.
LOGERAIS
Est-ce que nous pouvons ne pas céder... Dislui devenir et laissons-les s'expliquer. Va...
MADAME LOGERAIS, à André.
André, mon enfant, je t'en supplie, réfléchis bien. Ne sois pas une dupe. Écoute-moi. Pense bien à ce que je te disais tout à Fheure. Tous ceux qu'on a trompés ne l'ont été que parce qu'ils avaient la même confiance que tu as... En somme, tu ne sais pas qui elle est, cette jeune fille. Il y a six mois que tu la connais... Combien de temps as-tu causé avec elle? Elle a vingt ans. Qu'est-ce que tu connais de son passé? Ce qu'elle t'en a (lit De sa famille... qui serait la tienne? Rien. Je te parle dans ton intérêt, mon petit... Si tu savais ce qu'il m'en est passé sous les yeux, des rouées, des saintes-n'y-touche. Je ne dis pas cela pour Marguerite, Je ne sais pas. Mais, mon enfant, des histoires du même genre, ça court tous les ateliers. Des grossesses qu'on fait accepter par un amant plus riche, ça se raconte tous les jours... On en rit... Je te citais tout à l'heure le cas du petit Perrin. . j'en connais dix sem-
blables. Réfléchis. Pense, André, que tu vas décider de Ui vie et... aussi un peu de la nôtre.
LOGERAIS
Oui, n'oublie pas cela. Tu ne le crois peut-être pas... mais je t'aime bien, André... Je te parle souvent, trop souvent peut-être des sacrifices que nous avons faits pour toi... Je ne mens pas. Nous avons rêvé pour notre vieillesse d'être fiers de toi, de te voir lieureux, riche, honoré. 11 n'y a pas de jour qiie nous n'en ayons parlé, depuis que tu es au monde.
MADAME LOGERAIS
Nous n'avons que toi, André !
LOGERAIS
Si nous travaillons encore, c'est pour toi. Autrement, nous nous serions retirés, il y a deux ans. N'oublie pas tout cela. Si tu perds ton avenir c'est toutes nos peines qui auront été perdues.
MADAME LOGERAIS
Je n'attends plus de joies que celles que tu me donneras, mon enfant.
LOGERAIS
Veux-tu faire à ta mère... veux-tu nous faire une vieillesse désolée et solitaire ? Tu parles de devoirs, tu en as aussi envers nous. Ta mère n'a pas une bonne santé ; ne lui cause pas ce chagrin. Tu es un homme, André, ne te laisse pas berner ou par les autres ou par toi-même... Je ne
LA PETITE AMIE Kî"
te dis plus rien. (La main sur l'épaule.) Pense à nous... Allons, pense à nous. [Madame Logerais s'essuie les ijeu.r, sincère.)
ANDRÉ, éuni.
Je vous demande pardon du chagrin que je vous fais à tous les deux. Je vous promets de n'être dupe ni des autres ni de moi-même et de ne pas manquer à ce que je vous dois.
LOGERAIS
Va la cherelier, Annette. (Madame Logerais sort. ÀjJrès un certain temps, Marguerite entre. A Marguerite.) Mademoiselle, mon fils veut avoir un entretien avec vous. Je me borne à vous rappeler vos promesses.
MARGUERITE
Je ne les ai pas oubliées, monsieur Logerais.
LOGERAIS
Bien ! (// sort..