SCÈNE PREMIÈRE
MAlUiLlEUITE, A.NDHE
ANDRÉ, après rnooir embrassée.
Est-ce que tu as reçu la dépèche?
MAHr.UERITE
Non!
ANDRE
11 n'y a pas de temps perdu...
MARGUERITE
Tu n'as pas vu monsieur Maurice ?
ANDRÉ
Mais si. Je suis allé le prendre ce malin chez Léontine comme c'était convenu, il m'a présenté à l'administrateur à qui je suis certain d'avoir plu... il n'y avait plus qu'une formalité à remplir... et j'entre demain... Maurice doit m'envoyer une dépêche... mais je te dis, c'est une affaire convenue... Enfin !... je respire... Je suis bien content, je t'assure !...
MARGUERITE
Comme tu es bon 1
ANDRÉ
Pourquoi ?
MARGUERITE
C'est si loin de ce que tu rêvais, ce que tu vas faire.
ANDRÉ
Ah ! oui ! la gloire littéraire, les honneurs ! j'y penserai plus tard. Je t'assure que l'idée de gagner mon pain, le tien, et celui de notre enfant me rend très fier.
MARGUERITE
Quand je pense que c'est pour moi.
ANDRE, bas.
Ce n est pas pour loi seule, c'est puur nous trois.
MARGUERITE
Est-ce que je pourrai jamais assez t'aimer?
ANDRÉ
Tu n'as qu'à continuer!
MARGUERITE
Tu verras comme on sera heureux... nous allons nous chercher un petit logement à Paris, ou à Levallois.
ANDRÉ
Pourquoi ne pas rester ici ?
MARGUERITE
C'est trop loin... et puis voici l'hiver, ce serait triste. . . Il y a aussi une autre raison... c'est trop cher. .J'ai préparé notre budget... veux-tu que je te le fasse voir... nous allons le vérifier ensemble... attends... il est là... {Élte entre dans la maù-on.) Qu'est-ce que j'en ai fait?... Le voici! {Elle revient.) Assieds-toi là... Viens... un crayon, tu as un crayon ? Merci... Voilà ! ANDRÉ, tout près d'elle.
Je t'adore !
Allons, mimi, sois sage, ou je me mets de l'autre dAé de la table. . . D'abord les recettes.. . Toi 175 francs, moi 150 francs : total 325.
ANDRE
Comment, loi 150 ?
MARGUERITE
Oui, mon mois.
ANDRÉ
Ne parlons plus décela... je te considère comme ma femme. Je ne veux pas que madame André Logerais soit employée dans un magasin de modes.
MARGUERITE
Tu me considères comme ta femme, mais je ne la suis pas. J'ai bien réfléchi à tout cela. Tant que nous ne serons pas mariés, si je vis avec toi sans travailler, je serai, pour les voisins, pour tout le monde, une fille entretenue.
ANDRÉ
Je ne veux pas...
MARGUERITE
Il le faut, je t assure... Il y a des insultes qu"on ne m'adresserait pas si on savait que je gagne ma vie.
ANDRÉ
Un t'a insultée ?
Je ne dis pas cela. Je dis qu'on pourrait m'insulter. Je te le répète, si tu veux me prouver que tu me considères réellement comme ta femme, il faut me laisser travailler. Si je ne travaille pas,
je ne suis plus que ta maîtresse,.. Nous ferons un petit ménage d'ouvrière et d'employé économes, bien courageux et nous aurons le droit d'être fiers.
ANDRÉ
Tu as toutes les délicatesses : le seul argument que tu n'emploies pas parce que tu as peur de me blesser, et le plus fort, c'est celui-ci : avec mes seuls appointements, nous ne pourrions pas vivre... Situ savais comme j'en souffre et comme je voudrais qu'il me fût possible de travailler plus pour gagner davantage... mais je trouverai bien quelques leçons, quelques travaux à faire le soir.
MARGUERITE
Le soir tu auras ton doctorat à préparer, mon bon chéri.
ANDRÉ
Je ne puis accepter l'idée de te voir au dehors, dans quelque magasin, exposée aux reproches, aux humiliations, ou aux galanteries... Tu me comprends, voyons, tu me comprends.
MARGUERITE, uprès uii silsnce.
Alors... écoute... Je ne travaillerai pas au dehors, je travaillerai chez nous. Ah !... Ah ! tu n'as plus rien à dire. Je ne sortirai que pour aller chercher de l'ouvrage ou pour en rapporter... Ah!
ANDRE
Gomme je t aime I
MARGUERITE
Ah! mon chéri!... moi aussi, je t'aime bien... [Étreinte grave.) Allons! allons! aux choses sérieuses... Seulement, cette modification au programme va faire un trou dans notre budget. Hein ! Tu as Tair de m'écouter et tune m'entends pas.
ANDRÉ
J'écoute ta voix qui est douce comme une caresse.
MARGUERITE
Non !... non !... il n'est pas question de cela... Je te dis qu'en travaillant chez nous, il ne faut pas espérer que je gagnerai plus de 125 francs, 125 et 175. Ah ! bien, tiens ! çâ vaut mieux, ça fait un compte rond. Trois cents francs... Prends cette feuille blanche... écris... Parce que voilà comment nous ferons... Je ne veux pas demeurer à l'hôtel ou en meublé. Nou^ achèterons des meubles à crédit... Alors, écris : Budget du mois... Tu y es?... meubles 20 francs... Loyer 30... Ça fait 360 francs de loyer ; avec ça, on peut avoir quelque chose de très bien en n'étant pas trop exigeant. (// /'emèras.s'e.) Attends donc ! on s'embrassera tout à l'heure... Nourriture 90 francs. ANDRÉ, gai.
Trois francs par jour pour quatre repas...
MARGUERITE
C'est tout ce qu'il faut quand on sait s'arranger.
ANDRÉ
Et toujours en n'étant pas trop exigeant.
MARGUERITE
A la bonne heure! tues gai. [Elle l'embrasse.)
ANDRÉ, posaiil soncraijon.
Ah ! c'est maintenant qu'on s'embrasse ?
MAIifiUERITE
Pas du tout... pas du tout... Veux-tu bien vite reprendre ton crayon, mauvais garnement ! Écris: Blanchissage 20 francs. Tailleur 30 francs. Robes 10 francs.
ANDRÉ
Mais ce n'est pas as^ezl
MARGUERITE
Ce sera moi la couturière... Qu'est-ce que je ferais le soir... et le dimanche lorsqu'il pleuvra... Robes dix francs. Livres dix francs. [Sur un geste d'André.) Tu as besoin de livres... Femme de ménage vingt-cinq francs... Oui, madame Ernest m'a demandé de l'emmener. Ça, on pourra peutêtre le supprimer plus tard... 11 ne reste plus (|ue quarante francs.
ANDRÉ
Pour...
MARGUERITE, avec une petite tape de son papier sur la tête d'André.
Mauvais père !... {Très tendre.) Et les mois de nourrice.!
ANDRÉ
Mais tu avances...
MARGUERITE
Jusqu'à ce qu'il soit là, ces quarante francs serviront à acheter ses petites affaires.
ANDRÉ
Tu penses à tout. [Regardant le papier qu'elle tient.) Et ces vingt francs-là qui n'ont pas de destination ?
MARGUERITE
Ces vingt francs-là...
ANDRÉ
Oui... C'est pour les menus plaisirs?
MARGUERITE
Non... c'est pour rendre à tes parents les mille francs qu'ils m'ont donnés.
ANDRÉ
Chérie !
MARGUERITE
Allons... allons... ça, ça ne te regarde pas... fais l'addition.
ANDRÉ
Cinq... Deux et trois cinq et neuf quatorze, dix-huit, vingt-et«un, vingt-neuf I... Total deux-
LA l'ETITE AMIE ]77
cent-qucitre-vingt-quinze francs .. C'est admirable.
mah(u:1':kite 11 reste cinq francs pour rimprévu et les menus plaisirs... ce n'est pas beaucoup... mais si on avait davantage on ne saurait pas (pioi en faire puisque nos soirées sont prises.
ANDRÉ
C'est parfaitement vrai.
MARGUERITE
ïu vois comme nous allons être heureux!... Pauvre mignon... Tu ne l'auras pas \o\é {h^iilre madame Ernest, une dépêche à la main.)
MADAME ERNEST
Une dépèche!
ANDRÉ, Jdijeu.i:, La dépêche I merci , madame Ernest. [Madame Ernest sort.)
MARGUERITE
Ouvre vite !
ANDRÉ
Tiens, ouvre-là, toi, j'ai peur.
Que tu es bétel [Elle l'ouvre et, après Pavoij-lue très émue ) Mon Dieu! Du courage, mon pauvre André ! Tiens, lis !
ANDRÉ, lisant « Affaire manquée. Recevrez explications. Amitiés. Maurice. » Ce n'est pas possible !
MARGUERITE
C'était trop beau !
ANDRÉ
Je te dis : ça n'est pas possible. L'administrateur m'a posé une foule de questions... j'ai bien vu que mes réponses lui plaisaient... il m'a quitté en me serrant la main.
MARGUERITE, relisant la dépêche.
« AlTaire manquée. Recevrez explications. Amitiés. Maurice. »
ANDRÉ
Il m'a demandé quand je pouvais entrer... je lui ai dit : mais tout de suite, si vous voulez, monsieur. Il m'a répondu : No:i, ce n'est pas possible, il y a encore une petite formalité à remplir, mais ce n'est qu'une formalité. Votre ami vous préviendra. A demain !
MARGUERITE
Qu'est-ce qui a pu arriver?
Mais je veux des explications... Enfin ! je suis un honnête homme.
MARGUERITE
Ne te mets pas en colère, André... [Entre Léontine.)
LA l'ETlTE AJIIE 170