‹ La petite amie; pièce quatre actesChapitre 41 sur 46 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, LÉONTLNE

LÉONTINE

Bonjour, mes amis, bonjour André (Povjnée de main.) Bonjour, Marguerite. {Embrassades.) Eh bien... vous avez reçu la dépêche de Maurice?

A.MiKÉ

A Finstant. Je suis consterné. Je me demande ce que j'ai fait I

LÉONTLNE

Après vous l'avoir envoyée, Maurice a eu comme un remords de vous avoir annoncé cette mauvaise nouvelle aussi sèchement, aussi brutalement. Il est monté à la maison pour me conseiller de venir vous voir. J'espérais arriver avant son télégramme.

ANDRÉ

Mais qu'est-ce que j'ai fait ?

Assieds-toi... tu vas nous donner des expli^ cations.

LÉONTLNE

Je ne sais pas grand'chose. Maurice ma chargée de vous dire de ne pas vous décourager. (.4 André.) Il va continuer à s'occuper de vous. Il

180 LA l'ETITH AMIE

VOUS engage, pendant ce temps-là, à reprendre les démarches que vous aviez commencées pour entrer dans un journal

A quoi bon... Je ne réussirai pas .. Depuis un mois, je fais l'impossible pour y arriver. .J'en ai assez d'aller poser dans les antichambres et d'être un sujet de gaité pour les garçons de bureau qui reconnaissent à dix pas le littérateur affamé et évincé. J'ai été partout, partout!... Partout on est trop.

Maurice, de son côté, ne restera pas inactif. Il va s'informer dans d'autres administrations...

Dans les autres administrations, il y a une queue de candidats pour un emploi de cent cinquante francs par mois, ils attendent depuis six mois, depuis un an, et tous sont recommandés par des sénateurs et des députés... Jugez quand ils entreront, ceux qui, comme moi n'ont aucun titre. Car c'est effroyable, aujourd'hui, il faut, pour trouver du travail, autant de sollicitations et de protections que si l'on demandait une injustice ! Non ! Je n'avais qu'une chance,' c'est que Maurice, secrétaire de cet administrateur, voulût bien lui parler de moi. Il n'y avait que cette chance-là de réussir... Elle m'échappe... alors,

c'est la fin de tout. Mais je veux qu'on m'a|)prenne ce que j'ai fait?

LKONTI.XE

On ne dit |)as...

ANDHK

Alors pourquoi? Pourquoi me refuse-t-on le soir ce qu'on m'accordait le matin ?

LKONTIXE

Je ne sais pas.

ANDRÉ

Allons donc ! Maurice le sait, et Maurice vous l'a dit.

LÉONTINE

Je VOUS assure que non.

ANDRÉ

C'est impossible autrement. Maurice a demandé pourquoi on ne me prenait pas, et on le lui a avoué et il vous l'a répété.

MARGUERITE

C'est certain cela... il vaut mieux tout nous dire...

AND lu-:

Il n y avait plus qu'une formalité à remplir.

MARCIERITE

C'est donc en accomplissant cette formalité.

ANDRÉ

En quoi consiste-t-elle? J'ai supposé que c'était

une recherche de renseignements de moralité... une enquête chez le commissaire de police du quartier.

MARGUERITE

C'est cela.

LÉONTINE

Oui. C'est à peu près cela... Écoutez, je vais vous dire la vérité. . . Il faut que chaque employé ait une fiche qu'uninspecteurest chargé deremplir. Alors, tu ne m'en voudras pas, Marguerite?

MARGUERITE

J'ai deviné, c'est à cause de moi !

LÉONTINE

Non, ce n'est pas à cause de toi personnellement.

ANDRÉ

Non! ce n'est pas cela!.. Ce n'est pas possible... c'est à cause de notre situation ?

LÉONTINE

Vous me le faites dire malgré moi".

On a su que je vivais avec elle sans être marié?

LÉONTINE

Ils sont très renseignés. Ils savent même que vous allez avoir un enfant.

ANDRÉ

Et c'est pour cola qu'on ne veut pas de moi !

LKO.NTINE

On^esttrès sévère... Maurice et moi,nousavons été forcés criiabitor deux appartements.

ANDRÉ, en pleina exaUalion.

C'est pour cela qu'on ne veut pas de moi... Eh bien ! elle est admirable, la morale bourgeoise... Si j'étais comme tant d'autres, un coureur de filles, un noceur, on m'ouvrirait la porte. Mais j"ai rencontré une femme que j'aime, une femme qu'on m'empêche d'épouser, je la garde avec moi, me rapprochant le plus possible de ce mariage en dehors duquel il n'y a pas de vertu, paraît-il — c'est à mourir de rire ! — je vais avoir un enfant, je veux nourrir ma femme et élever mon petit, et à cause, de cela, on me croit capable d'enlever la caisse! J'ai eu tort. Je le reconnais, j'ai eu tort! Je sais maintenant comment j'aurais dû me conduire pour mériter l'estime de tous... [A Marguerite.) Oui, ma pauvre Marguerite, si je t'avais abandonnée, toi etton enfant, si je t'avais réduite à la misère, à la prostitution ou à l'infanticide, la société d'aujourd'hui me regarderait comme un des siens, et me donnerait un brevet de parfaite moralité !... ah ! les hypocrites, les cuistres ! Les mufles, les canailles ! (// entre dans la maison.)

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