‹ La petite amie; pièce quatre actesChapitre 42 sur 46 · MARGUERITE, LÉONTINE · texte numérisé non relu

MARGUERITE, LÉONTINE

LÉONTINE

Qu'ost-ce qu'il va faire?

MARGUERITE

Je ne sais... pleurer peut-être. J'ai peur qu'il ne redevienne comme il était lorsqu'il a eu enfin l'idée de s'adresser à Maurice. L'espérance lui avait rendu le calme, nous étions redevenus heureux.

LÉONTINE

Redevenus ? il te faisait donc souffrir ?

MARGUERITE

Oh ! ce n'est pas sa faute, le pauvre chéri ! Mais il était si découragé. Personne ne peut deviner ses chagrins et ses déceptions. Dans une Revue où il était parvenu à entrer comme rédacteur, on le forçait à faire « la place » pour des annonces. Il a essayé, le malheureux... il était trop timide, il n'a pas réussi, naturellement !.. Qu'est-ce qu'il va faire! Quelles extravagances, quelles folies va-til imaginer encore?... Tiens, un matin — il avait passé la nuit à écrire, il m'avait dit qu'il avait untravailpresséà terminer, — je l'ai trouvé endormi sur une lettre qu'il voulait envoyer aux journaux et dans laquelle il disait qu'il allait vo-

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1er pour passer en Cour d'assises... Puis il parlait politique... il disait des choses comme celles qu'on met dans les livres... il ne sait pas que je Tai lue cette lettre, et il ne m'en a jamais parlé. .. Une fois qu'il a écrit, il se figure avoir agi... [Un grmid soupir.) Ah l mon Dieu! mon Dieu! mon bien !

LÉONTINE

Il ne faut pas qu'il se décourage et il ne faut pas, toi, le décourager.

MAH GUERITE

Moi, je suis à bout de forces.

LÉONTINE

Il est possible que dans quelques jours, demain peut-être, il recor\'e une réponse favorable à une de ses nombreuses demandes.

MAHGIRRITE

Je n'y compte plus.. . (.4 cec un grandabatlement.) Ah ! je suis lasse! Qu'est-ce que nous allons faire? Il nous reste assez d'argent pour manger jusqu'à demain.

LÉONTINE

Justement je voulais t'olTrir... Tu sais que j'ai une petite bourse à moi.

MARGUERITE

Merci! Tu es bonne! mais je ne pourrais pas lui cacher cet emprunt et il refuserait... il est fier!.. Mais pourquoi n'a-t-on pas voulu delui... Ce n'est

pas un crime, cependant, de vivre avec moi ! Ils sont donc bien sévères, bien rigoureux ces genslà ?'Qu'est-ce que nous faisons de mal?

Maurice m'a dit qu'il n'y comprenait rien luimême... Cela arrive que des employés se mettent dans votre situation. S'il n'y a pas de bruit, de scandale, on ferme les yeux. On est déjà plus exigeant lorsqu'il s'agit de prendre un nouveau. Mais pour vous, on a été impitoyable. Maurice a essayé d'attendrir M. Teulin, l'administrateur, en lui racontant votre histoire. M. Teulin ne l'a pas laissé commencer. Il a dit « C'est inutile, ne me parlez plus de lui », et il lui a montré les renseignements.

MAROUERITE

Qu'est-ce qu'ils disaient donc, ces renseignements?

LÉOiNTINE

Ce que tu devines,

MARGUERITE

Mais encore .. on disait qu'il vivait avec une fille des rues, quoi? .

LÉONTINE

Non!

MARGUERITE

Enfin, répéte-moice qu'ils disaient, que j'étais une voleuse?.. Je veux que tu me dises la vérité.. Si tu es mon amie, tu vas me dire la vérité.

LA l'ETITE AMIE 187

LKONTINE

Tu te fais des idées !.. Il y avait ceci : « Vit en meublé aux environs de Paris, depuis deux mois, sans ressources connues, avec une petite ouvrière dont il va avoir un enfant. »

MARGUERITE

Qui donc a pu si bien les renseigner?

LÉONTINE

Écoute... je crois bien m'en douter.

MARGUERITE

Qui?... Il avait donné son adresse à Paris... C'est son père.

LÉONTINE I

Pour moi, c'estlui.

' MARGUERITE

Mais il ne sait pas oîi nous sommes.

LÉONTINE

11 le sait... Comment . Je l'ignore.. Il vous a fait rechercher... Marguerite, ma bonne Marguerite, il faut que tu aies du courage.

MARGUERITE

Ah ! tu vois bien que j'en ai !

LÉONTINE

Je suis venue., ce n'est pas seulement pour la dépêche... mais je voulais te prévenir de ce que j'ai entendu, hier, par hasard au magasin. Le père d'André est au courant de tout II sait que vous n'avez plus un sou, qu'on va vous renvoyer

d'ici... Il pense qu'Andréest à bout de résistance, et il croit le moment venu de le reprendre.

MARGUERITE

11 va venir?

LÉONTLXE

Probablement.

MARGUERITE

Eh bien ! j'en ai assez de faire le malheur de l'être que j'aime le plus au monde. Car c'est pour moi qu'André souffre tout ce qu'il souffre... Qu'il me quitte, qu'il s'en aille loin de moi qui ne lui ai fait que du mal... Oui, dis à son père qu'en effet, il peut venir le chercher... Tu me retrouveras bien une place, n'est-ce pas ?. . . . Tu me donneras bien l'hospitalité pendant quelques jours?... Quoi?... Je ferai comme les autres... à force de travail j'arriverai tout de même à élever mon enfant... et j'aurai, de plus queles autres, le souvenir de mon bonheur et l'estime de celui à qui je me suis donnée.

LÉONTINE, la prenant dans ses bras.

Si tu te décides à cela, viens. Tant qu'il y aura du pain pour moi il y en aura pour nous deux... Et tu auras quelqu'un à qui parler de lui, et je te laisserai pleurer tout doucement, sans vouloir te consoler trop vite.

MARGUERITE

Tu esbonne...je t'aime bien. . Il ne faut pas qu'André me trouve dans cet état .. Laisse-moi le

préparer... à bientôt... et merci... pas un mot de tout cela devant lui... Attends, je vais l'appeler. {Ra/fermissant sa roix.) André. Voilà Léontine qui s'en va... elle veut te diveaurexoiv . [Entre André . Il lietit à la main une lettre qu'il met dans la poche de son veston.)

ANDliH

Au revoir... remerciez bien Maurice de ce qu'il a fait pour moi.

LKO.NTIXE

Adieu... et bon courage,

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