SCÈNE V MARGUERITE, M. et MADAME LOGERAIS
M. ';/ MADAME LOGERAIS
Bonjour, mademoiselle. Bonjour.
MARGUERITE
Bonjour, madame Logerais. Bonjour, monsieur Logerais.
,.v l'KTiTi'; amil:
Alors, vous défendez à André de nous recevoir?
MARGUERriE
Non, madame.
MADAME LOGERAIS
Vous ne voulez pas que nous causions avec lui?
MAR(;LERrrE
Vous causerez avec lui.
MADAME LOGERAIS
Vous avez peur que nous vous le reprenions.
MARGUERITE
Non, madame, je veux vous le rendre.
LOGERAIS
Ah: ail!...
mar(;l"ERIte
Vous pouvez croire tous les deux que votre devoir est de me maltraiter — de m'injurier, mais vraiment, vous devriez bien me faire l'aumône d'un peu de patience et attendre de savoir ce qui s'est passé, avant de me traiter comme une fille I [Un silence — elle se reprend.) Vous connaissez André, vous savez qu'il est fier! Il était convaincu que le journalisme lui donnerait du pain, et si le journalisme manquait, il avait cent projets... La réussite d'un seul devait nous assurer l'aisance... nous n'avons pas mangé tous les jours à notre
faim. Parfois il rentrait à neuf ou dix heures, disant c[u'il avait dîné, tandis qu'il sentait encore Fabsintlie.
MADAME LOGERAIS, (idoucie.
Mon pauvre André ! {Apres unsilmce.) Eh bien, et VOUS... qu'est-ce que vous mangiez?
MARGUERITE, très douce.
Je m'arrangeais, je me privais un peu ; mais moi, ça ne fait rien, j'avais l'habitude, n'est-ce pas?... Je vais vous envoyer André. Il faut que nous nous séparions, parce qu'il faut que je travaille. Il est à bout de forces... vous le déciderez à vous suivre si vous lui parlez doucement... Pour... pour l'argent... je tâcherai de vous le rendre plus tard, quand je pourrai, un petit peu à la fois..- Adieu, monsieur et madame.
MADAME LOGERAIS, commc à elle-même.
Pauvre fille 1
MARGUERITE, SUT le pcis de la porte.
Voilà la seconde fois, madame, que vous me dites « pauvre fille. « Si la première fois vous m'aviez défendue au lieu de vous borner à me plaindre, tout cela ne serait peut-être pas arrivé. {Elle sort.)
SCÈiNE VU
Mo.NsiEUu ET Madame LOGERAIS seuls, pim ANDUÉ.
Sais tu ce que tu devrais faire, toi ?
MADAME LOGERAIS
Non.
LOGERAIS
Tu devrais rentrer à la maison.
MADAME LOGERAIS
Parce que?
LOGERAIS
Parce que tu commences à faire des hêtises. Je te connais, si tu restes ici, tu vas continuer.
MADAME LOGERAIS
Je ne fais pas plus de bêtises que toi.
LOGERAIS
J'avoue que je viens d'en commettre une.
MADAME LOGERAIS
Laquelle ?
LOGERAIS
Celle de Raccompagner. Ce que je t'ai prédit arrivera. Tu ne le ramèneras pas.
MADAME LOGERAIS
Nous allons voir cela.
LOGERAIS
Pardon... Je voudrais seulement que lu répondes à deux petites questions.
MADAME LOGERAIS
Ce n'est pas le moment...
LOGERAIS
Je voudrais que tu répondes d'abord à deux petites questions. La première est celle-ci : Est-il vrai que tu es déjà troublée par ce que t'a dit Marguerite...
MADAME LOGERAIS
Oui... Comment pourrais-je...
LOGERAIS
Oui... Je ne t'en demande pas plus long. Est-il vrai, de plus, que je t'avais prévenue de ce qui est arrivé ?
MADAME LOGERAIS
Tu m'avais prévenue. C'est vrai, mais...
LOGERAIS
Ça me suffit, ça me suffit. Permets-moi donc de m'autoriser de mon intuition pour te donner un conseil.
MADAME LOGERAIS
Lequel ?
LOGERAIS
Allons-nous en.
Je veux revoir André*
196 LA l'ETlTE AMIE
LOGERAIS
Tu veux revoir André?... Revoyons André... Seulement, tu ne me feras aucun reproche si mes autres prédictions se réalisent comme la première.
MADAME LOGERAIS
Non... [André parait sur le pas de la porte.) ANDRÉ, à Marguerite quon ne voit pas.
Te quitter!... Jamais! J'ai rabaissé mon orgueil. Je vais les supplier de venir à notre secours. (// se retourne et se trouve en face de ses parents. Montent d'indécision.)
MADAME LOGERAIS
Mon pauvre petit ! Comme tu es maigre. Comme tu es changé...
ANDRÉ, sans cri, mais avec émotion Maman ! {Baiser. Il va à son père et lui donne la main.)
LOGERAIS, nn peu émn.
Allons, mon enfant, je suis content que tu sois venu spontanément me donner la main.
MADAME LOGERAIS
11 y adesiîarents qui te feraient des reproches, qui t'auraient oublié, abandonné. Nous, nous t'ouvrons nos bras... Est-ce que tu diras encore que nous sommes tes ennemis ?
Non.
LA PHTITE AMIE 197
MADAME LOGERAIS
Allons ! Nous fêterons le retour de l'enfant prodigue.
ANDRÉ
Tu ne m'as pas compris, mère
LOGERAIS
Tu ne veux pas rentrer à la maison ?...
ANDRÉ
J'y veux rentrer avec ma femme...
LOGERAIS, triomphant^ à madame Logerais.
Eh bien?... Eh bien?... Non, mais réponds... Qu'est-ce que je t avais dit?... {Ilrit.) Les mots... les mêmes mots que je t'avais annoncés... Je ne suis pas fâché, d'ailleurs, qu'il me donne raison aussi complètement... Tu es contente, n'est-ce pas... Tu as ce que tu voulais? Oui?... Alors, allons-nous-en.
MADAME LOGERAIS
Je croyais te ramener avec nous, mon enfant.
ANDRÉ
Je n'abandonnerai jamais Marguerite.
LOGERAIS
C'est entendu... Ne te fatigue pas, nous connaissons le refrain .. Il paraît que tu trouves bon goût à la vache enragée... Manges- en, mon petit... Manges-en... Lorsque tu en auras une indigestion, tu reviendras au pot-au-feu de la famille.
ANDRE
Si VOUS voulez me revoir, vous me reverrez lorsque j'aurai épousé Marguerite.
LOGERAIS, toujours suv le poiut (le partir. Ça ne sera pas demain.
ANDRÉ
Ce sera dans deux ans.
LOGERAIS
Tu crois?
ANDRÉ
Oui. Parce que dans deux ans, j'en aurai vingtcinq...
LOGERAIS, à sa femme.
Qu'est-ce que je te dis^iis?... Non, mais, questce que je te disais?... C'est admirable... Non ! j'en suis moi-même surpris... moi-même!... Je croyais bien deviner ses réponses, mais à ce point-là, je suis forcé de reconnaître que... {Geste. A André.) Mon vieux, tu n'épouseras pas plus Marguerite dans deux ans que tu ne l'épouseras demain... Oui, oui, les actes respectueux... connu... ça n'est pas pour toi, ces plaisanteries là.
ANDRÉ
Parce que?
Parce que je te tiens, mon bonhomme, et plus solidement que tu ne le crois. Quand tu auras vingt-cinq ans, je saurai, par des oppositions,
LA l>ETITR AMIE 1Î)0
par des moyens que le Code me donnera, retarder encore ton mariage d'un an. Alors, tu en auras vingt-six, et, là, je te tiendrai de nouveau.
ANDHÉ
Comment cela?
LOGERAIS
Tu oublies ta situation, mon petit. Tu n'as fait qu'un an de service militaire, et si tu n'es pas reçu docteur avant vingt-six ans, tu es rappelé sous les drapeaux pendant deux ans; or, comme je ne te donnerai pas un sou, il te faudra bien travailler pour vivre et tu ne pourras pas continuer tes études. Tu vois que je puis retarder ton mariage jusqu'à ce que tu aies vingt-huit ans.
ANDRÉ
C'est d'un méchant homme, ce que tu fais là...
LOGERAIS
C'est d'un bon père...
ANDRÉ
Eh bien, nous saurons nous passer du maire et du curé!
LOGERAIS
D'accord. Mais je me demande avec quoi vous mangerez.
ANDRÉ
Avec ce que je gagnerai par mon travail.
LOGERAIS
Si tu en trouves... Tu en as cherché, déjà?
ANDRÉ
Oui.
LOGERAIS
Tu en as trouvé ?
ANDRÉ, après un li'inps.
Oui.
LOGERAIS
Vraiment ?
ANDRÉ
J'entre demain dans une maison de banque.
LOGERAIS, secouaiil la UHc en souriant.
Non.
ANDRÉ
Qu'en sais-tu?
LOGERAIS
Je le sais.
Eh bien, puisque tu m'y forces, j'aurai recours à des usuriers.
LOGERAIS, à sa femme, les bras écarlés, aoec unsourire.
Je ne le lui fais pas dire... C est admirable !... (.4 son /ils.) Oui, mon coco, tu pourras t'adressera eux. Mais il faut que tu saches ceci : Moi qui n'ai pas fait mon droit... j'ai toutde même trouvé une combinaison — que je n'ai pas besoin de te faire connaître — et qui me permettra de te déshériter complètement. Maintenant, si tu empruntes, tu
LA l'ETlTE AMIE 501
emprunteras en sachant que tu ne pourras pas rendre : cela s'appelle voler.
ANriRK
Oh ! lu as pens(i à tout.
LOGERAIS
Parfaitement.
ANDRÉ
Eh bien, tu avais deviné, tout à l'heure. Je n'ai pas d'emploi. Je n'ai pas pu en trouver. Aujourd'iuii, je croyais enfin avoir découvert une place, on n'a pas voulu de moi, à cause de ma situation.
LOGERAIS
Tu vois bien.
ANDRÉ
Cette place, c'était mon dernier espoir. On a donné de mauvais renseignements sur moi... Qu'est-ce qui peutavoir eu cette cruauté de m'empècher de gagner ma vie ?
Loc.ERAis, aprf's un silence et sous un regard de de madame Loyerais.
Je ne sais pas, moi.
ANDRÉ
Nous sommes dans la misère... absolument dans la misère. Alors, je t'en supplie, aide-nous.
LOGERAIS
Moi !. . que je...
i202 LA l'ETITE AMIE
ANDUÉ
Il est impossible que je ne trouve pas quelque chose à faire... n'importe quoi... Mais d'ici là, il faut manger, et, je te dis, nous n'avons plus rien. Alors, je te demande, je te supplie de me prêter un peu d'argent... Jeté le rendrai...
LOGERAIS
Tu es d'une naïveté qui me déconcerte... Tu me demandes, à moi, de te fournir les moyens de perpétuer ta liaison.
ANDRÉ
Tu sais bien qu'il y a mieux qu'une liaison entre elle et moi.
LOGERAIS
Allons, rétléchis ! Je ne puis pas, moi, ton père, te donner les moyens d'entretenir un faux ménage... Voyons ! Je fais appel à ton bon sens...
Mais moi, je ne puis pas abandonner Marguerite.
LOGERAIS
Alors, qu'est-ce que tu veux que je te dise !... Fais-la vivre !
ANDRÉ
Oh ! que tu es féroce dans l'abus de ton droit et de ta logique ! Mais tu ne peux pas nous laisser dans l'état oîi nous sommes ! [Prenant une résolution.) Je vais tout te dire. Le propriétaire de ce
chalet nous renvoie ; il nous faut partir demain. Demain, nous serons sur le pavé. Je ne saurai pas où aller coucher. Tout ce qui pouvait être accepté au Mont-de-Piélé, je l'y ai porté et j'ai vendu les reconnaissances. Ma montre que mon parrain m'avait donnée, l'épingle de cravate. Tout. Tu ne me crois pas, je te dis que je ne sais pas comment nous déjeunerons demain. Je n'ai plus d'amis puisque je suis dans le besoin. Tu ne me crois pas. Si tu me croyais, tu aurais pitié... enfin, un mendiant qui viendrait te dire cela, tu lui ferai s l'aumône...
MADAME LOGERAIS
André ! mon pauvre petit !
ANDRÉ
Je te supplie..', à mains jointes... Et Marguerite et notre enfant.,, je n'ai plus rien... père... Tiens, regarde si je mens. [Il s'esl assis, il pleure comme un enfant, en parlant, il tire son portemonnaie de sa poche.) Regarde ! (// Vouvre.) Voilà tout ce qui nous reste... Trois francs et huit sous .. quand nous aurons payé le chemin de fer. . . Tu ne veux pas qu'elle aille faire ses couches à l'hôpital I
LOGERAIS
Eh non, je ne le veux pas ! Je ne suis pas un bourreau... Et si tu insistes pour que je te donne de l'argent, je vais t'en donner. Mais à quoi cela servira-t-il ? Quand tu l'auras dépensé, tu te re-
trouveras dans la situation où tu es aujourd'hui. Alors ? Autant en tinir tout de suite...
ANDRÉ
Non. Écoute-moi bien. Ne me demande pas cela, c'est inutile. Abandonner ma femme et mon enfant, c'est un crime que je ne commettrai pas. Je me ferai ouvrier, je mendierai s'il le faut ..
MADAME LOGERAIS
André! Toi, un ouvrier ! Toi, mendier !
ANDRÉ
Oui, mère.
MADAME LOGERAIS
Pierre, tu 1 entends. Trouve un moyen de tout concilier ..
LOGERAIS
Alors, vous vous mettez tous les deux contre moi!... Je le savais... Je le savais... {A so femme) Nous n'avons plus rien à faire ici, allons-nous-en. {A son /ils.) Quand tu en auras assez, tu connais la maison.
MADAME LOGERAIS
Pierre! Pierre !
LOGERAIS
Mais ne te désole pas comme ça !... Demain, tu le verras reprendre sa place à côté de nous. Est-ce que ça n'est pas déjà arrivé?... Il y a six mois. . Est-ce que je ne te l'avais pas prédit, qu'il reviendrait? Est-ce qu'il n'est pas revenu?...
LA l'ETlTE AMIE 205
ANDRÉ
Celle fois, maman, je ne reviendrai pas... Toi, éconte-moi... Toi, tu me comprends Tu m'exauceras, toi!... D'ailleurs, tu ne peux pas ne pas èlre avec moi... Lorsque tu t"es mariée tu étais une ouvrière comme Marguerite en est une. Tu ne peux donc pas lui reprocher de n'avoir pas de dolel de n"avoir pas été élevée au couvent.
LOGERAIS
Mais moi je n'élais qu'un ouvrier! tandis que toi...
ANDRÉ
Réponds, maman, réponds...
MAIiAME LOGERAIS
Est-ce que je sais! Tu me bouleverses !... Tu évoques de tels souvenirs...
ANDRÉ
Son enfant... c'esl ton petit enfant... c'est moi qui reviens!... Alors... tu veux que nous le metlions aux Enfants-Trouvés? Réponds, ma petite maman !... Tu veux que nous le mettions aux Enfants-Trouvés !...
MADAME LOGERAIS
Mon Dieu! que tu me fais souffrir, André!... Si ton père consent, moi je consens aussi. (.4 son mari.) Allons, Logerais... as-tu la force de résister encore? Moi, je ne l'ai plus... .\ccepte-la pour ta fille.
LOGERAIS
Enfin, si je suis convaincu, fortement, absolument convaincu au fond de mon àme qu'en t'écoutant je fais le malheur de toute ta vie, je ne puis pourtant pas céder à tes menaces, à vos larmes, à votre nervosité à tous les deux!... Mais, mon enfant, tu ne sais pas combien tu me tortures, combien tu me meurtris, et le mal que j'ai à ne pas te dire « Oui! » Ecoute... déjà une fois, je t'ai résisté ainsi, je t'ai refusé ce que tu me demandais, avec des larmes, comme aujourd'hui. C'est pendant que tu avais la fièvre typhoïde. Le médecin avait dit que si on te donnait à manger, on te tuait. Et tu avais faim ! tu avais faim ! Tu m'as demandé un morceau de pain en pleurant, avec des cris qui me faisaient passer un souffle sur la peau. Te refuser du pain, cotait cruel, c'était dur, n'est-ce pas? J'ai tenu bon, malgré tout, et je t'ai sauvé la vie. Celte fois, c'est encore ta vie, c'est ton bonheur que je défends. Je t'assure que j'ai raison, André : je le le jure I Est-ce que tu crois que je n'aimerais pas mieux tout l'accorder, te donner de l'argent, te permettre de l'épouser, tout — et te voir content — plutôt que d'être là comme nous sommes à nous faire du mal, à nous haïr... Je te jure, André, c'est comme l'autre fois... Enfin, j'ai eu raison ce jour -là, tout de même !...
MADAME LOGERAIS, froide
Ce n'est pas parce que tu as eu raison^ ce
LA l'ETlTE A.MIE 207
jour-là, que tu dois toujours avoir raison.
LOGERAIS
Comment, An nette , est-ee €£ue tu vas ?... Qu'est-ce que tu dis ?... Tu ne réfléchis pas, voyons ! Par ta sensiblerie, tu ferais le malheur de notre enfant.
MADAME LOGERAIS
Toi, lu le feras par ton entêtement,
LOGERAIS
Je te prie de te taire.
MADAME LOGERAIS
Non, je ne me tairai pas... Non! Non! Il n'aura pas faim, il ne mendiera pas ! Non ! non ! pas ça ! pas ça pour mon petit. De l'argent, je je lui en donnerai, moi ! Je lui en donnerai, de l'argent! Je me moque de tes ambitions, moi... Qu'il ne pleure plus, qu'il n'ait pas faim, voilà tout! Le reste, je m'en moque, je te dis... Il ne sera pas un grand homme, il ne sera pas millionnaire .. Tant yis... On vit sans ça... La preuve, nous deux... Mais au moins, il ne pleurera plus... il sera heureux... Moi, je leur donne mon consentemont.
LOGERAIS
C'est le mien qu'il leur faudrait.
Mon Dieu ! j'aurai donc souffert pour rien, tout tout ce que j'ai souffert I
LOGERAIS
Qu'est-ce que tu as soutTert !
MADAME LOGERAIS
Tu ue le sais pas! Oui, tu ne t'en es jamais aperçu... Parce que je me cachais pour pleurer... Mais à chaque nouvel affront qu'il me fallait avaler, je me disais : « Courage, c'est pour ton petit ! » Tout ça, d'avoir supporté tout ça, c'est inutile, c'est perdu ; et je n'aurai pas pu, comme je le croyais, acheter le bonlieur de mon fils en le payant avec le mien...
LOGERAIS
Mais tu déraisonnes ! Je ne sais pas de quoi tu veux parler...
MADAME LOGERAIS; affoléc
Tu ne me comprends pas !... Tu ne veux pourtant pas que je te dise cela devant lui. J'ai connu toute ta conduite depuis dix ans, toute ! Comprends-tu maintenant ! Et si j'ai fait semblant de tout ignorer, c'est que je n'ai pas osé t'exposer à la tentation de nous quitter tous les deux !
ANDRÉ
■ Maman ! Tais-toi ! Maman !
LOGERAIS
Tu es folle ! Pour m'adresser de tels reproches devant ton fils — quels qu'aient pu être mes torts, il faut que tu sois devenue folle !
MADAME LOGERAIS
Moi, folle !...
ANDRÉ
Maman, tais-toi !
MADAME LOGERAIS
Oui. ÏQ as raison. Je me tais... Je n'en dis pas plus... Je ne puis rien pour toi, mon pauvre petit...
LOGERAIS
C'est mal ce que tu viens de faire !
MADAME LOGERAIS
Je suis ta mère et je ne puis rien pour toi... Je m'en vais... Je m'en vais parce que j'ai peur de ce que je pourrais lui dire encore...
LOGERAIS
Mépriser le père devant le fils, c'est mal !
MADAME LOGERAIS
Quel malheur !... Je ne puis rien pour toi ! Quel malheur ! je ne puis rien pour toi ! [Elle sort.)
LOGERAIS, à André, fou de colère.
Tu es content, toi ! Tout cela c'est ta faute, mais tu me le paieras, je t'en réponds. Tu peux inventer ce que tu voudras, je ne céderai jamais ! (Sur un geste d'André.) Assez!... je te dis de te taire. . . . jamais, jamais ! ... Tu ne l'épouseras pas, tant que je pourrai t'en empêcher. Et je t'en empêcherai par tous les moyens, tous ! Tu n'auras
pas un sou ! Tu retourneras à la caserne ou tu m'obéiras.
ANDRÉ
Et si je me tue?
LOGERAIS
Tu ne te tueras pas,
ANDRÉ
Tu es peut-être trop sur de ma lâcheté.
LOGERAIS
Et tu seras forcé de revenir, parce que tu ne trouveras pas à gagner ton pain.
ANDRÉ
Si c'est vrai, c'est la preuve que tu m'as dupé. Tu me promettais une existence plus facile si j'étais studieux. Je l'ai été. Ce qu'on m'a appris n'est pas ce qu'il faudrait savoir.
LOGERAIS
Il y a des ouvriers qui gagnent leur vie et qui n'en savent pas autant que toi.
Je suis trop cliétif pour être un ouvrier.
LOGERAIS
Je n'y puis rien.
ANDRÉ
Je serais peut-être plus fort, si tu n'avais pas attendu d'être riche pour créer une famille.
LOGERAIS
Tu es ingrat Je n'ai jamais voulu que ton bonheur.
ANDRE
Tu ne t'es jamais soucié que du tien.
LOGERAIS
Moi?
ANDRÉ
Tu m'as abandonné dans la tristesse de Finternat par égoïsme, pour être plus libre dans tes plaisirs.
LOGERAIS
J'ai voulu que tu puisses parvenir à une situation plus haute que la mienne et c'est pour cela que je t'ai fait instruire.
ANDRÉ
Non, c'était par orgueil. Tu te préparais de futurs motifs de vanité.
Je voulais que tu réussisses là ou j'ai échoué et que ta vie fût une revanche delà mienne.
ANDRÉ
Je n'avais pas ton existence à recommencer, j'avais la mienne à vivre.
LOGERAIS
Assez.
ANDRÉ
Tu sens que j'ai raison : c'est pourquoi tu veux m'imposer le silence.
LOGERAIS
Tais-toi.
ANDHE
Je suis ta victime.
LOGERAIS
Tais-toi :...
ANDHÉ
Tu m'as empêché la réalisation de mes premiers projets de mariage. Tu as brisé ma vie par despotisme.
LOGERAIS
André, je suis à bout... Prends garde à toi !
Tu m'as perdu par tes conseils... Oui, oui... c'est toi qui me disais : « 11 faut que jeunesse se passe. » C'est toi qui me vantais ce proverbe de lâcheté morale et de débauche.
LOGEYiAis, courant à lui la mainlevée.
Mais pense donc à ce que tu dis, morveux ! ANDRÉ, à voix hass(\ mais résolu.
Ah ! ne me touche pas !
LOGERAIS fait tin violent effort sur lui-même et
pose ses mains sur les épaules de son fils. D'une
voix profonde :
Tu prétends que je ne t'ai jamais donné de preuves d'affection, André... eh bien, je vais t'en donner une, et une grande... Tu te doutes bien, n'est-ce pas, que tu viens de me causer la plus grande douleur de ma vie, et ce ne sont pas les moins justifiés de tes reproches qui m'ont faille
LA PETITE AMIE 'll'A
plus souffrir. . . Malgré tout, lorsque tu te décideras à revenir, je te tendrai les bras et tu n'entendras jamais sortir de ma bouche une parole qui puisse te faire croire que je me rapelle ce qui vient de se passer... Reviens quand tu voudras ! je t'attends.
ANDRÉ
Adieu.
LOGERAIS, sortant^ le dos courbé, vieilli, bougonnant.
Non... au revoir... au revoir...
ANDRÉ, allant à la porte de yauche et appelant,
Marguerite!.,. [Elle entre). Mon père reste inflexible. Devant lui, je te jure de ne jamais t'abandonner. ('4 son père.) Voilà ma réponse!
MARGUERITE
André I... Je ne te donnerai que du malheur... Obéis à ton père... suis-le!
ANDRÉ
Jamais !