SCÈNE V Les Mêmes, M. LOGERAIS
LOGERAIS
Eli bien, mesdemoiselles, eh bien? — Est-ce qu'on travaille... [A Marguerite., après avoir e.taminé un de ses chapeaux.) Ce n'est pas mal cela, mon enfant, pas mal du tout... C'est même bien, mademoiselle...?
MARGUERITE
Marguerite.
LOGERAIS
... Mademoiselle Marguerite... (// la regarde
avec une légère insistance.) Et vos modèles, mademoiselle Maria... sont -ils pr('ls?
MARIA
Oui, monsieur, ils sont là sur le comptoir...
LOCERAIS
ÎNon. Je vous demande les modèles que je vous ai indiqués...
MARIA
Oui, monsieur. Les voilà...
LOGERAIS, (rès lenlemenl
C est ça?... C'est ca mon modèle !... c'est ca mon modèle... Hélas! mon Dieu! Hélas! mon Dieu! Voilà ce que vous avez fait de mon inspiration!... C'est ainsi que vous avez traduit ma pensée!... Je suis au désespoir... Il n'y a rien à faire, rien... C'est le néant, c'est la fin de tout!... [S' animant,.) Je vous assure que vous me rendez très malheureux, très malheureux!... Mon enfant, mon petit enfant du bon Dieu, regardez, mais regardez! Je vous supplie de regarder... à mains jointes, je vous en supplie'... Voulez-vous regarder?
MARIA
Mais, monsieur Logerais, je regarde...
LOGERAIS, presque criant C'est ce qui est le plus terrible ! Vous regardez, mais vous ne .voyez pas... Mademoiselle Marguerite, venez... Quelque chose me dit que vous, vous me comprendrez... Là... voilà un chapeau,
n"est-ce pas?... Si toutefois on peut donner le nom de chapeau à cet amas incohérent... On a placé de ce côté un nœud de velours avec une barrette — trop large, d'ailleurs, mais je passe sur la barrette... On a voulu l'équilibrer, ce chapeau, et de Taulre côté on a mis une aigrette... Mais voilà la plus pernicieuse des erreurs, mademoiselle Maria... L'aigrette ne fait pas contre-poids... Faigrette élève... Vous exagérez le défaut... Vous le voyez, Marguerite.
MARGUERITE
Oui, monsieur.
LOGERAIS
A la bonne heure ! Je savais bien !... Vous, vous le voyez I... (.4 Maria.) Votre chapeau bascule, mon petitenfant chéri... Faites moi, au contraire, jaillir l'aigrette du nœud de ruban, et elle l'allégera... Elle l'allégera...! C'est pourtant bien facile à comprendre ! Mais on ne me comprend pas ! Alors, qu'est ce que vous voulez! J'y renonce... c'est bien... il est bien comme cela... il est très bien... Moi, je ne m'occupe plus de rien... Je suis à bout de forces, je ne m'occupe plus de rien... (// s'assied dans la posilion du plus profond accablement.)
Je vous en prie, monsieur Logerais... je vous comprends... je ferai mitnix...
LA l'ETlTE AMIE 35
LOGERAIS
Mais, mon pelit lapin, il ne suffit pas de vouloir... ilfaul avoir le don... Celui-ci... Celui-ci est mieux, mais il est trop jeune...
MARL-V
C'est pour une femme d'un certain âge...
LOGERAIS
D'accord... mais rappelez-vous ceci : flatter la manie de rajeunissement d'une femme, c'est facile; l'art, c'est d'y arriver sans la rendre ridicule. Oh! Oh! Oh!... ça... qu'est-ce que c'est que (■■A... Non! -^ Dites-moi que c'est le hasard qui a disposé ainsi les choses, ne me laissez pas supposer que c'est une créature pourvue d'intellip;ence...
MARIA
Mais entin, monsieur, je ne suis pas une bête...
LOGERAIS, furieux
Si, mademoiselle... C'est destiné à coiffer une tête de femme, ça... Non, mademoiselle... Avec ce pompon!.. C'est la coifTure d'un cheval de corbillard... Voilà ce que j'en fais, de votre travail!... Enlevez-moi ça, mademoiselle Léontine, emportez cet objet dans l'atelier, je vous en prie... Tout de suite... Tout de suite... Que je ne le voie plus!... [Léonline obéit — à J/aria.) Vous êtes une incapable, mademoiselle!...
J'ai été dans d'autres maisons que la vôtre, où l'on travaillait tout aussi bien !..,
LOGERAIS, furieux Dans des maisons où l'on travaillait aussi bien qu'ici! Il n'y en a pas!... Comment, mille tonnerres, j'aurai réfléchi, j'aurai « pensé » toute ma vie, j'aurai élevé le métier de modiste à la hauteur d'un art, pour m'entendre dire des choses semblables par une dinde comme vous !... Je n'accepte pas qu'on me parle sur ce ton... Je ne suis pas un homme à qui on fait la leçon, vous entendez!... [Coup de timbre.) — (.4 mi-noix.) Taisez-vous, voilà quelqu'un... Allez dans l'atelier me recommencer cela. [Entre M. Radety.) Tiens! c'est monsieur Radety... Une minute, voulezvous... Mademoiselle Marguerite, travaillez-y également... vous avez saisi ma pensée, essayez de la traduire, c'est tout ce que je v,ous demande .. Et prévenez madame Logerais que M. Radety est là... [Maria sort avec Marguerite.)
SCÈlNE VI LOGERAIS, RADETY, puis MADAME LOGERAIS
LOGERAIS
Mon cher monsieur Radety, bonjour.
RADETY
Comment allez-vous, mon cher monsieur Logerais? {Entre Madame Logerais. — Salutations.)
LOGERAIS
Très bien... Et les affaires?
RADETY
Comme ci... comme ça... {Un temps.) Je viens vous parler d'une chose assez sérieuse. Je n'irai pas par quatre chemins : il s'agit de nos enfants.
LOUERAIS
Je vous écoute.
RADETY
Il y a eu, il y a un an, un projet d'union...
LOGERAIS
Permettez-moi de vous arrêter, mon cher monsieur Radety. Il n'y a pas eu projet d'union. Il ne pouvait y en avoir un sans qu'il fût formé par vous et par moi. Or, nous n'avons pas eu l'occasion d'en parler.
RADETY
Cependant...
LOGERAIS
Je sais... Les eufants avaient ébauché une petite idylle.
RADETY
Et sans nous en être expliqués tous les deux formellement, nous regardions l'un et l'autre,
vivre ce petit roman sans trop de colère... Madame Logerais surtout...
MADAME LOGERAIS
M. Radety a raison.
RADETY
Subitement, nos relations sont devenues plus rares, et il m'a semblé que vous Taviez voulu.
LACERAIS
Je vous parlerai franchement : c'est la vérité.
RADETY
Je voudrais en connaître le motif. Voici pourquoi, je vous parle, moi aussi, avec la plus entière franchise. Un parti se présente pour Clémence. C'est le fils Limerin, que vous connaissez. Ma fille fera ce que je voudrai : Je l'ai habituée, depuis son enfance, à s'en rapportera moi. D'ailleurs, le jeune homme lui plaît. J'ajoute qu'elle se doute bien qu'il est pour elle un parti probable. Mais je n'ai pas voulu lui en parler officiellement, sans avoir une explication avec vous. Je viens donc vous demander si les raisons qui vous ont fait vous opposer à la formation d'un projet d'union entre nos enfants existent encore et si elles sont de nature à disparaître. J'ai à vous annoncer, d'ailleurs, que la dot qui n'était alors que de dix mille francs est maintenant de vingt mille.
LOGERAIS
Je tiens à vous dire d'abord, mon cher mon-
sieur, que j'aurais eu le plus grand plaisir à appeler mademoiselle Clémence ma fille.
MADAME LOGERAIS
Certes, elle nous plait beaucoup.
LOGERAIS
Laisse-moi parler... El que jai i)Our vous, commercialement et moralement, la plus grande estime. Mais je suis absolument opposé à tout projet de mariage pour André, parce qu'il est beaucoup trop jeune.
MADAME LOGERAIS
On pourrait peut-être le consulter.
LOGERAIS
Il n'y a pas à le consulter. André n'a i)as d'autre volonté que la mienne. Il se mariera lorsqu'il aura une situation et pas avant.
RADETY, se levant
Alors, je vous prie de m'excuser de vous avoir dérangés.
LOGERAIS
Mais pas du tout. Vous n'allez pas partir comme cela.
MADAME LOGERAIS
Mais non. Asseyez-vous, monsieur Radely.
LOGERAIS
Pour moi, un jeune homme ne doit pas se marier avant sa trentième année. Ecoutez moi. Nous sommes ici pour causer, n'est-ce pas. André
est encore un enfant. Il ne sait rien de la vie. Puis — soit dit sans reproche — même avec le nouveau chiffre, vous ne donnez à votre fille qu'une dot insignifiante. Qu'est-ce que deviendraientles nouveaux mariés? Supposez qu'il leur arrive des enfants...
RADETY
C'est la joie d'un jeune ménage.
LOGERAIS
C'est son mallieur... Il faut qu'un homme vive toute sa vie. Le mariage jeune, c'est l'enterrement prématuré. S'il survient une famille, c'est la misère, et c'est la vieillesse immédiate.
RADETY
Permettez...
Je me prends moi-même comme exemple.
Je me suis marié à trente et un ans, j'ai apporté dans notre union une connaissance complète de l'existence. J'étais désabusé de tout- J'avais vécu une première jeunesse, qui ne fut pas sans orages, mais qui n'a pas été sans enseignements. Je ne regrette rien. Et mes théories, je les ai mises en pratique : ce n'est que dix ans après la noce que nous avons eu André...
RADETY
Permettez-moi de vous dire...
LOGERAIS
... Que c'est de l'égoïsme, n'est-ce pas?... J'en
LA rETlTl': AMIl-, 41
conviens. Mais il s'est trouvé une fois de plus que ce qui paraissait être de régoïsme est devenu un bienfait pour tous. Vous allez voir. Oui, il y a eu de l'égoïsme de notre part. Oui, nous avons voulu, tous les deux, ne pas nous immobiliser autour dun berceau, prendre notre part des plaisirs et des fêtes. Nous avons voulu vivre notre vie complète, je le dis encore ; et tous les deux, après une journée de travail, nous pouvions aller rire avec de bons amis, aller au théâtre, au bal; et après une semaine, le dimanche, nous courions les champs comme des amoureux, sans avoir une voiture d'enfant à pousser devant nous. Mais nous avions aussi une autre pensée, qui ne venait qu'en seconde ligne, je vous l'accorde. Nous ne voulions pas que notre enfant pût souffrir de la gêne de nos débuts. Nous ne voulions pas nous exposer à n'avoir pas assez d'argent pour lui faire donner une éducation convenable. Supposez qu'André soit venu au monde un an après notre mariage. Est-ce que j'aurais osé les tentatives un peu hardies que j'ai faites et qui ont réussi ? Non. Nous végéterions tous les trois. Jeserais encore un petit employé. André serait en apprentissage ou dans un bureau. Nous serions tous trois condamnés à la médiocrité jusqu'à la fin de nos jours, et nous n'aurions pas, ma femme et moi, profité de nos belles années. Au lieu de cela nous avons bien vécu ; André va être avocat et nous allons bientôt nous retirer. Vous voyez monsieur Radet y
que mon refus n'a rien de désobligeant pour vous.
RADETY
Je crois que vous avez tort, mais je suis bien forcé de convenir que vous avez Fair d'avoir raison. Nous verrons plus tard.
LOGERAIS
Oh! c'est tout vu, allez...
RADETY
Alors, monsieur et madame Logerais, j'ai l'honneur de vous faire part du mariage de ma fille avec M. Ernest Limerin.
LOGERAIS
Toutes mes félicitations, mon cher monsieur Radety, et tous nos vœux pour le bonheur des jeunes époux...
MADAME LOGERAIS
Vous tenez à partir si vite...
RADETY
Oui, j'ai Ijeaucoup à faire... Allons, adieu...
M. et MADAME LOGERAIS
A bientôt, monsieur Radety. [Madame Logerais le reconduit JHSffii^'i la porte. — Timbre. — El revient aussitôt.)