NOCTURNE
Dans la nuit bleue , Jean de Villaines marche vite ; il a froid; le vent lui tombe entre les jambes par secousses brusques, l'entrave, s'amuse à le vouloir tête nue et gonfle sa pèlerine retenue avec peine aux coins saisis. Villaines paraît suivi d'un gros ballon et cela est fort ridicule. Sur les flots le mistral se joue, fouette la mer, la plisse, la soulève, bat les roches de toute sa fureur et fait jaillir des gerbes d'écume renversées aussitôt.
Villaines croise un pêcheur :
« Mauvais temps, Monsieur, mauvais temps ! Ah! Bonne Mère! j'en tire peine ! demain, la pêche sera impossible ; eh ! que voulez-vous ! »
L'homme lève les bras, hausse les épaules et part vers Marseille. Sa chanson catalane persiste quelques instants, puis se fond aux sifflets de la
bise.
La Corniche reste vide, des paquets d'eau giclent sur les pierres, le ciel est serein, les étoiles clignent , une lune colossale et prétentieuse saigne à l'horizon. Pour se garer des embruns, Villaines s'avance avec lenteur contre la paroi de roches qui borde la route. Le vent hurle continûment, mais, par intervalles, l'air se rue avec des violences de bélier et dresse sur l'eau d'éphémères chevelures, puis tout s'apaise, la mer est plate et noire, des rides se forment, des tourbillons sifflent, ou bien une crête soudaine surgit, qui, sur la nuit des flots, jette sa blancheur d'écume.
Villaines s'arrête. Comme les vagues et le vent glapissent à l'envi, ses pensées, il les parle à voix haute afin de s'affirmer devant tout ce tumulte :
« Et moi qui rêvais de paysages attendris, d'automne doré, de silence amical ! »
Villaines songe à sa vie passée :
La veille, il était rentré dans sa ville natale peuplée pour lui de souvenirs ; pensant retrouver les décors de son enfance, il avait cherché le mystère des allées ombreuses et des grands
arbres qui murmurent , mais tout lui sembla petit. Le bois, hanté de géants et de gnomes, n'était qu'une maigre futaie, et la tour, l'énorme tour, prison, château-fort ou palais, au gré de ses jeunes désirs, de sa main, il en avait touché le faîte. Puis il était allé vers la mer qu'il désirait depuis si longtemps d'un désir nostalgique, non l'immensité des flots, la mer qui est à tous, mais la douceur intime de ce golfe lumineux qui semblait presque lui appartenir. Il se rappelait les exquises berceuses que les vagues lui chantaient naguère, quand il s'étirait, si paresseux, aux plis du sable chaud. Ne pourrait-il donc revivre son enfance, écouter de nouveau la chanson des choses?
Villaines puisait à ces souvenirs une agréable tristesse.
Sorti du collège, il s'était mis à voyager ; il avait vu des pays de soleil et des landes brumeuses, certains lacs merveilleux, miroirs de ciel, et des montagnes sombres où s'effilochait, comme sous des doigts d'anges, la trame des nuages. Il avait joui de tout cela avec ferveur, cependant ces deux années vagabondes lui semblaient faire partie de son éducation, car on l'avait fait voyager pour l'instruire, comme auparavant on l'avait muré dans un lycée lointain, et des années d'études il avait gardé l'an-
goisse des préaux humides et des réfectoires garnis d'odeurs.
A l'aube présente de ses vingt ans, il voulait revoir la nature familière qu'il avait quittée depuis six années, inaugurer une vie nouvelle, sereine et simple, et, dans un retour de pensée, goûter les choses, sans connaître les continuels départs qui lui ébréchèrent tant de spectacles. Sa jeunesse d'études et d'aventures n'était qu'une préparation, il reprendrait sa vie d'enfance au point où il l'avait laissée, ayant en plus quelque science et beaucoup de souvenirs. Voici que Marseille lui paraissait une cité mesquine ; quand il pensait trouver des horizons pleins d'accueil, les éléments se soulevaient, et Villaines, en écoutant le vent siffler et l'eau battre la pierre, eut un grand geste las devant ses rêves en dérive.
« Il faudrait me retrouver moi-même, chiffrer mes vertus et mes vices, me cataloguer, savoir ce que vaut mon armure avant de marcher au combat, etdevineraussiquelletactiqueilconvient de prendre pour atteindre à la victoire ; mais je suis trop faible pour commencer à vivre en moi-même, et je pense aux choses passées qui ne sont plus selon mes songes. »
Villaines s'étonna de la sincérité de son accent. Il en déduisit que sa douleur devait
être réelle, mais comme décidément il se mouillait, il entra dans une cabane de douanier qui pouvait le mettre à l'abri, quoique la porte eût été abattue et que le toit laissât couler entre ses tuiles un air blanc. Il s'assit sur une barrique vide, et secoua sa pèlerine dont il plut des gouttes.
Au bas de la falaise, Villaines pouvait contempler, par la fenêtre, les vagues coiffées de vapeur, et, plus loin, la houle qui s'enflait et se creusait en sillons. Cela ne le divertit point; il se sentait désemparé sur cette Corniche déserte; il aurait bien voulu être chez lui, dans sa chambre, et se prélasser sur un divan; même l'aspect blafard de la lune qui grimpait au ciel ne lui fournit aucune satisfaction.
Villaines eut un sourire puéril parce que la nature n'était pas en harmonie avec les ondulations secrètes de son âme.
Un instant, le vent s'apaisa, n'écrêtant plus les vagues, et la houle se balançait, morne, sous le ciel éclairci par la lueur glacée de la lune. Tout à coup Villaines entendit la voix d'un homme qui chantait ; marquant la mesure, ses pas sur la route sonnaient creux. C'était un chant de triomphe d'une particulière âpreté, et qui convenait bien à cette nuit stridente.
La voix se rapprochait ; soudain une forme
noire passa devant la fenêtre, et un jeune homme entra dans la cabane. Yillaines tressaillit ; la brusquerie de cette entrée l'avait ému.
« Ma parole ! c'est la caverne d'Ossian ! dit l'étranger; excusez-moi, Monsieur, de loin je vous avais vu entrer ici, et l'idée m'est venue que l'on pouvait en effet regarder la mer sans être douché.
— Asseyez-vous , dit Villaines ; sur cette barrique, on est fort mal, mais tout de même mieux que dehors.
— Aussi, quelle idée baroque avez-vous eue de sortir dans cette tempête? Allons, je gage que vous êtes venu ici pour admirer les vagues. C'est tout comme moi ! Tenez, ce soir il y avait à l'Eden de nouveaux acrobates, la pièce des Variétés est un succès, à cause des fêtes on danse au coin de chaque rue, Marseille est en liesse... à tous ces divertissements j'ai préféré les écumes. »
Il se tut, un heureux sourire aux lèvres, puis reprit en phrases balancées :
« Le vent m'a battu de son aile, la bourrasque a soufflé vers mon corps sa fureur, ce furent d'exquises caresses; je suis heureux, heureux comme un homme libre! Moi qui vivais replié, je m'épanouis; ah! l'emprise de la mer! »
Ces paroles, il semblait les avoir dites presque
malgré lui, et, bien que Yillaines y remarquât de l'affectation s'alliant mal à ce lyrisme, (mots précieux, gestes étroits, sécheresse d'accent), il passa outre et répondit :
« En vérité je vous admire, mes pensées étaient tout autres. Mon enfance fut joyeuse; elle passa comme un de nos ruisseaux de Provence, en chantant. A présent la nature me fait peur, je l'ai trop vue sous des aspects trop nombreux. Comprenez-vous?... il semble que son commerce m'ait éloigné d'elle. Si j'avais encore mon âme d'enfant, je chérirais la nature, maintenant il faut m'abstraire. Les vagues de la rive ne sont plus mes sœurs, les pins de la colline semblent des inconnus. Oui, je vous admire, vous qui bombez la poitrine comme pour essayer vos muscles!... et ne croyez pas à une plaisanterie ; je parle très sérieusement. »
Tous deux donnent ainsi de l'air à leur rhétorique, sans penser qu'ils sont étrangers l'un à l'autre; ils se grisent de paroles, et, jetés soudain en une ardeur d'éloquence, se livrent; mais leurs gestes mentent à leurs mots. Jean dit son ennui de l'air d'un qui chanterait le paean ; son compagnon , avec l'accent discret d'un psychologue, dit sa joie. C'est lui qui, le premier, enraye ce lyrisme :
« .Nos confidences ne laissent pas d'être CU-
rieuses ; notez que nous nous voyons pour la première fois ; mais je pense qu'il y a des moments dans l'existence où le décor est si beau qu'un inconnu devient votre ami par l'esprit. Tous deux nous étions troublés, (il se livre d'étranges combats entre nos nerfs de jeunesse et notre âme d'homme), souvent, n'estce pas? nous avons besoin d'un confesseur qui nous écoute patiemment... peu nous importe l'absolution. Se déverser en phrases vagues est suffisamment doux. Peut-être étions-nous venus tous deux sur la Corniche avec la secrète pensée de nous recueillir, nous n'avons fait que nous répandre.
« Et puis, ajouta-t-il après un silence, tout cela n'est peut-être qu'un jeu du clair de lune. »
Villaines eut un rire sec :
« Rentrons, fit-il, on gèle. »
Dès qu'ils eurent quitté la Corniche, ils pensèrent monter sur la colline pour voir la ville ornée de lanternes. Le mistral avait tu sa plainte. Quelques nuages passaient sur la lune, mais comme des ombres, tant le vent rude les avait déchiquetés. Les jeunes gens ne parlaient plus et leur apaisement se prolongea dans la nuit immobile.
Des jardins rocheux de la colline, Marseille parut lointaine, étendue en des gris d'estompé
et des teintes étouffées ; bientôt elle révéla son armature. Aux squares en fêtes, des lueurs s'indiquèrent, devinrent des lacs de clarté, et se réunirent par les rubans lumineux des rues, tandis qu'en des îlots d'ombre les monuments se devinaient. Des quais du port, venait un murmure confus. Sur les places, au milieu des lanternes vénitiennes, éteintes pour la plupart, des couples tournaient comme des fantoches ; ils demandaient seulement un peu d'illusion, et, dans l'air tranquille, le son grêle d'un orgue de Barbarie pleura chargé de nostalgie.
Les deux jeunes gens oubliaient la fureur des flots, et la nuit vibrante encore de tempête, la vie journalière les regagnait aux habitudes, et la ville résorba leurs rêves.
Ils descendirent. A mesure que les détails connus leur apparurent, qu'ils tournèrent aux coins de rues familières, qu'ils traversèrent les chaussées, toute cette exaltation leur sembla puérile. Les quelques paroles qu'ils échangeaient étaient banales et polies, comme celles de gens qui viennent de s'aborder.
Villaines ressassait les émotions de la nuit. Sa rencontre, l'orage, les embruns, tout cela se mêlait au souvenir de son lyrisme. Il gardait une gêne de s'être ainsi livré, surtout que son compagnon avait montré quelque ironie vers la
fin de leur entretien. En ce moment, il sifflotait avec désinvolture le chant de triomphe qu'il avait clamé sur la Corniche.
« J'ai été fort ridicule ! pensait-il. Pourquoi me suis-je exalté ainsi? il est toujours ennuyeux de se donner en spectacle. Très gentil d'ailleurs ce jeune homme ! un peu ténor d'opéra, mais très gentil ! »
Ils se quittèrent au coin d'une rue, et, sous la lumière hésitante des réverbères, Villaines vit, par instants, son compagnon s'éloigner, balancé par la marche, les mains dans les poches. Il songea à le rejoindre pour lui demander son nom et s'il pourrait le revoir :
« Ah bah ! murmura-t-il gaîment en haussant les épaules, demain il me paraîtrait imbécile, et je serais furieux d'avoir tant parlé. Il vaut mieux laisser les choses telles qu'elles sont. »
Et il songea à rentrer chez lui.
Soudain, une femme le frôla et lui parla à voix basse, l'invitant à la suivre. Elle était jeune, son châle en lambeaux et son corsage reprisé la drapaient de misère. Une grande détresse s'abattit sur Villaines ; il prit doucement la fille par le bras, et ils partirent ensemble. La chambre où elle le mena était le refuge des mélancolies pauvres ; le fauteuil était usé, les
chaises boiteuses, la pendule tristement allégorique. Villaines se jeta sur le lit. Il y resta jusqu'au matin.