‹ La petite angoisseChapitre 2 sur 29 · LA STATION INQUIETE · texte numérisé non relu

LA STATION INQUIETE

Sous l'oblique soleil, la rue s'étend nombreuse et diverse. Des Arméniens traînent dans les ruisseaux leurs robes sales et leurs savates qui claquent. Des Arabes égayent la foule de leurs burnous blancs. Tout autour, gris et noir, c'est le peuple qui clabaude et passe devant les cafés pleins de lumière d'or. A ce spectacle, Villaines croit éprouver une impression de désordre qui le choque. Il voudrait voir la foule vibrer selon l'harmonie des forêts sous le vent ou la savante structure des nuages et il songe combien doit être beau le spectacle de l'humanité réduite à l'état d'élément, quand,

poussée par la colère, l'émeute bondit à l'assaut d'insolubles problèmes. Pour l'instant, la foule n'est qu'une active fourmilière, et Villaines remarque que la lutte des intérêts ne se manifeste pas clairement.

« Les cerveaux sont trop complexes. . . la

passion manque, créatrice de rhythmes La

foule au repos n'est pas intéressante. »

Villaines s'embrouille un peu. — Le fait est qu'il généralise imprudemment une impression passée. Le troupeau blanchâtre des vagues était, dans sa splendeur marine, tout imprégné d'un même courroux. Il veut reporter ce décor d'un soir à celui qu'il a devant les yeux. Cette comparaison ne laisse pas de le décevoir; il regarde les dehors comme un panorama où le peintre aurait eu des défaillances, et ne voit pas que, dans cet ensemble de gens qui passent, la lutte des intérêts se manifeste bien , mais ce qu'il recherche et ne trouve pas, ce sont les intérêts en lutte. Son désir un peu ridicule vient simplement d'un jeu de mots bâti sur des termes impropres. Il cherche à se dériver au souvenir de cette promenade sur la Corniche, où il a vu que les flots avaient parfois de l'humeur et se moquaient d'être en concordance avec ses pensées. L'étrangeté du lieu, le singulier compagnon qui lui donna la réplique, et, par-

dessus tout, l'impérieuse beauté du spectacle, lui ont donné une impression qui demeure dans le souvenir comme brille le rectangle clair d'une fenêtre d'auberge dans l'ombre nocturne.

En examinant son émotion, il l'augmente. Il se rend compte que, cette nuit-là, il souffrit de n'être plus un enfant et de n'être pas encore un homme. Ainsi, dégagée et précisée, l'heure lui paraît notable, il dirait volontiers, décisive. Son âme est une maison sans maître, il veut la régir de nouveau, et, quoiqu'il ait raillé son enthousiasme en l'expliquant de diverses façons, toutes très logiques, il y revient avec complaisance.

Durant cette petite méditation, il a traversé la rue et bientôt il se trouve devant la porte du Cercle des Etudiants. Cette porte ne prête guère au symbole : elle est brune, sale — et terrible ! Lorsqu'elle sera ouverte, il entrera dans la Vie, (il se le dit très sérieusement;, il devra se lier avec de nouveaux camarades, s'intéresser à de nouvelles idées. Le peu de timidité que Villaines conserve encore, il le pare ainsi de prétextes pour se tromper lui-même.

Bien enfantines ces hésitations ! Pourtant, derrière elles se cache une angoisse très légitime, puisqu'il se demande, en somme, (avec combien d'exagérations et d'incidentes!) s'il saura agir

par lui-même et prendre sa place normale dans l'existence. Il voudrait ne point se laisser aller au fil de la vie comme l'on sort dans la rue; il voudrait se rendre un compte exact de ses actions; au lieu de suivre le courant les yeux fermés, inspecter les rives pour trouver une crique où s'arrêter et réfléchir aux lendemains. N'ayant point de conviction ferme qui le dispense de spéculer, il désire n'accepter la vie que sous bénéfice d'inventaire. Oui, il se voit vraiment très bien , assis sur la mousse d'une rive qui serait en dehors du temps et de l'espace, le menton dans les doigts, interrogeant le futur qui se présente à lui sous la forme de femmes dévêtues et belles, très belles et très dévêtues.

Il y a des jours où l'on ne s'embête pas dans le cerveau de Villaines.

Parfois il est plein d'une belle ardeur de jeunesse ; il s'enthousiasme alors pour la tâche offerte, puis il hésite, s'exagérant les difficultés, dramatisant son existence, avide de tragique et voulant se l'imposer. Ces jours derniers, il a feuilleté d'anciens livres aimés, revu du fond de son fauteuil les spectacles qui l'ont ému, et, tout près de lui, sur un guéridon, des petits tas de cendre et des bouts de cigarettes témoignent de la longueur de ses rêves.

Maintenant, ballotté entre tant d'idées diverses et de décors opposés, son esprit tremble comme une boussole affolée et voudrait bien faire revivre un enthousiasme mort. Il édifie en son âme de singuliers palais, mais pour les détruire aussitôt et jouir de leur chute; il se construit des drames intérieurs, mais le cours de ses heures n'a rien de théâtral, et la volonté, et l'envie aussi lui manquent pour introduire la violence dans sa vie quotidienne. Ses réveils, ses promenades, ses lectures, ses repas, son sommeil, tout est d'une monotonie qu'il juge irréparable. Il entrevoit la solution, elle est tout entière contenue dans cette phrase qui lui fait hausser les épaules : prendre la vie comme elle vient; mais pour cela il faudrait se résigner à ne plus cueillir au passage toutes ses actions, ne plus les peser, les comparer, les évaluer, et le moment présent n'est-il pas l'exemple entre tous de ce qu'il ne faut point faire?

« Ah ! être un homme ! »

Un homme! le mot a donc un bien grand prestige sur cet adolescent? Encore faut-il s'entendre. Un homme, est-ce quelqu'un avec une chaîne d'or au ventre, des soucis domestiques et une maladie d'estomac ; ou bien un être à peu près nu, qui vibre, chante, sauve son pays d'un trait de plume, et à qui les foules élèvent

des statues en leur cœur et sur les places publiques ? Est-ce un bourgeois ou un héros? Homais ou Ajax? une larve ou un histrion? Villaines aime mieux l'histrion.

C'est bien ainsi que divague sa cervelle, et lorsqu'il se laisse aller à ces galopades, le souci de mener une vie honnête, de la mener logiquement, et, qui sait, de laisser peut-être une petite marque au passage, s'embrouille et s'enchevêtre en des fantaisies de pitre enivré. Il est, en vérité, des jours où Villaines, après s'être grisé de paroles, avoir agité le battant de cloche de la rhétorique et fumé un cigare un peu fort, fait des plans pour le jour où il sera empereur.

Devant la porte du cercle, Villaines reste toujours en station ; l'indécision l'enveloppe et le paralyse ; il voudrait éloigner ses pensées, mais des mots passent comme des visions et doucement Villaines sourit : Seuil de la jeunesse, Adaptation à la vie, (presque des titres de romans). Puis d'autres mots plus galvaudés encore, ternis par l'usure, et qui l'ont hanté pourtant lorsqu'au lycée il songeait vaguement à ce qu'il serait... plus tard : Évolution nécessaire, Avenir prochain, Fine analyse. Ce dernier terme l'exaspère avec sa banalité flanquée d'un adjectif immuable, comme une vieille fille de

son sac à ouvrage. Puis ce sont les souvenirs de classe, le Bourget dans une couverture de grammaire grecque. ...

L'époque où il s'analysait!., si lointaine... si lointaine!

Villaines rêve...

Mais en quoi a-t-il changé depuis? En quoi? L'analyse lui semblait d'abord un jeu sans importance , maintenant elle l'empêche d'agir et le torture.

Villaines souffre...

Il croit s'en être débarrassé pour toujours au moment où elle le possède.

« Ah! vivre, vivre et dormir d'un sommeil sans rêves ! ne plus penser inutilement, ne plus me replier sur moi-même, jouir un peu de la vie des autres, jouir de toute la beauté éparse' dans le monde, et ne plus m'analyser jamais! »

Vaguement, il entrevoit le fil qui relie toutes ces choses, songe à l'association des idées, au fil d'Ariane, à l'antiquité, aux fêtes de Bacchus...

Villaines rit.

Puis il pense aux heures passées devant les flots; vraiment évanouie cette soirée, (mais venant de lui toute sincérité lui paraît morte), et Villaines, les yeux humides de larmes, voudrait être consolé.

« Grotesque, tout cela ! et pourtant les meilleurs auteurs nous conseillent de prendre une attitude : on entre dans la vie avec des idées de conquête... »

Villaines se décide à monter.

« ... On grimpe sur la plus haute tour, on jette un coup d'œil dominateur sur la proie future, ou bien des lyres... des roses... Néron... Rome en flammes... »

Villaines est arrivé sur le palier.

« ... Mais le haut édifice est indispensable à ces vues d'ensemble, et je me trouve devant une porte close. »

Villaines pousse le battant, sa gaité a refoulé ses larmes naissantes ; c'est avec un sourire un peu railleur qu'il s'avance. Un autre homme *est né, voici des témoins, un public, l'acteur se reprend, toute indécision, toute crainte a disparu.

« En scène ! en scène ! »

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