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nonce lentement, et d'une voix chantante. Très intelligente, le cours de six mois qu'elle avait suivi à l'école des Soeurs Missionnaires de l'Immaculée Conception, lui avait permis de se familiariser avec la langue française, qu'elle continuait à étudier dans ses loisirs.
Le jeune homme fit signe que non, fouilla dans ses poches et en sortit un bristol:
— Je désirerais voir Sam Hong, dit-il.
Ming-Lu-San, de ses lèvres carminées, fit une moue pensive. Un voile de tristesse aussi subit et aussi incompréhensible que son sourire d'un instant s'étendit sur elle, crispant ses traits.
Un rapprochement logique se fit en son esprit. Ce mouvement, si simple en soi, d'un homme tirant une carte de sa poche à Montréal et demandant à voir Sam Hong devait avoir la même signification que lorsque ce geste se faisait au Chinatown de San Francisco, en demandant Fon Hong, le frère de son maître actuel.
— S'il vous plaît attendre quelques instants — lui dit-elle en s'inclinant, gracieusement, je vais dire que vous êtes ici. Vous plairait-il me dire votre nom?
Le jeune homme, d'un geste nonchalant, remua les épaules.
— Qu'importe mon nom ! Dites-lui que Nicolaï Solaska, le propriétaire du « Pawn- Shop » de la rue Cadieux m'a donné cette carte. Il comprendra.
Ming-Lu-San, salua et ouvrit une porte masquée par une draperie vieil or sur laquelle se détachait un dragon pourpre. L'ouverture laissa voir un corridor obscur, suintant l'humidité. Sans bruit Ming-Lu-San le suivit et monta lentement un escalier branlant.
Un vif désir de revenir sur ses pas et de dire à l'étranger que Sam Hong n'y était pas s'empara d'elle. Mais la crainte des peines morales et physiques à endurer si sa supercherie était découverte, lui ôta tout courage, et elle continua à monter.
Rendue au premier palier elle frappa discrètement à une porte faisant vis-à-vis à l'escalier, l'ouvrit et entra dans une chambre resplendissante des beautés de l'Empire Céleste. Au milieu de tapisseries superbes brodées de fils d'or et d'argent, à franges pourpre, de paravents laqués, de vases pansus et multicolores datant des vieilles dynasties, son maître, Sam Hong, assis sur un sofa bas, capitonné et moelleux, dorait avec une attention soutenue une figurine de bronze.
Ming-Lu-San le regarda silencieusement.
Il était gras, fade et bienveillant; une figure chinoise inexpressive, aux yeux obliques, perçants, aux pommettes saillantes à la moustache pendante. De grandes lunettes montées en or lui donnaient l'apparence d'un bronze enfoncé dans les méditations confuciennes, et une certaine dignité calme de savant. Il semblait impossible à Ming-Lu-San que cet homme put avoir un coeur si fermé à tout sentiment humain et si noir; les derniers mois, quatre ou cinq crimes commis au sein de la colonie chinoise l'avaient été à son instigation.
Ming-Lu-San se demanda si elle ne rêvait pas ! . . . Quoi ! cet homme, était-ce bien Sam Hing, le maître incontesté de tant de vies humaines Se pouvait-il que cette main jaune et potelée, tînt les fils faisant agir toute une armée de valets invisibles, comme autant de pantins du Guignol ! Quoi ! de ces lèvres sensuelles sortiraient des ordres brefs et concis obéis sans récriminations ! Quel était donc le serment irrévocable liant les adeptes d'une société secrète diabolique, qui, au temps arrêté, faisait disparaître tel homme désigné à sa vindicte !
Sam Hong déposa son pinceau et par respect enleva ses lunettes.
— Qu'y a-t-il. Fleur d'Azur, demandat-il en Yup Kim, le plus mélodieux des quarante dialectes de la Chine.
Ming-Lu-San s'avançant fit une révérence profonde et respectueuse.
— Un diable d'étranger, dit-elle, désire vous voir. Il a refusé de donner son nom mais il se dit porteur d'une lettre d'introduction de Nicolaï Solaska. Il attend votre bon plaisir.
Hésitant, Sam Hong tira les bouts de sa moustache pendante.
Ming-Lu-San profita de cette indécision apparente pour continuer:
— ^Ce vil étranger, dit-elle avec courage, en est un qui ne vous sera d'aucune utilité. Il est nerveux et agité, honorable maître et seigneur, et certainement très poltron !
Sam Hong sourit
— Eh ! C'est le genre qu'il me faut et avec lequel j'aime à traiter. L'argent donne le courage. La nervosité veut dire habilité et vitesse à se servir du pistolet. Faites monter de suite cet intéressant visiteur.
Ming-Lu-San conduisit le jeune homme à la porte de son maître et revint prendre sa place sur le tabouret, collant son nez à la vitre. Depuis « Mandarin Inn » aussi loin que son regard pouvait s'étendre, la rue Lagauchetière s'illuminait de lumière discrètes. Derrière les stores baissés, des silhouettes se dessinaient. Regardant vers l'est, ses yeux rencontrèrent le clocher de la chapelle des frères Quatre-Manches et une succession de hautes bâtisses s'élevant étages sur étages, comme de monstrueux dragons prêts à dévorer les étoiles. Les trottoirs débordaient d'une foule disparate: juifs du Ghetto, nègres des termini, riches dames de la haute arrivant en limousine et descendant au « Mandarin, » jeunes snobs à la recherche
d'aventures galantes, etc. De l'autre côté de la rue, face à elle, dans l'enfoncement obscur d'un porche sommeillait un vieux chinois, fumant béatement une petite pipe de métal.
Longtemps après, la porte masquée par la tapisserie à dragon s'ouvrit et le jeune homme qu'elle avait conduit chez Sam Hong en franchit le seuil. Elle lut sur sa figure une décision farouche et désespérée, intensifiée par l'éclat fauve de sa prunelle.
Il sourit distraitement à Ming-Lu-San tout en se dirigeant vers la porte de sortie. A michemin, il s'arrêta, vint s'accouder sur le comptoir dont il examina le contenu tout en tambourinant sur la glace qui le recouvrait.
Lui faisant signe de la tête de s'approcher, il indiqua à Ming-Lu-San un collier de jade d'une éclat onctueux.
— Quel prix, s'il vous plaît?
Ming-Lu-San sortit le plateau, regarda l'étiquette et lui en donna le prix. Le jeune homme sortit de sa poche un rouleau de billets de banque, en prit un et le déposa sur le comptoir. Il ouvrit le fermoir du collier, l'examina et, souriant, y déposa un baiser. Se penchant au-dessus du comptoir, vivement il le passa au cou de Ming et avant qu'elle eût le temps de faire un mouvement de surprise, il était disparu, laissant la porte entrebaillée.
Etonnée, elle fut un instant toute désem-