‹ La petite comtesse (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · NE3TA · texte numérisé non relu

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et son haleine sifQait bruyamment entre ses (tenis. Ce fut Michel Gritti qui prit le premier la parole*

— Holà I cria-t-il, cavalier I

Aussitôt, la porte s'ouvrit, et le cavalier Vespasiano entra, le chapeau sur la tête, contre ses habitudes d'extrême politesse. La porte refermée, il s'y tint appuyé, les bras croisés.

— Messieurs, reprit Gritti, ne vous étonnez^ pas que j^aie appelé le cavalier : puisque je suis ici chez un lâche, rien ne m'empêche de supposer que je sois chez un assassin.

— Et tu supposes vrai ! cria Luca en tirant son épée.

Mais, avant qu'il eût fait un pas, il fut contenu par le bras puissant de Vespasiano, qui lui saisit la main, et lui retira gravement sa lame. Don José fit un mouvement pour s'élancer à Taide de Dolcî : Angelmonte et deux autres cavaliers le retinrent.

— J'ai eu beaucoup de patience, continua Michel Gritti, et j'en demande humblement pardon à la signora. Mais j'aurais cru véritablement insulter Dieu, qui a créé cet homme, si j'avais osé prévoir à quel point d'infamie il en viendrait. Maintenant, j'ai

à dire que je conçois le vice, et la corruptîoii, et le crime; mais ce que vous venez de faire, jeune homme, je n'en avais point idée. Monsieur, poursuivit-il avec éclat, vous me tourniez le dos, quand je vous ai frappé...

— Lâcheté ! murmura Dolci.^

— Vous me tourniez le dos, et je vous ai frappé I reprit violemment Gritti ; ceux qui me connaissent, et j'en vois là plus d'un, vous diront que jamais, ni à la guerre, ni même à la chasse, car on en riait! je n'ai attaqué mon ennemi autrement qu'en face. Mais le scrupule qui me vient à l'égard d'un païen, d'un bandit ou d'une bête fauve, ne m'est pas venu vis-à-vis de vous. A des actions comme celles-ci la mort n'est pas un châtiment qui suffise! Si vous n'étiez que criminel ou féroce, je jure Dieu que je vous aurais prié de me regarder avant de vous toucher! mais vous êtes vil, et c'est pourquoi je vous ai écrit ce mot sur la joue, je vous ai flétri et marqué publiquement au visage ! Mort ou vivant, dès à présent, la honte est sur vous I Que ceci vous soit dit : j'explique tout ce que je fais. — Maintenant, Vespasiano, je vous laisse pour écouter ce que

monsieur peut avoir à vous dire. — Venez, signora.

E* MichelGritti quitta la chambre, portant, plutôt qu'il ne conduisait, Giulia à demi évanouie. Beppo se joignit à eux, et tous trois reprirent le chemin du palais Contarini.

La fraîcheur de ïair aida peu à peu Giulia à reprendre ses esprits, et Michel, qu'elle pressait de questions, lui conta que, arrivé dans la nuit même, et n'osant se présenter chez elle à une heure si avancée, il avait voulu du moins passer sous les fenêtres de son palais. Comme il s'en approchait, acconapagné de Vespàsiano, il l'avait vue sortir avec Beppo et le moine ; étonnés et inquiets, les deux cavaliers l'avaient suivie ; ils avaient pu interroger Beppo sans qu'elle s'en aperçût à cause de l'avance qu'elle avait prise. Fra Mozzo ayant tenté de se sauver durant l'explication, Vespàsiano lui avait fendu la tête du pommeau de son épée. Gritti s'était revêtu de la dépouille de ce méchant prêtre, afin de suivre l'aventure jusqu'au bout sous ce déguisement. C'était à grand'peine qu'il était parvenu, en se faisant humble, à dissimuler sa grande td'Ue sous eette robe trop courte.

Pais Beppo, après avoir préalablement bâillonné la vieille matrone, avait introduite cavalier Vespasiano dans la maison.

Giulia, ayant perdu connaissance pendant la scène qui suivit l'apparition de Gritti, ne savait ce qui s'était passé, et elle demanda pourquoi Vespasiano n'était pas avec eux. Gritti répliqua simplement que le cavalier était demeuré pour expliquer l'affaire à ceux qui n'avaient pas trempé dans l'indigne complot de ser Luca.

— Mais, dit Giulia, ce misérable jeune homme ne voudra-t-il pas une réparation de l'affront qu'il a reçu?

— Il n'oserait, répondit Gritti en souriant : d'ailleurs, vous avez pu remarquer, Giulietta, que c'est \m enfant : je le désarmerais avec une baguette.

Gritti n'ignorait pas que Luca était la plus habile épée de Venise; mais il ne voulait pas troubler l'esprit de la pauvre enfant d'une nouvelle inquiétude.

Comme ils étaient alors arrivés à la porte du palais, les deux amants se séparèrent, après que Giulia eut fait promettre à Michel de venir voir le lendemain de bonne heure sa tante et Fiarama.

85f ONESTA.

Le cavalier Vespasiano, quand Giulia et Grîttî furent sortis, remit à Luca Dolci son épée avec la môme gravité qu'il la lui avait prise, et lui dit :

— Monsieur, dans le cas où vous seriez mal satisfait de cette affaire, j'ai plein pouvoir de mon ami, le noble Michel Gritti, pour convenir avec vous de telles suites qu'il vous plairait lui donner.

— Don José, dit Luca, soyez assez bon pour régler ce point avec le cavalier. Vous savez assez quel peut être mon sentiment là-dessus.

Alors, don José fit avec politesse deux pas au-devant de Vespasiano.

—Votre nom, s'il vous plaît, monsieur ? lui dit-il.

— Le cavalier Vespasiano, capitaine au service de la sérénissime république.

Don José se découvrit.

— Votre nom, monsieur? ajouta Vespasiano.

— Don José Aquilar, duc de Frias.

— Je vous salue, monsieur le duc, dit le cavalier en se découvrant à son tour.

— Vous ne pensez pas, sans doute, capitaine, re* prit José, que cette affaire puisse s'accommoder en compliments î

Vespasîano sourît sans répondre.

— Je suppose, reprit le jeune homme, que vous servirez de second à votre ami, monsieur, et que j'aurai l'honneur de faire votre partie.

Vespasiano sourit encore et s'inclina.

— Mais, capitaine, ajouta don José, l'offense étant à peu près égale des deux parts, nul des deux adversaires n'a le droit d'imposer ses conditions. Ainsi, parlez, monsieur, dites votre avis, et je dirai le mien, afin que les choses s'arrangent à l'amiable.

— A l'amiable, soit, répondit Vespasiano. Mon avis est que ni l'un ni l'autre des deux seigneurs que nous représentons ne peut décemment, après ce qui s'est passé, quitter le terrain avant que l'un ou l'autre y soit enseveli.

— Enseveli? dit José. Comment entendez-vous enseveli?

— Mais enterré, monsieur.

— Fort bien, reprit don José. Cela étant convenu, a reste à savoir quelles sont les armes, le lieu et l'heure.

— Les armes? dit Vespasiano : il n'y a pas d'au-

3ÔI ONESTA.

1res arraes, que je sache, j'entends d'armes décen* tes, que répée et la dague.

— C'est mon opinion. Quant à l'heure ?...

— Le lever du jour, monsieur le duc, me paraît une heure sous tous les rapports assez décente interrompit Vespasiano.

— De mieux en mieux , monsieur ; vous ne me laissez rien à dire. Et le lieu ? Le Lido, sans doute ?

— Hum ! dit le cavalier après un moment de réflexion, au Lido, on est bien ; mais c'est un lieu public, et il y a tant de désœuvrés qui courent dès le matin, qu'on ne saurait y mener une affaire à bout en toute sécurité , surtout lorsqu'on veut, comme nous, la pousser jusqu'à la sépulture inclusivement. Et j'avoue à votre Seigneurie que je tiens à cette clause comme à ma prunelle.

— Je vous ai déjà dit, monsieur, que nous l'acceptions, ainsi que toutes les conditions, si extravagantes qu'elles soient, dont vous pourriez vouloir orner ce combat I

— Extravagantes, monsieur le duc ? reprit Vespasiav^j. — Extravagantes, monsieur, est un mot qui tient, dans le langage articulé, la place que

tient dans la langue des gestes une chiquenaude sur le nez : or, Votre Seigneurie peut apprendre, même d'un soldat de fortune, qu'aux termes où nous sommes, il est d'usage de laisser l'offense où elle en est et de n'y pas ajouter une épingle.

— C'est vrai, monsieur, et je vous fais excuse, répliqua don José. Je reconnais, dis je, que la bizarrerie de cette clause, à laquelle vous tenez si fort, m'a emporté hors des bornes de la courtoisie.

— C'est assez, monsieur le duc : bizarre en effet peut vous paraître cette clause, et Je crois devoir vous -en expliquer la signification. Dans les rencontres qui ont lieu entre gens d'honneur. Votre Seigneurie n'ignore pas qu'on se blesse plus souvent qu'on ne se tue. Cela sufflt sans doute, en temps ordinaire, à ce tyran qu'on appelle honneur; mais, dans le cas présent, ne vous semblerait-il pas risible, comme à moi, monsieur le duc, que les deux offensés survécussent à la fois?

— Pwisible est le mot, dit José.

— Eh bien, c'est une chance, reprit Vespasiano, que ma clause supprime. Une fois l'un des deux adversaires enterré, il est certain qu'il est mort, —

OU, du moins, tant pis pour lui, s'il ne Test pas. j — Positivement, répondit don JoSe. Mais jt? suppose que tous deu2f soient blessés au point de ne plus pouvoir se servir de leurs armes, mais vivants toutefois, votre clause cesse d'être applicable.

— C'est ce qui vous trompe, monsieur le duc.

Ma clause a cela de bon, fort au contraire, qu'elle est, selon le dicton français, une selle à tous, chevaux. J'ai eu autrefois, àNaples, une querelle personnelle avec un capitaine de votre nation, monsieur. Ce que vous dites arriva. Mon adversaire et moi, nous demeurâmes sur le carreau, blessés gravement, mais fort vivants : alors, on nous dressa sur le lieu môme une tente où nous prîmes le temps de nous rétablir. Au bout de trois semaines, nous pûmes reprendre le fil de notre combat ; et, puisque j'ai l'honneur de faire votre conversation en ce moment, cela veut dire, monsieur le duc, que le corps du capitaine espagnol gît en cette place.

— C'est bon, monsieur. Mais quel est, dans Venise, ou hors de Venise, le terrain que vous avez en vue ?

— J'ai, monsieur, une sorte de masure avec un

jardin, derrière Féglise Suint-Silvestre, au bord de l'eau ; le jardin est vaste, abrité et en toiis points décent,; s'il ne vous est pas suspect, étant à moi, je le mets entièrement à votre disposition.

— A six heures du matin, capitaine, nous y serons rendus. Voici ma main.

— .Voici la mienne, monsieur le duc, et salut à tous !

Ce disant, Vespasiano tourna sur ses talons et sortit de la chambre.

Les convives, hommes et femmes, sentant que c'en était fait de la joie pour cette nuit, le suivirent de près ; puis Luca se rendit lui-môme à son palais avec don José, pour mettre, disait-il, quelque ordre à ses affaires, mais en réalité pour échapper au souvenir du crime et de l'affront que les murs de cette maison lui retraçaient plus vivants.

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