LA VEILLEE DES ARMES
Luca et don José avaient fait la route en silence ; arrivés au palais Dolci, ils montèrent, toujours
muets, le sombre escalier décoré .des blasons de famille. Un laquais les précédait, une torche à la main : il s'arrôta au haut de Tescalier, attendant les ordres de son maître. Luca, au lieu de se diriger v^rs sa chambre, poussa une porte qui donnait entrée dans une courte galerie, d'architecture sévère, qu'on appelait la galerie des ancêtres, à cause des portraits dont elle était tapissée. Don José le suivit avec surprise; car il avait remarqué que Luca, depuis son changement de vie, évitait, pour une raison ou pour une autre, de mettre le pied dans cette salle, qui était auparavant son séjour de prédilection. — Le laquais, sur un signe de Luca, alluma un des candélabres que soutenaient des mains de bronze sortant de la muraille, et se retira.
Pendant ce temps-là, Dolci chargeait une paire de pistolets qu'il venait de détacher d'une panoplie.
Il y avait de chaque côté de la galerie une rangée de stalles en chêne sculpté, attenantes au mur. Luca Dolci s'assit sur une de ces stalles et don José prit place vis-à-vis de lui. •
— Don José, dit alors Luca, ce lieu est solennel, comme l'heure où je vous parle. Je ne sais ce
ONESTA. 35d
qui s'est passé en vous depuis que nos deux âmes se sont perdues de vue, et de votre côté vous ne sauriez être mieux renseigné à mon sujet. Veuillez donc me dire si, dans votre conscience, vous êtes prêt à écouter mes paroles comme sortant de là bouche d'un homme d'honneur et partant d'un cœur loyal.
— En ce lieu et à cette heure, de vous à moi, oui, répondit don José.
— Vous croirez donc sans arrière -pensée que je vous parle avec franchise, et vous me répondrez de même.
— Oui, messer.
— Eh bien, duc, sachez que, sauf votre avis, j'ai l'intention de ne point me battre.
— Comment cela? s'écria don José stupéfait.
— Vous allez voir, reprit Luca Dolcî. Vous m'avez suivi dans ma vie de désordres; je l'ai souffert : il était convenu que nous serions impies et débauchés. C'était bien. Mais il n'a jamais été convenu que nous serions infâmes, duc : du moment où je Tai été, vous n'êtes plus lié à moi par aucune promesse, vous êtes libre en un mot. Si vous me ser-
viez do second dans ce duel,vous deviendriez le souteneur et le complice de ce que j'ai fait. Cela n'est point juste, et je vous déclare que vous avez le droit de me refuser votre aide, de renier ma querelle, que c'est votre devoir, et qu'à votre place je le ferais. Mais, comme Pidée de me laisser courir seul cette rencontre vous répugnerait, sans doute, j'ai résolu de ne point me battre. Je vais vous écrire à l'instant un billet par lequel je certifierai de tout ceci ; après quoi, je me ferai sauter la tête avec un de ces pistolets, et, si je me manque, vous m'achèverez avec l'autre .Voilà ce que je vous propose, et vous m'avez promis de croire à mabonne foi.Voilà, dis-je, ce que je vous propose, et je répète qu'à votre place j'accepterais.
— Pour cela, messer, vous mentez, répondit froidement don José.
LucaDolci ne répliqua point. Il demeura quelque temps la tête penchée sur sa poitrine ; puis, se levant avec brusquerie et détachant du mur deux fleurets à tranchant émoussé :
— Voyons, en ce cas, voyons, dit-il ; nous avons encore deux heures devant nous : faisons des armes.
Ceci n'est pas une nuit à dormir. Cette ajBTaire n'a rien de plaisani ; non, sur ma foi ! rien de plaisant. Plaisante qui voudra demain matin, mais, pardieut ce ne sera pas moi I Ah t ah I qu'est-ce que je dis donc là?... De fait, mon cher duc, depuis quelque temps, mon esprit se permet, il me semble, de petites promenades hors de mon cerveau , et , s'il y rentre, ce n'est que par habitude : qu'il vienne à perdre cette routine, et me voilà fou à lier !
— Allons Luca, interrompit don José, saisissant la main du jeune homme^ est-ce que vous avez peur ?
— Peur ! de quoi ? de mourir ? Bon ! Il n'y a pas deux enfers! et, en supposant qu'il y en ait un, j'y suis, mon très-cher. — Ce Vespasiano est une lame bien fourbie, à ce qu'on dit ?
— Gritti est plus dangereux, dit José ; il a plus de sang-froid.
— Chaud ou froid, j'en verrai prochainement la couleur. Quant à vous, vous parez à ravir, j'ai remarqué cela; mais vous n'attaquez jamais; et, dans ce cas-ci...
— Je n'aime pas, dit José, à faire des blessures
ti
mortelles : quand on attaque, on ne peut arrêter son coup.
— A la bonne heure. Mais, dans ce cas-ci, amusez-vous à attendre des ripostes, et vous serez engourdi des pieds à la tête avant que ce colosse soit même échauffé. Attaquez-le vivement d'estoc et ne rompez pas d'une semelle. Ne faites pas le grandiose pour cette fois, mon ami. Tout d'estoc, point détaille ; et tâchez que son chapelet soit défilé dès la seconde passe. A nous deux, s'il vous plaît ; adossez vous à la muraille. Bon ! Attaquez, mordieu ! attaquez !
, Et, ce disant, Luca engageait le fer avec don José. Don José, docile au conseil que venait de lui donner Luca, lui poussa rapidement deux ou trois bottes, que celui-ci, malgré son habileté eox^ommée, para avec peine.
— Bon ! cria-t-il, s'échauffant peu à peu ; je m'y attendais ; sans quoi, vous me teniez ! Songez qu'avant tout, il vous importe d'en finir vite. C'est cela ! corps à c^rpsl faites-lui manger votre garde I alors, il n'y aura plus de colosse qui tienne ! Moustache à moustache, duc 1 Et n'oubliez pas votre main gau<
che I peignez-lui la barbe avec votre poignard I — Holàl tôte et sangl je suis touché l — A vous! — Non? Eh bien, c'est donc ce coap-ci !
Et Luca, s'irritant au jou, s'était fendu à fond surdon José; mais son épée, effleurant Tépaule du jeune homme, alla se briser contre la muraille, après avoir traversé un des portraits qui y étaient suspendus. Luca, ce voyant, devint plus pâle encore que de coutume ; U lâcha son arme et demeura immobile, l'œil fixé avec épouvante sut le tronçon d'acier qui tremblait dans la toile et dans le mur.
— Qu'est-ce donc ? s'écria don José.
Luca, sans répondre, lui montra du doigt le cadre atteint par son fer ; et José, se retournant, vit que c'était le portrait de la mère de Luca, et que l'épée lui avait troué la poitrine à la place du cœur.
Cependant, Luca Dolci, tenant toujours sa main droite étendue, comme pétrifiée, dans la direction du portrait, tremblait sur ses jambes; ses yeux achevaient de s'égarer; ses lèvres s'entr'ouvrirejit agitées et ses dents claquèrent.
— Luca 1 Luca I s'écria don José cherchant à saisir la main roidie de son ami.
Mais Dolci le repoussa doucement.
— Elle en mourra, dit-il à voix basse : veillez-y I elle «n mourra, voyez- vous ; et Dieu sait pourtant qu'elle ne Ta pas mérité!..; Le sang coule en dedans sans doute, — car je n'en vois pas de trace — et cela est étrange — vu que le coup est à fond. — Veillez-y, veillez-y, monsieur : moi, je n'ose en approcher. — Quel coup I un coup superbe ! mais c'est une femme ! —voilà le malheur! — c'est une femme !
— Dieu tout-puissant ! dit José, ayez pitié de nous ! Il devient fou I
— Écoutez-moi, reprit Luca ; approchez-vous — plus près — plus près.
Et il attirait don José sur sa poitrine ; puis il se pencha à son oreille, et murmura tout bas d'untoD plaintif :
— José, j'ai peur!
Aussitôt, comme s'il eut été effrayé lui-même de ce qu'il avait dit, il recula précipitamment de quatre pas, poussa un cri aigu, et, tombant sur le marbre, s'y roula et s'y tordit avec un râle affreux. Puis les convulsions cessèrent, et il demeura roide et immobile sur les dalles. — Don José alors s'agenouilla
près de lui: des gouttes de sueur tombaient de son front sur le visage livide de Luca ; il lui prit les mains et l'appela à plusieurs reprises. Mais Luca ne donna aucun signe de vie.
En ce moment, cinq heures du matin sonnèrent : don José tressaillit et se releva. Il alla prendre sur une table les pistolets que Luca y avaient déposés, et les arma :
— Encore une heure 1 murmura-t-îl ; — pas môme une heure, car il faut le temps de faire le chemin. — Eh bien, si dans une heure il n'est pas prêt, je sais ce que je ferai : celui-ci pour lui, et pour moi l'autre.
Puis le rigide jeune homme commença de se promener à grands pas dans la galerie, s'arrêtant de temps à autre pour humecter avec de l'eau les tempes de Luca Dolci, toujours évanoui.
Pendant que ces choses se passaient au palais Dolci, M/chel Gritti avait rejoint le cavalier Vespasionq, et tous deux s'étaient rendus à la )fieille maison, dont le jardin devait leur servir de champ clos au point du jour. Michel Gritti n'avait jamais, avant cette nuit, mis le pied dans l'humble demeure
aad ONESTA.
du cavalier. Depuis la soirée où il l'avait surpris pochant à la ligne, il se sentait Tâme navrée en songeant à la gêne habituelle dont le digne cavalier achetait l'honneur de figurer à ses côtés dans le beau monde; mais il s'était toujours gardé avec soin de faire allusion à celte détresse, comprenant qu'un homme comme le cavalier souffrait toutes choses volontiers, excepté la pitié. Il l'avait donc laissé vivre à sa guise comme par le passé, et Vespasiano, quoiqu'il n'en témoignât rien, éprouvait que cette délicatesse de son noble ami avait accru la somme d'affection et de dévouement qu'il lui gardait au fond du cœur.
Vespasiano prit Michel par la main pour l'introduire sans encombre, au milieu de l'obscurité, dans la pièce principale de son logis; puis, l'ayant invité à ne point bouger jusqu^à son retour, il courut c'" limer une torche à un falot qui brûlait sur le quai devant une madone, et revint la planter dans un crochet de fer. A la lumière vacillante de celte torche, Grilli put voir un intérieur d'une siraplicilé pitoyable. Les quatre murs, lézardés ca pricieusement par l'humidité, n'avaient d'autre ornement,
outre la torchère, qu'une demî-douzaine d'armes de main, sabres mauresques, claymores écossaises et longues épées espagnoles , formant trophée. Dans un angle étaient déposées des lignes à pêcher. Une natte de jonc était étendue dans un coin, et un havre-sac en peau de vache, singeant Toreiller à Tune des extrémités, semblait indiquer que le cavalier faisait un lit de cet objet. — Quand Michel Grittieut constaté de plus l'existence d'une table et de deux escabeaux de bois au milieu de la pièce, il n'eut plus rien à voir dans cette chambre à coucher.
Yespasiano avait.suivî avec une gêne visible les yeux de Gritti durant ce court examen.
— C'est une nuit de bivac à passer, noble Mi* chel, dit-il avec un demi-sourire que démentait l'émotion de sa voix.
— C'est le toit d'un ami, répondit Michel.
Et il se détourna brusquement, en toussant comme si sa gorge se fût embarrassée. Il passa quelques secondes à détacher l'agrafe de son ceinturoh, et alla déposer son épée contre le mur.
Quand il revint près de la table, il vit le cavalier
Vespasiano qui était resté débouta la même place, se caressant la moustache et avalant sa salive avec une précipitation singulière. Les regards des deux jeunes gens venant à se rencontrer, Tœil du pauvre cavalier laissa échapper une grosse larme qui coula lentement sur sa joue brunie. Gritti lui prit la main, et, la lui serrant avec force :
— Voyons! est-ce que vous avez honte d'être pauvre — devant moi ? lui dit-il.
— Non, non, messer, répondit Vespasiano comprimant du mieux qu'il pouvait son attendrissement, non, en vérité, ce n'est point la honte... Je ne sais ce que c'est... Mais, tenez, vous êtes ému vous-même, et, bien que cela me paraisse inexplicable, vous voyez bien que cela est naturel.
— Parbleu I sans doute, c'est naturel ! dit Gritti. — Ah çà ! voyons, mon vieux compagnon, ajoutat-il après une pause, asseyons-nous ; à moins que vous ne préfériez vous reposer. Quant à moi, je ne me sens point de dispositions à dormir cette nuit.
— En ce cas, noble Michel, attendez-moi, répondit Vespasiano.
En même temps, il sortit de la chambre : deux
minutes après, il rentrait portant un flacon d'une forme étrange, et deux verres.
— Bravo ! reprit gaiement Qritti. Quel philtre avons-nous là dedans, mon cavalier?
— Goûtez, dit Vespasiano emplissant im verre qu'il donna à Michel, et s'asseyant de l'autre côté de la table sur le second escabeau.
— Divin mais inconnu, répondit Michel après avoir vidé le verre avec recueillement.
Le visage de Vespasiano s'était épanoui à cette réponse.
— Voici ce que c'est, reprit-il : le père cellerier du couvent de la Miséricorde, à Smyrne, me donna deux ou trois de ces flacons de vin du Carmel.
— Bon ! dit Michel. Il y a plaisir à boire le vin avec lequel se grisait Mathusalem dans sa huit cent cinquante-huitième année !
— Se grisait- il vraiment à cet âge-là, noble Michel? •
— Il est du moins réjouissant de le croire^ mon ami.
— Belle vieillesse, messer! mais ce n'est plus de notre temps, malheureusement. Je dis : malheureu-
sèment, parce que je ne m'accoutume point à Tidée de vieillir ; et pourtant, c'est ce qui me pend à la barbe chaque soir et chaque matin. Je m'imagine, noble Michel, que je mourrai d'ennui sur ma chaise de sexagénaire.
— Dieu a tout fait pour le mieux, Vespasiano. Les vieillards ont des plaisirs dont les jeunes gens ne se doutent pas. J'ai vu quelquefois des vieillards bien portants assis sur leur porte : ils avaient Tair heureux.
— Oui, ma foi : je l'ai remarqué. Mais les vieilles femmes sont toujours chagrines en diable : aussi, s'il me fallait devenir vîeilje femme un jour, parles treize cent mille...
Et Vespasiano finit sa période en frappant la table du plaide sa main; car on s'était toujours fait une sorte de jeu, et Michel tout le premier, d'interrompre le bon cavalier à ce point de son formidable serment ; de sorte qu'il avait contracté l'habitude de ne point l'achever, et que personne n'en savait la fin.
— Mais enfin, demanda Michel Gritti pris d'una curiosité subite, parles treize cent mille... quoi?
— Par les treize cent mille vierges, pardieu f
— Merci de ma viel où les prenez-yoïis? s*écria Michel.
— Mais, à Cologne, reprit Vospasiano timidement; car il commençait à s'inquiéter.
— Vous êtes trop honnête, Vespasiano; c'est onze mille, et non treize cent mille.
— Onze mille! est-ce possible, noble Michel? répliqua le cavalier stupéfait.
— Plus possible, beaucoup plus possible que treize cent mille, mon bon ami. — Vous disiez donc que vous seriez contrarié de devenir vieille femme, accidefit peu probable au reste... — Mais qu'est-ce donc qui nous entre par la fenêtre ?
— C'est la lune, messer.
— J'ai cru qu'on avait jeté dans la chambre un bout de drap blanc. Mais c'est la lune, vous avez raison... Croiriez-vous, Vespasiano, que je ne vois jamais cette pâle clarté sans songer aux âmes de ceux qui sont morts?
— Et pourquoi cela? dit Vespasiano.
— Il serait agréable, continua Michel, les yeux fixés sur les losanges blanchissants de la petite le-
t7t ONESTA.
nèlre, il serait agréable pour ceux qui restent de penser que ceux qui sont partis habitent là-haut, dans ce monde — qui semble nous regarder avee bienveillance. — Par ces nuits limpides, cela paraît être si voisin de nousl... La mort ne serait plus qu'une absence... Je vous prie, cavalier, de demander à Giulia si ces idées sont les siennes, et si la religion les permet.
— Et pourquoi diable, noble Michel, ne le lui demanderiez- vous pas vous-même?
— Au fait, je le lui demanderai, dit Michel avec distraction.
— Pardieu, messer I reprit le cavalier, je voudrais posséder un étèignoir assez grand pour coiffer cetle maudite lune jusqu'au menton ! Sur ma parole, je ne vous reconnais pas depuis quelque minutes. Vous avez un rayon de lune qui vous charme le visage; de telle sorte que vous ressemblez à un juste mal ressuscité ! Joignez à cela que vous me contez des histoires de l'autre monde.
— Il est certain que je ne me sens point comme d'habitude, mon ami. J'éprouve un bien-être inouï, une légèreté de cœur et d'esprit admirable. Il me
semble que j'ai déjà un pied dans le paradis; et, en réalité, c'est demain que j'y vais entrer. J'aime étonnamment cette enfant, Vespasiano.
-' Et moi aussi, messer, dit le cavalier.
• — Je ne puis songer sans terreur à ce qui serait arrivé si notre retour eût été retardé seulement de quelques heures. -^ Et pourtant...
Michel s'arrêta et hocha la tête d'un air pensif.
— Et pourtant? demanda Vespasiano.
— Je ne saurais en vouloir à ce jeune homme, cavalier, et je me battrai contre lui sans colère et sans haine. Voilà la vérité.
— Sans haine, messer? Cela se peut-il? *
— Dites-moi, Vespasiano, si vous comprenez quelque chose à sa conduite.
— Je comprends qu'elle a été positivement de la dernière infamie.
— Sans doute. Mais il y a une idée qui ne me sort pas de la tête: c'est que ce jeune homme n'est point responsable de ses actes.
— Voulez- vous dire qu'il est fou ?
— Écoutez, cavalier : il n'y a qu'un ennemi mortel à moi qui ait pu délibérer contre Giulia cet
odieux guet-apens. Or, ce jeune homme n'est mon ennemi à aucun titre, — Ce n'est pas lui, Vespasiano, qui nous envoya cette balle un certain soir.
— Vous vous connaissez un ennemi, noble Michel?
— Oui, je sens une haine qui pèse sur moi; mais ce n'est point la haine de cet enfant. Je l'ai fort maltraité dans le premier instant ; mais, à mesure que j'y réfléchis, je ne me sens plus pour lui que de la pitié.
— Comment, mordieu 1 vous connaissez unhomme qui passe son temps à vous tirer des coups de mousquet et autres gentillesses, et vous le laissez manger pain sur table ?
Il y eut un intervalle de silence : l'horloge d'une église voisine résonna.
— Quelle heure est-ce là, Vespasiano? reprit Michel.
— Six heures, noble Michel, l'heure convenue; et voici le jour.
Gritti se leva et se mit à marcher à grands pas par la chambre.
— Il est possible, après tout, qu'ils ne viennent pas, murmura-t-il.
— Pourquoi donc, messer? J'ai ouï dire que ser Luca et son ami étaient, quant à la bravoure, à l'abri de tout reproche.
— Je vous dis, cavalier, que ce jeune homme n'est point libre de ses actes, dans ma pensée.
— Vous croyez-donc, Michel, que ser Luca est l'agent de cet ennemi que vous vous connaissez?
— Je le croife ; — d'autant plus que tout ce que je saiç de cet enfant mêle fait juger faible et passionné à l'excès. — Avec tout cela, il fait grand jour, et personne n'arrive. — Il m'est pénible, Vespasiano, d'avoir à me battre sérieusement contre ce jeune homme.
' — En vérité, Michel, vous avez tort : rien n'excuse ce qu'il a fait, fût-il possédé du diable. Mais, ce que je ne m'explique pas, c'est que, vous connaissant un ennemi aussi mortel que vous le dites, et que semble le prouver la balle dont on nous fit cadeau un soir, vous laissiez ce personnage vaquer à l'existence.
— Vous rappelez-vous, Vespasiano.-,î Ils ne
376 ONEâTA.
viendront pas maintenant, je pense. Il y avait tant de honte mêlée à la colère de ce jeune homme, que je ne serais point surpris qu'il se fût fait justice lui-même.... Vous rappelez-vous, dis-je, cette matinée où nous vîmes la gondole de ser Luca emplie de fleurs tout à coup par une main mystérieuse ?
— Ohime I fit Vespasiano, clignant de l'œil, ouvrant la bouche, et posant son index sur son nez, de façon à charger sa franche physionomie d'autant de finesse qu'elle en pouvait porter. — Ohime ! j'y suisi Cette main est celle...
Deux coups frappés à la porte interrompirent brusquement le cavalier. — Michel Gritti, fronçant le sourcil, alla prendre son épée dans le coin où il l'avait déposée et reboucla le ceinturon à sa taillOi tandis que Vespasiano courait ouvrir la porte.
Luca Dolci et don José entrèrent alors.
OAESTA. 37;