‹ La petite comtesse (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · LA NUIT DES NOCES · texte numérisé non relu

LA NUIT DES NOCES

Luca Dolci, en quittant ce lieu de malheur, regagna son palais, le manteau sur le nez, passant par les endroits les plus fréquentés, se laissant plutôt soupçonner que reconnaître, et intriguant tout le monde. Au bout d'une heure, toutes les belles oisives de Venise, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de femmes ayant langue dans cette ville bénie, savaient et contaient chacune à sa manière la rencontre des deux illustres jeunes gens. De la sorte, selon le souhait de Luca, la marquise eut dans la naatinée môme vingt histoires de duel pour une. Parmi les dames avec lesquelles la signora Giustiniani entretenait un commerce de politesse, les unes lui donnaient pour amant Michel Gritti, les autres Luca Dolci ; et, comme il pouvait encore

ôtre douteux, tant les versions qu'on faisait du duel étaient variées, lequel des deux y avait succombé, aucune de ces daraes n'aurait voulu priver la marquise de rémotion qui devait se trouver naturellement pour elle dans cette alternative.

Luca, près de toucher à son but, redoublait de précautions ; il n'avait garde à ce moment suprême de rien abandonner au hasard. Quand il jugea que la marquise devait être en proie à de suffisantes angoisses, il lui manda par un billet qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui à Venise, et qu'il comptait en partir sur l'heure. « Je crains bien , ajoutait-il, je crains que vous n'ayez détruit en moi plus de choses que vous en avez édifié. C'est pourquoi je voué dis adieu. J'avais d'abord eu Tidée de vous épouser ce soir dans la chapelle de votre palais, et de ne partir que demain ; mais vous jugerez sans doute comme moi que je fais mieux de vous dire adieu. »

A ce billet, qui ne lui apprenait rien, sinon que Luca vivait, madame Onesta répondit ce peu de mots : « A ce soir, mon terrible seigneur, à ce soir. »

Quand le soir fut venu, la marquise eut encore

un moment d'inquiétude. Un prêtre, qu'elle avait fait appeler, attendait depuis plus d'une heure dans la chapelle : la marquise, merveilleusement vêtue de demi-deuil, était assise sous son dais dans l'oratoire. Quatre femmes de son service, habillées de fête, étonnées et respectueuses, attendaient debout autour d'elle.

A huit heures, Luca Dolci arriva enfin, précédé de toute sa maison en magnifique livrée. Il entra dans l'oratoire, souriant et parfumé, leste et hardi, respirant dans toute sa tenue la fraîche jeunesse et l'ardent désir. Il portait, serrant la taille, un pourpoint de satin blanc broché d'or et par-dessus un manteau de velours bleu brodé de grosses perles. Autour de sa toque, du même velours que le liianteau, s'enroulait un riche bourdalou d'or qui y retenait un flocon de plumes blanches. Il baisa la main de la marquise qui s'était levée, et la conduisit cérémonieusement jusqu'à la chapelle. La bénédiction nuptiale leur fut donnée en présence des gens de leur service. Puis Luca reconduisit sa femme jusqu'à la porte de sa chambre, et, sur la demande que lui en fit Onesta en souriant, il se

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retira danfi une pièce voisine, la laissant entre les mains des suivantes.

Il fit venir alors un de ses domestiques à qui il montrait une confiance particulière, et lui donna des ordres à voix basse. Le domestique sortit. — Luca, ouvrant son pourpoint, en lira le chapelet à pointes d'acier qu'il avait trouvé le matin sur le corps* de don José : il le baisa à plusieurs reprises avec une sorte de frénésie et le remit vivement dans son sein à un bruit de pas qui s'approchaient. — Une des femmes venait l'avertir que la marquise était disposée à recevoir Sa Seigneurie. Luca suivit cette femme et fut introduit dans la chambre nuptiale.

Elle était tendue en velours cramoisi: deux lampes d'albâtre, dans lesquelles brûlait une huile aromatique, répandaient sur les lourdes tentures le demi-jour mystique des chapelles, en chargeant l'air d'une moiteur voluptueuse. Au fond de ce sanctuaire, le coude appuyé sur une console placée entre les deux fenêtres, se tenait la marquise, chiffonnant sa cordelière de fil d'or : elle avait revêtu une robe de chambre Aa velours noir, dont

les manches, coupées et tombantes à partir des épaules, laissaient à nu ses bras éblouissants, qui étaient couronnés d'un cercle d'or au poignet. Une fine chemisette, à bords de dentelle retombants, couvrait de petits plis diaphanes sa poitrine et son cou ; elle avait les pieds nus dans ses mules de velours. — La clarté particulière qui régnait dans la chambre prêtait une énergie plus saisissante à la beauté de la jeune femme : son teint ressortait plus mat sous sa chevelure assombrie, en m&me temps que ses yeux brillaient d'un éclat plus profond entre ses cils bleuâtres qui semblaient peints comme ceux des femmes d'Orient.

Luca se prosterna aux pieds d'Onesta.

— Il me semble, dit-il, que je suis en bonne fortune chez une reine — ou chez une sainte, ajouta-t-il avec son mauvais sourire de débauché.

— Eh bien, n'était-ce pas un de vos rêves? dit la marquise le relevant et le tenant à distance par les. deux mains comme pour le ^nieux regarder. N'ai-je pas entendu parler d'un méchant enfant qui s'en allait par les chapelles chantant aux saints des litanies tout à fait profanes?

Puis, l'attirant violemment sur son sein et rejetant la tête en arrière, elle reprit :

— Sainte ou non, voici une pauvre femme qui vous aime, mon jeune cavalier, entendez-vous?

Luca poussa un léger cri de douleur : Onesta lâcha ses deux mains et se recula comme offensée.

— Pardon, ma chère âme, dit Luca ; il faut vous avouer que j'ai reçu tantôt une égratignure à l'épaule et que j'en suis encore un peu endolori.

— C'est à moi, en ce cas, de vous demander pardon, mon beau page, reprit la marquise appuyant sa main caressante sur l'épaule blessée. Mais comment cela s'est-il passé ? Vous me le conterez, n'est-ce pas ?

— Curieuse ! dit Luca, je vous le conterai. Oh! Tamoureuse chambre, belle cousine ! laissez-moi la regarder en détail, voulez- vous ? Les savants ne comptent que sept merveilles du monde: il y en a une huitième pour tout amoureux, c'est la chambre de la femme qu'il aime. Avant d'y être entré comme on tend curieusement la tôte vers ce paradis ! et, quand il nous est donné enfin de le voir face à face, il n'y a pas de coin qui n'attire les lèvres... Le tapis

OÙ elle po86 chaque matin son pied nu, les murs saturés de ses parfums fayoris, et tout ce monde charmant de petits riens épars sur les meubles, de ces riens, madame, dont vous faites des trésors qu'on vous demande à genoux. ••

Tout en parlant sur ce ton précieux, Luca parcourait la chambre à pas lents, s'arrêtant devant chaque meuble, s'extasiant devant chaque objet qui tombait sous sa main. La marquise, assise sur un divan, le suivait de Tœil, la tête appuyée en arrière contre les tentures de la muraille, laissant pendre ses bras à ses côtés.

— Ah ! bon Dieu 1 s'écria tout à coup Luca Dolci, soulevant une tapisserie qui flottait dans un angle de la chambre, qu'est-ce que je vois là ? N'est-ce pas une porte secrète? Ah I mesdames les femmes, si vertueuses que vous soyez, vous pratiquez toutes plus ou moins la prudence de ce brave qui se faisait mettre une cuirasse par derrière pour le cas où, Dieu l'abandonnant, il deviendrait poltron.

— Ahl Seigneur, quel homme! dit Onesta en riant : cette porte est celle d'un cabinet qui servait

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d'habitation h mon singe Annibal , qui est mort.

— Tant mieux, reprit Luca. Ainsi périsse tout ce qui vous plaît, marquise 1 Mais voici une autre porte. . . . Que de portes I

— Mon cher inquisiteur, cesi cène par où vous ?enez d'entrer.

— J'en baise le seuil alors, dit Luca.

Et il déposa un baiser sur le pan de la portière.

— Par ma foi, reprit-il l'instant d'après, encore une porte! Ah I cousine, ah I cruelle, la nierez vous, celle-là? Quelle porte I quel air trattre et sournois cela vous a !

— Que tous les saints me protègent I s'écria Onesta riant plus fort ; quel compteur de portes ai-je épousé là ? Monsieur, cette porte est celle de l'appartement de mes femmes.

— De vos femmes? Ah I vos femmes sont là ? dit Luca avec un air d'inquiétude que la marquise interpréta d'une façon que nous n'essayerons pas de déterminer.

Mais elle rougit en répondant :

— Non, non, pas cette nuit; cette nuit, elles n'y sont pas.

Luca prit une rose dans un vase de Chine, l'effeuilla avec ses lèvres et en jeta tendrement les débris à sa cousine.

— Merci , belle ! dit-il. Mais, par ma vertu , madame, quel est ce bijou-ci? ajouta le jeune homme, qui, en poursuivant sa galante investigation, avait aperçu une paire de pistolets placés sur la console.

— Ce bijou est destiné à me venger de ceux qui me trahissent, mon cher seigneur !

— Vous n'en aurez plus besoin désormais, mon amour, dit Luca.

Et, avant que la marquise eût pu prévoir son dessein , il s'approcha d'une fenêtre entr'ouverte et lança les pistolets dans le canal.

Onesta, se dressant à demi, attacha sur Dolci un regard mécontent.

— Tenez, cousine, reprit-il, quand vous voudrez me tuer vous n'aurez qu'à me regarder comme vous le faites ; vous n'avez pas besoin d'autres armes, croyez-moi.

Et, prenant un coussin sur le divan, il le posa aux pieds de le marquise et s'y assit avec humilité. Onesta, rassurée par la fervente admiration

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qu'elle lisait dans les yeux de Luca , laissa son bras nu s'ensevelir sous les boucles de cheveux que la tête renversée du jeune homme épandait sur le divan.

— Savez-vous que vous avez l'air mauvais au fond? reprit-elle.

Comme elle parlait, l'horloge de Sainte-Marie- Formose sonna.

— Veuillez me dire, cousine, demanda Luca en riant, quelle est cette heure qui sonne, et je vous répondrai ensuite.

— Cette heure, c'est neuf heures ; mais vous êtes tout à fait insolent de me le demander.

— Hélas! j'ai vu si mauvaise compagnie! songez que je n'ai pas connu une honnête femme ; je crois qu'il n'y en a plus ; c'est assez heureux.

— Mais je m'en vais vous mettre à la porte, moi, dit la marquise.

— Quoi ! reprit Luca en jouant avec la cordelière d'Onesta, n'est-il pas très-heureux qu'il y ait peu d'honnêtes femmes et peu de diamants au monde? Mettez que toutes les richesses de la terre soient en diamants et que toutes les femmes soient

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honnêtes, je vous demande un peu avec quoi on fera commerce ?•••

— Quel phébus, beau cousin l

— Ah ! à propos, j'ai Tair mauvais, disiez-vous ? A qui la faute, mon âme ? poursuivit L^sea avec une tendresse dans laquelle Onesta commençait à distinguer une nuance d'ironie. Le temps est venu, cousine, de vous avouer que j'avais résolu de vous convertir. Mon Dieu, ouil j'en ris moi-même, j'avais cru pouvoir traverser en victorieux les vices du monde, sans qu'aucun de ces serpents me mor. dît au cœur. Je croyais que les lèvres infâmes ne laissaient pas d'empreinte ; que la débauche était une ivresse et non un poison. Je croyais que la bouche pouvait blasphémer et l'âme rester sainte, et que le front pouvait désapprendre à rougir sans que la conscience désapprit le remords. Eh bien , cousine, aussi vrai que votre beauté est unique sous le ciel, j'étais un idiot. J'ai l'air mauvais, mais je le suis plus encore, je le suis incurablement. C'est une grande misère^ madame, que la forme survive au fond ; que notre corps et notre visage, choses vaines, soient inaltérables^ quand tout change

et se déforme au dedans. L'air mauvais I que ditesvous donc I Quand je me regarde, je me vois les mômes yeux et les môme traits ; ma mère me reconnaîtrait ; mais, quand je regarde en moi, madame, je vois vide la place du cœur ; je me vois une âme étrangère que Dieu ne reconnaîtra pas. Cousine, ma belle cousine, à qui la faute ?

— A quoi tendent ces galanteries en ce moment, messer Luca ? '

— A ceci, dit Luca s'asseyant sur le divan et prenant avec force la main de la marquise, à ceci, qu'il faut se garder, si Ton veut demeurer honnôte homme, de connaître et d'aimer certaines femmes.

— De qui parlez- vous, Luca ?

— Je parle de ces femmes à l'esprit orgueilleux qui savent commander à leurs passions, qui n'ont pas de faiblesses et qui ne pardonnent pas celles des autres. Je parle de ces femmes qui n'ont aucun des défauts de leur sexe, qui contemplent d'en haut les égarements des unes avec dédain, les misères des autres en souriant. Je parle de celles qui se disent: « Je posséderai et ne serai jamais possédée; »

qui le disent et qui ont l'héroïsme de ne point se manquer de parole; car elles songent à demain, ces sages personnes! Aux soties les lendemains qui trahissent, et les larmes, et les repentirs amers ! aux niaises qui ne prévoient rien, les défaites et l'abandon I pour elles, elles prévoient tout, ces amazones ! Pourtant, vous n'aviez pas prévu ce qui se passe, cousine ! Ah î ah !

— Tout cela signifie, sans doute, interrompit la marquise, inquiète mais toujours hautaine, que vous avez pris goût aux créatures et qu'une honnête femme n'a plus rien pour vous de piquant?

— Une honnête femme ! vous l'avez dit, reprit Luca, dont la voix s'élevait peu à peu plus railleuse et plus vibrante, vous êtes une honnête femme ! En effet, vous n'avez pas d'amant... Il y a la pauvre Giutia Contarini qui avait un amant, elle ; il y a la Dolfina qui en a cent; aussi ce ne sont pas d'honnêtes femmes... Mais ce sont des femmes, entendez-vous, des femmes, et vous, vous n'en êtes pas une !

— Êtes-vousfou, Luca? dit la marquise interdite.

— Vous êtes, reprit-il avec une violence sauvage,

la plus damnable espèce qui soit! le démon de la vanité vous a pétri le cœur de ses raains, et il y a sans doute mêlé quelque curiosité vicieuse que je n'ose dire! Sans avoir aimé, vous êtes blasée comme moi-même. Toutes les femmes de votre sorte ont rame libertine. Oh ! quand Dieu enveloppe cet être infernal dans un corps céleste comme le vôtre, madame, il vaudrait mieux pourrir toute sa vie dans le plus atroce cachot de notre inquisition d'État, que de s*ôtre trouvé une fois sur son passage... Allons, cousine, allons 1 n'appelez pas, j'ai encore quelque chose à vous dire. En deux mots, vous êtes une coquette, une coquette sans vergogne; de ces femmes qui n'aiment pas à avoir d'amants, mais qui aiment à enlever ceux des autres. Vous n'avez pas de cœur et vous ne m'aimez pas, car vous m'avez envoyé hier à une mort presque certaine pour l'intérêt de votre vanité. Aujourd'hui, vous m'avez épousé, je ne sais pourquoi, pour qu'une autre ne m'épousât point ou pour garder la fortune de votre oncle. Quant à moi, Onesta, je vous aime; votre beauté me possède tout entier^ Tâchez de me bien comprendre : je puis êlre votre

amant celte nuit, et, si j'y renonçais, Dieu m'est témoin que je ferais le sacrifice le plus grand qu'il soit donné à un homme faible comme moi de faire. Eh bien , j'ai commis hier soir et ce matin deux crimes qui me pèsent tellement, Onesta, que je vais les expier par ce sacrifice. Maintenant, dites une prière et recommandez votre âme à Dieu, si vous croyez à votre âme et à Dieu, car vous allez mourir! Luca Dolci acheva sa phrase par un geste de décision terrible. La marquise, dégageant violemment sa main, s'élança au milieu de la chambre.

— Si c'est là une plaisanterie de libertin, dit-elle, vous ferez bien de ne pas la prolonger, messer.

Luca s'était levé ; il arracha les agrafes de son pourpoint, et tira de sa poitrine le chapelet à pointes d'acier.

— Voici, reprit-il, une relique que j'ai recueillie sur le cadavre de don José. Pauvre cœur déshonoré et mort pour moil Sur cette relique, je vous jure que, dans dix minutes, vous serez morte.

— Quel lâche misérable êtes-vous, si vous avez même la pensée de ce crime? dit la marquise.

— Tel que vous m'avez fait, répondit Dolci en

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pétrissant avec fureur le chapelet dans sa main, tel que vous m'avez faity je n'ai plus de courage que pour le crime 1 et, puisqu'il s'en rencontre un utile, je m'en vais le commettre I Vous ne damnerez plus personne. Il faudrait que toutes les femmes qui vous ressemblent fussent les premières victimes des lâches qu'elles font. Cette fois, du moins, justice sera faite I

— Dieu du ciel I s'écria Onesta , c'est un noble, un Dolci qui parle d'assassiner une femme !

— C'est un Dolci, oui, cousine! ceux de mon nom ont coutume de mourir de la main d'une femme, et, moi, j'en vais tuer une I voilà toute la difierence, dit Luca en riant.

Et il dégaîna son stylet à lame longue et effilée.

— Ahl c'est ainsi? reprit la marquise en reculant. Vous croyez qiie je vais m'agenouiller et vous tendre ma poitrine 1 A moi, quelqu'un I à moi!..,

— Vos femmes sont éloignées, vous me l'avez dit. Vous ferez mieux de prier.

— Approchez, Lucal essayez de m'approcher!

vous verrez si j'ai peur. Vous avez songé à tout, n'est-ce pas? Mais avez-vous songé que je me dé-

fendrais, et que vous ôtes blessé... Approchez, et je vous tords le bras !

— Croyez-moi, dit Luca avec calme, vous ôtes bien irrévovablement perdue ! Supposez que vous êtes au terme d'une maladie mortelle et résignezvous. Mettez- vous à genoux là!

— Tenez, messer, finissons-en, dit la marquise. Vous êtes fou! je me moque de votre stylet. Sortez de chez moi ; si je voulais, vous l'auriez déjà dans le cœur, votre stylet I

— C'est ce que j'avais prévu, dit Luca en frappant du pied.

Aussitôt la tapisserie, qui recouvrait une des portes, se souleva, et le cavalier Vespasiano entra, muet, pâle et le visage empreint de cette expressive beauté que les circonstances solennelles de la vie prêtent aux traits les plus vulgaires.

A l'aspect de cette sévère figure, impassible comme celle de quelque juge surhumain, la marquise joignit les mains et tomba à genoux tout

éperdue.

— Monsieur, s*écria-t-elle, je ne vous connais pas! que vous ai -je fait? que me voulez- vous?

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— C'est l'ami de ser Michel. Faites votre pnére, dit Liica d'une voix brève.

— Je ne prierai point I non I Vous me tuerez sans que j'aie prié : c'est un crime de plus dont vous vous chargerez!

— Je m'en charge, dit le jeune homme faisant un pas vers elle, le stylet levé.

— - Oh t monsieur, cria la malheureuse femme, embrassant les genoux de Yespasiano, monsieur, défendez-moif... Ayez pitié... Je n'ai rien fait pour mourir, je vous jure...

La sueur ruisselait du front du cavalier, mais il ne bougea pas.

Onesta, se retournant alors violemment et se traînant aux pieds do son jeune époux, leva sur lui ses beaux yeux pleins de larmes.

— Luca , dit-elle, tue-moi ! je t'aimais ! tue-moi si tu veux, mais je t'aimais bien véritablement! Oh! Luca!... mon amant!... mon époux!...

A ces mots^ Luca eut comme un de ces éblouissements auxquels il était sujet, et porta une main à son front.

La marquise se releva brusquement, s'élanra

avec désespoir vers la porte et cria de toutes ses forces :

— Au secours I au secours !

Mais aussitôt elle sentit la large main de Vespasiano s'appuyer sur sa tête, et, accablée sous cette force invincible, elle retomba sur ses genoux.

— Repentez-vous, Onesta, repentez-vous; c'est fini! dit Luca, qui était derrière elle, en allongeant son bras armé par-dessus sa tête.

Et, au môme instant, la lame dû stylet, descendant comme un sillon de la foudre, vint s'enfoncer profondément entre l'épaule et le sein de la jeune femme : elle tomba roide morte sans pousser un cri.

— Cavalier! dit Luca Dolci à Vespasiano, appuyez-vous sur mon bras, sur mon bras gauche, car vous paraissez mal à Taise. Venez!... sortons d'ici.

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