‹ La petite comtesse (volume 2)Chapitre 13 sur 14 · LES PLEURS QUI POUSSAIENT DANS LE JARDIN DE VESPASIANO · texte numérisé non relu

LES PLEURS QUI POUSSAIENT DANS LE JARDIN DE VESPASIANO

— Messieurs, dit en entrant José de Frias, nous sommes un peu en retard; mais vous nous excuserez, nous avons erré assez longtemps sans trouver la maison.

— Cela ne fait rien, messieurs, cela ne fait rien, dit Vespasiano ; nous avons la journée à nous.

Puis le cavalier, ouvrant une porte qui donnait sur le jardin :

— Passez, messieurs, passez, je vous prie, ajoutat-il ; voyez si le lieu est à votre convenance.

Tandis que Luca et don José obéissaient à cette invitation, Michel Gritti, demeuré seul avec le cavalier dans la chambre, lui dit vivement à voix basse :

— • N'y a-t-il pas de la vergogne à croiser le fer

avec ce pauvre spectre? Regardez-le, au nom du ciel, Vespasianoî

Il sembla que Luca Dolci eût entendu en partie cette confidence, car il se retourna brusquement, comme s'il se fût senti mordu au talon par un reptile; et, saisissant au vif le geste significatif par lequel Gritti achevait sa phrase, il rougit jusqu'au front et laissa voir, dans un demi-sourire, ses dents olanches entre ses lèves retroussées, comme pour dire qu'il était plus en vie qu'on ne pensait. — Feignant en môme temps de répondre aux dernières paroles de Vespasiano :

— La place, monsieur, dit-il, me paraît en effet on ne peut plus galante pour y estocader.

Sur ces paroles, Michel Gritti, suivi du cavalier, entra à son tour dans le jardin, et d'un coup d'oeil en apprécia l'heureuse disposition. Un épais rideau de cyprès, à travers lequel fuyaient deux sentiers sinueux, bornait la vue du côté du canal, et opposait aux regards indiscrets une barrière aussi im. pénétrable qu'une muraille. Entre ce sombre massif et la vieille maison s'étendait un espace de terrain qui semblait avoir été livré jadis à la culture potagère.

mais que la négligence du cavalier abandonnait depuis longtemps aux caprices de la végétation spontanée. Cet espace libre avait une vingtaine de pas en longueur dans le sens de la maison, et une quinzaine de la porte aux cyprès, qui formaient une cloison demi-circulaire.

Pendant que ses trois hôtes prenaient une idée de rétat du lieu, Vespasiano arrachait ou broyait sous son pied quelques tiges trop élevées qui croissaient çà et là; il piétinait sur les inégalités du sol de façon à les aplanir; après quoi, il se fendit largement à plusieurs reprises, comme un homme qui tente de s'écarteler, afin de montrer à ses hôtes que le terrain était bieiji résistant au pied; ni trop mou ni trop sec, et digne en tout de l'honneur qu'on lui allait faire.

Quand il eut achevé, le cavalier s'approcha de don José, qui avait suivi de Tœil tous ses mouvements avec sa grande mine espagnole, le menton en l'air, la main gauche sur sa garde, la moustache attssi roide que son collet, et toute l'attitude aussi empesée que sa moustache.

— Monsieur le duc, dit Vespasiano, cet empla-

cernent est modeste, sans doute, comme sont modestes les ressources de celui qui vous Toffre ; mais il est, comme vous voyez, clos à merveille, et, m'y étant exercé maintes fois avec des amis, le bruit qu'on y pourra entendre n'excitera aucun étonnament dans le voisinage.

— C'est bien, monsieur, dit le jeune duc; ser Luca accepte ce terrain.

— En ce cas, monsieur, reprit Vespasiano, je crois qu'il ne nous reste plus qu'à faire du mieux que nous pourrons chacun de notre côté.

Et, ce disant, le cavalier suspendait à une branche son chapeau, qu'il avait gardé à la main jusque-là.

— Un mot, Vespasiano, dit tout à coup Michel Gritti, interrompant son ami dans ses préparatifs méthodiques et l'attirant à quelque distance de leurs deux adversaires. — Demandez-leur, ajoutat-il à voix basse, s'ils seraient disposés à convenir de leurs torts.

La maison de Vespasiano lui serait ignominieusèment tombée sur la tête en présence de ces trois gentilshommes, qu'il n'eût pas éprouvé une plus

grande confusion que celle où le jeta cette proposition.

— Leur demander quoi? dit-il en attachant sur Gritti un regard plein d'anxiété.

— S'ils ne seraient pas disposés à convenir de leurs torts. Allez, Vespasiano, je sais ce que je fais.

Le cavalier n'hésita plus et se rapprocha de don José ; mais il sentit une légère rougeur lui monter au visage quand il répéta au jeune duc les termes du message dont il était chargé. Don José parut presque aussi surpris que Vespasiano lui-même de cette tentative d'accommodement sur le terrain ; toutefois, il fit part à Dolci de la question qui lui était adressée. Luca réfléchit un instant; puis, élevant la voix :

— Messe r Michel, dit-il, toutes ces cérémonies sont hors de saison; je n'aime pas d'ailleurs à rester longtemps immobile sur mes jambes si matin. Du reste, s'il ne faut, pour vous rendre la conscience tranquille, que reconnaître mes torts, je les reconnais, et je déclare que vous avez toute raison de me tuer, — si vous le pouvez, s'entend.

A ces mots, don José se recula de qi: dques pas, et un éclair de colère jaillit de ses yeu.v. Luca n'y prit point garde et continua :

— Vous faut-il quelque chose de plus, messer ? Parlez.

— Vous convenez donc, répliqua Michel Gritti, d'avoir fait un lâche outrage à la plus noble fille de Venise?

— Soit, j'en conviens. Quoi encore ?

— Pensez-vous qu'après notre combat, quelle qu'en soit l'issue, le monde vous regardera comme lavé du déshonneur dont vous convenez vous* même?

— Non , dit Luca.

— Messer, reprit Michel Gritti avec gravité, si j'avais un frère qui, dans un moment de folie, eût commis le crime qui pèse sur vous et qui le confessât comme vous le faites, je lui donnerais, dans l'intérêt de notre honneur de famille, le conseil de rétracter publiquement son insulte publique, de quitter ensuite Venise et de s'aller faire tuer sur un champ de bataille. Je lui donnerais ce conseil, et non celui de courir les chances du combat de Dieu.

— Avez-vous tout dit, messer? demanda Dolci.

— J'ajoute, dit Michel, que, si vouf* croyez ce conseil iiispiré par la peur, vous me jugez mal.

— Je ne vous juge point mal et je trouve le conseil bon. Mais sachez ceci, messer, ajouta lé jeune homme en arrachant les agrafes de son pourpoint : je suis né, moi, sous un astre malin; de telle sorte que> sijene vous avais fait une insulte mortelle, je vous la ferais à cette heure. C'est pourquoi, regardez bien ce seuil ; il y a un de nous deux qui ne le repassera jamais.

En achevant ces mots, Lucajeta loin de lui son pourpoint avec une sorte de rage inexplicable.

— Je vous comprends mieux que vous ne croyez, dit froidement Gritti en se dépouillant à son tour. Faites votre devoir, messieurs, ajouta-t-il.

Et il présenta son épée nue à Vespasiano, tandis que don José recevait celle de Luca Dolci. Les armes mesurées se trouvèrent d'inégale longueur; Vespasiano alla chercher dans la maison deux rapières espagnoles. Don José, les ayant examinées, en donna une à Gritti et remit l'autre à Luca. Alors, les deux jeunes gens, tenant de la main gauche

leur poignard et de la droite leur épée, la pointe en terre, se placèrent en face l'un de l'autre à dix pas de distance, selon la coutume de l'époque de se poster hors de garde. En même temps, Vespasiano et don José, armés de môme et ayant aussi quitté pourpoint et manteau, prenaient position en ligne parallèle de leurs amis.

— Messieurs, dit José, avant de passer outre, il convient de vous rappeler nos conditions : le combat ne cessera que par la mort de l'un de vous deux,

— Et par son enterrement céans, ajouta Vespasiano.

— Il est juste de dire que jamais terrain n'eut plus que celui-ci l'air d'un cimetière, fit observer Luca tombant en garde et jetant à don José un coup d'œil expressif, dans lequel celui-ci put lire à la fois un adieu désespéré et une recommandation énergique de ne rien négliger pour défendre sa vie.

Au moment où les quatre épées se redressaient à hauteur de poitrine pour tenter leur œuvre de sang, un léger bruit qui se fit derrière le fourré de cyprès attira soudain l'attention des cavaliers.

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— Qu'est-ce, messieurs? dit José ; avons-nous ici de la trahison? On vient de remuer derrière ces arbres.

— Mordieu I monsieur, répondit vivement Vespasiano , ne vous ai-je pas dit que vous étiez ici chez moi? .

— Chez vous, soit, reprit le duc ; il n'en est pas moins vrai qu'il y a quelqu'un derrière ce massif, et ser Michel Ta entendu comme moi, je Tai vu tressaillir.

— Vespasiano, allez avec monsieur vous assurer de ce que cela peut être, dit Michel Gritti.

— Je le veux bien, reprit le cavalier; mais ce soupçon établit un compte particulier entre M. dé Frias et moi.

Et Vespasiano s'enfonça dans le taillis à la suite de don José.

Luca Dolci, demeuré en tète-à-tète avec Michel Gritti, se détourna avec un mouvement d'impatience, et se mit à abattre des branches du bout de son épée.

— J'espère, messer Luca, lui dit Michel, que Yous tirez aussi bien l'épée qu'elle le pistolet.

— Elle ? répéta Dolci étonné

— Je parle, reprit Michel, d'une grande fename fort belle qui m'a voulu assassiner un soir au coin de la rue du More.

Luca, de plus en plus surpris, s'approchait de Michel dans l'intention évidente de l'interroger, quand un bruit confus de paroles animées, dites à voix basse derrière les arbres, Tarrèta. Les deux jeunes gens prêtèrcînt l'oreille avec inquiétude. Gomme les chuchotements continuaient, ils firent un pas pour en aller reconnaître la cause; mais au même instant Vespasiano et don José reparurent sortant du fourré. Tous deux étaient pâles et visiblement émus. Comme Gritti interrogeait Vespasiano du regard, le cavalier fit oigne à don José que c'était à lui de répondre. — Après un peu d'hésitation, le duc prit la parole.

— Il n'y a personne là, dit-il sèchement; j'ai fait mes excuses au cavalier.

Et il reprit sa place de bataille vis-à-vis de Vespasiano.

— Pardon, messieurs, dit Michel Gritti, mais je crois que serLuca avait à me questionner.

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— Non, monsieur, cria Dolci, non, monsieur, finissons-en ; je ne veux rien savoir.

En même temps, il marcha à la rencontre de Gritti, tandis que don José, se souvenant des conseils de Luca, se précipitait avec fureur vers Ves-

pasiano. Le robuste cavalier l'attendit , ferme comme un roc, opposant à ses feintes rapides la force savamment disciplinée de son poignet. La tactique habituelle du cavalier consistait à lasser ses adversaires, car il était rare qu'il en rencontrât un dont la vigueur fût égale à la sienne. Quand il avait engourdi son homme, il commençait à riposter sérieusement, à moins qu'il n'eût reçu dès le début quelque égratignure, ce qui le faisait sortir brutalement de son caractère ; car, n'étant point riche, il ne haïssait rien tant que de voir sa chemise trouée ou déchirée pour une niaiserie.

Michel Gritti suivait avec Luca une méthode toute contraire. Dès le commencement, il pressa le jeune homme avec une vivacité terrible, et, à la troisième passe, illeblessaàTépaule, mais trop légèrement pour que le combat en fût interrompu. Toutefois, la chemisette de Dolci se colora d'une

tache écarlate que chaque seconde élargissait. Alors, Michel commença de rompre lentement, poursuivi par Luca, que sa blessure avait exaspéré. Il eût été difficile de reconnaître le pâle enfant qui, l'instant d'avant, semblait se tenir à peine sur ses jambes, dans ce jeune homme aux joues empourprées, à l'œil de flamme, qui bondissait autour de Gritti, pliant et se redressant, comme un tigre, sur ses jarrets souples et infatigables. Michel reculait toujours devant lui, suivant de l'œil et de l'épée les yeux et le fer du jeune homme, et donnant de temps à autre un regard à la tache s.anglante de la chemisette, comme pour en constater les progrès.

Michel, en continuant sa retraite, arriva tout à coup, sans s'en douter, à la limite du champ clos, c'est-à-dire entre la limite d'arbres verts. Au moment où son pied gauche se heurtait contre le tronc d'un cyprès, le gentilhomme eut une distraction d'une seconde ; l'épée de Luca put arriver jusqu'à sa poitrine et en fit jaillir le sang. Mais ce fut' alors à Dolci de rompre devant les attaques serrées qui témoignaient du réveil complet de Michel. Les

mouvements de Luca semblaient perdre peu à peu de leur impétuosité ; il reculait à grands pas, comme un homme qui cherche à laisser reposer sa main, et en peu d'instants il se trouva à l'autre extrémité du jardin, adossé à son tour contre les cyprès. Michel vit que la main fatiguée du jeune homme ne défendait plus le haut de sa poitrine, et, pour en finir, dégagea un coup à fond sur l'épaule déjà blessée. Luca tomba en avant et Michel le crut traversé; mais, au même instant, il sentit lui-môme le froid mortel d'un fer qui lui perçait la poitrine, Luca avait fui le coup à propos en se jetant brusquement à genoux ; et, ayant planté son poignard en terre pour se faire un j)oint d'appui, il avait reçu le corps de Michel sur la pointe de son épée. Michel eut encore la force de se redresser; puis, poussant une sourde exclamation et étendant les bras, il retomba lourdement en arrière.

Au même instant, le cavalier Vespasiano, qui avait senti que don José était exténué, jugea le moment venu de profiter de sa haute taille, et sur nn coup de riposte, dominant de son épce celle du jeune duc, il lui traversa la gorge de part en part.

Ces deux coups terribles avaient été portés en même temps : comme Luca Dolci avançait la main pour retirer son épée qui tremblait dans la poitrine de Michel Gritti, un cri déchirant, sorti des cyprès, lui glaça Tâme et l'arrêta subitement. Il se retourna, et vit se précipiter, hors du noir feuillage, deux femmes vêtues de blanc qui vinrent tomber aux côtés de Michel Gritti. — Vespasjano accourait alors, sa lame saignante à la main : Luca aperçut don José étendu sans mouvement ; il s'élança^ et se jeta à genoux près de son ami. Il lui souleva la tète de la main gauche, et l'appela d'une voix haletante. — Au son de cette voix, les traits de don José se contractèrent avec une expression de souffrance infinie : il ouvrit ses yeux tout grands et les fixa péniblement sur Dolci, en le repoussant de sa main déjà froide; épuisé par cet effort suprême, il soupira profondément, et Luca sentit que la tête qu'il soutenait était morte. Comme il écartait la chemise du pauvre José pour s'assurer que son cœur avait bien vraiment cessé de battre à jamais, il vit que le duc portait suspendu au cou une sorte de chapelet dont chaque grain avait une

petite pointe d'acier. Luca lui ôta son chapelet; puis il se releva, s'appuya contre un arbre, et, tout en étanchant avec son mouchoir le sang qai coulait de sa légère blessure, il regarda la scène qui se passait auprès de lui.

La Dolûna, si on yedt bien se le rappeler, avait entendu la veille au soir, comme tous les autres convives de Luca Dolci, ce qui avait été réglé entre don José et Vespasiano, — les conditions, le lieu et l'heure du combat. — Cette rieuse fille de la famille de Madeleine, qui n'avait jamais trompé personne, s'était émue d'une douloureuse surprise, en voyant qu'elle venait de prendre part, bien qu'involontairement, à une honteuse trahison. — Durant la nuit, elle fut violemment tourmentée de l'idée que Michel Gritti pouvait la croire complice de cette conspiration tramée contre son bonheur. Il y a certains fils par lesquels ces créatures folles et sincères se rattachent à la vie, dans les moments de morne dégoût qui succèdent parfois à leurs étourdissements. Michel Gritti était pour la Dolfina cette pensée consolante : elle savait que Gritti était un homme excellent; elle savait qu'il avait dit

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d'elle qu'elle ne péchait que par bonté, que ses fautes n'étaient que des aumônes et qu'il se battrait volontiers pour elle : elle était plus fière de cette parole que de sa beauté, et elle pleura comme une désespérée en songeant qu'il ne tomberait plus désormais sur elle de cette bouche loyale que des mots de mépris. — Par une brusque résolution, elle se leva avant que le jour parût, et courut au palais Contarini. S'étant fait introduire près de Giulia, elle conta naïvement à sa petite rivale tout ce qu'elle avait sur le cœur. Giulia, bien qu'embarrassée de cette légère confidence, lui promit avec bonté de la justifier auprès de son époux. Puis, l'ayant fait asseoir à côté de son lit, elle l'interrogea sur ce qui s'était passé entre les cavaliers, après son départ. Dès qu'elle eut appris la rencontre qui devait avoir lieu au lever du soleil, elle s'habilla à la hâte. La Dolfina lui aidait avec tout l'empressement d'une suivante.

— Ah! chère dame, lui disait-elle, ahl chère petite dame ! que vous êtes bonne ! Dieu vous a faits Pun pour l'autre I Je vous aimerai bien de loin, moi, allez 1... Mais vous me promettez qu'il

me pardonnera?... Sî vous voulez me faire une grande grâce, entrez quelquefois dans mon jardin avec lui, en passant, et cueillez un gros bouquet de mes fleurs. Pauvre petite 1 elle tremble 1... Ce n'est pas une heure pour sortir, non plus!... Qu'elle est mignonne, mon Dieu 1... Mais, ma chère âme, soyez bien tranquille, il ne lui arrivera aucun mal.

Enfin, elles se mirent en marche toutes deux : la Dolfina se rappelait l'indication que Vespasiano avait donnée à don José. Après avoir reconnu la maison, elles entrèrent dans le jardin par les bords du canal, et c'était au moment môme de leur arrivée que don José, entendant du bruit, s'était enfoncé dans le massif avec le cavalier. En apercevant Giulia, don José avait dit en souriant ironiquement:

— Nous sommes trop galants, ser Luca et moi, pour ne pas céder la place à ces dames, et, puisqu'on fait intervenir ce dénoûmentde comédie, nous nous retirons.

Alors, Giulia, saisissant avec force la main du duc, lui avait dit:

— Croyez-moi, monsieur, je ne viens point déshonorer rhomme que j'aime. Allez, messieurs I al-

Icz 1 une plus longue absence éveillerait l'attention de vos amis. Ne vous souvenez pas que nous sooimes là.

Là-dessus, les deux cavaliers s'étaient retirés, émus tout deux, comme l'avait prouvé Taltératiou subite de leurs traits, par cette courte entrevue.

Au moment où le combat commença, les deux jeunes femmes, si différentes de rang et de condition, avaient enlacé leurs mains comme deux sœurs, rapprochées jusqu'à cette familiarité par l'émotion d'un danger commun. A travers une éclaircie des branches, elles avaient pu suivre toutes les anxiétés de la lutte. Toutes deux, le corps penché, le cou tendu, les lèvres entr'ouvertes, pâles et ravissantes de terreur, semblaient, dans leur opiniâtreté à ne rien perdre de l'effrayant spectacle, deux victimes antiques et fatales d'une curiosité sacrilège.

Quand Michel Gritti tomba, leurs deux voix se confondirent dans ce cri aigu — dont Tâme de Luca fut troublée si avant; car ce cri que Tangoisse ou la terreur arrachent de la poitrine d'une femme, est sans doute le son le plus lugubre qu'il soit

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donné à une oreille humaine d'entendre. Il est certain que le frissonnement qu'on éprouve en se figurant rhorreur du chaos, redouble tout à coup si Ton vient à imaginer, par intervalles, au milieu des vides espaces remplis par de visibles ténèbres* des cris de femmes effrayées qui passent.

Après que don José fut mort, Luca, se retournant, vit Giulia et Yespasiano courbés sur le corps de Michel Gritti ; la Dolfina, à genoux, comme eux, se tenait un peu en arrière, la tête renversée dans ses mains et ses longs cheveux pendant jusqu'à terre. — Giulia essaya de parler à Gritti ; mais ses lèvres tremblaient si fort, qu'elles ne purent articii- 1er un son distinct; puis elle avança la main ^ers l'épée qui demeurait fixée dans la poitrine de Mi chel ; mais sa main frissonnante ne put rien saisir. Alors, elle leva un regard suppliant vers le cavalier Vespasiano, en lui montrant l'épée; Vespasiano fit tristement de la tête un signe négatif, et, se penchant jusqu'à l'oreille de Gritti :

— Michel, dit-il, noble Michel I serrez-moî la main, je vous prie, si vous m'entendez ?

Une légère pression répondit à l'appel du cava-

lier, qui mit aussitôt la petite main délicate de Giulia dans celle de Gritti. — Gritti ouvrit les yeux: il aperçut Giulia, et une larme glissa subitement de sa paupière; en même temps, il vit la Dolfina, qui se tenait toute honteuse à quelques pas de lui ; soulevant avec efifort son autre main, il lui fit signe d'approcher ; la Dolfina se jeta sûr cette main, éclatant en bruyants sanglots et répétant d'une voix brisée :

•« Oh ! monseigneur !... oh I monseigneur !...

Giulia, pendant ce temps-là, essuyait avec son mouchoir l'écume rougeâtre qui apparaissait sur les lèvres de Michel.

Tout à coup, les traits du malheureux jeune homme s'altérèrent sous l'impression de quelque poignante souffrance ; alors, il dit d'une voix faible et avec une sorte de hâte, comme s'il sentait que le temps allait lui manquer :

— Chère fille I chère fille ! adieu !... adieu, mes bons amis!... Je ne croyais pas vous quitter si vite... Pauvre Giulia! chère enfant!... mais j'ai voulu ménager ce jeune homme, et je vois bien...

Un fiot de sang qui lui remplit la bouche empô-

cha Gritti d'achever, le sentiment d'une atroce douleur se peignit de nouveau sur son visage ; il leva sur Vespasiano un regard plein d'angoisses, que celui-ci comprit ; car, saisissant par la poignée Tépée qui traversait le sein de Michel, il l'arracha brusquement, et aussitôt la face de Gritti se couvrit de cette teinte funèbre qu'une main invisible étend comme un voile sur les traits de ceux qui viennent de passer dans im autre monde. -^ Ce symptôme de mort a en soi un caractère auquel un enfant même ne se trompe point : Giulia vit que tout était fini ; elle porta autour d'elle ses yeux égarés, et, rencontrant ceux de la Dolfina, elle se leva par un geste violent, courut se jeter dans les bras de la bonne pécheresse, qui l'étreignit convulsivement et continua de pleurer sur sa tête.

Vespasiano, cependant, ayant étendu sur le corps de Michel son propre manteau, avait arpenté coup sur coup et à grands pas toute la longueur de son enclos. Quand il eut pris suffisamment à son gré le dessus de son émotion, il se rapprocha des deux jeunes femmes :

— Madame, dit-il à la Dolfina, ce serait me faire

une grande charité que d'emmener la signera Giu lia. Vos pleurs achèvent de me troubler l'âme dans un moment où j'ai besoin plus que jamais d'être homme.

— Je l'emmène, monsieur, je l'emmène, répondit la Dolûna, cherchant à entraîner Giulia.

Mais Giula fit un mouvement de résistance, en montrant de la main le cadavre de son amant.

— Oui, oui, signora, reprit Vespasiano, je vous comprends ; mais soyez tranquille sur ce point. Le jardin est à moi, vous savez.

Et le cavalier aida la Dolfina à transporter Giulia jusqu'à la barque qui les avait amenées.

Quand cela fut fait, Vespasiano revint avec précipitation dans l'enclos ; il ramassa l'épée qu'il venait de tirer de la poitrine de Gritti, et, la présentant à Luca Dolci, qui était toujours resté immobile à la même place :

— Maintenant, messer, lui dit-il, reprenez ceci, et à nous deux!

— Monsieur, répondit Luca, il ne s'agit plus de cela, s'il vous plaît.

-^ Miséricorde céleste 1 s'écria Vespasiano lais*

sant éclater à ce coup toute la folle colère qu'il amassait depuis une heure , il ne s'agit plus» de cela? Non? Il ne s'agit plus de cela? Et de quoi s'agit-il donc, méchant traître que tu es ? Est-ce de rire, félon? Allons, mort-diable! allons, gardezvous un peu— ou, sur ce pauvre cadavre, je vous jure que je vais vous assassiner I

— En voilà un^ dit Luca avec une solennité douloureuse, en montrant le corps de don José , en voilà un que j'aimais bien aussi : ma vie est finie avec lui. Pauvre José !

Ce disant, Luca passa sa main sur ses yeux.

— Et son dernier regard, son dernier geste m'a repoussé, ajouta-t-il. Je n'avais qu'un ami, je n'en pouvais avoir qu'un d'ailleurs, n'ayant été connu que de José I et, en mourant, cet ami unique m'a renié : il a repoussé ma main ; il a voulu mourir seul— comme je vais vivre seul...

Luca, en parlant, avait laissé tomber sa tôte sur son sein, avec un accablement profond.

— Allons , allons , reprit Vespasiano, que la colère rendait cruel, il ne sera pas mort seul, et vous ne vivrez pas seul, mon gentilhomme, tranquillisez-

VOUS sur ce point. Je vous prie encore une fois de vous mettre en garde, messer, ou je vais d'abord vous balafrer.

Mais Luca, enseveli dans ses pensées, ne parut même pas l'avoir entendu.

— Me suis-je trompé, dit-il, monsieur, ou ser Michel a-t-il vraiment dit qu'il avait voulu me ménager.

— Comme un cœur trois fois trop généreux qu'il était I En garde, vous dis-je I

— - Il fallait donc qu'il connût, en effet, mon histoire. Et puis-je vous demander s'il vous Ta contée?

— Vous ne pouvez rien me demander du tout, mille diables !

— Cavalier, vous avez, pour venger votre ami, quelque chose de mieux à faire que de me tuer. Écoutez-moi seulement un instant. — Eh ! pardieu, monsieur, ajouta Luca en voyant que Vespasiano résistait à sa demande, je n'en serai pas moins votre homme après, si vous n'êtes pas de mon avis.

Vespasiano , murmurant encore sourdement, comme un orage qui s'éloigne, suivit Luca jusqu'à un banc de pierre adossé à la maison. Tous deux

s'y assirent. Durant près d'une heure, Vespasiano écouta Dolci, qui lui parlait avec une chaleur extraordinaire. Plusieurs fois, dans le courant de l'entretien, le cavalier laissa échapper des exclamations courroucées. Quand Luca eut tout dit, Vespasiano, se levant, piqua à plusieurs reprises son épée en terre pour la rendre nette ;'après quoi, il la remit au fourreau.

— Que Votre Grâce m'attende un peu là, dit-il. Et il entra dans la maison, d'où Luca le vit sortir un moment après, traînant divers instruments de jardinage oubliés sans doute par l'ancien propriétaire. Vespasiano prit une bêche, en donna une à Dolci, et ils commencèrent, chacun de son côté, à creuser une fosse au milieu de l'enclos. — Au bout de quelques minutes, Vespasiano interrompit son travail, et, s'approchant de Luca :

— Vous perdez beaucoup de sangde cette épaule, messer, lui dit-il ; avec votre permission, je vais resserrer le bandage que vous y avez mis ; mais, auparavant, laissez-moi appliquer sur la plaie quelques feuilles de cette plante dont j'ai eu personnellement l'occasion d'apy)récier la vertu.

iOt ON ES TA.

£t^ ayant cueilli deux ou trois feuilles de la plante quil venait de montrer, le cavalier pansa avec un soin paternel la blessure de- Luca. — Il reprit ensuite sa bôche et continua sa tâche. «- Au bout d'une heure> les deux fosses, sufQsam* ment profondes, étaient creusées : Vespasiano enleva le manteau qu'il avait jeté sur la face de Gritti; il contempla quelque temps avec une grave tristesse ce visage ami, et, prenant la main glacée de Michel, il l'étreignit une dernière fois. Puis, avec une sorte de précipitation, il enveloppa le corps du manteau, le porta jusqu'à la fosse qu'il avait creusée et rejeta la terre par-dessus. Mais, au moment où tout vestige de cette dépouille chère disparut à ses yeux, les forces du cavalier le trahirent ; sa bôche lui échappa des mains ; il s'affaissa, plutôt accroupi qu'agenouillé, sur le bord de la fosse, et de grosses larmes tombèrent une à une sur ses mains brunes et velues.

Pendant ce temps, Luca Dolci avait rendu à don José le même devoir ; quand il ensevelit ce corps jeune et plein de beauté qui n'avait vécu que pour l'aimer, les yeux de Luca demeurèrent secs ; un

léger tremblement des mains trahissait seul son agitation intérieure. — Mais, lorsque, ayant achevé de combler la fosse, il vit le cavalier Vespasiano abattu sur lui-môme, dans la posture d'un enfant qui subit une pénitence humiliante, il ne résista pas au spectacle de cette déchirante faiblesse d'un homme endurci à toutes douleurs. H sentit son cœur comprimé par un remords étouffant, et sf vue se troubla sous un brouillard humide. Ramac . sant brusquement la bêche échappée des moiviCi du cavalier, il acheva lui-même de couvrir do terre le corps du noble Gritti.

— Merci, monsieur, merci, dit Vespasiano en secouant la tête.

— Ce soir, à neuf heures, cavalier, n'est-ce pas ? demanda Dolci se rhabillant avec un peu de gêne à cause de sa blessure.

— A neuf heures, monsieur. Je vous salue.

Sur ces mots, Luca Dolci sortit du jardin, puis de

la maison.

Vespasiano, demeuré seul, se coucha à demi sur la tombe de Michel, Tembrassa de ses deux mains avec fureur, et se prit à sangloter d'une telle vio-

lence, que sa poitrine semblait s'ouvrir à chaque coup.

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