‹ La petite comtesse (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · GIUSTINIANI · texte numérisé non relu

GIUSTINIANI

La marquise Onesta était assise sur un divan, dans un salon dontles murs étaient peintsàla mode orien-

taie. Ses yeux fixes et vagues, étrangers au monde visible, semblaient avoir retourné au dedans toute la force pénétrante de leur regard, pour ^ suivre une profonde méditation. — On annonça Luca Dolci. — La marquise passa vivement la main sur son front et sur S3S yeux, et son front redevint vivant et hautain, sa prunelle lucide et rayonnante,

— Bonjour, mon cousin, dit-elle gaiement.

Vous n'êtes pas au couvent ? Tant mieux. Asseyezvous.

— Je vous devais une réponse, madame, dit le jeune homme, dont la voix grêle, tremblante et mal articulée indiquait une forte émotion nerveuse. Je vous l'apporte.

— Ah! pour ce. testament? Je n'y songeais plus. J'ai eu tant d'affaires I

La marquise soupira, et reprit avec un sourire amer :

— J'ai été malheureuse depuis que je ne vous ai vu, messer Luca.

— Et moi aussi, madame, répondit le jeune homme. ^

— Bah I dit la marquise. Vous êtes un innocent 1

ÔNESTA. $71

Nous sommes cousins ; mais nos personnes ne se ressemblent guère — ni nos malheurs, je pense. Parlons d'autre chose. On étouffe ici. Ouvrez cette fenêtre, cousin.

Luca obéit : puis il revint, et, s'arrêtant debout, immobile devant la marquise, il reprit d'une voix plus forte, mais plus tremblante encore :

— Quand je vous ai demandé , il y a deux jours, si vous seriez disposée à m'acçorder votre main dans* le cas où je serais libre de vous la demander, ne m*avez-vous pas répondu oui, ma cousine ?

— C'est possible. Après ?

— Vous m'avez répondu ovd, parce que vous saviez que je n'étais pas lib^e, que j'entrais au couvent ?

— Sans doute, dit la marquise. Ensuite ?

Cette réponse fit monter subitement une rougeur

enflammée au visage de Luca ; ses yeux se troublèrent, ses lèvres étaient serrées et une respiration pénible et sifflante dilatait ses narines. Il chancela, et saisit sans parler la main que la marquise étendait vers lui.

— Eh bien, s'écria Onesta, se soulevant sur le divan, qu'est-ce que me veut cet enfant ?

Luca essaya de parler, mais ses jambes fléchirent, et il tomba pesamment sur ses genoux, inondant de larmes brûlantes la main de sa cousine.

En même temps deux diamants humides jaillirent des yeux de la marquise et tombèrent dans les cheveux de Luca.

— Allons, reprit-elle après quelques instants d'un silence troublé seulement par les sanglots du jeune homme, allons I c'est bien I vous m'aimez, tout est dit. Vous n'avez plus à l'avouer, ainsi remettez-vous. Qu'est-ce que c'est ? voyons encore. Vous m'aimez, moi, et vous n'êtes pas plus homme que cela ? Eh bien, quoi? Vous m'aimez, voilà tout» Ce n'est pas une honte pour vous, Luca, pas plus qu'une offense pour moi. C'est un malheur peutêtre ; nous en causerons. Laissez ma main d'abord, et puis asseyez- VOUS' là. Mon Dieu, quel enfant I Me conterez- vous, messer, comment cela vous est arrivé de m'aimer? Et le couvent, est-ce que nous y renonçons comme cela tout d'un coup ? Et ce monde pervers, est-ce que nous voulons y rentrer?

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Quand vous me regarderez ! Il faut parler, Luca, si vous avez la prétention que je vous entende... Oui, sans doute, vous avez d'assez beaus. yeux. Est-ce un compliment que vous vouliez ? vous l'avez. Maintenant, j'en ai assez dit pour ma part, et je crois, en bonne justice, que c'est à votre tour. Vous m'aimez, vous, voilà du merveilleux 1 Et de quel amour m'aimez-vous, Luca, dites-moi cela ? Luca Dolci secoua la tête douloureusement.

— Ne me le demandez pas, ma cousine, dit-il; je ne sais pas mentir, et je vous le dirais.

— Dites, fit Onesta.

—L'amour que je ressens pour vous me fait honte et peur, dit Luca en baissant le front, et il vous fera rougir, vous, madame, d'avoir pu l'inspirer.

— Voilà qu'il m'insulte à présent, s'écria la marquise, frémissant comme si on Teût frappée. C'est parfait! j'ai été bonne pour lui tout à l'heure. Pour la première fois de ma vie peut-être, j'ai été femme un instant I parce qu'il pleurait, je \m ai parlé avec intérêt, et voilà qu'il me croit sa maîtresse et qu'il m'insulte. Ah ! sottes femmes qu'elles sont, les autres»

tu ÔNÈSfA.

— Madame, par grâce, par pitié! s*écrîa lé jeunô homme tendant ses mains tremblantes vers la marquise, songez à ce que j'étais, à ce que je fais ; ne vous offensez pas d'un souvenir amer que je donne à ma pauvre vie passée, si douce et si tranquille, à ma foi éteinte, à mon âme perdue ! Je vous ai accusée, pardon, j'ai eu tort. Si l'amour que j'ai pour vous me brûle les' veines comme un philtre de flamme, je sais bien que c'est ma faute et non la vôtre, c'est dans mon sang qu'est le mal. Je vous disais que ma vie avait été heureuse ; cela n'est pas vrai, je veux tout dire. Jusque sur le pavé des églises où je heurtais mes genoux, jusqu'à la face de Dieu, j'entendais chuchoter à mon oreille notre démon héréditaire. Je suis un Dolci, vous savez. Des images étranges, de vagues voluptés, des vices inconnus se glissaient dans mon cerveau, le faisaient bouillonner et trempaient mon front d'une sueur ardente. Vingt fois j'ai vu se dresser devant moi, dans Tombre des chapelles, des formes qui m'enivraient, des statues qui s'animaient en penchant ?ers moi leurs corps frissonnants, leurs beautés ployantes et demi-nues; les vierges devant les--

ONESTA. ^t

quelles j'étais prosterné se détachaient de leurs cadres et prenaient subitement à mes yeux troublés des poses dlmpures bacchantes. Je sentais les parfums de leurs cheveux ; les plis efféminés de leurs robes me touchaient ; et, à ce contact, il me semblait que mon âme s'enfuyait de mon corps profané. Voilà ce que j'ai entendu, Yoilà ce que j'ai vu, et senti, et souffert durant quinze ans. Eh bien, un jour, j'ai vu, madame, ou j'ai cru voir tous ces songes fixés dans im corps, dans un regard ; m'entendez-vous? Tous ces enivrements et tous ces poisons étaient concentrés dans une seule fleur; Dieu l'avait jetée sur ma route et je la respirais. Et voilà de quel amour je vous aime enfin ! — Luca, en achevant ces mots, laissa tomber sa tête dans ses mains, mais non plus pour cacher ses larmes, car ses yeux étaient secs et brûlants.

— Allons I dit la marquise, qui avait écouté les paroles fiévreuses du jeune homme avec un singulier sourire, allons, voilà une déclaration précieuse! — Voue êtes un monstre extraordinaire et sans pareil : je vous aime 1 — Certes, vous avez une imagination diabolique, mon cousin, proprement dia-

bolique. Mais causons un peu raison. Madame votre mère — comme toutes les femmes, au reste, — ne savait ce qu'elle faisait; elle a voulu faire de vous un moine 1 hélas I et pourquoi ? Parce que c'est un usage dans votre famille, dit-on, de mourir de mort violente par la main des femmes. Quoi donc 1 oseriez- vous hésiter, vous, Luca, entre un coup de stylet tranchant brillamment le fil d'or de votre jeunesse, et une vie de soixante-dix ans dont chaque nuit serait troublée par les aimables rêveries que vous me faisiez la grâce de me conter tout à l'heure? Il faut bien admettre, mon cousin, que tout le monde n'est pas né pour entrer au couvent. Autrement, la sérénissime république serait au plus bas, vous comprenez? Eh bien, vous êtes de ceux qui ne sont pas nés pour cela. Voyez Fra Mozzo, mon confesseur, c'est un heureux moine, •soit. Mais jamais il n'a vu, lui, de vierges changées en bacchantes ; son esprit n'est point tourné à ces métamorphoses. Si j'étais entrée dans un couvent i j'y aurais mis le feu fatalement, — machinalement, — cdb^me je respire sans le vouloir. En suivant le

penchant naturel de votre vie, vous auriez été un

hottime de mœurs élégantes et un peu légères, voilà tout. Vous avez voulu être un saint, et toutes vos passions comprimées viennent à déborder un * beau jour en un véritable torrent de corruption. Yous m'avesç dit là des choses inouïes, quand j'y songe. — Maintenant, que voulez-vous savoir ? si je vous aime? Non. Si je, vous aimerai un jour?...

— C'est-à-dire, interrompit Luca Dolci en fixant sur la marquise des yeux presque égarés, si je serai mort ou vivant dans une demi-heure?..» Oui, dites-le-moi,

— Si vous serez mort ou vivant ? — Tenez, c'est une sotte consolation que de se tuer, Luca, de même que c'est une sotte vengeance qu'un assassinat. Dans toute âme passionnée, la première pensée du désespoir, c'est le suicide, comme le premier mouvement de la haine, c'est le meurtre. Retenez votre bras, cousin, croyez-moi, et attendez à demain. Demain nous apporte toujours une clairvoyance plus grande pour la consolation ou pour la vengeance* — Connaissez-vous Michel Gritti, messer î

— Qui ne la connaît pas dans Venise ?

.— Moi, reprit Onesla. Mais j'ai entendu dire que

Ô18 OKKSTA.

toutes les femmes nourrissaient une folle passion pour lui. En savez-vous la raison ? c'est que, dans la sérénité d'un regard honnête, il n'y a pas, pour la plus chaste des femmes, un 'attrait égal à celui du ieu sombre qui brille dans Toeil d*un débauché. C'est qu'une puissance étrange a doué la corruption et le vice de séductions mystérieuses auxquelles l'âme la plus pure n'échappe point. C'est que, entre le cavalier au front pâli par Torgie, tourmenté par les veilles impures, qui passe étreignant la taille d'une courtisane,— et le jeune homme au visage calme et rose qui prie sur une dalle d'église, — pas un œil, pas un amour de femme n'hésitera. C'est que nous avons toutes, vivante dans le cœur, la curiosité fatale et voluptueuse de notre première mère ! C'est que nous avons tous dans les veines — homm'es et femmes — ce sang maudit, que vous regardez, vous, orgueilleux et faible enfant, comme un de vos privilèges de famille I — Vous me demandez si je vous aime, si je vous aimerai, quand i] suffit que je vous regarde en face pour vous fair€ changer de couleur ! Je n'aimerai que l'homme qui me tiendra éperdue et domptée sous son regard,

comme je vous tiens en ce moment. Devenez cet homme, et je serai à vous. Voilà ma réponse.

Luca Dolci, comme la marquise achevait de parler, fut pris d'un accès décrire bizarre et heurté, comme le rire des fous.

— C'est bon! c'est bon! cousine,' dit-il. J'ai beaucoup réfléchi pendant votre tirade. Vous avez raison. J'ai l'air d'un apprenti sacristain, d'un sonneur de cloche joufflu. Mais, soyez tranquille, je changerai. J'en ai, la nuit prochaine, une occasion superbe. Tenez-vous seulement à votre fenêtre demain à l'aurore, vous verrez... Ah! ah! me voilà décidé, au moins ; ce qui coûte, c'est de se décider. Une fois qu'on a pris sa résolution, môme d'aller en enfer, on sent un soulagement admirable. Adieu, ma cousine. Soyez, je vous prie, demain matin à cette fenêtre.

— J'y serai. Adieu, cousin, répondit la marquise. Et Luca sortit du salon, puis du palais. Il regagna

à pied sa demeure. Il sentait un grand trouble au cerveau; les nerfs de son visage lui paraissaient tendus jusqu'à éclater. Toute sa vie était concv3ntrée dans la tûle, et son corps, n'étant plus soumis à sa

volonté paralysée, agissait par une sorte d'instinct machinal. Il se faisait à lui-même l'effet d'un fantôrae, ne se sentant point vivre, et ne s'entendant pas marcher. Il alla ainsi jusqu'à son palais, monta à la chambre où l'attendait don José, et, en y entrant, tomba roide sur le parquet de marbre, — comme une gerbe tranchée par la faux.

LA FÊTB CHEZ LA DOLFINA

— Eh bien ? demanda don José, dès qu'il vit renaître la vie et l'intelligence dans les yeux de Dolci.

•— Eh bien, dit Luca, il faut nous quitter, doQ José.

— Je vous comprends, Dolci. Mais c'est votre raison qui parle, non votre cœur. Je ne vous quitterai pas. J'ai prévu tout ce que vous pouvez avoir à m'annoncer, et je ne vous quitterai pas, '

— Il le faut, José, il le faut, pour que je ne vous

entende pas, suprême désespoir pour moi! maudire, à votre lit de mort ou au mien, le jour où nos mains se rencontrèrent et où nos cœurs s'unirent l II 1© faut, pour que la voix de mon ami ne soit pas la première à s'élever contre moi dans la vallée du terrible jugement.

—Tout cela est bon, reprit don José. Mais qu'il y ait péril du corps ou de l'âme, je n'abandonnerai jamais l'ami que j'ai choisi.

— Écoutez-moi donc, dit Luca.

Et il répéta mot à mot à don José l'entretien qu'il venait d'avoir avec la marquise, ne lui cachant pas à quelles conditions il avait acheté l'espoir d'être aimé d'elle.

— C'est bien, dit alors don José. Je ferai ce que vous ferez. Nous serons complices, comme nous avons été amis. Mais par grâce, Luca, soyons hommes en ceci, comme nous l'avons été jusqu'à présent. Ne perdons pas la seule vertu des âmes tombées, l'orgueil. Je vous avoue... Mais, tenez, voici un flacon de vieux Chypre dont je vous ai fait avaler une goutte tout à l'heure pour vous rappeler à la vie. Videz ce verre et passez-le-moi. — Je vous

avoue, disais-je, que je ne suis pas plusThomme des demi-péchés que des demi-vertus. Comme je vide ce verre j'entends mener la vie, avec franchise et à grands traits. Je soufifre volontiers la haine, mais non le mépris, et le mépris s'attaque également, Luca, à celui qui se cache pour entrer dans un confessionnal et à celui qui cherche .une ombre hypocrite pour embrasser une femme. Nous n'avons pas été de faibles chrétiens, nous ne serons pas, si vous m'en croyez, de médiocres débauchés.

Et don José avala un second verre de Chypre. •

— Le meilleur entre les bons ou le pire entre les mauvais, répondit Luca, c'est mon avis. Ne craignez plus de ma part ni faiblesse ni hésitation. La tentation de cet amour m'a vaincu et me domine. Mais ce sera ma dernière faiblesse. D'ailleurs, vous me restez, et si j'ai perdu connaissance tout à l'heure, c'est uniquement parce que je croyais vous voir pour la dernière fois. Maintenant que votre parti est pris, cher José, je puis vous avouer cela.

— Je m'en étais douté, dit José. Mais buvez donc, Luca, il faut nous habituer à boire. Je suis disposé

ON EST A. nt

à ne me laisser primer en rien. Et, à ce propos, ne m'avez-vous pas dit que. vous aviez autrefois pratitiqué l'escrime?

— Oui, pour ma santé, qui était faible. J'y avais même acquis une sorte d'habileté, dont j'étais plus vain qu'il ne convenait à mes idées d'alors. C'est pourquoi je renonçai à cet exercice, l'an dernier.

— Nous le reprendrons, répliqua don José, et je vous prêterai le collet tant qu'il vous plaira. Eh bieif,* vous voilà encore à songer 1 Point de cela. Buvez. Il faut marcher maintenant sans retourner la tête, et ne doutez pas du succès.

— . Ce n'est pas que j'en doute. Cette femme, pleine d'orgueil et de corruption, que j'aime comme un fou, tout en la jugeant avec sang-froid, se rendra dans un mois corps et âme au galant le plus en renom dans Venise, et ce sera moi. Elle se rendra au libertin le plus effréné de Venise, et ce sera moi. Ce sera moi, don José, parce qu'il ne faut pas, pour faire parade de tous les vices, le quart du courage qui est nécessaire pour pratiquai' une seule vertu, et, jusqu'à ce jo' r, je x'es ai toutes pratiquées, quoique avec beaucimp de com-

bats. Être vicieux, ami, c'est se dispenser du travail incessant et mâle, de Tefifort continuel et vigoureux qu'on nomme volonté. C'est jeter la rame et s'abandonner au courant. La passion nous mène assez vite, sans qu'on lui aide. Et jugez : si Ypn seconde par un peu de volonté cet entraînement des passions déjà si fort par lui-même; si Ton apporte du courage dans le vice, qui n'est que faiblesse de la part du vulgaire, du système et de la préméditation dans la débauche, qui n'est communément qu'un laisser aller stupide, avec quelle facilité ne doit-on pas passer maître parmi tous ces lâches imbéciles I Allez, allez,don José, j'ai dit: «dans un mois, » mais non, demain, cette nuit même, celle royauté est à vous et à moi, si nous le voulons. Ce n'est pas là ce qui m'inquiète et qui me faisait pensif. Mais je me demandais si cette femme, qui a de l'esprit après tout, quand elle aurait-vu quels jeux faciles sont ces honteux triomphes, et combien peu il en coûte pour s'en couronner, je me demandais si elle ne les estimerait pas enfin ce qu'ils valent; si son esprit,'frappé de celte lumière, ne s'ouvrirait pas à l'amour de ce qui est vraiment

beau et digne d'un homme, les luttes et les victoires de la volonté; si je n'étais pas choisi moi-môme pout accomplir cette conversion au péril de mon âme, et si vous et moi, cher José, nous ne reviendrions pas à Dieu bientôt, lui amenant pour excuse cette proie magnifique.

— Il faut l'espérer, dit gravement don José en se levant.

Mais il était trop calme pour ne pas voir que cet espoir de Dolci était un de ces arguments spéciaux qu'invente la passion pour donner à la conscience émue un prétexte de repos.

— Or ça, allons nous habiller, dit Luca. Dieu es\ grand I L'espoir est comme le ciel des nuits : il n'est pas de coin si sombre où l'œil qui s'obstine ne finisse par découvrir une étoile.

On était alors à peu près à la moitié de la nuit Depuis plusieurs heures déjà, le palais de là Dolfina jetait sur les canaux, sur les ponts, sur les quais des lueurs d'incendie, et apparaissait blanc et comme transparent au milieu de sa splendide illumination. Parmi tout cet éclat, sous les arbres des jardins dont chaque feuille semblait enflam-

mée, à travers les fenêtres ardentes comme des fournaises, jusque sur les terrasses du toit enveloppées d une brume lumineuse et d'une rouge fumée, on voyait de loin passer et se mouvoir les hôtes innombrables de cette demeure enchantée. Ils se promenaient comme des fées et des génies dans un palais flamboyant et fantastique. L'œil était ébloui à suivre dans ce pêle-mêle superbe les panaches aux mille coiileurs se balançant sur les toques ou sur les larges feutres, les chaînes d'or ruisselant sur le velours des pourpoints, les reflets ondoyants du satin et des épaules moirées, les fleurs sur la tête et sous les pieds des femmes, les perles, fleurs de la mer,* pendant en guirlandes sur les jeunes fronts , et, par-dessus tout, la variété magnifique des costumes orientaux. Car, chez la Dolfina comme chez le doge de Venise , toutes les nations étaient représentées: et il arrivait souvent que les mômes ambassadeurs servaient pour le doge et pour la courtisane.

Durant la première partie de la nuit on avait joué, comme on jouait en ce temps-là, lorsque peu de gens étaient riches, mais Tétaient à outrance. Des

.marchands Juifs avaient perdu des flottes tout entières : un prince d'Italie s'était vu contraint d'hypothéquer cruellement sa principauté. Un Arménien venait de perdre en un quart d'heure une caravane de fourrures qui mettait six mois à faire son chargement. Un autre étranger, qui passait pour être in petto un pirate de l'Archipel, avait gagné, sur un coup de dé, tout un quai de Venise : il est vrai qu'il avait perdu sur le coup suivant deux îles grecques, Chio et Samos. Ce bonhomme Était ruiné, si un voleur pouvait l'être.

Sur un geste de la Dolflna, geste qui eut l'effet d'un coup de baguette magique, parut une invasion d'esclaves noirs aux tuniques de soie pourpre brodées d'or ; des tables somptueusement chargées se dressèrent tout à coup dans les galeries, dans les jardins, et sur les toits en terrasse. Toute la fête s'assit alors, et le souper commença.

La Dolfina, vêtue d'un costume de bacchante, trônait dans la galerie principale du palais, au centre d'une table où. elle avait placé les plus illustres de ses hôtes et les plus éclatantes beautés do la nuit. Mais la Dolfina, au milieu môme de son

Iriooiphe, paraissait soucieuse*; un pli troublait la

• sérénité de marbre de son front étroit et poli ; ses

yeux, par un prodige inaccoutumé, semblaient

poursuivre une pensée dans l'espace. Cependant,

autour d'elle les flacons se vidaient, les femmes

riaient, les hommes se trompaient de verres, et

l'orgie se montait peu à peu comme un orage.

— Ah çà I niadame, cria lé comte Rafaël Angel-

monte, qui était assis presque en face de la Dolfinat

vous venez de soupirer 1 C'est la seconde fois de la

soirée, et de votre vie I Prenez garde 1 On devient

phthisique à soupirer I ma divine enfant. Cette peau

de tigre vous sied à ravir. Diantre 1 je vous aime

cette nuit d'une furieuse sorte, ma belle. Mais voilà

un vin que je ne connais pas I Dolfina mia, déesse

ou mortelle, femme outigresse, j'ai beau regarder

ce vin et le boire, non, par Bacchus, je ne le recon-

nais pas 1 Avez-vous donc retrouvé quelque cave

perdue du père Noé? ou bien — essence de

beauté... Hola I mesdames, que ceux et celles qui

disent que je suis gris, daignent écouter la manière

dont je vais tourner ce bout de phrase, ou bien —

essence de beniité... c'est à la Dolfina que je parle...

ce vin vous esl-iï envoyé de la part du seigneur Soleil lui-même, comme une galanterie d'amant à maîtresse, ou un cadeau d'égal à égal ? ^

— Bravo ! non ! non ! il n'est pas gris I répondirent les convives.

— Je le savais bien, repartit Rafaël; et vous aussi, madame, vous le saviez, n'est-il pas vrai ? ajouta-t-il en embrassant cordialement une belle Grecque assise près de lui.

— Quoi ? demanda la belle Grecque.

— Rien, dit Rafaël. Mais ce vin 1 ce vin! Voilà une chose inouïe : il existe un vin, j'en suis sûr, puisque je le bois, et je ne puis lui appliquer son nom sur le visage 1 Ne trouvez-vous pas cela bien étrange, madame ? ajouta Rafaël en embrassant de nouveau la belle Grecque sa voisine.

— Quoi ? demanda le belle Grecque.

— Rien, ma foi I dit Rafaël. — Écoutez, magnifique Dolfina, dites-moi le nom de ce vin, et je vous dirai, moi, en quel lieu Michel Gritti a passé sa journée.

La Dolfina se mit à rire.

— Monseigneur, dit-elle, savez-vous qu'un Por-

tugais, nommé Vasco de Gama, découvrit, il y a quelque cent années, un cap de terre d'Afrique, qu'il nomma cap des Tempêtes ?

— Ma foi, non I dit Rafaël; mais je mè moque de lui et de son cap.

— Eh bien, monseigneur, sur ce cap, on a essayé de planter des vignes ; de ces vignes, on a essayé de faire du vin, et c'est de ce vin que vous essayez de boire.

— Et j'y réussis, morbleu! selon mes souhaits, reprit le comte Angelmonte : quant à Michel Gritti, madame, il a passé le jour chez la petite Contarini, en attendant, sans doute, qu'il y passe la nuit.

— La petite Giulia? Mais elle est laide I

— Oui, oui, céleste dame, laide comme toutes les femmes aimées des gens qu'on aime*

— Ainsi, il ne viendra pas cette nuit ?

— Non, sans doute, blonde tigresse ; car, si j'ose le dire...

Un bruit éclatant et confus de bravos et d'applaudissements s'éleva tout à coup des jardins, etcoupa la parole à Rafaël.

*^ C'est lui I s'écria la Dolfîna; Il n'y a que lui

ONESTA. 29i

au monde dont la venue puisse être accueillie ainsi I

Et elle se souleva radieuse sur son trône pour être la première à apercevoir Gritti quand il paraîtrait au haut de l'escalier intérieur. Tous les regards attentifs se portèrent du même côté, et le silence se fit d'un bout àl'autredela profonde galerie.

Sur le dernier perron de l'escalier, qui formait un large seuil en mosaïque devant la porte de la galerie, Luca Dolci parut alors avec don José. Les deux jeunes gens, avant d'entrer, s'arrêtèrent un moment dans le cadre de la porte, le bras gauche campé sur la hanche et soutenant le manteau, la jambe droite tendue et la tête rejetée en arrière.

Dans ce pays d'art et de beauté, il eût suffi, sans doute, du caractère charmant et fier de ces deux jeunes visages, de l'attitude gracieuse et hautaine qu'avaient prise les deux cavaliers, du goût exquis qui se révélait dans leur habillement simple et riche, comme celui des archiducs espagnols, pour arracher à toutes les bouches un murmure de plaisir. Mais Luca Dolci et don José avaient, de plus

que leur beauté, leur nom et la réputation de leur vie immaculée, qui donnait à leur visite, à cette heure et en ce lieu, le prix d'une faveur inouïe et l'éclat d'un prodige. Aussi, par un geste unanime, tous les convives se levèrent applaudissant des mains et de la voix, dans le double enthousiasme d'une ivresse naissante et d'une surprise complète.

Les deux jeunes gens alors, dégageant le bras gauche pour ôter leur toque, saluèreïit la foule avec celte élégance savante, cette aisance souveraine, cette grâce étudiée et si bienvenue, qui, en ce temps-là faisaient d'un salut une cérémonie à quoi l'on connaissait en tout pays son grand seigneur.

— Messieurs, dit la Dolfina s'avançant d'un pas au-devant d'eux, c'est beaucoup d'honneur que de voir Vos Seigneuries chez moi. J'espère que vous allez souper avec nous ?

— Jusqu'à ce que mort s'ensuive, madame, ré- ' pondit Luca. M. de Frias et moi, nous ne soupons point d'autre façon. Vous avez, madame, ajouta-t-il en baisant la main de la Dolfma, des

épaules dignes Je toute adoration. N'eslil pas vrai, don José ? '

— C'est un éblouissement, dit José de Frias en baisant l'autre main de la dame.

— Parbleu ! messieurs, cria le comte Rafaei, vous êtes charmants! 11 me semble que, pour des gens qui se destinent à l'état monacal, ceci promet ! Vous dites vos patenôtres sur les épaules de madame I

Luca Dolci venait de s'asseoir sans façon à la droite de la Dolfina, sans qu'un prince allemand dont il prenait la place opposât à cette usurpation d'autre résistance que de sourds grognements.

— Messer Rafaël, répondit-il, je vous prie de croire que M. de Frias et moi nous ne promettons rien que nous ne soyons disposés à tenir. Ainsi, nousn'ius étions promis, par suite d'une histoire trop longue à vous conter, de mener, durant quelques mois, une vie séraphique, et tout le

monde sait que nous Favons menée. Maintenant, nous nous promettons d'être aimés de toutes ces dames que voici, sans aucune exception. —Et nous le serons; n'est-il pas vrai, don José ?

— Oui, dit José. N'est-il pas vrai, mesdames? Les rires perlés des femmes, éclatant dans to\ite

la salle avec la fraîche sonorité d'une cascade, firent à cette question une réponse pleine de riants espoirs.

— Vous voyez bien, monsieur I reprit Luca Dolci s'adressant au comte Rafaël.

— Mais, jeune homme, dit tout à coup le prince allemand, se réveillant de sa torpeur, vous m'avez pris ma place, je crois !

— Vous le croyez? s'écria Dolci, qui, depuis son arrivée, vidait sou verre coup sur coup. En vérité, vous le croyez, mon voisin \ Je vous prends votre place à côté de la première beauté de l'univers, et un quart d'heure après, vous commencez à vous douter du fait ! et vous prétendez peut-être que je vous la rende, votre place ? Point, monsieur : je vous verserai à boire, et ce sera tout. Que diable! vous boirez aussi bien auprès de moi qu'auprès de la diva. D'ailleurs, si vous avez quelque chose à lui dire, ce dont je doute, dites-le-moi, noble étranger, et je le lui transmettrai fidèlement, et môme en meilleurs termes que vous ne sauriez

ONESTA. m

faire f Là-dessus, buvons !... A votre gloire, mon prince 1

— Vous êtes gris, jeune homme ! dit l'Allemand avec dignité.

— Sans doute, je le suis ! Vous êtes bien ivre, vous I — Mais, ma reine, ajouta Luca Dolci en se retournant vers la Dolfina, vous ne dites rien? Vous avez fort raison, au reste I Laissez bavarder les femmes qui ont de médiocres charmes ; mais vous, madame, vous n'avez que la peine d'exister pour plaire, de respirer pour être aimée. A quoi bon parler, n'est-ce pas ? — Regardez-la, Prias ! n'estelle pas divine ? et n'y a-t-il pas beaucoup d'allégresse à songer que je vais être son amant la semaine prochaine ?

— Mais, monseigneur !... dit la Dolfina riant et se renversant de côté sur son fauteuil.

— Mais quoi t ma belle? Ne vous fâchez pas, ce sera plus tôt, si vous voulez.

— Holà, Dolci I cria en ce moment don José, qui était placé vis-à-vis de Luca entre deux admirables personnes, l'une Grenadine, à ce qu'on disait, l'autre Smymiote. — Holà, mon ami I tirez-moi de la

t05 ONESTA,

peine où je suis : laquelle de ces deux dames doisje aimer ?

— La plus belle 1 V

— Elles le sont également.

— La plus bête, en ce cas I riposta Dolcî.

— Toutes deux le sont à consterner, reprit don José.

Mais il y en a une qui parle turc, et, comme je ne l'entends pas, cela m'est égal. — Salamalec, Madame ! ajouta-t-il en effleurant de ses lèvres les épaules de la Smyrniote.

— Moi, dit le comte Rafaël, j'aime assezles femmes d'esprit.

— Bah ! cria Luca, pour quoi faire ? Une femme est-elle une distraction, oui ou non ?

— J'ai cru jusqu'ici que oui, dit Rafaël.

— Eh bien ! mordieu, reprit Luca, il ne faut pas en faire une occupation, en ce cas I Une femme qui a de l'esprit, mon cher Rafaël, — je vous appelle familièrement « mon cher » parce que nous sommes gris l'un et l'autre, — une femme qui a de l'esprit s'écarte de son but ; cela devient un travail que d'être près d'elle. L'amour doit s'adresser à

tous les sens, jamais à rinlelligence. Qu'une remme charnae les yeux cl les oreilles, le nez et les lèvres, qu'elle soit belle et qu'elle joue de la mandoline, qu'elle se parfume et qu'elle ait la peau fine, c'est son droit, c'est son devoir. Mais qu'elle n'ait point d'esprit, sang-Dieu I car, si elle a de l'esprit, elle fera des vers, écoutez bien ceci, Rafaël, — si elle fait des vers, elle me les dira ;— et vous comprenez que, si le temps s'écoule près d'une femme en ces niaiseries-là, autant vaudrait passer la nuit en têleà-tête avec une fleur ou une étoile, ces deux insipides amantes des poètes, — ces deux éternelles rabâcheuses de sonnets I

— Pardon, messer, interrompit un grand jeune homme pâle et vêtu de noir, qui était assis de l'autre côté de la table en face de Dolci, mais je me pique de faire assez passablement des sonnets, et je fais profession de ne point souffrir d'impertinences.

— Je fais^profession d'en dire aux sots, moi I répliqua Dolci.

— Çàî çàl hourra! avanti! taïaut! seigneur poète ! hurla le comte Rafaël en se débattant sur son siège.

t08 ONËSTA.

Le grand jeune homme pâle était devenu pourpre; il se leva et dégaina son poignard.

— Monseigneur 1 messieurs 1 de grâce ! dit la Dolfina poussant un cri de frayeur que répétèrent toutes les femmes.

— Voyons, expliquez- vous, mon ami, dit Luca Dolci se levant de son côté et tirant son stylet.

— Prenez garde, messer! dit le poëte.

— A vos ordres, monsieur.

— Eh bien , voici mon gant, reprit le jeune homme.

Et, au même moment, la lame aiguë et étincelante de son poignard s'enfonça dans le manteau dont Luca S'était vivement fait un bouclier.

— Et voici le mien I riposta Dolci.

Et en même temps son stylet, qu'il balançait par la pointe entre le pouce et l'index, alla frapper le poôte au milieu du front ; le sang jaillit sous les empierreries en relief du pomn^eau, et le jeune homme tomba, comme sous le coup d'une massue.

Un moment de trouble suivit l'issue fatale de cette querelle ; mais, dès que les valets eurent emporté le blessé hors de la salle, et qu'on eut fait

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respirer des odeurs pénétrantes à quelques femmes évanouies, les convives, comme habituel^ à des scènes semblables, recommencèrent à faire retentir la galerie de rires bruyants et de confuses déclarations d'amour. Don José remarqua seul qu'au moment où le poôte tombait le front et le visage ensanglantés, Luca Dolci pâlissait affreusement et avalait d'un trait une énorme coupe de vin.

— Eravo, Dolci I cria don José, vous pouviez le piquer $iu cœur, vous n'avez fait que l'assommer provisoirement, c'est aimable I

— Bah I parlons d'autre chose, répondit Dolci. Comment se fait-il, messieurs, que le seigneur Michel Gritti ne soit pas ici ?

— Monseigneur, dit la Dolfina, je suis si curieuse, que je donnerais ma vie pour savoir où est maintenant ser Michel, et ce qu'il fait.

— Votre vie, madame? elle est donc à moi, reprit Luca en se levant, car je vous le dirai dans un moment. Venez-vous, Frias ?

— Où donc ?

— Au palais Gritti, d'abord.

— Âllons-7 tous, cria Rafaël, tous dans nps gOB-

SOO ONESTA.

doles ; nous aurons l'air de la flotte de Cléopâtre.

— Allons 1 dit là Dolfina se levant et brandissant un flambeau, imitez-moi, messieurs : mettons le feu à la mer !

Tous les convives, s'armant de flambeaux, se précipitèrent à sa suite, avec des cris de joie, et cette foule étincelante commença de rouler tumultueusement dans les escaliers, comme un torrent d'or et de diamants.

Avant d'arriver au bord de la lagune, elle, s'accrut de tous ceux qui tenaient table dans les jardins, et, l'instant d'après, une flottille d'innombrables gondoles sillonnait le canal, chargée de cavaliers, de femmes, de fleurs et de feux, lançant à travers la ville endormie des chansons et des clameurs de fête, et réfléchissant jusqu'au fond de Tonde ses milliers de flambeaux, qui faisaient naître une forêt sous-marine de cristallisations lumineuses et de radieuses colonnades.

Luca Dolci avait sauté, chemin faisant, de sa gondole dans celle de la Dolfina, qui voguait en tête. — Ainsi, madame, lui disait-il, ainsi, c'est entendu : s'il vous trahit, nous nous aimerons?

— Oui, monseigneur, dit la courtisane en éclatant de rire, selon sa coutume. Et combien de temps?

— Demandez à ces astres là-haut combien de temps ils brilleront. Je parie qu'ils n'en savent rien. Leur éclat en vaut-il moins ?

La Dolfina commença un nouvel éclat de rire, qu'elle interrompit brusquement en apercevant, sous le portail de Sainte - Marie - Formose, deux silhouettes gigantesques.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Dolci.

— Il J a, répondit la Dolfina, que voici là-haut, comme deux saints dans leurs niches, le seigneur Gritti et le cavalier Vespasiano.

La nouvelle circula d'une gondole à l'autre, et la flottille s'arrôta. En môme temps, deux fenêtres s'entr'ouvraient sur les balcons de deux palais voisins, mais situés chacun sur une rive opposée du canal. Les chants et les cris cessèrent, pendant que la gondole de la Dolfina s'avançait seule jusqu'au bord du quai.

— Approchez, messer Michel, que je vous parle, cria la Dolfina montée sur la proue de sa barque, et secouant son flambeau comme un thyrse.

Gritti descendit gravement les marches du por* tail et s'approcba du bord,

— Qu'est-ce, ma toute belle? dit-il sans prendre la main que lui tendait la Dolfina.

— Monseigneur, au nom de mon amour et de ma beauté, je vous somme de me suivre.

— Impossible, mon enfant.

— Sérieusement, monseigneur ?

— Très-sérieusement, ma chère.

— Hélas ! hélas I... il faut donc que je prenne un amant, moi?

— A votre guise.

— Gritti, j'étranglerai la Contarini de mes mains !

— Méchante parole pour une si belle bouche, dit Gritti en souriant.

— Hélas I je vous aimais pourtant, moi I reprit la Dolfina envoyant un baiser de la main à Gritti^ et faisant signe aux rameurs de regagner le large. Adieu, monseigneur. .

— Bonne fille I Adieu ! dit Michel.

— Nous retournons chez moi, messieurs I cria la Dolfina en reprenant la tête de son cortège flottant.

— Chez nous, belle dame?... murmura Dolci à Toreille de la courtisane.

— Par les treize cent mille I noble Michel, dit Yespasiano à son ami, qui était remonté près de lui, cette scène m'a crevé le cœur !

— Bon, bon, vous en verrez bien d'autres I Demain, si cette charmante enfant le veut, je suis homme à chanter la messe, et vous la chanterez aussi, mon ami.

— Je chanterai le diable et ses cinq cent mille fourches I

— Voulez- vous donc nous séparer, Vespasiano?

— Mais aussi, répliqua le cavalier d'un ton plaintif, n'est-il point trop cruel, pour un militaire qui a combattu les Turcs dix ans de sa vie, d'en être venu à passer sa nuit sous un porche d'église, comme un enfant de chœur? N'est-ce pas ridicule?

— Allons, Vespasiano, dormez tranquillement, répondit Grilti en s'enveloppant dans son manteau et en se couchant sur les marches.

— Non, je ne dormirai pas ! je r^anserais plutôt.

— Dansez , en ce cas.

— Je voudrais, ma foi! reprit l'infortuné cavalier se promenant à pas précipités sous le porche, je voudrais qu'un drôle vînt me rire au nez dans ce moment-ci, j'en ferais une plaisante capilotade.

— Je vous ferai remarquer, dit Gritti, qu'il y a quelqu'un de couché près de vous.

— Preste ! levez- vous, Michel, cria joyeusement le cavalier; voici l'aube, et j'ai vu une fenêtre s'ouvrir là-bas.

— En effet, dit Gritti se levant précipitamment et secouant la poussière de son manteau.

Les deux jeunes gens descendirent alors au bord du canal et montèrent dans la gondole de Gritti qui les attendait. Quelques coups de rame les conduisirent au pied du palais Contarini, dont une fenêtre était entr'ouyerte : une petite main s'avança à travers le feuillage de marbre du balcon et un bouquet tomba dans la gondole. Gritti le porta vivement à ses lèvres. ^

Au même instant, une autre gondole que menait également un rameur en livrée patricienne, s'avançait au milieu des brumes du matin, glissant piès de la rive opposée.

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— Bacchus et saint Marc! est-ce que je rôve ? s'écria Vespasiano. — Voyez donc, Michel!

— Luca Dolci I dit Gritli avec un cri de surprise.

— Et don José, ajouta Vespasiano, ivres tous deux comme des caves !

Luca et don José étaient étendus côte à côte au fond de leur barque, et, à la pâleur livide de leurs visages, on les eût pris pour deux cadavres, si par intervalles des frissonnements convulsifs n'avaient agité leurs membres.

Les traces d'une débauche sans mesure imprimées dans l'altération de leurs traits et dans le désordre de leurs vêtements, formaient, avec l'apparence délicate et distinguée de ces frêles natures, un contraste pénible.

— C'est un triste spectacle, reprit Michel Gritti. Comme il parlait, la gondole de Luca s'arrela

devant le palais Giustmiani , dont les premiers rayons du soleil blanchissaient la façade mauresque. Une fenêtre s'ouvrit mystérieusement, et un bouquet tomba aux pieds de Dolci. Il le ramassa, salua de la tête, et retomba immobile au fond de la barque.

— Il pleut des fleurs ce matin, dit Vespasiano. Mais quelle est donc la diablesse de main qui a jeté celles-ci ?

•— Diablesse est le mot, répondit Michel. C'est la main de cette marquise romaine, la Giustiniani, qui est venue habiter ce palais depuis la mort du comte son oncle.

— Ah 1 on la dit fort belle, messer ?

— Extraordinairement, répondit Michel.

En ce moment, les deux gondoles, changeant de route, vinrent à se croiser.

— Salut, messieurs, dit Gritti comme les barques étaient borda bord.

Luca et don José se levèrent en chancelant et saluèrent.

— Peut- on savoir de quel aimable lieu vous sortez si matin, messer Luca ?

— De chez laDolfina, répondit Luca, où j'espérais vous rencontrer, messieurs.

— Nous, mes jeunes cavaliers, nous sortons de l'église, où nous comptions vous trouver.

— Je ne vais plus à l'église, messer Michel.

— Ni moi chez la Dolfina, messer Luca.

— Je souhaite que cela vous réussisse, monsieur.

— Mort-diable ! tout nous réussit, monsieur, cria Vespasiano; je suis aise que tous le sachiez, et j'ai l'honneur de vous souhaiter la môme chance de votre côté.

— AmenI répondit don José comme les deux gondoles s'enfonçaient chacune dans un traguet latéral.

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