MICHEL GRITTI CHEZ GIULIA CONTARINI
Le lendemain, vers le milieu du jour, Michel Gritti, qui avait passé la matinée à maudire les heures boiteuses, montait lestement les degrés do la terrasse qui s'étendait devant la porte principale du palais Contarini. — Presque au môme instant, un jeune homme pâle, l'œil grandi par ce cerclo bleuâtre que creuse une nuit d'insomnie, entrait dans le palais Giustiniani, sur le quai en face.
Michel Gritti n'eut que la peine de se nommer au laquais qui lui avait ouvert la porte, et il fut aussitM introduit dans une salle tendue en îuir de Cordoue à grands ramages d'argent, — Près d'une
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fenêtre qui donnait sur le canal et qui tenait tout le fond de la pièce, la tante de Giulia était assise dans un fauteuil gothique qu'un caprice bizarre, ou peutêtre le désir d'avoir une vue plus étendue, avait placé sur le large piédestal d'une statue romaine : le nom de Caracalla, qui se liisait encore à la base du socle, indiquait que, selon toute probabilité, la vieille dame occupait la place de cet empereur païen. Elle travaillait à une tapisserie d'une immense étendue, dans laquelle on voyait avec surprise des oiseaux de couleur éclatante et de forme impossible, perchés sur des fleurs colossales, comme des scarabées sur des vases japonais. La bonne dame avait commencé cet ouvrage héroïque dès son enfance, et ses doigts de matrone continuaient d'en pousser activement la trame, qu'elle semblait avoir mesurée avec précision sur celle de ses jours.
Si remarquable que fût le tableau que formait à elle seule cette tante, pour ainsi dire merveilleuse, Gritti n'y prit point garde en entrant : il ne vit que la dernière des Contarini agenouillée sur un pan déroulé de cette tapisserie interminable et jouant
avec une levrette aux formes grêles, souples et onduleuses comme celles d'un serpent. Giulia se cachait tout entière derrière une des fleurs tissues d'or et de soie ; puis, se dégageant brusquement, elle causait à sa levrette des frayeurs terribles, que la gracieuse bête semblait exagérer à plaisir.
A rentrée de Gritti, la tante se dressa sur son piédestal, et Giulia sur sa tapisserie ; la levrette sauta aux jambes de Gritti. — Gritti avait tout prévu et s'était préparé à tout, excepté à ce puéril incident : il en fut troublé. Giulia s'en aperçut, et 88 mit à rire.
— A bas I Fiamma! à bas 1 dit-elle, pendant que sa tante souhaitait solennellement la bienvenue au gentilhomme ; — à bas, mauvaise 1 venez ici, et cachez-vous! Fil vous nous laissez surprendre 1 vous laisseriez égorger votre maîtresse sans souffler mot!
— Cette pauvre bête, interrompit Michel Gritti, a eu l'instinct de deviner en moi un homme qui, tout étranger qu'il est à cette maison, donnerait sa vie pour.. vous, signora; un homme qui n'apporte pas ici le danger, mesdames, mais qui l'y trouve,
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—0^ sont de belles phrases, cela, messe'* Michel, répondit Giulia en hochant sa jolie tôte blonde d'un air de doute et de bouderie. Suffit-il donc — excusez mon inexpérience, mais je ne connais pas le monde I — suffit-il à im cavalier d'avoir vu une jeune fille s'évanouir par hasard dans une église pour être prêt à lui donner sa vie ? — Vous permettez, ma tante, que le seigneur Gritti me dise cela pour mon instruction ?
— Ma vie , signora , reprit Michel Gritti d'im ton plus grave , est un don que je n'ai fait que vous renouveler hier 2 elle était à vous depuis un mois.
A ce mot, Giulia, se retournant par un brusque mouvement, bondit jusqu'au piédestal où sa tante se tenait debout, attendant le mot de cette énigme, dans l'altitude roide et sévère d'un point d'interrogation.
— Ma tante, lui dit-elle d'une voix câline, ma chère petite tante, il faut vous en aller I
Outre que le parti que lui proposait sa nièce n'ét§it point de nature à lui expliquer le mystère qui intriguait son esprit, la vieille dame trouva
dans la proposition je ne sais quoi de pou convenable, en présence d'un étranger.
«— M'en aller, ma fille ! dit-elle avec un peu de colère.
— Je vous en prie, chère tante ! allez-vous-en 1 il le faut absolument. Ah! tant pis ! vous m'avez gâtée, vous voyez ce qui arrive I — Pauvre tante, ajouta la petite fille en lui baisant les mains, écoutez : j'ai à parler très-sérieusement au seigneur Gritti, je vous assure. Avez-vous confiance en votre Giulia, oui ou non? 11 s'agit de mon bonheur, de ma vie ?
' D'ailleurs, vous écouterez à la porte, si vous voulez; vous verrez que je ne lui dirai rien qui ne soit digne de nous deux.
Et, comme elle vit sa tante descendre lentemer^ des trois marches du piédestal :
— Vous voulez bien? reprit-elle en frappant dans ses mains; que vous ôtes bonne I que je vous aime I Eh bien, encore une grâce, soyez tout à fait charmante : n'écoutez pas à la porte !
Et la jeune fille, pour cacher la rougeur qui avait envahi ses joues, demeura le front appuya contre la lenetro, pendant que la bonne dame saluait
Gritli avec un peu de confusion, et se retirait en murmurant les mots de fantaisie, de caprice et d'enfant gâtée.
Giulia, quand elle se retourna, n'eut pas lieu de craindre que Michel Gritti la ht repentir de la faveur qu'elle lui accordait : le pauvre gentilhoicme, précisément à cause de la grande expérience qu*il avait en matière d'intrigues amoureuses, se trouvait dans la perplexité d'un voyageur qui vient à s'égarer dans un chemin qu'il fait tous les jours: Il demeurait indécis sous ce regard simple et virginal, comme un lion arrêté devant un petit enfant qui lui regarderait naïvement dans les yeux.
Giulia sourit, et, sautant sur le piédestal où sa vieille parente avait établi le siège de sa majesté;
— Ce fauteuil, dit-elle gaiement, me prêtera peut-être un peu de gravité. Asseyez-vous, messe r. J'ai de sérieuses paroles à vous dire.
Appuyant alors son coude sur un des bras du * fauteuil, et passant une main dans ses boucles soyeuses où riait le soleil, elle se recueillit un moment, les yeux baissés, dans cette pensive attit\ude.
— Messer Michel, reprit-elle d'une voix lente et
triste, vous ne vous êtes point trompé: c'est bien moi que vous cherchez. — Vous m'espériez autrement> n'est-ce pas? vous vous attendiez à quelque bell^ tête poétique et désolée? Vous voyez, j'ai seize ans, et, pour toute beauté, les couleurs qu'ont toutes les jeunes filles à mon âge. Je voudrais être plus belle, pour ce que j'ai à vous dire ; mais d'abord, apprenez-moi si un homme comme vous, qui a mené la vie d'un soldat et d'un galant, ime vie de dangers et de plaisirs, coitôerve le souvenir de sa mère?
— Un souvenir saint et respecté, sîgnora; je réponds pour moi, dit Gritti.
— Que l'image de votre mère soit donc présente entre vous et moi, je vous prie, tout le temps que je vous parlerai. Écoutez-moi; j'espère que vous n'allez point confondre ma franchise avec celle des femmes que vous aimez, dit-on, — qui vous aiment au moins. Mon Dieu, comment vous dire cela ? Je voudrais que vous fussiez mon frère, messer Gritti, — oh ! je le voudrais I alors, il me serait permis de prier pour vous à haute voix, de pleurer sur vous, et non pas de ces larmes cachées qui brûlent les jiues.
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— Chère sîgnora ! s'écria Grilli, s'élançant vers la jeune fille.
Mais elle étendit la main^ lui faisant signe de no point l'interrompre.
— C'est un rêve que j'ai fait, continua-t-elle sur un ton bas et enthousiaste, tandis que ses joues enflammées portaient témoignage de la sincérité de ses paroles, c'est un rêve que j'ai fait un matin en vous voyant passer de ma fenêtre avec vos compagnons de fête ! ils portaient tous sur leur visage la trace des souillures de ièur vie, tous, excepté vous. J'avais entendu parler de vous, et je vous avais pris en aversion : quand jp vous vis, je me figurai qu'on m'avait trompée > que vous n'étiez pas ce qu'on pense; je me dis que peut-être Dieu avait épargné la flétrissure à votre âme, comme il l'avait éloignée de votre front. Je suis superstitieuse, messer ; j'ai trop vécu, sans doute, dans la solitude : les idées qui me viennent, je les prends pour des inspirations divines. Voilà mon malheur. Je m'épris de la pensée qu'il suffirait de cette pauvre main pour vous tirer de cette vie malheureuse où vous étiez plongé. Je crus que Dieu me faisait un devoir
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de le tenter au moins ; et voilà pourquoi je l'ai tenté, messer. Mais, à présent, je sens que je m'en repens, que j'ai eu tort. — Ohl je m'en repens cruellement!
Et Giulia cacha sa tête dans ses deux mains, entre lesquelles perlaient des larmes diaphanes.
Gritti, remué jusqu'au fond du cœur par le langage, si nouveau pour lui, de ce naïf intérêt, inclina le genou jusqu'à terre ;
— Parlez, signera, dit-il ; il n'est rien que je ne sois prêt à faire pour vous enlever jusqu'à l'ombre du repentir.
Giulia releva la tête.
— Je n'aimerai jamais, reprit-elle, que mon époux : vous le savez, sans doute.
— C'est un titre dont je deviendrai digne, signera, si un homme le peut...
—•Soit! Mais je dois vous dire que je vous éprouverai longuement, messer Michel; car il ne faut pas que vous croyiez que j'ai joué la comédie avec Dieu et avec vous.
— Ordonnez, signera, dit Gritli.
^ N'j^a-t-il pas cette nuit, chez une femme qu'on
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nomme la Dolfina, une fête à laquelle un galant en . renom comme vous ne peut manquer sans se discréditer ?
— Où voulez-vous que je passe cette nuit, signera?
— Sur les marches de Sainte-Marie-Pormose; je vous verrai d'ici. Remarquez que demain tout Ve-* nise le saura.
— Voulez- vous dire, signora, demanda-t-il, que vous me défendez de m^ venger des outrages qui me seraient faits à ce sujet?
— Oh ! pour cela, non ! répondit la jeune patricienne. Si j'étais homme, je ne souflfrirais point d'outrages. Il est vrai, reprit-elle après un instant de réflexion, que saint Pierre fut réprimandé pour avoir tiré l'épée ; mais vous n'ignorez pas, sans doute, messer Michel, que saint Pierre n'était point gentilhomme.
En achevant ces mots, Giulia avait sauté à bas du piédestal ; puis elle ajouta :
— Je m'en vais, je m'en vaisi adieu, messer; je vous en ai trop dit. — Vous jugez peut-être mai ma tante à cause de la faiblesse qu'elle a pour moi ; mais je vous dini qu'elle ignore toute ma folle his-
toire avec vous. C'est un vieux serviteur de ma maison qui a été mon complice. Ma tante a un cœur d*or; elle me permet tout : je marche sur sa tapisserie, qu'elle chérit comme une patrie; je l'appelle ma tante Caracalla, parce qu'elle a succédé à je ne sais quel sultan de ce nom sur ce piédestal; elle ne se fâche de rien : aussi je l'aime comme une mère. — Allons, venez, Fiammal Faites voira ser Michel Gritti comment sa femme lui fermera la bouche, si jamais un méchant débauché comme lui mérite d'avoir une honnête femme.
Et la jeune fille emprisonnait, en riant, dans sa petite main le museau délié de la levrette. — Puis elle fit à Gritli une profonde révérence, et sortit de la salle»