‹ La petite comtesse (volume 3)Chapitre 18 sur 19 · LES FLEURS QUI POUSSAIENT DANS LE MRDIN DE VESPASIANO · texte numérisé non relu

LES FLEURS QUI POUSSAIENT DANS LE MRDIN DE VESPASIANO

— Messieurs^ dit en entrant José de Prias, nous sommes un peu en retard ; mais vous nous excuserez, nous avons erré assez longtemps sans trouver la maison.

— Cela ne fait rien. Messieurs, cela ne fait rien, dit Vespasiano ; nous avons la journée à rtous.

Puis le cavalier, ouvrant une porte qui donnait sur le jardin :

— Passez, Messieurs, passez, je vous prie, ajoutat-il; voyez si le lieu est à votre convenance.

Tandis que Luca et don José obéissaient à cette invitation, Michel Gritti, demeuré seul avec le cavalier dans la chambre, lui dit vivement à voix basse:

— N'y a-t-il pas de la vergogne à croiser le fer avec ce pauvre spectre ? Regardez-le, au nom du ciel^ Vespasiano I

Il sembla que Luca Dolci eût entendu en partie cette confidence, car il se retourna brusquement^

ONMTA. Sis

comme sll se fbt senti mordu au talon par un reptile ; et saisissant au vif le geste significatif par lequel Gritti acfaeVttîc sa phrase^ il rougit jusqu'au front et laissa voir^ dans un demi-sourire^ ses dents blanches entre ses lèvres retroussées^ comme pour dire qu'il était plus en vie qu'on ne pensait. — Feignant en même tempsde répondre aux dernières paroles de Vespasiano :

— La place^ Monsieur, dit^il^ me parait en effet on ne peut plus galante pour y estocader.

Sur ces paroles, Michel Gritti, suivi du cavalier, entra à son tour dans le jardin, et d'un coup d'œil en apprécia l'heureuse disposition. Un épais rideau de cyprès, à travers lequel fuyaient deux sentiers sinueux, bornait la vue du côté du canal, et opposait aux regards indiSicrets une barrière aussi impénétrable qu'une muraille. Entre ce sombre massif et la vieille maison s'étendait un espace de terrain qui semblait avoir été livré jadis à la culture potagère, mais que la négligence du cavalier abanéionnait depuis longtemps aux caprices de la végétation spontanée. Cet espace libre avait une vingtaine de pas en longueur dans lé sens de la maison, et une quinzaine de la porte au cyprès, qui formaient une cloison demi-circulaire. -«-Pendant que ses trois hôtes prenaient une idée de l'état du lieu, Vespasiano ar Achait ou broyait sous son pied quelques tiges trop élevées qui croissaient çà et là ; il piétinait

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sur les inégalités du sol de façon à les aplanir^ après quoi il se fendit largement à plusieurs reprises^ comme un homme qui tente de s'écaileler^ afin de montrer à ses hôtes que le terrain était bien résistant au pied^ ni trop mou ni trop sec^ et digne en tout de rhonneur qu'on lui allait faire.

Quand il eut achevé^ le cavalier s'approcha de don Juse^ qui avait suivi de l'œil tous ses mouvements avec sa grande mine espagnole^ le menton en Tair, la main gauche sur sa garde^ la moustache aussi roide que son collet^ et toute l'attitude aussi empesée que sa moustache :

— Monsieur le duc^ dit Yespasiano^ cet emplacement est modeste^ sans àoute^ comme sont modestes les ressources de celui qui vous l'offre ; ifiais il est^ comme vous voyez, clos à merveille, et, m'y étant exercé maintes fois avec des amis, le bruit qu'on y pourra entendre n'excitera aucun étonnement dans le voisinage.

— C'est bien. Monsieur, ait le jeune duc ; ser Luca accepte ce terrain.

— En ce cas; Monsieur, reprit Vespasiano, je crois qu'il ne nous reste plus qu'à faire du mieux que nous pourrons chacun de notre côté.

Et ce disant, le cavalier suspendait.% une branche ton chapeau, qu'il avait gardé à la main jusque-là.

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— Un mot^ Vespasiano^ dit tout à coup Michel Gritti^ interrompant son ami dans ses préparatifs méihodi^ ques et l'attirant à quelque distance de leurs deux adversaires. — Demandez-leur^ ajouta-t-il à voix basse^ s'ils seraient disposés à convenir de leui's torts.

La maison de Vespasiano lui serait ignominieusement tombée sur la tôle en présence de ces trois gentilshommes^ qu'il n'eût pas éprouvé une plus grande confusion que celle où le jeta cette proposition.

•— Leur demander quoi ? dit-il en attachant sur Gritti un regard plein d'anxiété.

— S'ils ne seraient pas disposés à convenir de leurs torts. — AUez^ Vespasiano^ je sais ce que je fais.

Le cavalier n'hésita plus et se rapprocha de don José ; mais il sentit une légère rougeur lui monter au visage quand il répéta au jeune duc les termes dûmes* sage dont il était chargé Don José parut presque aussi surpris que Vespasiano lui-même de cette tentative d'accommodement sur le terrain; toutefois il fit part à Dolci de la question qui lui était adressée. Luca réfléchit un instant^ puis élevant la voix :

— Messer Michel, dit-il, toutes ces cérémonies sont hors de saison ; je n'aime pas d'ailleurs à rester longtemps immobile sur mes jambes si malin. Du reste, s'il ne faut, pour vous rendre la conscience tranquille, que reconnaître mes torts, je les reconnais, et je dé-

SIS COIITE VÉNITIEN.

clare que vous avez toute raison de me luer, — si vous le pouvez^ s'entend;

A ces mots don José se recula de quelques pas^ et nn éclair de colère jaillit de ses yeux. Luca n'y prit point garde et continua :

— Vous faut-il quelque chose de plus^ messer? Parlez. ...

- — Vous convenez donc^ répliqua llichel Gritti, d'avoir fait un lâche outrage à la plus noble fiUe de Venise î

— Soit, j'en conviens* Quoi encore 1

— Pensez-vous qu'après notre coiïibat , quelle qu'en soit l'issue, le monde vous regardera comme lavé du déshonneur dont vous convenez vous-même t

— Non, dit Luca.

— Messer, reprit Michel Crîtti avec gravité, si j'avais un frère qui, dans un moment de folie, eût commis le érime qui pèse sur vous et qui le confessât comme vous le faites, je lui donnerais, dans l'intérêt de notre honneur de famille, le conseil de rétracter publiquement son insulte publique, de quitter ensuite Venise et dci s'aller faire tuer sur un champ de bataille. Je lui donnerais ce conseil, et non celui de courir les chances du combat de Dieu.

— Avez-vous tout dit, messer î demanda Dolci.

«— J'ajoute^ dit Hiohel, que^ si vous croyez ee con» seil inspiré par la peur, vous me jugez mal.

— Je ne vous juge point mal et je trouve le conseil bon. Hais sachez ceci^ messer^ ajouta le jeune homme en arrachant les agrafes de son pourpoint : je suis né^ moi^ sous un astre malin ; de telle sorte que, si je ne vous avais fait une insulte mortelle^ je vous la ferais à cette heure. C'est pourquoi, regardez bien ce seuil; il y a un de nous deux qui ne le repassera jamais.

En achevant ces mots, Luca jeta loin de lui son pourpoint avec une sorte de rage inexplicable.

— Je vous comprends mieux que vous ne croyez, dit froidement Gritti en se dépouillant à son tour ; faites votre devoir. Messieurs, ajouta-t-il.

Et il présenta son épée nue à Vespasiano, tandis que don José recevait celle de Luca Dolci. Les armes mesurées se trouvèrent d'inégale longueur; Vespasiano alla chercher dans la maison deux rapières espagnoles. Don José les ayant examinées, en donna une à Gritti et remit l'autre à Luca. Alors les deux jeunes gens, tenant de la main gauche leurs poignards et de la droite leurs épées, la pointe en terre, se placèrent en face l'un de l'autre à dix pas de distance, selon la coutume de l'époque de se poster hors de garde. En même temps Vespasiano et don José, armés de même

tt« COMTE VÉNITIEN.

et ayant aussi quitté pourpoint et manteau^ prenaient position en ligne parallèle de leurs amis.

— Messieurs^ dit Jose^ avant de passer outre> il convient de vous rappeler nos conditions t le combat ne cessera que par la mort de Tun de vous deux.

— Et par son enterrement céans^ ajouta Vespasiano.

— Il est juste de dire que jamais terrain n'eut plus que celui-ci l'air d'un cimetière, fit observer Luca tombant en garde et jetant à don José un coup d'œil expressif, dans lequel celui-ci put lire à la fois un adieu désespéré et une recommandation énergique de ne rien négliger pour défendre sa vie.

— Au moment où les quatre épées se redressaient à hauteur de poitrine pour tenter leur œuvre de sang, un léger bruit qui se fit derrière le fourré de cyprès attira soudain l'attention des cavaliers.

— Qu'est-ce, Messieurs ? dit José ; avons-nous ici de la trahison? On vient de remuer derrière ces arbre^.

— Mordieu ! Monsieur, répondit vivement Vespasiano; ne vous ai-je pas dit que vous étiez ici chez moi?

— Chez vous, soit, reprit le duc; il n'en est pas moins vrai qu'il y a quelqu'un derrière ce massif, et ser Michel l'a entendu comme moi^je l'ai vu tressaillir.

ORBSTA. StI

-^ Yespasiano^ allez avec monsieur vous assurer de ce que cela peut être^ dit Michel Gritti.

^ — Je le-vcux bien, reprit le cavalier : mais ce soupçon établit un compte particulier entre M. de Frias et moi.

Et Vespasiano s'enfonça dans le taillis à la suite de don José.

Luca Dolci^ demeuré en tête à tête avec Michel Gritti, se détourna avec un mouvement d'impatience, et se mit à abattre des branches du bout de son épée.

-T- J'espère, messer Luca, lui dit Michel, que vous tirez aussi bien Tépéc qu'elle le pistolet.

— Elle ? répéta Dolci étonné.

— Je parte, reprit Michel, d'une grande femme fort belle qui m'a voulu assassiner un soir au coin de la rue du More.

Luca, de plus en plus surpris, s'approchait de Mi* diel dans l'intention évidente de l\nterroger, quand un bruit confus de paroles animées, dites à voix basse derrière les arbres, l'arrêta. Les deux jeunes gens prêtèrent Poreille avec inquiétude. Comme les chuchote* ments continuaient, ils firent un pas pour en aller reconnaître la cause; mais au même instant Vespasiano et don José reparurent sortant du fourré. Tous deux étaient pâles et visiblement émus. Comme Gntti inter* rogeait Vespasiano du regard, le cavalier fit signe à

»tt GONTR vANITIIN.

don José que c'était à lui de répondre. — Après un peu d'hésitation^ le duc prit la parole : w

— Il n'y a personne là, dit-il sèchement ; j'ai fait mes excuses au cavalier.

Et il reprit sa place de bataille vis-à-vis de Vespasiano.

— Pardon, Messieurs, dit Michel Gritti, mais je crois que ser Luca avait à me questionner.

— Non, Monsieur, cria Dolci, non. Monsieur, finissons-en ; je ne veux rien savoir.

. En môme temps il marcha à la rencontre de Gritti, tandis que don José, se souvenant des conseils de Luca, se précipitait avec fureur sur Vespasiano. Le robuste cavalier l'attendit, ferme comme un roc, oppo* sant à ses feintes rapides la force savamment disd* plinée de son poignet. La tactique habituelle du cavalier consistait à lasser ses adversaires, car il était rare qu'il en rencontrât un dont la vigueur fût égale à la sienne. Quand il avait engourdi son homme, il commençait à riposter sérieusement, à moins qu'il n'eût reçu dès le début quelque égratignure, ce qid le frisait sortir brutalement de son caractère ; car, n'étant point riche, il ne haïssait rien tant que de voir sa chemise trouée ou déchirée pour une niaiserie* <*

Michel Gritti suivait avec Luca une méthode toute contraire. Dès le commencement il pressa le jeune

homme avec une vivacité terrible, et à la troisième passe il le blessa à Tépaule, mais trop légèrement pour que le combat en fût interrompu. Toutefois la chemisette de Dolci se colora d'une tache écarlate que chaque seconde élargissait. Alors Michel commença de rompre lentement, poursuivi par Luca, que sa blessure avait exaspéré. Il eût été difficile de reconnaître le pâle enfant qui, l'instant d'avant semblait se tenir à peine sur ses jambes, dans ce jeune homme aux joues empourpi'ées, à Tœil de flamme, qui bondissait autour de Gritti, pliant et se rédressant, comme un tigre, sur ses jarrets souples et infatigables. Michel reculait toujours devant lui, suivant de Tœil et de l'épée les yeux et le fer du jeune homme, et donnant de temps à autre un regard à la tache sanglante de la chemisette, comme pour en constater les progrès.

Michel, en continuant sa retraite, arriva tout à coup, sans s*en douter, à la limite du champ clos, c'est-à-dire contre la muraille d'arbres verts. Au moment où son pied gauche se heurtait contre le tronc d'un cyprès, le gentilhomme eut une distraction d'une seconde; l'épée de Luca put arriver jusqu'à sa poitrine et en fit jaillir le sang. Mais ce fut alors à Dolci de rompre devant les attaques serrées qui témoignèrent du réveil complet de Michel. Les mouvements de Luca semblaient perdre peu à peu de leur impétuosité ; il reculait à grands pas^

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comme un homme qui cherche à laisser reposer sa main^ et en peu d'instants il se trouva à l'autre extrémité du jardin^ adossé à son tour contre les cyprès. Michel vit que la main fatiguée du jeune homme ne défendait plus le haut de sa poitrine^ et pour en finir dégagea un coup à fond sur Tépaule déjà blessée. Luca tomba en avant et Michel le crut traversé^ mais au même instant il sentit lui-même le froid mortel d'un fer qui lui perçait la poitrine. Luca avait fui le coup à propos en se jetant brusquement à genoux ; et ayant planté son poignard en terre pour se faire un point d'appui^ il avait reçu le corps de Michel sur la pointe de son épée. Michel eut encore la force de se redresser; puis poussant une sourde exclamation et étendant les bras^ il retomba lourdement en arrière.

Au même instant le cavalier Yespasiano^ qui avait senti que donJose était exténué Jugea le moment venu de profiter de sa haute taille^ et sur un coup de riposte^ dominant de son épée celle du jeune duc^ il lui tra-; versa la gorge de part en part.

Ces deux coups terribles avaient été portés en même temps : comme Luca Dolci avançait la main pour retirer son épée qui tremblait dans la poitrine de Michel Gritti^ un cri déchirant^ sorti des cyprès^ lui glaça Tàme et l'arrêta subitement. Il se retourna^ et vit se précipiter, hors du noir feuillage^ deux fenunes vêtues de

blanc qui vinrent tomber aux côtés de Michel Gritti. — • Yespasiano accourait alors^ sa lame saignante à la main : Luca aperçut don José étendu sans mouvement; il s'élajfiça^ et se jeta à genoux près de son ami. — Il lui souleva la tête .de la main gauche^ et l'appela d'une voix haletante* — Au son de cette voix, les traits de don José se contractèrent avec une expression de souffrance infinie : il ouvrit ses yeux tout grands et les fixa péniblement sur Dolci, en le repoussant de sa main déjà' froide : épuisé par cet effort suprême il soupira profondément, et Luca sentit que la tête qu'il soutenait était morte. — Comme il écartait la chemise du pauvre José pour s'assurer que son cœur avait bien vraiment cessé de battre à jamais, il vit que le duc portait suspendu au cou une sorte de chapelet dont chaque grain avait une petite pointe d'acier. Liica lui ôta ce chapelet; puis il se releva, s'appuya contre un arbre, et, tout en étanchant avec son mouchoir le sang qui coulait de sa légère blessure, il regarda la scène qui se passait près de lui.

La Dolfina, si on veut bien se le rappeler, avait entendu la veille au soir, comme tous les autres convives de Luca Dolci, ce qui avait été réglé entre don José et Yespasiano -^les conditions, le lieu et l'heure du combat. — Cette rieuse fille de la famille de Madeleine, qui n'avait jamais trompé personne, s'était

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émue d^une douloureuse surprise^ en voyant qu'eQe venait de prendre part^ bien qu'involontairement^ à une honteuse trahison. — Durant la nuit elle fut violemment tourmentée de Tidée que Michel Gritti pouvait la croire complice de cette conspiration tramée contre son bonheur. Il y a certains fils par lesquels ces créatures folles et sincères se rattachent à la vie. dans les moments de morne dégoût qui succèdent parfois à leurs étourdissements. Michel Gritti était pour la Dolfina cette pensée consolante : elle savait que Gritti était un homme excellent ; elle savait qu'il avait dit d'elle qu'elle ne péchait que par bonté^ que ses fautes n'étaient que des aumônes et qu'il se battrait volontiers pour elle : elle était plus fière de cette parole que de sa beauté^ et elle pleura comme une désespérée en songeant qu'il ne tomberait plus désormais sur elle de cette bouche loyale que des mots de mépris. — Par une brusque résolution^ elle se leva avant que le jour ne parût, et counit au palais Contarini. S'étant fait introduire près de Giulia^ elle conta naïvement à sa petite rivale tout ce qu'elle avait sur le cœur. Giulia^ bien qu'embarrassée de cette bizarre confidence^ lui promit avec bonté de la justifier auprès dé son époux. Puis^ l'ayant fait asseoir à côté de son Ut^ elle Tinter^ rogea sur ce qui s'était passé entre les cavaliers^ après son départ. Dès qu'elle eut appris la rencontre qui

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devait avoir lieu au lever du soleil^ elle s'habilla à la bâte. La Dolfina lui aidait avec tout Tempress^ment d'une suivante :

— Ah ! chère dame^ lui disait-elle^ ah ! chère petite dame ! que vous êtes bonne ! Dieu vous a faits Tun pour l'autre ! Je vous aimerai bien de loin^ moi^ I allez !... Hais vous me promettez qu'il me pardonnera?... Si vous voulez me faire une grande grâce^ entrez quelquefois dans mon jardin aveclui^ en passant^ et cueillez im gros bouquet de mes fleurs. Pauvre petite ! elle tremble!... Ce n'est pas une heure pour sortir^ non plus !... Qu'elle est mignonne^ mon Dieu !..'. Hais^ ma chère âme^ soyez bien tranquille^ il ne lui arriveraaucun mal.

Enfin^ elles se mirent en marche toutes deux : la Dolfina se rappelait l'indication que Yespasiano avait donnée à don José. Après avoir reconnu la maison^ elles entrèrent dans le jardin par les bords du canal^ et c'était au moment même de leur arrivée que don José entendant du bruit^ s'était enfoncé dans le massif avec le cavalier. En apercevant Giulia^ don José avait dit en souriant ironiquement :

— Nous sommes trop galants^ ser Luca et moi^ pour ne pas céder la place à ces dames^ et puisqu'on fait intervenir ce dénoùment de comédie^ nous nous retirons.

Alors Giulia^ saisissant avec force la main du djic^ lui avait dit :

— Croyez-moi, Monsieur, je ne viens point déshonorer rhomme que j'aime. Allez! Messieurs! allez! une plus longue absence éveillerait Tattention de vos amis. Ne vous souvenez pas que nous sommes là.

Là-dessus les deux cavaliers s'étaient retirés, émus tout deux, comme l'avait prouvé Taltération subite de leurs traits, par cette courte enïrevue.

Au moment où le combat commença, les deux jeunes femmes, si différentes de rang et de condition, avaient enlacé leurs mains comme deux sœurs, rapprochées jusqu'à cette familiarité par rémotion d'un danger commun. A travers une éclaircie des branches, elles avaient pa suivre toutes les anxiétés de la lutte. Toutes deux, le corps penché, le cou tendu, les lèvres entr' ouvertes, pâles et ravissantes de terreur — semblaient, dans leur opiniâtreté à ne rien perdre d'un effrayant spectacle, deux victimes antiques et fatales d'une curiosité sacrilège.

o Quand Michel Gritti tomba, leurs deux voix se confondirent dans ce cri aigu — dont l'âme de Luca fut troublée si avant : car ce cri que l'angoisse ou la terreur arrachent de la poitrine d'une femme, est sans doute le son le plus lugubre qu'il soit donné à une oreille humaine d'entendre. Il est certain que le fris-

sonnement qu'on éprouve en se figurant l'horreur du chaos^ redouble tout à coup si Ton vient à imaginer^ par intervalles^ au milieu des vides espaces reknplis par de visibles ténèbres — des cris de femmes efl&ayées guipassent.

Après que don Joi^ fut mort, Luca,^, retournant, vit Giuliaet Yespasiano courbés sur. le corps de Michel Gritti ; la Dolfina, à genoux, comme eux, se tepait un peu en arrière, la tête renversée dans ses matins et ses longs chevc^ux pendant jusqu'à.terre. -^Giulia essaya deparlerià6rlttL;:maisses f^vres, tremblaient, si fort qu'elles ne purent articuler un son distinct; puis, elle avança la main vi^rs l'épée quidemeurait fixée dans la poitrine de Michel; mais^ main. frissonnante ^e put rien saisir. Alors elle leva un regard suppliant vers le cavalier Yespasiano, en lui montrant l'épée : Yespasiano fit tristement de la tête un signe négatif, et se penchant jusqu'à l'oreille de Gritti :

— Michel, dit-il, noble Michel ! serrez-moi la main, je vous prie, si vous m'entendez ?

Une légère pression répondit à l'appel du cavalier, qui mit aussitôt la petite main délicate de Giulia dans celle de Gritti. — Gritti ouvrit les yeux : il aperçut Giulia et une larme glissa subitement de sa paupière : en même temps il vit la Dolfina qui se tenait toute honteuse à quelques pas de lui ; soulevant avec efiort

son autre main^ il lui fit signe d'approcher ; la Dolfina se jeta çur cette main^ éclatant en bruyants sanglots et répétant d'une voix brisée :

— Oh ! Monseigneur!... oh ! Monseigneur !... Giulia^ pendant ce temps-là^ essuyait avec son

mouchoir l'écume rougeâtre qui apparaissait sur les lèvres de Michel. •

Tout à coup les traits du malheureux jeune homme s'altérèrent sous l'impression de quelque poignante souffrance ; alors il dit d'une voix faible et avec une sorte de hâte^ comme s'il sentait que le temps allait lui manquer.

— Chère fille ! chère fille ! adieu !... adieu^ mes bons amis... Je ne croyais pas vous quitter si vite... pauvre Giulia ! chère enfant !... mais j'ai voulu ménager ce jeune honmie^ et je vois bien...

Un flot de sang qui lui remplit la bouche empêcha Gritti d'achever : le sentiment d'une atroce douleur se peignit de nouveau sur son visage ; il leva sur Vespasiano un regard plein d'angoisses^ que celui-ci comprit : car^ saisissant par la poignée l'épée qui traversait le sein de Michel il f arracha brusquement^ et aussitôt la fade de Gritti se couvrit de cette teinte fu-nèbre qu'une main invisible étend comme un voile sûr les traits de ceux qui viennent de passer dans un autre monde. — Ce symptôme de mort a en soi un

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caractère auquel un enfant même ne se trompe point : Giulia vit que tout était fini ; — elle porta autour d'elle ses yeux égarés^ et rencontrant ceux de la Oolfina^ elle se leva par un geste violent^ courut se jeter dans les bras de la bonne pécheresse qui Tétreignit con- ' vulsivement^ et continua de pleurer sur sa tète.

YespasianO; cependant^ ayant étendu sur le corps de Michel son propre manteau^ avait arpenté coup sur coup et à grands pas toute la longueur de son enclos. Quand il eut pris suffisamment à son gré le des*sus de son émotion^ il se rapprocha des deux jeunes femmes:

-—Madame^ dit-il à la Dolfina^ ce serait me faire une grande charité que d'emmener la signera Giulia. Vos pleurs achèvent de me troubler Tâme dans un moment où j'ai besoin plus que jamais d'être homme.

— Je l'emmène^ Monsieur^ je l'emmène^ répondit la Dolfina^ cherchant à entraîner Giulia. Mais Giulia fit un mouvement de résistance^ en montrant de la main le cadavre de son amant.

r- Oui^ ouiy signera — reprit Vespasiano — je vous comprends; mais soyez tranquille sur ce point. Le jçtrdin est à moi^ vous savez. — Et le cavalier aida la Dolfina à transporter Giulia jusqu'à la barque qui les avait amenées.

Quand cela fut fait^ Vespasiano revint avec précipi*-

fation dans Tenclos; il ramassa Tépée qu'il venait de tirer de la poitrine de Gritti^ et la présentant à Luca Dolci qui était toujours resté immobile à la même place :

— Maintenant^ messer^ lui dit-il^ reprenez ceci — et à nous deux !

— Monsieur^ répondit Luca^ il ne s'agit plus de cela^ s'il vous plaît.

— Miséricorde céleste ! s'écria Yespasiano^ laissant éclater à ce coup toute la folle colère qu'il amassait depuis une heure — il ne s'agit plus de cela? Non? H ne s'agit plus de cela? Et de quoi s'agit-il donc^ méchant traître que tu es? Est-ce de rire^ félon ! Allons ! mort-diable ! allons — gardez-vous un peu — ou, sur ce pauvre cadavre, je vous jure que je vais vous assassiner.

— En voilà un, dit Luca avec une solennité douloureuse, en montrant le corps de don José — en voilà un que j'aimais bien aussi : ma vie est finie avec lui. Pauvre José ! — €e disant, Luca passa sa main sur ses yeux. — Et son dernier regard, son dernier geste m'a repoussé, ajouta-t-ii. — Je n'avais qu'un ami — je n'en pouvais avoir qu'un d'ailleurs, n'ayant été connu que de José — et en mourant, cet ami unique m'a renié : il a repoussé ma main ; il a voulu mourir seul — comme je vais vivre seul...

ONESTA. SSa

Luca^ en parlant^ avait laissé tomber sa tôle sur son seiOj avec un accablement profond.

— Allons ! allons ! reprit Yespasiano^ que la colère rendait cruel^ il ne sera pas mort seul^ et vous ne vivrez pas seul^ mon gentilhonmie^ tranquillisez-vous sur ce point. Je vous prie encore une fois de vous mettre en garde^ messer^ ou je vais d'abord vous balafrer.

Hais Luca, enseveli dans ses pensées^ ne parut même pas Tavoii entendu.

— Me suis-je trompé, dit-il, Monsieur, ou ser Michel a-t-il vraiment dit qu^l avait voulu me ménager?

— Comme un cœur trois fois trop généreux qu'il était ! En garde, vous dis-je I

— Il fallait donc qu'il connût, en effet, mon histoire... et puis-je vous df^mander s'il vous l'a contée?

— Vous ne pouvez nen me demander du tout, mille diables!

— Cavalier, vous avez, pour venger votre ami, quelque chose de mieux à faire que de me tuer. Écoutasmoi seulement un instant. — Ëhl pardieu. Monsieur, ajouta Luca, en voyant que Vespasiano résistait à sa demande, je n'en serai pas moins votre homme apr^s, si vous n'êtes pas de mon avis.*

Vespasiano, murmurant encore sourdement comme un orage qui s'éloigne, suivit Luca jusqu'à un banc

de pierre adossé à la maison. Tous deux s'y assirent. Durant près d'une heure^ Yespasîano écouta Doici qu lui parlait avec une chaleur extraordinaire. Plusieurs fois^ dans le courant de l'entretien^ le cavalier laissa échapper des exclamations courroucées. Quand Luca eut tout dit^ Yespasiano^ se levant, piqua à plusieurs reprises son épée en terre pour la rendre nette, après quoi il la remit au fourreau.

— Que Votre Grâce m'attende un peu là, dit-il, et il entra dans la maison d'où Luca le vit sortir un moment après traînant divers instruments de jardinage oubliés sans doute par Tancien propriétaire. — Yespasîano prit une bêche, en donna une à Dolci, et ils commencèrent chacun de son côté à creuser une fosse au milieu de l'enclos. — Au bout de quelques minutes^ Vespasiano interrompit son travail, et, s'approchant de Luca": Vous perdez beaucoup de sang de cette épaule, messer, lui dit-il; avec votre permission je vais resserrer le bandage que vous y avez mis ; mais auparavant laissez-moi appliquer sur la plaie quelques feuilles de cette plante dont j'ai eu personnellement l'occasion d'apprécier la vertu. — Et ayant cueilli deux ou trois feuilles de la plante qu'il vendt de montrer^ le cavalier pansa avec un soin paternel la blessure de Luca. — Il reprit ensuite sa bêché et continua sa tâche. •^ Au bout d'une h6ure> les deux fosses^ suffisamment

profondes^ étaient creusées : Yespasiano enleva le manteau qu'il avait jeté sur la face de Gritti; il contempla quelque temps avec une grave tristesse ce visage ami^ et^ prenant la main glacée de Michel^ il rétreignit une dernière fois. Puis, avec une sorte de précipitation, il enveloppa le corps du manteau, le porta jusqu'à la fosse qu'il avait creusée et rejeta la terre par-dessus. Mais au moment où tout vestige de cette dépouille chère disparut à se^ yeux, les forces du cavalier le trahirent; sa bêche lui échappa des mains; il s'affaissa, plutôt accroupi qu'agenouillé, sur le bord de la fosse et de grosses larmes tombèrent une à une sur ses mains brunes et velues.

Pendant ce temps, Luca Doici avait rendu à Don José le même devoir ; quand il ensevelit ce corps jeune et plein de beauté qui n'avait vécu que pour Taimer, les yeux de Luca demeurèrent secs ; un léger tremblement des mains trahissait seul son agitation intérieure. — Mais, lorsque, ayant achevé de combler la fosse, il vit le cavalier Yespasiano abattu sur lui-même, dans la posture d'un enfant qui subit une pénitence humiliante, il ne résista pas au spectacle de cette déclûrante faiblesse d'un homme endurci à toutes douleurs. Il sentit son cœur comprimé par un remords étouffant, et sa vue se troubla sous un brouillard humide* Ramassant brusquement la bêche échap-

pée des mains du cavalier^ il acheva lui-même de couvrir de terre le corps du noble Gritti.

— Merci^ Monsieur^ merci^ dit Vespasiano en secouant la tète.

— Ce soir — à neuf heures^ cavalier^ n'est-ce pas? demanda Ddci^ se rhabillant avec un peu de gêne à cause dé sa blessure. '

— A neuf heures. Monsieur. Je vous salue.

Sur ces mots^ Xuca Dolci sortit du jardin^ puis de la maison.

Yespasiano^ demeuré seul^ se coucha à demi sur la tombe de Michel^ l'embrassa de ses deux mains avec fureur^ et se prit à sangloter d'une telle violence que sa poitrine semblait s'ouvrir à chaque coup.

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