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jour. Michel Gritti n'avait jamais, avant cette nuit, mis le pied dans l'humble demeure du cavalier. Depuis la soirée où il l'avait surpris pochant à la ligne, il se sentait l'âme' navrée en songeant à la gêne habituelle dont le digne cavalier achetait l'honneur de figurer à ses côtés dans le beau monde ; mais il s'était toujours gardé avec soin de faire allusion à cette détresse, corn* prenant qu'un homme comme le cavalier souffrait toutes choses volontiers, excepté la pitié. Il l'avait donc laissé vivre à sa guise comme par le passé, et Vespasiano, quoiqu'il n'en témoignât rien, éprouvait que cette délicatesse de son noble ami avait accru la sonrnie d'affection et de dévouement qu'il lui gardait au fond du cœur.
Vespasiano prit Michel par la main pour l'introduire sans encombre, au milieu de l'obscurité, dans la pièce principale de son logis ; puis, l'ayant invité à ne point bouger jusqu'à son retour, il courut alluper une torche à un falot qui brûlait sur le quai devant une madone, et revint la planter dan^ un crochet de fer. A la lumière vacillante de cette torche, Gritti put voir un intérieur d'une simplicité pitoyable. Les quatre murs, tézardés capricieusement par l^humidité, n'avaient d'autre ornement, outre la torchère, qu'une demi-douzaine d'armes de main, sabres moresques, claymores écossaises et longues épées espagnoles, formant trophée.
t06 GONT£ VÉNITIIN.
Dans un angle étaient déposées des lignes à pécher. Une natte de jonc était étendue dans un coin^ et un havre-sac ea peau de vache, singeant ToreUhr à Tune des extrémités, semblait indiquer que le cavalier faisait un lit de cet objet. — Quand Michel Gritti eut constaté de plus Texistence d'une table et de deux escabeaux de bois au milieu de la pièce, il n'eut plus rien à voir dans cette chambre à coucher. .
Yespasiano avait suivi avec uhe gène visible les yeux de Gritti durant ce court examen.
— C'est une nuit de bivouac à passer, noble Michel, dit-il avec un demi-sourire que démentait Témotionde sa voix.
— C'est le toit d'un ami, répondit Michel ; et U se détourna brusquement, en toussant comme si sa gorge se fût embarrassée. U passa quelques secondes à détacher Tagrafe de son ceinturon, et alla déposer son épée contre le jnur.
Quand il revint près de la table, il vit le cavalier Yespasiano qui était resté debout à la même place, se caressant la moustache et avalant sa salive avec une précipitation singulière. Les regards des deux jeunes gens venant alors à se rencontrer, l'œil du pauvre cavalier laissa échapper une grosse larme qui coula lentement sur sa joue brunie. Gritti lui prit la main, et la lui serrant avec force :
— Voyons! est-ce que vous avez honte d'être pau* vre — devant moi? lui dit-il.
— Non, non, messer, répondît Vespasîano, comprimant du mieux qu'il pouvaitson attendrissement, non, en vérité, ce n'est point la bonté... je ne sais ce que c'est... Mais, tenez, vous êtes ému vous-même, et, bien que cela me paraisse inexplicable, vous voyez bien que cela est naturel.
— Parbleu ! sans doute, c'est naturel! dit Gritti. — Ah ! çà, voyons, mon vieux compagnon, ajouta-t-il après une pause, asseyons-nous ; à moins que vous ne préfériez vous reposer. Quant à moi, je ne me sens point de dispositions à dormir cette nuit.
— £n ce cas, noble Michel, attendez-moi répondit Vespasiano.
En même temps, il sortit de la chambre : deux minutes après, il rentrait portant un flacon d'une forme étrange, et deux verres.
— Bravo ! reprit gaiement Gritti. Quel philtre avonsnous là-dedàns, mon cavalier ?
— Goûtez, dit Vespasiano, emplissant un verre qu'il donna à Michel, et s'asseyant de l'autre côté de la table sur le second escabeau.
— Divin, mais inconnu, répondit Michel après avoir vidé le vnrre avec recueillement.
SOS CORTB VfcllTie?!,
Le visage de Yespasiano s'était épanoui ft cette réponse.
— Voici ce que c'est, reprit-fl : le père cellérier du couvent de la Miséricorde, à Smyrne, me donna deux ou trois de ces flacons de vin du Carmel.
— Bon ! dit Bf ichel. Il y a plaisir à boire le vin avec lequel se grisait Mathusalem dans sa huitcent cinquantième année !
— Se grisait-il vraiment à cet ftge-là, noble Michel?
— II est du moins réjouissant de le croire, mon ami.
— Belle vieillesse, messer ! mais ce n*est plus de notre temps malheureusement. Je dis malheureusement, parce que je ne m'accoutume point à Tidée de vieillir; et pourtant c'est ce qui me pend à la barbe chaque soir et chaque matin. Je m'imagine, noble Michel, que je mourrai d'ennui sur ma chaise de sexagénaire.
— Dieu a tout fait pour le mieux, Vespasiano. Les vieillards ont des plaisirs dont les jeunes gens ne se doutent pas. J'ai vu quelquefois des vieillards bien portants assis sur leur porte : ils avaient l'àir heureux.
— Oui, ma foi : je l'ai remarqué. Hais les vieilles femmes sont toujours chagrines en diable : aussi, s'il me fallait devenir vieille femme un jour, par les treize cent mille!...
Et Vespasiano fmit sa période en frappant la table
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du plat de sa main; car on s'était toujours fait une sorte de jeu^ et Michel tout le premier^ d'interrompre le bon cavalier à ce point de son formidable serment; de sorte qu'il avait contracté l'habitude de ne point l'achever, et que personne n'en savait la fm.
— Hais enfin, demanda Michel Gritti pris d'une curiosité subite, par les treize cent mille... quoi?
—Parles treize cent mille vierges, pardieu !
— Merci de ma vie! où les prenek-vous? s'écria Michel.
—Mais — à Cologne, reprit Vespasiano timidement; car il commençait à s'inquiéter.
— Vous êtes trop honnête, Vespasiano ; c'est onze mille, et non treize cent mille.
— Onze mille ! est-ce possible, noble Michel ? répliqua le cavalier stupéfait.
— Plus possible, beaucoup plus possible que treize cent mille, mon bon ami. — Vous disiez 4onc que vous seriez contrarié de devenir vieille femme, accident peu probable au reste... — Mais qu'est-ce donc qui nous entre par la fenêtre ?
— C'est la lune, messer.
— J'ai cru qu'on avait jeté dans la chambre un bout de drap blanc. Mais c'est la lune, vous avez raison... Croiriez-vous, Vespasiano, que je ne vois jamais cette pâle clarté sans songer aux âmes de ceu y qui sont morts?
110 €ONTE VÉNlTUSlf.
— Et pourquoi cela ? dit Vespasiano.
— Il serait agréable^ continua Michel^ les yeux fixés sur les losanges blanchissantsdela petite fenêtre, il serait agréable pour ceux qui restent de penser que ceux qui sont partis habitent là-haut, dans ce monde — qui semble nous regarder avec bienveillance. — par ces nuits limpides^ cela parait être si voisin de
nous. — ^ La mort ne serait plus qu'une absence
Je vous prie, cavalier, de demander à Giulia si ces idées sont les siennes, et si la religion les permet.
— Et pourquoi diable, noble Michel, ne le lui demanderiez- vous pas vous-même ?
— Au fait, je le lui demanderai, dit Michel avec distraction.
— Pardieu, messer ! rej»ît le cavalier. Je voudrais posséder un éteignoir assez grand pour coiffer cette maudite lune jusqu'au menton ! Sur ma parole, je ne vous reconnais pas depuis quelques minutes. Vous avez un rayon de lune qui vous charme le visage ; de telle sorte que vous ressemblez à un juste mal ressuscité ! Joignez à cela que vous me contez des histoires de Tautre monde.
— '1 est certain que je ne me sens point comme d'habitude, mon ami. J'éprouve un bion-être inouï, une légèreté de cœur et d'esprit admirable. Il me semble que j'ai déjà un pied dans le paradis ,; et, en
ONESTA. Sil
réalité^ c'est demain que j'y vais entrer. J'aime étonnamment cette enfant^ Vespasiano.
— Et moi aussi^ messer, dit le cavalier.
— Je ne puis songer sans terreur à ce qui serait arrivé si notre retour eût été retardé seulement de quelques heures. — Et pourtant....
llichel s'arrêta et hocha la tête d'un air pensif.
— Et pourtant ? demanda Vespasiano.
— Je ne saurais en vouloir à ce jeune homme, cavalier^ et je me battrai contre lui sans colère — et sans haine. Voilà la vérité.
— Sans haine^ messer ? Cela se peut-il 1
— Dites-moi, Vespasiano, si vous comprenez quelque chose à sa conduite !
— Je comprends qu'elle a été positivement de la dernière infamie.
— Sans doute. Mais il y a une idée qui ne me sort pas de la tête : c'est que ce jeune homme n'est point responsable de ses actes.
— Voulez-vous dire qu'il est fou ?
— Écoutez, cavalier : il n'y a qu'un ennemi mortel à moi qui ait pu délibérer contre Giulia cet odieux guet-apens. Or ce jeune homme n'est mon ennemi à aucun titre. — Ce n'est pas lui, Vespasiano, qui nous envoya cette halle un certain soir.
— Vous vous connaissez un ennemi, noble Michel 1
9 If COME VENITIEN.
— Ouï, je sens une haine qui pèse sur moi ; maïs ce n'est point la haine de cet enfant. Je Tai fort maltraité dans le premier instant ; mais, à mesure que j'y réfléchis, je ne me sens plus pour lui que de la pitié.
— Comment, mordieu ? vous connaissez un homme qui passe son temps à vous tirer des coups de mousquet et autres gentillesses, et vous le laissez manger pain sur table ?
Il y eut un intervalle de silence : l'horloge d'une église voisine résonna.
— Quelle heure est-ce là, Vespasiano ? reprit Michel.
— Six heures, noble Michel, l'heure convenue; et. voici le jour.
Gritti se leva et se mit à marchera grands pas par la chambre.
— 11 est possible, après tout, qu'ils ne viennent pas, murmura-t-il.
— Pourquoi donc, messer ? J'ai ouï dire que ser Luca et son ami étaiçnt, quant à la bravoure, à l'abri de tout reproche.
— Je vous dis, cavalier, que ce jeune homme n'est point libre de ses actes, dans ma pensée.
— Vous croyez donc, Michel, que ser Luca est l'agent de cet ennemi que vous vous connaissez ?
•— Je le crois ; — * d'autant plus que tout ce que je
sais de cet enfant me le fait juger faible et passionné à Fexcès. — Avec tout cela, il fait grand jour, et personne tf arrive — Il m'est pénible, Vespasîano, d'avoir à me battre sérieusement contre ce jeune homme.
— En vérité, Michel, vous avez tort : rien n'excuse ce qu'il a fait, fût-il possédé du diable. Mais, ce que je ne m'explique pas, c'est que, vous connaissant un ennemi aussi mortel que vous le dites, et que semble le prouver la balle dont on nous fit cadeau un soir, vous laissiez ce personnage vaquer à l'existence.
— Vous rappelez-vous, Vespasiano.... Ils ne viendront pas maintenant, je pense. Il y avait tant de honte mêlée à la colère de ce jeune homme, que je ne serais point surpris qu'il se fût fait justice lui-même.... Vous rappelez-vous, dis-je, cette matinée où nous vîmes la gondole de ser Luca emplie de fleurs tout à coup par une main mystérieuse ?
— Ohime ! fit Vespasiano, clignant de l'œil, ouvrant la bouche, et posant son index sur son nez, de façon à charger sa franche physionomie d'autant de finesse qu'elle en pouvait porter. — Ohime I j'y suis 1 Cette main est celle....
Deux coups frappés à la porte interrompirent brusquement le cavalier. — Michel Gritti, fronçant le
sourcil^ alla prendre son épée dans le coin où il Tait
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vait déposée et en reboucla le ceinturon à sa taille^ tandis que Vespasiano courait ouvrir la porte. Luca Dolci et don José entrèrent alors.